La commission semble avoir été émue de cette scène terrible. Quoique

affaibli par la désertion de son président, l'archevêque de Narbonne

et l'évêque de Bayeux, qui ne venaient plus aux séances, elle essaya

de sauver, s'il en était encore temps, les trois principaux

défenseurs.

«Le lundi 18 mai, les commissaires pontificaux chargèrent le prévôt de

l'église de Poitiers et l'archidiacre d'Orléans d'aller trouver de

leur part le vénérable père en Dieu, le seigneur archevêque de Sens et

ses suffragants, pour réclamer les défenseurs, Pierre de Boulogne,

Guillaume de Chambonnet et Bertrand de Sartiges, de sorte qu'ils

pussent être amenés sous bonne garde toutes les fois qu'ils le

demanderaient, pour la défense de l'ordre.» Les commissaires avaient

bien soin d'ajouter: «qu'ils ne voulaient faire aucun empêchement à

l'archevêque de Sens et à son concile, mais seulement décharger leur

conscience.»

«Le soir, les commissaires se réunirent à Sainte-Geneviève dans la

chapelle de Saint-Éloi, et reçurent des chanoines qui venaient de la

part de l'archevêque de Sens. L'archevêque répondait qu'il y avait

deux ans que le procès avait été commencé contre les chevaliers

ci-dessus nommés, comme membres particuliers de l'ordre, qu'il voulait

le terminer selon la forme du mandat apostolique. Que du reste il

n'entendait aucunement troubler les commissaires en leur office[91].»

Effroyable dérision!

[Note 91: «Non erat intentionis... in aliquo

impedire officium...» _Ibidem_.

«Comme on disait que le prévôt de l'église de

Poitiers et l'archidiacre d'Orléans n'avaient pas

parlé de la part des commissaires, ceux-ci

chargèrent les envoyés de l'archevêque de Sens de

lui dire que le prévôt et l'archidiacre avaient

effectivement parlé en leur nom. De plus, ils leur

dirent d'annoncer à l'archevêque de Sens que Pierre

de Boulogne, Chambonnet et Sartiges avaient appelé

de l'archevêque et de son concile, le dimanche 10

mai, et que cet appel avait dû être annoncé le

mardi, au concile, par le prévôt et l'archidiacre.»

_Process. ms. ibidem_.]

«Les envoyés de l'archevêque de Sens s'étant retirés, on amena devant

les commissaires Raynaud de Pruin, Chambonnet et Sartiges, lesquels

annoncèrent qu'on avait séparé d'eux Pierre de Boulogne sans qu'ils

sussent pourquoi, ajoutant qu'ils étaient gens simples, sans

expérience, d'ailleurs stupéfaits et troublés, en sorte qu'ils ne

pouvaient rien ordonner ni dicter pour la défense de l'ordre sans le

conseil dudit Pierre. C'est pourquoi ils suppliaient les commissaires

de le faire venir, de l'entendre, et de savoir comment et pourquoi il

avait été retiré d'eux, et s'il voulait persister dans la défense de

l'ordre ou l'abandonner. Les commissaires ordonnèrent au prévôt de

Poitiers et à Jehan de Teinville, que le lendemain au matin ils

amenassent ledit frère en leur présence.»

Le lendemain, on ne voit pas que Pierre de Boulogne ait comparu. Mais

une foule de Templiers vinrent déclarer qu'ils abandonnaient la

défense. Le samedi, la commission, délaissée encore par un de ses

membres, s'ajourna au 3 novembre suivant.

À cette époque, les commissaires étaient moins nombreux encore. Ils se

trouvaient réduits à trois. L'archevêque de Narbonne avait quitté

Paris _pour le service du roi_. L'évêque de Bayeux était près du pape

_de la part du roi_. L'archidiacre de Maguelonne était malade.

L'évêque de Limoges s'était mis en route pour venir, _mais le roi lui

avait fait dire_ qu'il fallait surseoir encore jusqu'au prochain

parlement[92]. Les membres présents firent pourtant demander à la

porte de la salle si quelqu'un avait quelque chose à dire pour l'ordre

du Temple. Personne ne se présenta.

[Note 92: «Intellecto per litteras regias quod non

expediebat.»]

Le 27 décembre, les commissaires reprirent les interrogatoires et

redemandèrent les deux principaux défenseurs de l'ordre. Mais le

premier de tous, Pierre de Boulogne, avait disparu. Son collègue,

Raynaud de Pruin, ne pouvait plus répondre, disait-on, ayant été

dégradé par l'archevêque de Sens. Vingt-six chevaliers, qui déjà

avaient fait serment comme devant déposer, furent retenus par les gens

du roi, et ne purent se présenter.

C'est une chose admirable qu'au milieu de ces violences, et dans un

tel péril, il se soit trouvé un certain nombre de chevaliers pour

soutenir l'innocence de l'ordre; mais ce courage fut rare. La plupart

étaient sous l'impression d'une profonde terreur[93].

[Note 93: On peut en juger par la déposition de

Jean de Pollencourt, le trente-septième déposant.

Il déclare d'abord s'en tenir à ses premiers aveux.

Les commissaires, le voyant tout pâle et tout

effrayé, lui disent de ne songer qu'à dire la

vérité, et à sauver son âme; qu'il ne court aucun

péril à dire la vérité devant eux; qu'ils ne

révéleront pas ses paroles, ni eux, ni les notaires

présents. Alors il révoque sa déposition, et

déclare même s'en être confessé à un frère mineur,

qui lui a enjoint de ne plus porter de faux

témoignages.]

La perte des Templiers était partout poursuivie avec acharnement dans

les conciles provinciaux[94]; neuf chevaliers venaient encore d'être

brûlés à Senlis. Les interrogatoires avaient lieu sous la terreur des

exécutions. Le procès était étouffé dans les flammes... La commission

continua ses séances jusqu'au 11 juin 1311. Le résultat de ses travaux

est consigné dans un registre[95], qui finit par ses paroles: «Pour

surcroît de précaution, nous avons déposé ladite procédure, rédigée

par les notaires en acte authentique, dans le trésor de Notre-Dame de

Paris, pour n'être exhibée à personne que sur lettres spéciales de

Votre Sainteté.»

[Note 94: Aux conciles de Sens, Senlis, Reims,

Rouen, etc., et devant les évêques d'Amiens,

Cavaillon, Clermont, Chartres, Limoges, Puy, Mans,

Mâcon, Maguelonne, Nevers, Orléans, Périgord,

Poitiers, Rhodez, Saintes, Soissons, Toul, Tours,

etc.]

[Note 95: Ce registre, que j'ai souvent cité, est à

la Bibliothèque royale (fonds Harlay, nº 329). Il

contient l'instruction faite à Paris par les

commissaires du pape: _Processus contra Templarios_.

Ce ms. avait été déposé dans le trésor de

Notre-Dame. Il passa, on ne sait comment, dans la

bibliothèque du président Brisson, puis dans celle

de M. Servin, avocat général, enfin dans celle des

Harlay, dont il porte encore les armes. Au milieu

du XVIIIe siècle, M. de Harlay, ayant probablement

scrupule de rester détenteur d'un manuscrit de

cette importance, le légua à la bibliothèque de

Saint-Germain-des-Prés. Ayant heureusement échappé

à l'incendie de cette bibliothèque en 1793, il a

passé à la Bibliothèque royale. Il en existe un

double aux archives du Vatican. Voyez l'appendice

de M. Rayn., p. 309.--La plupart des pièces du

procès des Templiers sont aux archives du royaume.

Les plus curieuses sont: 1º le premier

_interrogatoire de cent quarante Templiers_ arrêtés

à Paris (en un gros rouleau de parchemin); Dupuy en

a donné quelques extraits fort négligés; 2º

plusieurs _interrogatoires_, faits en d'autres

villes; 3º la minute des _articles_ sur lesquels

ils furent interrogés; ces articles sont précédés

d'une minute de _lettre_, sans date, _du roi au

pape_, espèce de factum destiné évidemment à être

répandu dans le peuple. Ces minutes sont sur papier

de coton. Ce frêle et précieux chiffon, d'une

écriture fort difficile, a été déchiffré et

transcrit par un de mes prédécesseurs, le savant M.

Pavillet. Il est chargé de corrections que M.

Raynouard a relevées avec soin (p. 50) et qui ne

peuvent être que de la main d'un des ministres de

Philippe le Bel, de Marigni, de Plasian ou de

Nogaret; le pape a copié docilement les articles

sur le vélin qui est au Vatican. La lettre, malgré

ses divisions pédantesques, est écrite avec une

chaleur et une force remarquables: «In Dei nomine,

Amen. Christus vincit, Christus regnat, Christus

imperat. Post illam universalem victoriam quam ipse

Dominus fecit in ligno crucis contra hostem

antiquum... ita miram et magnam et strenuam, ita

utilem et necessariam... fecit novissimis his

diebus per inquisitores... in perfidorum

Templariorum negotio... Horrenda fuit domino

regi... propter conditionem personarum

denunciantium, _quia parvi status erant_ homines ad

tam grande promovendum negotium, etc.» _Archives,

Section hist._, J. 413.]

Dans tous les États de la chrétienté, on supprima l'ordre, comme

inutile ou dangereux. Les rois prirent les biens ou les donnèrent aux

autres ordres. Mais les individus furent ménagés. Le traitement le

plus sévère qu'ils éprouvèrent fut d'être emprisonnés dans des

monastères, souvent dans leurs propres couvents. C'est l'unique peine

à laquelle on condamna en Angleterre les chefs de l'ordre qui

s'obstinaient à nier.

Les Templiers furent condamnés en Lombardie et en Toscane, justifiés à

Ravenne et à Bologne[96]. En Castille, on les jugea innocents. Ceux

d'Aragon, qui avaient des places fortes, s'y jetèrent et firent

résistance, principalement dans leur fameux fort de Monçon[97]. Le roi

d'Aragon emporta ces forts, et ils n'en furent pas plus mal traités.

On créa l'ordre de Monteza, où ils entrèrent en foule. En Portugal,

ils recrutèrent les ordres d'Avis et du Christ. Ce n'était pas dans

l'Espagne, en face des Maures, sur la terre classique de la croisade,

qu'on pouvait songer à proscrire les vieux défenseurs de la

chrétienté[98].

[Note 96: Mayence, 1er juillet; Ravenne, 17 juin,

Salamanque, 21 octobre 1310. Les Templiers

d'Allemagne se justifièrent à la manière des

francs-juges westphaliens. Ils se présentèrent en

armes par-devant les archevêques de Mayence et de

Trêves, affirmèrent leur innocence, tournèrent le

dos au tribunal, et s'en allèrent

paisiblement.--Origines du droit, liv. IV, chap.

VI: «Si le franc-juge westphalien est accusé, il

prendra une épée, la placera devant lui, mettra

dessus deux doigts de la main droite, et parlera

ainsi: «Seigneurs francs-comtes, pour le point

principal, pour tout ce dont vous m'avez parlé et

dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent:

ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints!»

Puis il prendra un pfenning marqué d'une croix

(kreutz-pfenning) et le jettera en preuve au

franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira son

chemin.» Grimm. 860.]

[Note 97: _Monsgaudii_, la Montagne de la joie.]

[Note 98: Collectio conciliorum Hispaniæ,

epistolarum, decretalium, etc., cura Jos. Saenz. de

Aguirre, bened. hisp. mag, generalis et cardinalis.

Romæ, 1694, c. III, p. 546. Concilium Tarraconense

omnes et singuli a cunctis delictis, erroribus

absoluti. 1312.--V. aussi Monarchia Lusitana, pars

6, 1, 19.]

La conduite des autres princes, à l'égard des Templiers, faisait la

satire de Philippe le Bel. Le pape blâma cette douceur; il reprocha

aux rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon, de Portugal, de n'avoir

pas employé les tortures. Philippe l'avait endurci, soit en lui

donnant part aux dépouilles, soit en lui abandonnant le jugement de

Boniface. Le roi de France s'était décidé à céder quelque peu sur ce

dernier point. Il voyait tout remuer autour de lui. Les États sur

lesquels il étendait son influence semblaient près d'y échapper. Les

barons anglais voulaient renverser le gouvernement des favoris

d'Édouard II, qui les tenait humiliés devant la France. Les Gibelins

d'Italie appelaient le nouvel empereur, Henri de Luxembourg, pour

détrôner le petit-fils de Charles d'Anjou, le roi Robert, grand clerc

et pauvre roi, qui n'était habile qu'en astrologie. La maison de

France risquait de perdre son ascendant dans la chrétienté. L'Empire,

qu'on avait cru mort, menaçait de revivre. Dominé par ces craintes,

Philippe permit à Clément de déclarer que Boniface n'était point

hérétique[99], en assurant toutefois que le roi avait agi sans

malignité, qu'il eût plutôt, comme un autre Sem, caché la honte, la

nudité paternelle... Nogaret lui-même est absous, à la condition qu'il

ira à la croisade (s'il y a croisade), et qu'il servira toute la vie à

la Terre sainte; en attendant, il fera tel et tel pèlerinage. Le

continuateur de Nangis ajoute malignement une autre condition, c'est

que Nogaret fera le pape son héritier.

[Note 99: Cette timide et incomplète réparation ne

semble pas suffisante à Villani. Il ajoute, sans

doute pour rendre la chose plus dramatique et plus

honteuse aux Français, que deux chevaliers catalans

jetèrent le gant, et s'offrirent pour défendre en

combat l'innocence de Boniface. Villani, l. IX, c.

XXII, p. 454.]

Il y eut ainsi compromis. Le roi cédant sur Boniface, le pape lui

abandonna les Templiers. Il livrait les vivants pour sauver un mort.

Mais ce mort était la papauté elle-même.

Ces arrangements faits en famille, il restait à les faire approuver

par l'Église. Le concile de Vienne s'ouvrit le 16 octobre 1312,

concile oecuménique, où siégèrent plus de trois cents évêques; mais il

fut plus solennel encore par la gravité des matières que par le nombre

des assistants.

D'abord on devait parler de la délivrance des saints lieux. Tout

concile en parlait; chaque prince prenait la croix, et tous restaient

chez eux. Ce n'était qu'un moyen de tirer de l'argent[100].

[Note 100: La pièce suivante, trouvée à l'abbaye

des dames de Longchamp, est un échantillon des

merveilleux récits par lesquels on tâchait de

réchauffer le zèle du peuple pour la croisade: «À

trez sainte dame de la réal lingniée des Françoiz,

Jehenne, Royne de Jerusalem et de Cécile, notre

trez honorable cousine, Hue roy de Cypre, tous ses

boz desirs emprospérité venir. Esjouissez vous et

elessiez avecquez nous et avecques les autrez

crestienz portans le singne de la croix, qui pour

la reverance de Dieu et la venjance du trez doulz

Jhesucrist qui pour nous sauver voult estre en

l'autel de la crois sacrefiez, se combatent contre

la trez mescréant gents des Turz. Eslevez au ciel

le cri de vous voiz au plus haut que vous pourrez

et criez ensemble et faitez crier en rendant gracez

et loangez sanz jamez cesser à la benoite Trinité

et à la très glorieuse Vierge Marie de si

sollempnel si grant et singullier bénéfice qui

onques maiz tel dus quez à hore, ne fu ouis, lequel

je faiz savoir. Quar le XXIIII jours de juing, nous

avecquez les autrez crestienz signés du singne de

la croiz, estions assemblez en un plain entre

Smirme et haut lieu, là ou estoit l'ost et

l'assemblée trez fort et trez puissant des Turz

prez de XII. C. mille, et nous crestiens environ

CC. mille, meuz et animez de la vertu divine,

comansamez à si vigreusement combattre et si grant

multitudez Turz mettre à mort, que environ de heure

de vesprez nous feusmez tant lassez et tant

afoibloiez que nous n'en poyons plus. Mais tous

cheux à terre atandions la mort et le loier de

notre martire, pour ce que dez Turz avait encore

moult deschiellez qui encore point ne sestoient

combatu ne sestoient de rienz travaillez et

venoient contre nous, aussi désiraux de boire notre

sanc comme chienz sont désiraux de boire le sanc

des lievrez. Et beu l'eussent, si la trez haute

doulceur du ciel ne eust aultrement pourveu. Maiz

quant les chevaliers de Jhesucrist se regarderent

que il estoient venuz à tel point de la bataille,

si commencierent de cuer ensemble à crier à voiz

enroueez de leur grant labeur et de leur grant

feblesce: Ô très doulz fils de la trèz doulze

Vierge Marie, qui pour nous racheter vousiz estre

crucifiez, donne nous ferme espérance et vieillez

noz cuers si en vous confermer que nous pussions

par l'amour de ton glorieux non le loier de martire

recevoir, que pluz ne nous poonz deffandre de cez

chiens mescreanz. Et ainsi comme nous estienz en

oraison en pleurs et en larmez, en criant alassez

vois enroueez, et la mort trez amere atendanz,

soudainement devant noz tentez apparut suz un trez

blanc cheval si trez haut que nulle beste de si

grant hauteur nest. Unz homs en sa main portant

baniere en champ plus blanche que nulle rienz à une

croiz merveille plus rouge que sanc, et estoit

vestu de peuz de chamel, et avoit trez grant et

trez longue barbe et de maigre face clere et

reluisant comme le soleil, qui cria a clere et

haute voiz: «Ô les genz de Jhesucrist, ne vous

doubtez. Veci la majesté divine qui vous a ouver

lez cielx et vouz envoie aide invisible; levez suz

et vouz reconfortez et prenez de la viande et venez

vigreusement avecquez moi combattre, ne ne vouz

doubtez de rienz. Quar des Turz vous aurez victoire

et peu mourronz de vouz et ceulz qui de vouz

mourront auront la vie perdurable.» Et adonc nous

nouz levamez touz, si reconfortez et aussi comme se

nous ne nous feussienz onquez combatuz et

soudainement nous assilemez (assaillimes) les Turz

de tres grand cuer et nous combatinez toutez nuit,

et si ne poons paz bien vraiement dire nuit, car la

lune non pas comme lune, maiz comme le soleil

resplandissant. Et le jour venu, les Turz qui

demourez estoient s'enfouirent si que pluz ne lez

veismez et aussi par l'aide de Dieu nous eumez

victoire de la bataille, et de matin nous nous

sentienz plus fors que nous ne faisienz au

commencement de la première bataille. Si feimez

chanter une messe en lonneur de la benoite Trinité

et de la benoite Vierge Marie, et devotement

priamez Dieu que il nous vousit octroier grace que

les corps des sainz martirs nous puissienz

reconnoistre des corps aux mescreanz. Et adonc

celui qui devant nous avoit aparut nous dit: «Vous

aurez ce que vous avez demandé et plus grant chose

fera Dieu pour vous, se fermement en vraie foy

perseverez.» Adonc de notre propre bouche li

demandamez: «Sire, di nous qui es tu, qui si granz

choses as fait pour nous, pourquoy nous puissionz

au pueple crestien ton non manifester.» Et il

respondi: «Je suis celui qui dist: Ecce agnus Dei,

Ecce qui tollit peccata mundi, Celui de cui

aujourduy vous celebrez la feste.» Et ce dit, plus

ne le veismez mais de lui nous demoura si

très-grant et si très-soueve oudeur que ce jour et

la nuit ensuivant nous en feumez parfaitement

soustenus recreez et repuez sans autre soutenance

de viande corporelle. Et en ceste si parfaite

recreation nous ordenemez de querre et denombrer

lez corps dez sainz martirs et quant nous veinmez

au lieu nous trouvasmes au chief de chaccun corps

dez crestienz un lonc fut sanz wranchez (branches)

qui avoit au coupel une trez blanche fleur ronde

comme une oiste (hostie) que l'on consacre, et en

celle fleur avoit escript de lettrez dor: Je suis

crestien. Et adonc nous lez separamez dez corps dez

mescreanz, en merciant le souverain Seingneur. Et

ainsi comme nous voulienz suz lez corps faire dire

l'office dez mors, cy comme lez crestienz ont

accoustume à faire, lez voix du ciel sanz nombre

entonnerent et leverent un chans de si tres doulce

melodie que il sembloit a chaccun de nous que nous

feussienz en possession de la vie perdurable, et

par III foiz chanterent ce verset: Venite,

benedicti Patris mei, etc. Venez lez benoiz filz de

mon Pere, et vous metez en possession du royaume

qui vouz est aplie dez le commencement du monde. Et

adonc nous ensevelismez lez corps, c'est a savoir

III mille et cinquante et II, jouste la cite de

Tesbayde qui fu jadiz une cite singuliere,

laquelle, avuecquez le pays dileuc environ, nous

tenonz pour nous et pour loiaux crestienz. Et est

ce pays tant plaisant et delitable et plantureux

que nul bon crestien qui soit la, ne se puet

doubter que il ne puist bien vivre et trouver sa

soustenance. Et les charoingnez des corps des

mescreanz cy, comme nous les poimez nombrer, furent

pluz de LXXIIIM. Si avonz esperance que le temps

est présent venu que la parole de l'Euvangele sera

verefiée qui dit qu'il sera une bergerie et un

pasteur, c'est-à-dire que toutez manières de gent

seront d'une foy emsemblez en la maison et

lobediance de Se église dont Jhesucrist sera

pasteur. Qui est benedictus in secula seculorum.

Amen. Et avint cedit miracle en lan de grace MIL

CCC. et XLVII.» _Archives, Section hist._, M.

105.]

Le concile avait à régler deux grandes affaires, celle de Boniface et

celle du Temple. Dès le mois de novembre, neuf chevaliers se

présentèrent aux prélats, s'offrant bravement à défendre l'ordre, et

déclarant que quinze cents ou deux mille des leurs étaient à Lyon ou

dans les montagnes voisines, tout prêts à les soutenir. Effrayé de

cette déclaration, ou plutôt de l'intérêt qu'inspirait le dévouement

des neuf, le pape les fit arrêter[101].

[Note 101: V. la lettre de Clément V au roi de

France, 11 nov. 1311.]

Dès lors, il n'osa plus rassembler le concile. Il tint les évêques

inactifs tout l'hiver dans cette ville étrangère, loin de leur pays et

de leurs affaires, espérant sans doute les vaincre par l'ennui, et les

pratiquant un à un.

Le concile avait encore un objet, la répression des mystiques,

béghards et franciscains _spirituels_. Ce fut une triste chose de voir

devant le pape de Philippe le Bel, aux genoux de Bertrand de Gott, le

pieux et enthousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une

Imitation de Jésus-Christ[102]. Toute la grâce qu'il demandait pour

lui et ses frères, les Franciscains réformés, c'était qu'on ne les

forçât pas de rentrer dans les couvents trop relâchés, trop riches, où

ils ne se trouvaient pas assez pauvres à leur gré.

[Note 102: L'_Imitation de Jésus-Christ_ est le

sujet commun d'une foule de livres au XIVe siècle.

Le livre que nous connaissons sous ce titre est

venu le dernier; c'est le plus raisonnable de tous,

mais non peut-être le plus éloquent. «Nihil in hoc

libro intendit nisi Jesus Christi notitia et

dilectio viscerosa et imitatoria vita.» Arbor Vitæ

crucifixi Jesu, Prolog. I, I.--Plusieurs passages

respirent un amour exalté: «Ô mon âme, fonds et

résous-toi toute en larmes, en songeant à la vie

dure du cher petit Jésus et de la tendre Vierge sa

mère. Vois comme ils se crucifient, et de leur

compassion mutuelle et de celle qu'ils ont pour

nous. Ah! si tu pouvais faire de toi un lit pour

Jésus fatigué qui couche sur la terre... Si tu

pouvais de tes larmes abondantes leur faire un

breuvage rafraîchissant; pèlerins altérés, ils ne

trouvent rien à boire.--Il y a deux saveurs dans

l'amour; l'une si douce dans la présence de l'objet

aimé: comme Jésus le fit goûter à sa mère tandis

qu'elle était avec lui, le serrait et le baisait.

L'autre saveur est amère, dans l'absence et le

regret. L'âme défaille en soi, passe en Lui; elle

erre autour, cherchant ce qu'elle aime et demandant

secours à toute créature. (Ainsi la Vierge

cherchait le petit Jésus lorsqu'il enseignait dans

le Temple.) Ubert. de Casali, Arbor Vitæ crucifixi

Jesu, lib. V, c. VI-VIII, in-4º.]

L'Imitation, pour ces mystiques, c'était la charité et la pauvreté.

Dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps, dans la Légende dorée,

un saint donne tout ce qu'il a, sa chemise même; il ne garde que son

Évangile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne

l'Évangile[103]...

[Note 103: Selon quelques-uns, la Passion était

mieux représentée dans l'aumône que dans le

sacrifice: «Quod opus misericordiæ plus placet Deo,

quam sacrificium altaris. Quod in eleemosyna magis

repræsentatur Passio Christi quam in sacrificio

Christi.» Erreurs condamnées à Tarragone, ap.

d'Argentré, I, 271.]

La pauvreté, soeur de la charité, était alors l'idéal des

Franciscains[104]. Ils aspiraient à ne rien posséder. Mais cela n'est

pas si facile que l'on croit. Ils mendiaient, ils recevaient; le pain

même reçu pour un jour, n'est-ce pas une possession? Et quand les

aliments étaient assimilés, mêlés à leur chair, pouvait-on dire qu'ils

ne fussent à eux? Plusieurs s'obstinaient à le nier[105]. Bizarre

effort pour échapper vivant aux conditions de la vie.

[Note 104: Dante célèbre le mariage de la pauvreté

et de saint François. Ubertino dit ce mot: «La

lampe de la foi, la pauvreté...»]

[Note 105: Voyez Ubertino de Casali, dans son

chapitre: _Jesus pro nobis indigens_. «Habentes

dicit (apostolus) non quantum ad proprietatem

dominii sed quantum ad facultatem utendi, per quem

modum dicimur esse quod utimur, etiam si non sit

nobis proprium, sed gratis aliunde collatum.» Ubert.

de Casali, Arbor. Vitæ, l. II, c. XI.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 5 / 23 段