qui fut peut-être plus funeste à Boniface, c'est sa tolérance. Un
inquisiteur de Calabre avait dit: «Je crois que le pape favorise les
hérétiques, car il ne nous permet plus de remplir notre office.»
Ailleurs ce sont des moines qui font poursuivre leur abbé pour
hérésie; il est convaincu par l'inquisition. Mais le pape s'en moque:
«Vous êtes des idiots, leur dit-il; votre abbé est un savant homme, et
il pense mieux que vous: allez et croyez comme il croit.»
Après tous ces témoignages, il fallut que Clément V endurât face à
face l'insolence de Nogaret (16 mars 1310). Il vint en personne à
Avignon, mais accompagné de Plasian et d'une bonne escorte de gens
armés. Nogaret, ayant pour lui le roi et l'épée, était l'oppresseur de
son juge.
Dans les nombreux factums qu'il avait déjà lancés, on trouve la
substance de ce qu'il put dire au pape; c'est un mélange d'humilité et
d'insolence, de servilisme monarchique et de républicanisme classique,
d'érudition pédantesque et d'audace révolutionnaire. On aurait tort
d'y voir un petit Luther. L'amertume de Nogaret ne rappelle pas les
belles et naïves colères du bonhomme de Wittemberg, dans lequel il y
avait tout ensemble un enfant et un lion; c'est plutôt la bile amère
et recuite de Calvin, cette haine à la quatrième puissance...
Dans son premier factum, Nogaret avait déclaré ne pas lâcher prise.
L'action contre l'hérésie, dit-il, ne s'éteint point par la mort,
_morte non exstinguitur_. Il demandait que Boniface fût exhumé et
brûlé.
En 1310, il veut bien se justifier; mais c'est qu'il est d'une bonne
âme de craindre la faute, même où il n'y a pas faute; ainsi firent
Job, l'Apôtre, et saint Augustin... Ensuite, il sait des gens qui, par
ignorance, sont scandalisés à cause de lui; il craint, s'il ne se
justifie, que ces gens-là ne se damnent, en pensant mal de lui,
Nogaret. Voilà pourquoi il supplie, demande, postule et _requiert
comme droit_, avec larmes et gémissements, mains jointes, genoux en
terre... En cette humble posture, il prononce, en guise de
justification, une effroyable invective contre Boniface. Il n'y a pas
moins de soixante chefs d'accusation.
Boniface, dit-il encore, ayant décliné le jugement et repoussé la
convocation du concile, était, par cela seul, contumace et convaincu.
Nogaret n'avait pas une minute à perdre pour accomplir son mandat. À
défaut de la puissance ecclésiastique ou civile, il fallait bien que
le corps de l'Église fût défendu par un catholique quelconque; tout
catholique est tenu d'exposer sa vie pour l'Église. «Moi donc,
Guillaume Nogaret, homme privé, mais chevalier, tenu, par devoir de
chevalerie, à défendre la république, il m'était permis, il m'était
imposé de résister au susdit tyran pour la vérité du Seigneur.--Item,
comme ainsi soit que chacun est tenu de défendre sa patrie, _au point
qu'on mériterait récompense si, en cette défense, on tuait son
père_[75]; il m'était loisible, que dis-je? obligatoire, de défendre
ma patrie, le royaume de France, qui avait à craindre le ravage, le
glaive, etc.»
[Note 75: «Pro quâ defensione si patrem occidat,
meritum habet, nec poenas meretur.» Dupuy.]
Puis donc que Boniface sévissait contre l'Église et contre lui-même,
_more furiosi_, il fallait bien lui lier les pieds et les mains. Ce
n'était pas là acte d'ennemi, bien au contraire.
Mais voilà qui est plus fort. C'est Nogaret qui a sauvé la vie à
Boniface, et il a encore sauvé un de ses neveux. Il n'a laissé donner
à manger au pape que par gens à qui il se fiait. Aussi Boniface
délivré lui a donné l'absolution. À Anagni même, Boniface a prêché
devant une grande multitude, que tout ce qui lui était arrivé par
Nogaret ou ses gens lui était venu du Seigneur.
Cependant le procès du Temple avait commencé à grand bruit, malgré la
désertion du grand maître. Le 28 mars 1310, les commissaires se firent
amener dans le jardin de l'évêché les chevaliers qui déclaraient
vouloir défendre l'ordre; la salle n'eût pu les contenir: ils étaient
cinq cent quarante-six. On leur lut en latin les articles de
l'accusation. On voulait ensuite les leur lire en français. Mais ils
s'écrièrent que c'était bien assez de les avoir entendus en latin,
qu'ils ne se souciaient pas que l'on traduisît de telles turpitudes en
langue vulgaire. Comme ils étaient si nombreux, pour éviter le
tumulte, on leur dit de déléguer des procureurs, de nommer
quelques-uns d'entre eux qui parleraient pour les autres. Ils auraient
voulu parler tous, tant ils avait repris courage. «Nous aurions bien
dû aussi, s'écrièrent-ils, n'être torturés que par procureurs[76].»
Ils déléguèrent pourtant deux d'entre eux, un chevalier, frère Raynaud
de Pruin, et un prêtre, frère Pierre de Boulogne, procureur de l'ordre
près la cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints.
[Note 76: «Quod contenti erant de lectura facta in
latino, et quod non curabant quod tantæ
turpitudines, quas asserebant omnino esse falsas et
non nominandas, vulgariter exponerentur.» _Proc.
contra Templ., ms._--«Dicentes quod non petebatur
ab eis quando ponebantur in janiis, si procuratores
constituere volebant.» Ibidem.]
Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes les maisons de
Paris, qui servaient de prison aux Templiers[77], les dépositions de
ceux qui voudraient défendre l'ordre. Ce fut un jour affreux qui
pénétra dans les prisons de Philippe le Bel. Il en sortit d'étranges
voix, les unes fières et rudes, d'autres pieuses, exaltées, plusieurs
naïvement douloureuses. Un des chevaliers dit seulement: «Je ne puis
pas plaider à moi seul contre le pape et le roi de France[78].»
Quelques-uns remettent pour toute disposition une prière à la sainte
Vierge: «Marie, étoile des mers, conduis-nous au port du salut[79].»
Mais la pièce la plus curieuse est une protestation en langue
vulgaire, où, après avoir soutenu l'innocence de l'ordre, les
chevaliers nous font connaître leur humiliante misère, le triste
calcul de leurs dépenses[80]. Étranges détails et qui font un cruel
contraste avec la fierté et la richesse tant célébrée de cet ordre!...
Les malheureux, sur leur pauvre paye de douze deniers par jour,
étaient obligés de payer le passage de l'eau pour aller subir leurs
interrogatoires dans la Cité, et de donner de l'argent à l'homme qui
ouvrait ou rivait leurs chaînes.
[Note 77: Les uns étaient gardés au Temple, les
autres à Saint-Martin-des-Champs, d'autres à
l'hôtel du comte de Savoie et dans diverses maisons
particulières. (Process. ms.)]
[Note 78: «Respondit quod nolebat litigare cum
Dominis papâ et rege Franciæ.» Process. ms.]
[Note 79: Le frère Élie, auteur de cette pièce
touchante, finit par prier les notaires de corriger
les locutions vicieuses qui peuvent s'être glissées
dans son latin. _Process. ms., folio_
31-32.--D'autres écrivent une apologie en langue
romane, altérée et fort mêlée de français du nord.
_Folio_ 36-8.]
[Note 80: Je donne cette pièce, telle qu'elle a été
transcrite par les notaires, dans son orthographe
barbare. «À homes honerables et sages, ordenés de
per notre père l'Apostelle (_le pape_) pour le fet
des Templiers li freres, liquies sunt en prisson à
Paris en la masson de Tiron... Honeur et
reverencie. Comes votre comandemans feut à nos ce
jeudi prochainement passé et nos feut demandé se
nos volens defendre la Religion deu Temple
desusdite, tuit disrent oil, et disons que ele est
bone et leal, et en tout sans mauvesté et traison
tout ce que nos l'en met sus, et somes prest de
nous defendre chacun pour soy ou tous ensemble, an
telle manière que droit et sante Église et vos an
regardarons, come cil qui sunt en prisson an nois
frès à cople II. Et somes en neire fosse oscure
toutes les nuits.--Item no vos fessons à savir que
les gages de XII deniers que nos avons ne nos
soufficent mie. Car nos convient paier nos lis. III
deniers par jour chascun lis. Loage du cuisine,
napes, touales pour tenelles et autres choses, II
sols VI denier la semaigne. Item pour nos ferger et
desferger (_ôter les fers_), puisque nos somes
devant les auditors, II sol. Item pour laver dras
et robes, linges, chacun XV jours XVIII denier.
Item pour buche et candole chascun jor IIII
deniers. Item passer et repasser les dis frères,
XVI deniers de asiles de Notre-Dame de l'altre part
de l'iau.» _Proc. ms. folio 39_.]
Enfin les défenseurs présentèrent un acte solennel au nom de l'ordre.
Dans cette protestation singulièrement forte et hardie, ils
déclarèrent ne pouvoir se défendre sans le grand maître, ni autrement
que devant le concile général. Ils soutiennent: «Que la religion du
Temple est sainte, pure et immaculée devant Dieu et son Père[81].
L'institution régulière, l'observance salutaire, y ont _toujours_ été,
y sont _encore_ en vigueur. Tous les frères n'ont qu'une profession de
foi qui dans tout l'univers a été, est _toujours observée de tous_,
depuis la fondation jusqu'au jour présent. Et qui dit ou croit
autrement, erre totalement, pèche mortellement.» C'était une
affirmation bien hardie de soutenir que _tous_ étaient restés fidèles
aux règles de la fondation primitive; qu'il n'y avait eu nulle
déviation, nulle corruption. Lorsque le juste pèche sept fois par
jour, cet ordre superbe se trouvait pur et sans péché. Un tel orgueil
faisait frémir.
[Note 81: «... Apud Deum et Patrem... Et hoc est
omnium fratrum Templi communiter una professio, quæ
per universum orbem servatur et servata fuit per
omnes fratres ejusdem ordinis, a fundamento
religionis usque ad diem præsentem. Et quicumque
aliud dicit vel aliter credit, errat totaliter,
peccat mortaliter...» Dup., 333.]
Ils ne s'en tenaient pas là. Ils demandaient que les frères apostats
fussent mis sous bonne garde jusqu'à ce qu'il apparût s'ils avaient
porté un vrai témoignage.
Ils auraient voulu encore qu'aucun laïque n'assistât aux
interrogatoires. Nul doute, en effet, que la présence d'un Plasian,
d'un Nogaret, n'intimidât les accusés et les juges.
Ils finissent par dire que la commission pontificale ne peut aller
plus avant: «Car enfin nous ne sommes pas en lieu sûr; nous sommes et
avons toujours été au pouvoir de ceux qui suggèrent des choses fausses
au seigneur roi. Tous les jours, par eux ou par d'autres, de vive
voix, par lettres ou messages, ils nous avertissent de ne pas
rétracter les fausses dépositions qui ont été arrachées par la
crainte; qu'autrement nous serons brûlés[82].»
[Note 82: «... Quia si recesserunt, prout dicunt,
comburentur omnino.»]
Quelques jours après nouvelle protestation, mais plus forte encore,
moins apologétique que menaçante et accusatrice. «Ce procès,
disent-ils, a été soudain, violent, inique et injuste; ce n'est que
violence atroce, intolérable erreur... Dans les prisons et les
tortures, beaucoup et beaucoup sont morts; d'autres en resteront
infirmes pour leur vie; plusieurs ont été contraints de mentir contre
eux-mêmes et contre leur ordre. Ces violences et ces tourments leur
ont totalement enlevé le libre arbitre, c'est-à-dire tout ce que
l'homme peut avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien,
science, mémoire et intellect[83]... Pour les pousser au mensonge, au
faux témoignage, on leur montrait des lettres où pendait le sceau du
roi, et qui leur garantissaient la conservation de leurs membres, de
la vie, de la liberté; on promettait de pourvoir soigneusement à ce
qu'ils eussent de bons revenus pour leur vie; on leur assurait
d'ailleurs que l'ordre était condamné sans remède...»
[Note 83: Dupuy.]
Quelque habitué que l'on fût alors à la violence des procédures
inquisitoriales, à l'immoralité des moyens employés communément pour
faire parler les accusés, il était impossible que de telles paroles ne
soulevassent les coeurs! Mais ce qui en disait plus que toutes les
paroles, c'était le pitoyable aspect des prisonniers, leur face pâle
et amaigrie, les traces hideuses des tortures... L'un d'eux, Humbert
Dupuy, le quatorzième témoin, avait été torturé trois fois, retenu
trente-six semaines au fond d'une tour infecte, au pain et à l'eau. Un
autre avait été pendu par les parties génitales. Le chevalier Bernard
Dugué (de Vado), dont on avait tenu les pieds devant un feu ardent,
montrait deux os qui lui étaient tombés des talons.
C'étaient là de cruels spectacles. Les juges mêmes, tout légistes
qu'ils étaient, et sous leur sèche robe de prêtre, étaient émus et
souffraient. Combien plus le peuple, qui chaque jour voyait ces
malheureux passer l'eau en barque, pour se rendre dans la Cité, au
palais épiscopal, où siégeait la commission! L'indignation augmentait
contre les accusateurs, contre les Templiers apostats. Un jour, quatre
de ces derniers se présentent devant la commission, gardant encore la
barbe, mais portant leurs manteaux à la main. Ils les jettent aux
pieds des évêques, et déclarent qu'ils renoncent à l'habit du Temple.
Mais les juges ne les virent qu'avec dégoût; ils leur dirent qu'ils
fissent dehors ce qu'ils voudraient.
Le procès prenait une tournure fâcheuse pour ceux qui l'avaient
commencé avec tant de précipitation et de violence. Les accusateurs
tombaient peu à peu à la situation d'accusés. Chaque jour, les
dépositions de ceux-ci révélaient les barbaries, les turpitudes de la
première procédure. L'intention du procès devenait visible. On avait
tourmenté un accusé pour lui faire dire à combien montait le trésor
rapporté de la Terre sainte. Un trésor était-il un crime, un titre
d'accusation?
Quand on songe au grand nombre d'affiliés que le Temple avait dans le
peuple, aux relations des chevaliers avec la noblesse, dont ils
sortaient tous, on ne peut douter que le roi ne fût effrayé de se voir
engagé si avant. Le but honteux, les moyens atroces, tout avait été
démasqué. Le peuple, troublé et inquiet dans sa croyance depuis la
tragédie de Boniface VIII, n'allait-il pas se soulever? Dans l'émeute
des monnaies, le Temple avait été assez fort pour protéger Philippe le
Bel; aujourd'hui tous les amis du Temple étaient contre lui...
Ce qui aggravait encore le danger, c'est que dans les autres contrées
de l'Europe[84], les décisions des conciles étaient favorables aux
Templiers. Ils furent déclarés innocents, le 17 juin 1310 à Ravenne,
le 1er juillet à Mayence, le 21 octobre à Salamanque. Dès le
commencement de l'année, on pouvait prévoir ces jugements et la
dangereuse réaction qui s'ensuivrait à Paris. Il fallait la prévenir,
se réfugier dans l'audace. Il fallait à tout prix prendre en main le
procès, le brusquer, l'étouffer.
[Note 84: Le roi d'Angleterre s'était d'abord
déclaré assez hautement pour l'ordre; soit par
sentiment de justice, soit par opposition à
Philippe le Bel, il avait écrit, le 4 décembre
1307, aux rois de Portugal, de Castille, d'Aragon
et de Sicile, en faveur des Templiers, les
conjurant de ne point ajouter foi à tout ce que
l'on débitait contre eux en France. (Dupuy.)]
Au mois de février 1310, le roi s'était arrangé avec le pape. Il avait
déclaré s'en remettre à lui pour le jugement de Boniface VIII. En
avril, il exigea en retour que Clément nommât à l'archevêché de Sens
le jeune Marigni, frère du fameux Enguerrand, vrai roi de France sous
Philippe le Bel. Le 10 mai, l'archevêque de Sens assemble à Paris un
concile provincial, et y fait paraître les Templiers. Voilà deux
tribunaux qui jugent en même temps les mêmes accusés, en vertu de deux
bulles du pape. La commission alléguait la bulle qui lui attribuait le
jugement[85]. Le concile s'en rapportait à la bulle précédente, qui
avait rendu aux juges ordinaires leurs pouvoirs, d'abord suspendus. Il
ne reste point d'acte de ce concile, rien que le nom de ceux qui
siégèrent et le nombre de ceux qu'ils firent brûler.
[Note 85: Selon Dupuy, p. 45, les commissaires du
pape auraient répondu à l'appel des défenseurs:
«Que les conciles jugeaient les particuliers, et
eux informaient du général.»--La commission dit
tout le contraire.]
Le 10 mai, le dimanche, jour où la commission était assemblée, les
défenseurs de l'ordre s'étaient présentés devant l'archevêque de
Narbonne et les autres commissaires pontificaux pour porter appel.
L'archevêque de Narbonne répondit qu'un tel appel ne regardait ni lui
ni ses collègues; qu'ils n'avaient pas à s'en mêler, puisque ce
n'était pas de leur tribunal que l'on appelait; que s'ils voulaient
parler pour la défense de l'ordre, on les entendrait volontiers.
Les pauvres chevaliers supplièrent qu'au moins on les menât devant le
concile pour y porter leur appel, en leur donnant deux notaires qui en
dresseraient acte authentique; ils priaient la commission, ils
priaient même les notaires présents. Dans leur appel qu'ils lurent
ensuite, ils se mettaient sous la protection du pape, dans les termes
les plus pathétiques. «Nous réclamons les saints Apôtres, nous les
réclamons encore une fois, c'est avec la dernière instance que nous
les réclamons.» Les malheureuses victimes sentaient déjà les flammes
et se serraient à l'autel qui ne pouvait les protéger.
Tout le secours que leur avait ménagé ce pape sur lequel ils
comptaient, et dont ils se recommandaient comme de Dieu, fut une
timide et lâche consultation, où il avait essayé d'avance
d'interpréter le mot de _relaps_, dans le cas où l'on voudrait
appliquer ce nom à ceux qui avaient rétracté leurs aveux: «Il semble
en quelque sorte contraire à la raison de juger de tels hommes comme
relaps... En telles choses douteuses, il faut restreindre et modérer
les peines.»
Les commissaires pontificaux n'osèrent faire valoir cette
consultation. Ils répondirent, le dimanche soir, qu'ils éprouvaient
grande compassion pour les défenseurs de l'ordre et les autres frères;
mais que l'affaire dont s'occupaient l'archevêque de Sens et ses
suffragants était toute autre que la leur; qu'ils ne savaient ce qui
se faisait dans ce concile; que si la commission était autorisée par
le Saint-Siége, l'archevêque de Sens l'était aussi; que l'une n'avait
nulle autorité sur l'autre; qu'_au premier coup d'oeil_, ils ne
voyaient rien à objecter à l'archevêque de Sens; que toutefois ils
aviseraient.
Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent que
cinquante-quatre Templiers allaient être brûlés. Un jour avait suffi
pour éclairer suffisamment l'archevêque de Sens et ses suffragants.
Suivons pas à pas le récit des notaires de la commission pontificale,
dans sa simplicité terrible.
«Le mardi 12, pendant l'interrogatoire du frère Jean Bertaud[86], il
vint à la connaissance des commissaires que cinquante-quatre Templiers
allaient être brûlés[87]. Ils chargèrent le prévôt de l'église de
Poitiers et l'archidiacre d'Orléans, clerc du roi, d'aller dire à
l'archevêque de Sens et ses suffragants de délibérer mûrement et de
différer, attendu que les frères morts en prison affirmaient,
disait-on, sur le péril de leurs âmes, qu'ils étaient faussement
accusés. Si cette exécution avait lieu, elle empêcherait les
commissaires de procéder en leur office, les accusés étant tellement
effrayés qu'ils semblaient hors de sens. En outre l'un des
commissaires les chargea de signifier à l'archevêque que frère Raynaud
de Pruin, Pierre de Boulogne, prêtre, Guillaume de Chambonnet et
Bertrand de Sartiges, chevaliers, avaient interjeté certain appel
par-devant les commissaires.»
[Note 86: Nom presque illisible dans le texte. La
main tremble évidemment. Plus haut, le notaire a
bien écrit: Bertaldi.]
[Note 87: «Quod LIV ex Templariis... erant dicta
die comburendi...» Process. ms. folio 72 (feuille
coupée par la moitié).]
Il y avait là une grave question de juridiction. Si le concile et
l'archevêque de Sens reconnaissaient la validité d'un appel porté
devant la commission papale, ils avouaient la supériorité de ce
tribunal, et les libertés de l'Église gallicane étaient compromises.
D'ailleurs sans doute les ordres du roi pressaient; le jeune Marigni,
créé archevêque tout exprès, n'avait pas le temps de disputer. Il
s'absenta pour ne pas recevoir les envoyés de la commission; puis
quelqu'un (on ne sait qui) révoqua en doute qu'ils eussent parlé au
nom de la commission; Marigni douta aussi, et l'on passa outre[88].
[Note 88: «... Aquodam fuisse dictum coram domino
archiepiscopo Senonensi, ejus suffraganeis et
concilio... quod dicti præpositus... et
archidiaconus... (qui in dicta die martis...
præmissa intimasse dicebantur, et ipse iidem hoc
attestabantur, suffraganeis domini archiepiscopi
Senomensi... _tunc absente dicto domino,
archiepiscopo Senomensi_) prædicta _non
significaverant de mandato_ eorumdem dominorum
commissariorum.» _Process. ms. folio_, 71 _verso_.]
Les Templiers, amenés le dimanche devant le concile, avaient été jugés
le lundi; les uns, qui avouaient, mis en liberté; d'autres qui avaient
toujours nié, emprisonnés pour la vie; ceux qui rétractaient leurs
aveux, déclarés relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante-quatre,
furent dégradés le même jour par l'évêque de Paris et livrés au bras
séculier. Le mardi, ils furent brûlés à la porte Saint-Antoine. Ces
malheureux avaient varié dans les prisons, mais ils ne varièrent point
dans les flammes; ils protestèrent jusqu'au bout de leur innocence. La
foule était muette et comme stupide d'étonnement[89].
[Note 89: «Constanter et perseveranter in
abnegatione communi perstiterunt... non absque
multa admiratione stuporeque vehementi.» Contin.
Guil. Nang.]
Qui croirait que la commission pontificale eut le coeur de s'assembler
le lendemain, de continuer cette inutile procédure, d'interroger
pendant qu'on brûlait?
«Le mardi 13 mai, par-devant les commissaires, fut amené frère Aimeri
de Villars-le-Duc, barbe rase, sans manteau ni habit du Temple, âgé,
comme il disait, de cinquante ans, ayant été environ huit années dans
l'ordre comme frère servant et vingt comme chevalier. Les seigneurs
commissaires lui expliquèrent les articles sur lesquels il devait être
interrogé. Mais ledit témoin, pâle et tout épouvanté[90], déposant
sous serment et au péril de son âme, demandant, s'il mentait, à mourir
subitement, et à être d'âme et de corps, en présence même de la
commission, soudain englouti en enfer, se frappant la poitrine des
poings, fléchissant les genoux et élevant les mains vers l'autel, dit
que toutes les erreurs imputées à l'ordre étaient de toute fausseté,
quoiqu'il en eût confessé quelques-unes au milieu des tortures
auxquelles l'avaient soumis Guillaume de Marcillac et Hugues de
Celles, chevaliers du roi. Il ajoutait pourtant qu'_ayant vu emmener
sur des charrettes, pour être brûlés, cinquante-quatre frères de
l'ordre_, qui n'avaient pas voulu confesser lesdites erreurs, et AYANT
ENTENDU DIRE QU'ILS AVAIENT ÉTÉ BRÛLÉS, lui qui craignait, s'il était
brûlé, de n'avoir pas assez de force et de patience, il était prêt à
confesser et jurer par crainte, devant les commissaires ou autres,
toutes les erreurs imputées à l'ordre, à dire même, si l'on voulait,
_qu'il avait tué Notre-Seigneur_... Il suppliait et conjurait lesdits
commissaires et nous, notaires présents, de ne point révéler aux gens
du roi ce qu'il venait de dire, craignant, disait-il, que s'ils en
avaient connaissance, il ne fût livré au même supplice que les
cinquante-quatre Templiers...--Les commissaires, voyant le péril qui
menaçait les déposants s'ils continuaient à les entendre pendant cette
terreur, et mus encore par d'autres causes, résolurent de surseoir
pour le présent.»
[Note 90: «Pallidus et multum exterritus...
impetrando sibi ipsi, si mentiebatur in hoc, mortem
subitaneam et quod statim in anima et corpore in
præsentia dominorum commissariorum absorberetur in
infernum, tondendo sibi pectus cum pugnis, et
elevando manus suas versus altare ad majorem
assertionem, flectendo genua... cum ipse testi
_vidisset... duci in quadrigis_ LIIII fratres dicti
ordinis _ad comburendum_... et AUDIVISSE EOS FUISSE
COMBUSTOS; quod ipse qui dubitabat quod non posset
habere bonam patientiam si combureretur, timore
mortis confiteretur... omnes errores... _et quidem
etiam interfecisse Dominum_, si peteretur ab eo...»
_Process. ms._, 70, _verso_.]