L'étonnement du pape fut extrême quand il apprit que le roi se passait

de lui dans la poursuite d'un ordre qui ne pouvait être jugé que par

le Saint-Siége. La colère lui fit oublier sa servilité ordinaire, sa

position précaire et dépendante au milieu des États du roi. Il

suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, archevêques et évêques,

ceux même des inquisiteurs.

La réponse du roi est rude. Il écrit au pape: Que Dieu déteste les

tièdes; que ces lenteurs sont une sorte de connivence avec les crimes

des accusés; que le pape devrait plutôt exciter les évêques. Ce

serait une grave injure aux prélats de leur ôter le ministère qu'ils

tiennent de Dieu. Ils n'ont pas mérité cet outrage; ils ne le

supporteront pas; le roi ne pourrait le tolérer sans violer son

serment... Saint Père, quel est le sacrilége qui osera vous conseiller

de mépriser ceux que Jésus-Christ envoie, ou plutôt Jésus lui-même?...

Si l'on suspend les inquisiteurs, l'affaire ne finira jamais... Le roi

n'a pas pris la chose en main comme accusateur, mais comme champion de

la foi et défenseur de l'Église, dont il doit rendre compte à

Dieu[58].»

[Note 58: Dupuy ne donne point cette lettre en

entier; probablement elle ne fut point envoyée,

mais plutôt répandue dans le peuple. Nous en avons

une au contraire du pape (1er décembre 1308), selon

laquelle le roi aurait écrit à Clément V, _que des

gens de la cour pontificale avaient fait croire aux

gens du roi_ que le pape le chargeait de

poursuivre; le roi se serait empressé _de décharger

sa conscience d'un tel fardeau_, et de remettre

toute l'affaire au pape qui l'en remercie beaucoup.

Cette lettre de Clément me paraît, comme l'autre,

moins adressée au roi qu'au public; il est probable

qu'elle répond à une lettre qui ne fut jamais

écrite.]

Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui remettre les

prisonniers entre les mains; il se chargeait seulement de garder les

biens pour les appliquer au service de la Terre sainte (25 décembre

1307). Son but était d'obtenir que le pape rendît aux évêques et aux

inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui envoya

soixante-douze Templiers à Poitiers, et fit partir de Paris les

principaux de l'ordre; mais il ne les fit pas avancer plus loin que

Chinon. Le pape s'en contenta; il obtint les aveux de ceux de

Poitiers. En même temps, il leva la suspension des juges ordinaires,

se réservant seulement le jugement des chefs de l'ordre.

Cette molle procédure ne pouvait satisfaire le roi. Si la chose eût

été traînée ainsi à petit bruit, et pardonnée, comme au confessionnal,

il n'y avait pas moyen de garder les biens. Aussi, pendant que le pape

s'imaginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instrumenter à

Paris par son confesseur, inquisiteur général de France. On obtint

sur-le-champ cent quarante aveux par les tortures; le fer et le feu y

furent employés[59]. Ces aveux une fois divulgués, le pape ne pouvait

plus arranger la chose. Il envoya deux cardinaux à Chinon demander aux

chefs, au grand maître, si tout cela était vrai; les cardinaux leur

persuadèrent d'avouer, et ils s'y résignèrent[60]. Le pape en effet

les réconcilia, et les recommanda au roi. Il croyait les avoir sauvés.

[Note 59: _Archives du royaume_, I, 413. Ces

dépositions existent dans un gros rouleau de

parchemin, elles ont été fort négligemment

extraites par Dupuy, p. 207-212.]

[Note 60: «Confessus est abnegationem prædictam,

nobis supplicans quatenus quemdam fratrem

servientem et familiarem suum, quem secum habebat,

volentem confiteri, audiremus.» Lettre des

cardinaux. Dupuy, 241.]

Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au commencement de

1308, il fit arrêter par son cousin le roi de Naples, tous les

Templiers de Provence[61]. À Pâques, les États du royaume furent

assemblés à Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulièrement

violent contre le clergé: «Le peuple du royaume de France adresse au

roi d'instantes supplications..... Qu'il se rappelle que le prince des

fils d'Israël, Moïse, l'ami de Dieu, à qui le Seigneur parlait face à

face, voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit: Que chacun

prenne le glaive et tue son proche parent... Il n'alla pas pour cela

demander le consentement de son frère Aaron, constitué grand prêtre

par l'ordre de Dieu... Pourquoi donc le roi très-chrétien ne

procéderait-il pas de même, _même contre tout le clergé_, si le clergé

errait ainsi, ou soutenait ceux qui errent[62].»

[Note 61: Charles le Boiteux écrit à ses officiers

en leur adressant des _lettres encloses_: «À ce

jour que je vous marque, avant qu'il soit clair,

voire plutôt en pleine nuict, vous les ouvrirez, 13

janvier 1308.»]

[Note 62: Raynouard.]

À l'appui de ce discours, vingt-six princes et seigneurs se

constituèrent accusateurs, et donnèrent procuration pour agir contre

les Templiers par-devant le pape et le roi. La procuration est signée

des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de Nevers

et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte de Talleyrand de

Périgord. Nogaret signe hardiment entre Lusignan et Coucy[63].

[Note 63: Dupuy.]

Armé de ces adhésions, «le roi, dit Dupuy, alla à Poitiers, accompagné

d'une grande multitude de gens, qui étaient ceux de ses procureurs que

le roi avait retenus près de lui, pour prendre avis sur les

difficultés qui pourraient survenir[64].

[Note 64: Id.]

En arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui-ci vit

bientôt qu'il n'obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre à

aucun ménagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes

pour pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de

la ville, échapper à son tyran; qui sait même s'il n'aurait pas fui

hors de France? Mais il n'était pas homme à partir sans son argent.

Quand il se présenta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses

sacs, il ne put passer; il vit qu'il était prisonnier du roi, non

moins que les Templiers. Plusieurs fois, il essaya de fuir, toujours

inutilement. Il semblait que son tout-puissant maître s'amusât des

tortures de cette âme misérable, qui se débattait encore.

Clément resta donc et parut se résigner. Il rendit, le 1er août 1308,

une bulle adressée aux archevêques et aux évêques. Cette pièce est

singulièrement brève et précise, contre l'usage de la cour de Rome. Il

est évident que le pape écrit malgré lui, et qu'on lui pousse la main.

Quelques évêques, selon cette bulle, avaient écrit qu'ils ne savaient

comment on devait traiter les accusés qui s'obstineraient à nier, et

ceux qui rétracteraient leurs aveux. «Ces choses, dit le pape,

n'étaient pas laissées indécises par le droit écrit, dont nous savons

que plusieurs d'entre nous ont pleine connaissance; nous n'entendons

pour le présent faire en cette affaire un nouveau droit, et nous

voulons que vous procédiez selon que le droit exige.»

Il y avait ici une dangereuse équivoque, _ura scripta_ s'entendait-il

du droit romain, ou du droit canonique, ou des règlements de

l'inquisition?

Le danger était d'autant plus réel, que le roi ne se dessaisissait pas

des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait

espérer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens,

pour le consoler de n'avoir pas les personnes; ces biens devaient être

réunis à ceux que le pape désignerait. C'était le prendre par son

faible; Clément était fort inquiet de ce que ces biens allaient

devenir[65].

[Note 65: Il avait même écrit déjà au roi

d'Angleterre, pour lui assurer que Philippe les

remettait aux agents pontificaux, et pour l'engager

à imiter ce bon exemple. Dupuy, p. 204. Lettre du 4

octobre 1307. Toutefois l'ordonnance de mainlevée

par laquelle Philippe faisait remettre les biens

des Templiers aux délégués du pape n'est que du 15

janvier 1309. Encore, à ces délégués du pape il

avait adjoint quelques siens agents qui veillaient

à ses intérêts en France, et qui, à l'ombre de la

commission pontificale, empiétaient sur le domaine

voisin. C'est ce que nous apprenons par une

réclamation du sénéchal de Gascogne, qui se plaint,

au nom d'Édouard II, de ces envahissements du roi

de France. Dupuy, p. 312.

Ailleurs il loue magnifiquement le désintéressement

de son cher fils, qui n'agit point par avarice, et

ne veut rien garder sur ces biens: «Deinde vero,

tu, cui, eadem fuerant facinora nuntiata, non typo

avaritiæ, cum de bonis Templariorum nihil tibi

appropriare... immo ea nobis administranda,

gubernanda, conservanda et custodienda liberaliter

et devote dimisisti...» 12 août 1308. Dupuy, p.

240.]

Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevêques

et évêques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1er août encore,

il écrivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il

remettait l'affaire à une commission. Les commissaires devaient

instruire le procès dans la province de Sens, à Paris, évêché

dépendant de Sens. D'autres commissaires étaient nommés pour en faire

autant dans les autres parties de l'Europe, pour l'Angleterre

l'archevêque de Cantorbéry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de

Cologne et de Trêves. Le jugement devait être prononcé d'alors en deux

ans, dans un concile général, hors de France, à Vienne en Dauphiné,

sur terre d'Empire.

La commission, composée principalement d'évêques[66], était présidée

par Gilles d'Aiscelin, archevêque de Narbonne, homme doux et faible,

de grandes lettres et de peu de coeur. Le roi et le pape, chacun de

leur côté, croyaient cet homme tout à eux. Le pape crut calmer plus

sûrement encore le mécontentement de Philippe, en adjoignant à la

commission le confesseur du roi, moine dominicain et grand inquisiteur

de France, celui qui avait commencé le procès avec tant de violence et

d'audace.

[Note 66: Dupuy, p. 240-242. La commission se

composait de l'archevêque de Narbonne, des évêques

de Bayeux, de Mende, de Limoges, des trois

archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelonne,

et du prévôt de l'église d'Aix. Les méridionaux,

plus dévoués au pape, étaient, comme on le voit, en

majorité.]

Le roi ne réclama pas. Il avait besoin du pape. La mort de l'empereur

Albert d'Autriche (1er mai 1308) offrait à la maison de France une

haute perspective. Le frère de Philippe, Charles de Valois, dont la

destinée était de demander tout et de manquer tout, se porta pour

candidat à l'Empire. S'il eût réussi, le pape devenait à jamais

serviteur et serf de la maison de France, Clément écrivit pour Charles

de Valois ostensiblement, secrètement contre lui.

Dès lors, il n'y avait plus de sûreté pour le pape sur les terres du

roi. Il parvint à sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars

1309). Il s'était engagé à ne pas quitter la France, et de cette façon

il ne violait pas, il éludait sa promesse. Avignon c'était la France,

et ce n'était pas la France. C'était une frontière, une position

mixte, une sorte d'asile, comme fut Genève pour Calvin, Ferney pour

Voltaire. Avignon dépendait de plusieurs et de personne. C'était terre

d'Empire, un vieux municipe, une république sous deux rois. Le roi de

Naples comme comte de Provence, le roi de France comme comte de

Toulouse, avaient chacun la seigneurie d'une moitié d'Avignon. Mais le

pape allait y être bien plus roi qu'eux, lui dont le séjour attirerait

tant d'argent dans cette petite ville.

Clément se croyait libre, mais tramait sa chaîne. Le roi le tenait

toujours par le procès de Boniface. À peine établi dans Avignon, il

apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une armée de

témoins. À leur tête marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo

de Supino, qui avait été dans l'affaire d'Anagni le bras droit de

Nogaret. À trois lieues d'Avignon, les témoins tombèrent dans une

embuscade, qui leur avait été dressée. Raynaldo se sauva à grand'peine

à Nîmes, et fit dresser acte, par les gens du roi, de ce

guet-apens[67].

[Note 67: Dupuy.]

Le pape écrivit bien vite à Charles de Valois pour le prier de calmer

son frère. Il écrivit au roi lui-même (23 août 1309), que si les

témoins étaient retardés dans leur chemin, ce n'était pas sa faute,

mais celle des gens du roi, qui devaient pourvoir à leur sûreté.

Philippe lui reprochait d'ajourner indéfiniment l'examen des témoins,

vieux et malades, et d'attendre qu'ils fussent morts. Des partisans de

Boniface avaient, disait-on, tué ou torturé des témoins; un de ceux-ci

avait été trouvé mort dans son lit. Le pape répond qu'il ne sait rien

de tout cela, ce qu'il sait, c'est que pendant ce long procès, les

affaires des rois, des prélats, du monde entier, dorment et attendent.

Un des témoins qui, dit-on, a disparu, se trouve précisément en France

et chez Nogaret.

Le roi avait dénoncé au pape certaines lettres injurieuses. Le pape

répond qu'elles sont, pour le latin et l'orthographe, manifestement

indignes de la cour de Rome. Il les a fait brûler. Quant à en

poursuivre les auteurs, _une expérience récente a prouvé que ces

procès subits contre des personnages importants, ont une triste et

dangereuse issue_[68].

[Note 68: Passant ensuite à une autre affaire, le

pape déclare avoir supprimé comme inutile un

article de la convention avec les Flamands, qu'il

avait, par préoccupation ou négligence, signé à

Poitiers, savoir, que si les Flamands encouraient

la sentence pontificale en violant cette

convention, ils ne pourraient être absous qu'à la

requête du roi. Ladite clause pourrait faire taxer

le pape de simplicité. Tout excommunié qui

satisfait peut se faire absoudre, même sans le

consentement de la partie adverse. Le pape ne peut

abdiquer le pouvoir d'absoudre.]

Cette lettre du pape était une humble et timide profession

d'indépendance à l'égard du roi, une révolte à genoux. L'allusion aux

Templiers qui la termine, indiquait assez l'espoir que plaçait le pape

dans les embarras où ce procès devait jeter Philippe le Bel.

La commission pontificale, rassemblée le 7 août 1309, à l'évêché de

Paris, avait été entravée longtemps. Le roi n'avait pas plus envie de

voir justifier les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les

témoins à charge contre Boniface étaient maltraités à Avignon, les

témoins à décharge dans l'affaire des Templiers étaient torturés à

Paris. Les évêques n'obéissaient point à la commission pontificale, et

ne lui envoyaient point les prisonniers[69]. Chaque jour la commission

assistait à une messe, puis siégeait; un huissier criait à la porte de

la salle: «Si quelqu'un veut défendre l'ordre de la milice du Temple,

il n'a qu'à se présenter.» Mais personne ne se présentait. La

commission revenait le lendemain, toujours inutilement.

[Note 69: _Processus contra Templarios, ms._ Les

commissaires écrivirent une nouvelle lettre où ils

disaient qu'apparemment les prélats avaient cru que

la commission devait procéder contre l'ordre en

général, et non contre les membres; qu'il n'en

était pas ainsi: que le pape lui avait remis le

jugement des Templiers.]

Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 septembre 1309), ouvert

l'instruction du procès contre Boniface, le roi permit, en novembre,

que le grand maître du Temple fût amené devant les commissaires[70].

Le vieux chevalier montra d'abord beaucoup de fermeté. Il dit que

l'ordre était privilégié du Saint-Siége, et qu'il lui semblait bien

étonnant que l'Église romaine voulût procéder subitement à sa

destruction, lorsqu'elle avait sursis à la déposition de l'empereur

Frédéric II, pendant trente-deux ans.

[Note 70: «Le même jour, avant lui, le 22 novembre,

se présenta devant les évêques un homme en habit

séculier, lequel déclara s'appeler Jean de Melot

(et non Molay, comme disent Raynouard et Dupuy),

avoir été Templier dix ans et avoir quitté l'ordre,

quoique, disait-il, il n'y eût vu aucun mal. Il

déclarait venir pour faire et dire tout ce qu'on

voudrait. Les commissaires lui demandèrent s'il

voulait défendre l'ordre, qu'ils étaient prêts à

l'entendre bénignement. Il répondit qu'il n'était

venu pour autre chose, mais qu'il voudrait bien

savoir auparavant ce qu'on voulait faire de

l'ordre. Et il ajoutait: «Ordonnez de moi ce que

vous voudrez; mais faites-moi donner mes

nécessités, car je suis bien pauvre.»--Les

commissaires voyant à sa figure, à ses gestes et à

ses paroles, que c'était un homme simple et un

esprit faible, ne procédèrent pas plus avant, mais

le renvoyèrent à l'évêque de Paris, qui,

disaient-ils, l'accueillerait avec bonté et lui

ferait donner de la nourriture.» Process. ms.]

Il dit encore qu'il était prêt à défendre l'ordre, selon son pouvoir;

qu'il se regarderait lui-même comme un misérable, s'il ne défendait un

ordre dont il avait reçu tant d'honneur et d'avantages; mais qu'il

craignait de n'avoir pas assez de sagesse et de réflexion, qu'il était

prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre deniers à

dépenser pour la défense, pas d'autre conseil qu'un frère servant;

qu'au reste, la vérité paraîtrait, non-seulement par le témoignage des

Templiers, mais par celui des rois, princes, prélats, ducs, comtes et

barons, dans toutes les parties du monde.

Si le grand maître se portait ainsi pour défenseur de l'ordre, il

allait prêter une grande force à la défense, et sans doute

compromettre le roi. Les commissaires l'engagèrent à délibérer

mûrement. Ils lui firent lire sa déposition devant les cardinaux;

cette déposition n'émanait pas directement de lui-même; par pudeur ou

pour tout autre motif, il avait renvoyé les cardinaux à un frère

servant qu'il chargeait de parler pour lui. Mais lorsqu'il fut devant

la commission, et que les gens d'église lui lurent à haute voix ces

tristes aveux, le vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de

telles choses dites en face. Il fit le signe de la croix, et dit que

si les seigneurs commissaires du pape[71] eussent été autres

personnes, il aurait eu quelque chose à leur dire. Les commissaires

répondirent qu'ils n'étaient pas gens à relever un gage de

bataille.--«Ce n'est pas là ce que j'entends, dit le grand maître,

mais plût à Dieu qu'en tel cas on observât contre les pervers la

coutume des Sarrasins et des Tartares; ils leur tranchent la tête ou

les coupent par le milieu.»

[Note 71: M. Raynouard dit les cardinaux, mais à

tort.]

Cette réponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire.

Ils répondirent avec une froide dureté: «Ceux que l'Église trouve

hérétiques, elle les juge hérétiques, et abandonne les obstinés au

tribunal séculier.»

L'homme de Philippe le Bel, Plasian, assistait à cette audience, sans

y avoir été appelé. Jacques Molay, effrayé de l'impression que ses

paroles avaient produite sur ces prêtres, crut qu'il valait mieux se

confier à un chevalier. Il demanda la permission de conférer avec

Plasian; celui-ci l'engagea, en ami, à ne pas se perdre, et le décida

à demander un délai jusqu'au vendredi suivant. Les évêques le lui

donnèrent, et ils lui en auraient donné davantage de grand coeur[72].

[Note 72: «Quum idem Magister rogasset nobilem

virum dominum Guillelmum de Plasiano... qui ibidem

venerat, sed non de mandato dictorum dominorum

commissariorum, secundum quod dixerunt... et dictus

dominus Guillelmus fuisset ad partem locutus cum

eodem Magistro, quem sicut asserebat, diligebat et

dilexerat, quia uterque miles erat.» Dupuy, 319.

«Quam dilationem concesserunt eidem, majorem etiam

se datutos asserentes, si sibi placeret et

volebat.» Ibid., 320.]

Le vendredi, Jacques Molay reparut, mais tout changé. Sans doute

Plasian l'avait travaillé dans sa prison. Quand on lui demanda de

nouveau s'il voulait défendre l'ordre, il répondit humblement qu'il

n'était qu'un pauvre chevalier illettré; qu'il avait entendu lire une

bulle apostolique où le pape se réservait le jugement des chefs de

l'ordre, que, pour le présent, il ne demandait rien de plus.

On lui demanda expressément s'il voulait défendre l'ordre. Il dit que

non; il priait seulement les commissaires d'écrire au pape qu'il le

fît venir au plus tôt devant lui. Il ajoutait avec la naïveté de

l'impatience et de la peur: «Je suis mortel, les autres aussi; nous

n'avons à nous que le moment présent.»

Le grand maître, abandonnant ainsi la défense, lui ôtait l'unité et la

force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement à dire

trois mots en faveur de l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle église

où le service divin se fît plus honorablement que dans celles des

Templiers. Deuxièmement, qu'il ne savait nulle Religion où il se fît

plus d'aumônes qu'en la Religion du Temple; qu'on y faisait trois fois

la semaine l'aumône à tout venant. Enfin, qu'il n'y avait, à sa

connaissance, nulle sorte de gens qui eussent tant versé de sang pour

la foi chrétienne, et qui fussent plus redoutés des infidèles; qu'à

Mansourah, le comte d'Artois les avait mis à l'avant-garde, et que

s'il les avait crus...

Alors une voix s'éleva: «Sans la Foi, tout cela ne sert de rien au

salut.»

Nogaret, qui se trouvait là, prit aussitôt la parole: «J'ai ouï dire

qu'en les chroniques qui sont à Saint-Denis, il était écrit qu'au

temps du sultan de Babylone, le Maître d'alors et les autres grands de

l'ordre avaient fait hommage à Saladin, et que le même Saladin,

apprenant un grand échec de ceux du Temple, avait dit publiquement que

cela leur était advenu en châtiment d'un vice infâme, et de leur

prévarication contre leur loi.»

Le grand maître répondit qu'il n'avait jamais ouï dire pareille chose;

qu'il savait seulement que le grand maître d'alors avait maintenu les

trêves, parce que autrement il n'aurait pu garder tel ou tel château.

Jacques Molay finit par prier humblement les commissaires et le

chancelier Nogaret, qu'on lui permît d'entendre la messe et d'avoir sa

chapelle et ses chapelains. Ils le lui promirent en louant sa

dévotion.

Ainsi commençaient en même temps les deux procès du Temple et de

Boniface VIII. Ils présentaient l'étrange spectacle d'une guerre

indirecte du roi et du pape. Celui-ci, forcé par le roi de poursuivre

Boniface, était vengé par les dépositions des Templiers contre la

barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirigé les premières

procédures. Le roi déshonorait la papauté, le pape déshonorait la

royauté. Mais le roi avait la force; il empêchait les évêques

d'envoyer aux commissaires du pape des Templiers prisonniers, et en

même temps il poussait sur Avignon des nuées de témoins qu'on lui

ramassait en Italie. Le pape, en quelque sorte assiégé par eux, était

condamné à entendre les plus effrayantes dépositions contre l'honneur

du pontificat.

Plusieurs des témoins s'avouaient infâmes, et détaillaient tout au

long dans quelles saletés ils avaient trempé en commun avec

Boniface[73]. L'une de leurs dépositions les moins dégoûtantes, de

celles qu'on peut traduire, c'est que Boniface avait fait tuer son

prédécesseur; il aurait dit à l'un de ces misérables: «Ne reparais pas

devant moi que tu n'aies tué Célestin.» Le même Boniface aurait fait

un sabbat, un sacrifice au diable. Ce qui est plus vraisemblable dans

ce vieux légiste italien, dans ce compatriote de l'Arétin et Machiavel,

c'est qu'il était incrédule, impie et cynique en ses paroles... Des

gens ayant peur dans un orage, et disant que c'était la fin du monde,

il aurait dit: «Le monde a toujours été et sera toujours.--Seigneur,

on assure qu'il y aura une résurrection?--Avez-vous jamais vu

ressusciter personne?»

[Note 73: Dupuy.]

Un homme lui apportant des figues de Sicile, lui disait: «Si j'étais

mort en mon voyage, Christ eût eu pitié de moi.» À quoi Boniface

aurait répondu: «Va, je suis bien plus puissant que ton Christ; moi,

je puis donner des royaumes.»

Il parlait de tous les mystères avec une effroyable impiété. Il disait

de la Vierge: «Non credo in Mariolâ, Mariolâ, Mariolâ!» Et ailleurs:

«Nous ne croyons plus ni l'ânesse, ni l'ânon[74].»

[Note 74: «Vade, vade, ego plus possum quam

Christus unquam potuerit, quia ego possum humiliare

et depauperare reges, et imperatores et principes,

et possum de uno parvo milite facere unum magnum

regem, et possum donare civitates et regna.» Ibid.,

p. 566.--«Tace, miser, non credimus in asinam nec

in pullum ejus.» Ibid., p. 6.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 3 / 23 段