On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par

celui des terres, des fermes, des forts ruinés qui, dans nos villes ou

nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possédaient,

dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté[32]. Dans une

seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept

places fortes. Ils achetèrent argent comptant le royaume de Chypre,

qu'ils ne purent, il est vrai, garder.

[Note 32: «Habent Templarii in christianitate novem

millia maneriorum...» Math. Pâris, p. 417. Plus

tard la chronique de Flandre leur attribue 10,500

manoirs. Dans la sénéchaussée de Beaucaire, l'ordre

avait acheté en quarante ans pour 10,000 livres de

rentes.--Le seul prieuré de Saint-Gilles avait 54

commanderies, Grouvelle, p. 196.]

Avec de tels priviléges, de telles richesses, de telles possessions,

il était bien difficile de rester humbles[33]. Richard Coeur-de-Lion

disait en mourant: «Je laisse mon avarice aux moines de Cîteaux, ma

luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.»

[Note 33: Dans leurs anciens statuts on lit:

«Regula pauperum commilitonum templi Salomonis.»]

Au défaut de musulmans, cette milice inquiète et indomptable

guerroyait contre les chrétiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre

et au prince d'Antioche. Ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II

et le duc de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous les

croisés qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des

Templiers, de leurs liaisons avec les infidèles[34]. Ils étaient

notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie[35]; le peuple

remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des

sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan

dans leurs maisons, permis le culte mahométan, averti les infidèles de

l'arrivée de Frédéric II[36]. Dans leurs rivalités furieuses contre

les Hospitaliers, ils avaient été jusqu'à lancer des flèches dans le

Saint-Sépulcre[37]. On assurait qu'ils avaient tué un chef musulman,

qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur payer tribut.

[Note 34: «Et Acre une cité trahirent-ils par leur

grand mesprison.» Chron. de S. Denys.]

[Note 35: Voyez Hammer.]

[Note 36: Dupuy.]

[Note 37: En 1259, l'animosité fut poussée à un tel

excès, qu'ils se livrèrent une bataille dans

laquelle les Templiers furent taillés en pièces.

Les historiens disent qu'il n'en échappa qu'un

seul.]

La maison de France particulièrement croyait avoir à se plaindre des

Templiers. Ils avaient tué Robert de Brienne à Athènes. Ils avaient

refusé d'aider à la rançon de Saint-Louis[38]. En dernier lieu ils

s'étaient déclarés pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou.

[Note 38: Joinville, p. 81, ap. Dup., Pr., p.

163-164.--Lorsqu'on effectuait le payement de la

rançon, il manquait 30,000 livres. Joinville pria

les Templiers de les prêter au roi. Ils refusèrent

et dirent: «Vous savez que nous recevons les

commandes en tel manière que par nos serements nous

ne les poons délivrer, mès que à ceulz qui les nous

baillent.» Cependant ils dirent qu'on pouvait leur

prendre cet argent de force, que l'ordre avait dans

la ville d'Acre de quoi se dédommager. Joinville se

rendit alors sur leur «mestre galie,» et, descendu

dans la cale, demanda les clefs d'un coffre qu'il

voyait devant lui. On les lui refusa, il prit une

cognée, la leva et menaça de _faire la clef le

roy_. Alors le maréchal du Temple le prit à témoin

qu'il lui faisait violence, et lui donna la clef.

Joinville, p. 81, éd. 1761.]

Cependant la Terre sainte avait été définitivement perdue en 1191, et

la croisade terminée. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables,

odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous les

yeux d'un roi famélique, un monstrueux trésor de cent cinquante mille

florins d'or, et en argent la charge de dix mulets[39].

Qu'allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de

richesses? Ne seraient-ils pas tentés de se créer une souveraineté

dans l'Occident, comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en

Prusse, les Hospitaliers dans les îles de la Méditerranée, et les

Jésuites au Paraguay[40]. S'ils étaient unis aux Hospitaliers, aucun

roi du monde n'eût pu leur résister[41]. Il n'était point d'État où

ils n'eussent des places fortes. Ils tenaient à toutes les familles

nobles. Ils n'étaient guère en tout, il est vrai, plus de quinze mille

chevaliers; mais c'étaient des hommes aguerris, au milieu d'un peuple

qui ne l'était plus, depuis la cessation des guerres des seigneurs.

C'étaient d'admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks, aussi

intelligents, lestes et rapides, que la pesante cavalerie féodale

était lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement

chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'un

écuyer, d'un servant d'armes, sans compter les esclaves noirs. Ils ne

pouvaient varier leurs vêtements, mais ils avaient de précieuses armes

orientales, d'un acier de fine trempe et damasquinées richement.

[Note 39: Arch. du Vatican, Rayn.]

[Note 40: Ces ordres également puissants furent

également attaqués. Les évêques livoniens portèrent

contre les chevaliers Teutoniques des accusations

non moins graves. De Jean XXII à Innocent VI, les

Hospitaliers eurent à soutenir les mêmes attaques.

Les Jésuites y succombèrent.]

[Note 41: En Castille, les Templiers, les

Hospitaliers et les chevaliers de Saint-Jacques

avaient un traité de garantie contre le roi même.]

Ils sentaient bien leurs forces. Les Templiers d'Angleterre avaient

osé dire au roi Henri III: «Vous serez roi tant que vous serez juste.»

Dans leur bouche, ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser

à Philippe le Bel.

Il en voulait à plusieurs d'entre eux de n'avoir souscrit l'appel

contre Boniface qu'avec réserve, _sub protestationibus_. Ils avaient

refusé d'admettre le roi dans l'ordre. Ils l'avaient refusé, et ils

l'avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l'argent[42];

le Temple était une sorte de banque, comme l'ont été souvent les

temples de l'antiquité[43]. Lorsque en 1306, il trouva un asile chez

eux contre le peuple soulevé, ce fut sans doute pour lui une occasion

d'admirer ces trésors de l'ordre; les chevaliers étaient trop

confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

[Note 42: Is magistrum ordinis exosum habuit,

propter importunam pecuniæ exactionem, quam, in

nuptiis filiæ suæ Isabellæ, ei mutua dederat.»

Thomas de la Moor, in Vitâ Eduardi, apud Baluze,

Pap. Aven., notæ, p. 189.--Le Temple avait, à

diverses époques, servi de dépôt aux trésors du

roi. Philippe-Auguste (1190) ordonne que tous ses

revenus, pendant son voyage d'outre-mer, soient

portés au Temple et enfermés dans des coffres, dont

ses agents auront une clef et les Templiers une

autre. Philippe le Hardi ordonne qu'on y dépose les

épargnes publiques.--Le trésorier des Templiers

s'intitulait Trésorier du Temple et du Roi, et même

Trésorier du Roi au Temple. Sauval, II, 37.]

[Note 43: Mitford.]

La tentation était forte pour le roi[44]. Sa victoire de

Mons-en-Puelle l'avait ruiné. Déjà contraint de rendre la Guyenne, il

l'avait été encore de lâcher la Flandre flamande. Sa détresse

pécuniaire était extrême, et pourtant il lui fallut révoquer un impôt

contre lequel la Normandie s'était soulevée. Le peuple était si ému,

qu'on défendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le roi ne

pouvait sortir de cette situation désespérée que par quelque grande

confiscation. Or, les juifs ayant été chassés, le coup ne pouvait

frapper que sur les prêtres ou sur les nobles, ou bien sur un ordre

qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela même,

n'appartenant exclusivement ni à ceux-ci, ni à ceux-là, ne serait

défendu par personne. Loin d'être défendus, les Templiers furent

plutôt attaqués par leurs défenseurs naturels. Les moines les

poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France,

donnèrent par écrit leur adhésion au procès.

[Note 44: V. dans Dupuy un pamphlet que Philippe le

Bel se fit probablement adresser: «Opinio cujusdam

prudentis regi Philippo, ut regnum Hieros, et Cypri

acquireret pro altero filiorum suorum, ac de

invasione regni Ægypti et de dispositione bonorum

ordinis Templariorum.»--V. aussi

Walsingham.--L'idée d'appliquer leurs biens au

service de la Terre sainte aurait été de Raymond

Lulle, Baluz. Pap. Aven.]

Philippe le Bel avait été élevé par un dominicain. Il avait pour

confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient été amis des

Templiers, au point même qu'ils s'étaient engagés à solliciter de

chaque mourant qu'ils confesseraient un legs pour le Temple[45]. Mais

peu à peu les deux ordres étaient devenus rivaux. Les dominicains

avaient un ordre militaire à eux[46], les _Cavalieri gaudenti_, qui

ne prit pas grand essor. À cette rivalité accidentelle il faut ajouter

une cause fondamentale de haine. Les Templiers étaient nobles; les

dominicains, les Mendiants, étaient en grande partie roturiers,

quoique dans le tiers-ordre ils comptassent des laïcs illustres et

même des rois.

[Note 45: Statuts du chapitre général des

dominicains en 1243.]

[Note 46: Voyez l'histoire de cet ordre, par le

dominicain Federici, 1787. Ils profitèrent pourtant

des biens du Temple; plusieurs Templiers passèrent

dans leur ordre.]

Dans les Mendiants, comme dans les légistes conseillers de Philippe le

Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les chevaliers,

un fonds commun de malveillance, un levain de haine niveleuse. Les

légistes devaient haïr les Templiers comme moines; les dominicains les

détestaient comme gens d'armes, comme moines mondains, qui

réunissaient les profits de la sainteté et l'orgueil de la vie

militaire. L'ordre de saint Dominique, inquisiteur dès sa naissance,

pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses rivaux des

mécréants doublement dangereux, et par l'importation des superstitions

sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques occidentaux, qui

ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.

Le coup ne fut pas imprévu, comme on l'a dit. Les Templiers eurent le

temps de le voir venir[47]. Mais l'orgueil les perdit; ils crurent

toujours qu'on n'oserait.

[Note 47: Ils avaient de sombres pressentiments. Un

Templier anglais rencontrant un chevalier

nouvellement reçu: «Esne frater noster receptus in

ordine? Cui respondens, ita. Et ille: Si sederes

super campanile Sancti Pauli Londini, non posses

videre majora infortunia quam tibi contingent

antequam moriaris.» Concil. Brit.]

Le roi hésitait en effet. Il avait d'abord essayé des moyens

indirects. Par exemple, il avait demandé à être admis dans l'ordre.

S'il eût réussi, il se serait probablement fait grand maître, comme

fit Ferdinand le Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il

aurait appliqué les biens du Temple à son usage, et l'ordre eût été

conservé.

Depuis la perte de la Terre sainte, et même antérieurement, on avait

fait entendre aux Templiers qu'il serait urgent de les réunir aux

Hospitaliers[48]. Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût présenté

peu de résistance au roi.

[Note 48: Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272,

et plusieurs autres assemblées ecclésiastiques,

avaient proposé cette réunion.]

Ils ne voulurent point entendre à cela. Le grand maître, Jacques

Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui

venait de s'honorer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent

les chrétiens, répondit que saint Louis avait, il est vrai, proposé

autrefois la réunion des deux ordres, mais que le roi d'Espagne n'y

avait point consenti; que pour que les Hospitaliers fussent réunis aux

Templiers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les Templiers

étaient plus exclusivement fondés pour la guerre[49]. Il finissait par

ces paroles hautaines: «On trouve beaucoup de gens qui voudraient ôter

aux religieux leurs biens plutôt que de leur en donner... Mais si

l'on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte et

si puissante, qu'elle pourra bien défendre ses droits contre toute

personne au monde.»

[Note 49: «Si unio fieret, multum oporteret quod

Templarii lararentur, vel Hospitalarii

restringerentur in pluribus. Et ex, hoc possent

animarum pericula provenire... Religio

hospitalariorum super hospitalitate fundata est.

Templarii vero super militia proprie sunt fundati.»

Dupuy, Pr., p. 180.]

Pendant que les Templiers résistaient si fièrement à toute concession,

les mauvais bruits allaient se fortifiant. Eux-mêmes y contribuaient.

Un chevalier disait à Raoul de Presles, l'un des hommes les plus

graves du temps, «que dans le chapitre général de l'ordre, il y avait

une chose si secrète, que si pour son malheur quelqu'un la voyait,

fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n'empêcherait ceux

du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir[50].»

[Note 50: Dupuy.

Un autre disait: «Esto quod esses pater meus et

posses fieri summus magister totius ordinis, nollem

quod intrares, quia habemus tres articulos inter

nos in ordine nostro quos nunquam aliquis sciet

nisi Deus et diabolus, et nos, fratres illius

ordinis (51 test., p. 361).»--V. les histoires qui

couraient sur des gens qui auraient été tués pour

avoir vu les cérémonies secrètes du Temple. Concil.

Brit., II, 361.]

Un Templier nouvellement reçu avait protesté contre la forme de

réception devant l'official de Paris[51]. Un autre s'en était confessé

à un cordelier, qui lui donna pour pénitence de jeûner tous les

vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui était de la

maison du pape, «lui avait ingénument confessé tout le mal qu'il avait

reconnu en son ordre, en présence d'un cardinal, son cousin, qui

écrivit à l'instant cette déposition.»

[Note 51: C'est le premier des cent quarante

déposants. Dupuy a tronqué le passage. V. le ms.

aux archives du royaume. K. 413.]

On faisait en même temps courir des bruits sinistres sur les prisons

terribles où les chefs de l'ordre plongeaient les membres

récalcitrants. Un des chevaliers déclara «qu'un de ses oncles était

entré dans l'ordre sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de

trois jours, il était mort.»

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers

trop riches[52] et peu généreux. Quoique le grand maître dans ses

interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs portés

contre cette opulente corporation, c'est «que les aumônes ne s'y

faisaient pas comme il convenait[53].»

[Note 52:

Tosjors achetaient sans vendre...

Tant va pot à eau qu'il brise.

Chron. en vers, citée par Rayn.]

[Note 53: En Écosse, on leur reprochait, outre leur

cupidité, de n'être pas hospitaliers. «Item

dixerunt quod pauperes ad hospitalitatem libenter

non recipiebant, sed, timoris causa, divites et

potentes solos; et quod multum erant cupidi aliena

bona per fas et nefas pro suo ordine adquirere.»

Concil. Brit., 40e témoin d'Écosse, p. 382.]

Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le grand maître et les

chefs; il les caressa, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire

prendre au filet comme les protestants à la Saint-Barthélemy.

Il venait d'augmenter leurs priviléges[54]. Il avait prié le grand

maître d'être le parrain d'un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques

Molay, désigné par lui avec d'autres grands personnages, avait tenu le

poêle à l'enterrement de la belle-soeur de Philippe. Le 13, il fut

arrêté avec les cent quarante Templiers qui étaient à Paris.

[Note 54: Il est curieux de voir par quelle

prodigalité d'éloges et de faveurs il les attirait

dans son royaume dès 1304: «Philippus, Dei gratia

Francorum Rex, opera misericordiæ, magnifica

plenitudo quæ in sancta domo militiæ Templi,

divinitus instituta, longe lateque per orbem

terrarum exercentur... merito nos inducunt ut dictæ

domui Templi et fratribus ejusdem in regno nostro

ubilibet constitutis, quos sincere diligimus et

prosequi favore cupimus speciali, regiam

liberalitatis dextram extendimus.» Rayn., p. 44.]

Le même jour, soixante le furent à Beaucaire, puis une foule d'autres

par toute la France.

On s'assura de l'assentiment du peuple et de l'Université[55]. Le jour

même de l'arrestation, les bourgeois furent appelés par paroisses et

par confréries au jardin du roi dans la Cité; des moines y prêchèrent.

On peut juger de la violence de ces prédications populaires par celle

de la lettre royale, qui courut par toute la France: «Une chose amère,

une chose déplorable, une chose horrible à penser, terrible à

entendre! chose exécrable de scélératesse, détestable d'infamie!... Un

esprit, doué de raison, compatit et se trouble dans sa compassion, en

voyant une nature qui s'exile elle-même hors des bornes de la nature,

qui oublie son principe, qui méconnaît sa dignité, qui prodigue de

soi, s'assimile aux bêtes dépourvues de sens; que dis-je? qui dépasse

la brutalité des bêtes elles-mêmes!...» On juge de la terreur et du

saisissement avec lesquels une telle lettre fut reçue de toute âme

chrétienne. C'était comme un coup de trompette du jugement dernier.

[Note 55: Le roi s'étudia toujours à lui faire

partager l'examen et aussi la responsabilité de

cette affaire. Nogaret lut l'acte d'accusation

devant la première assemblée de l'Université, tenue

dès le lendemain de l'arrestation. Une autre

assemblée de tous les maîtres et de tous les

écoliers de chaque faculté fut tenue au Temple: on

y interrogea le grand maître et quelques autres.

Ils le furent encore dans une seconde assemblée.]

Suivant l'indication sommaire des accusations: reniement, trahison de

la chrétienté au profit des infidèles, initiation dégoûtante,

prostitution mutuelle; enfin, le comble de l'horreur, cracher sur la

croix[56]!

[Note 56: Voyez les nombreux articles de l'acte

d'accusation (Dup.). Il est curieux de le comparer

à une autre pièce du même genre, à la bulle du pape

Grégoire IX aux électeurs d'Hildesheim, Lubeck,

etc., contre les Stadhinghiens (Rayn., ann. 1234,

XIII, p. 446-7). C'est avec plus d'ensemble

l'accusation contre les Templiers.

Cette conformité prouverait-elle, comme le veut M.

de Hammer, l'affiliation des Templiers à ces

sectaires?]

Tout cela avait été dénoncé par des Templiers. Deux chevaliers, un

Gascon et un Italien, en prison pour leurs méfaits, avaient,

disait-on, révélé tous les secrets de l'ordre.

Ce qui frappait le plus l'imagination, c'étaient les bruits qui

couraient sur une idole qu'auraient adorée les Templiers.

Les rapports variaient. Selon les uns, c'était une tête barbue;

d'autres disaient une tête à trois faces. Elle avait, disait-on

encore, des yeux étincelants. Selon quelques-uns, c'était un crâne

d'homme. D'autres y substituaient un chat[57].

[Note 57: Selon les plus nombreux témoignages,

c'était une tête effrayante à la longue barbe

blanche, aux yeux étincelants (Rayn., p. 261) qu'on

les accusait d'adorer. Dans les instructions que

Guillaume de Paris envoyait aux provinces, il

ordonnait de les interroger sur «une ydole qui est

en forme d'une teste d'homme à grant barbe.» Et

l'acte d'accusation que publia la cour de Rome

portait, art. 16: «Que dans toutes les provinces

ils avaient des idoles, c'est-à-dire des têtes dont

quelques-unes avaient trois faces et d'autres une

seule et qu'il s'en trouvait qui avaient un crâne

d'homme.» Art. 47 et suivants: «Que dans les

assemblées et surtout dans les grands chapitres,

ils adoraient l'idole comme un Dieu, comme leur

sauveur, disant que cette tête pouvait les sauver,

qu'elle accordait à l'ordre toutes les richesses et

qu'elle faisait fleurir les arbres et germer les

plantes de la terre.» Rayn. p. 287. Les nombreuses

dépositions des Templiers en France, en Italie,

plusieurs témoignages indirects en Angleterre,

répondirent à ce chef d'accusation et ajoutèrent

quelques circonstances. On adorait cette tête comme

celle d'un Sauveur, «quoddam caput cum barba, quod

adorant et vocant Salvatorem suum.» (Rayn., p.

288.) Deodat Jaffet, reçu à Pedenat, dépose que

celui qui le recevait lui montra une tête ou idole

qui lui parut avoir trois faces, en lui disant: Tu

dois l'adorer comme ton Sauveur et le Sauveur de

l'ordre du Temple, et que lui témoin adora l'idole

disant: «Béni soit celui qui sauvera mon âme.» (P.

247 et 293.) Cettus Ragonis, reçu à Rome dans une

chambre du palais de Latran, dépose qu'on lui dit

en lui montrant l'idole: Recommande-toi à elle, et

prie-la qu'elle te donne la santé (p. 293). Selon

le premier témoin de Florence, les frères lui

disaient les paroles chrétiennes: «Deus, adjuva

me.» Et il ajoutait que cette adoration était un

rit observé dans tout l'ordre (p. 294). Et en effet

en Angleterre un frère mineur dépose avoir appris

d'un Templier anglais qu'il y existait quatre

principales idoles, une dans la sacristie du temple

de Londres, une à Bristelham, la troisième _apud

Brueriam_ et la quatrième au delà de l'Humber (p.

297). Le second témoin de Florence ajoute une

circonstance nouvelle; il déclare que dans un

chapitre un frère dit aux autres: «Adorez cette

tête... Istud caput vester Deus est, et vester

Mahumet» (p. 295). Gauserand de Montpesant dit

qu'elle était faite in figuram Baffometi, et

Raymond Rubei déposant qu'on lui avait montré une

tête de bois où était peinte _figura Baphometi_,

ajoute: «Et illam adoravit obsculando sibi pedes,

dicens _yalla_, verbum Saracenorum.»

M. Raynouard (p. 301) regarde le mot Baphomet, dans

ces deux dépositions, comme une altération du mot

Mahomet donné par le premier témoin; il y voit une

tendance des inquisiteurs à confirmer ces

accusations de bonne intelligence avec les

Sarrasins, si répandues contre les Templiers. Alors

il faudrait admettre que toutes ces dépositions

sont complètement fausses et arrachées par les

tortures, car rien de plus absurde sans doute que

de faire les Templiers plus mahométans que les

mahométans, qui n'adorent point Mahomet. Mais ces

témoignages sont trop nombreux, trop unanimes et

trop divers à la fois (Rayn., p. 232, 337 et

286-302). D'ailleurs ils sont loin d'être

accablants pour l'ordre. Tout ce que les Templiers

disent de plus grave, c'est qu'ils ont eu peur,

c'est qu'ils ont cru y voir une tête de diable, de

_mauffe_ (p. 290), c'est qu'ils ont vu le diable

lui-même dans ces cérémonies, sous la figure d'un

chat ou d'une femme (p. 293-294). Sans vouloir

faire des Templiers en tout point un secte de

gnostiques, j'aimerais mieux voir ici avec M. de

Hammer une influence de ces doctrines orientales.

Baphomet, en grec (selon une étymologie, il est

vrai, assez douteuse), c'est le dieu qui baptise

l'esprit, celui dont il est écrit: Ipse vos

baptizavit in Spiritu Sancto et igni (Math., 3,

11), etc. C'était pour les gnostiques le Paraclet

descendu sur les apôtres en forme de langues de

feu. Le baptême gnostique était en effet un baptême

de feu. Peut-être faut-il voir une allusion à

quelque cérémonie de ce genre dans ces bruits qui

couraient dans le peuple contre les Templiers

«qu'un enfant nouveau engendré d'un Templier et une

pucelle estoit cuit et rosty au feu, et toute la

graisse ostée et de celle estoit sacrée et ointe

leur idole» (Chron. de Saint-Denis, p. 28). Cette

prétendue idole ne serait-elle pas une

représentation du Paraclet dont la fête (la

Pentecôte) était la plus grande solennité du

Temple? Ces têtes, dont une devait se trouver dans

chaque chapitre, ne furent point retrouvées, il est

vrai, sauf une seule, mais elle portait

l'inscription LIII. La publicité et l'importance

qu'on donnait à ce chef d'accusation décidèrent

sans doute les Templiers à en faire au plus tôt

disparaître la preuve. Quant à la tête saisie au

chapitre de Paris, ils la firent passer pour un

reliquaire, la tête de l'une des onze mille vierges

(Rayn. p. 299).--Elle avait une grande barbe

d'argent.]

Quoi qu'il en fût de ces bruits, Philippe le Bel n'avait pas perdu de

temps. Le jour même de l'arrestation, il vint de sa personne

s'établir au Temple avec son trésor et son Trésor des chartes, avec

une armée de gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle

saisie l'avait fait riche tout d'un coup.

CHAPITRE IV

--SUITE--

DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE

1307-1314

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 2 / 23 段