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"et s'en iroit en une église qui joignoit près de son hôtel [...] étoit
jà rompu et effondré par derrière, et y avoit plus de quatre cents...";
le texte manquant a été trouvé dans une édition différente: "de son
hôtel[. Mais son hôtel] étoit jà..."]
HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME QUATRIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tout droit de traduction et de reproduction réservés.
HISTOIRE DE FRANCE
PRÉFACE DE 1837
L'ère nationale de la France est le XIVe siècle. Les États Généraux,
le Parlement, toutes nos grandes institutions, commencent ou se
régularisent. La bourgeoisie apparaît dans la révolution de Marcel, le
paysan dans la Jacquerie, la France elle-même dans la guerre des
Anglais.
Cette locution: _Un bon Français_, date du quatorzième siècle.
Jusqu'ici la France était moins France que chrétienté. Dominée, ainsi
que tous les autres États, par la féodalité et par l'Église, elle
restait obscure et comme perdue dans ces grandes ombres... Le jour
venant peu à peu, elle commence à s'entrevoir elle-même.
Sortie à peine de cette nuit poétique du moyen âge, elle est déjà ce
que vous la voyez: peuple, prose, esprit critique, antisymbolique.
Aux prêtres, aux chevaliers, succèdent les légistes; après la foi, la
loi.
Le petit-fils de saint Louis met la main sur le pape et détruit le
Temple. La chevalerie, cette autre religion, meurt à Courtrai, à
Crécy, à Poitiers.
À l'épopée succède la chronique. Une littérature se forme, déjà
moderne et prosaïque, mais vraiment française: point de symboles, peu
d'images; ce n'est que grâce et mouvement.
Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques formules
poétiques. Cette poésie ne comparaît pas impunément au tribunal des
légistes. Le Parlement, ce grand prosateur, la traduit, l'interprète
et la tue.
Au reste, le droit français avait été de tout temps moins asservi au
symbolisme que celui d'aucun autre peuple. Cette vérité, pour être
négative dans la forme, n'en est pas moins féconde. Nous n'avons point
regret au long chemin par lequel nous y sommes arrivés. Pour apprécier
le génie austère et la maturité précoce de notre droit, il nous a
fallu mettre en face le droit poétique des nations diverses, opposer
la France et le monde.
Cette fois donc, la _symbolique_ du droit[1].--Nous en chercherons le
mouvement, la _dialectique_, lorsque notre drame national sera mieux
noué.
[Note 1: Ce volume fut publié, dans sa première
édition, en même temps que nos _Origines du droit
français, trouvées dans les symboles et
formules_.]
LIVRE V
CHAPITRE III
L'OR--LE FISC--LES TEMPLIERS
1305-1307
«L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l'or,
on forme des trésors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on désire en ce
monde. On fait même arriver les âmes en paradis[2].»
[Note 2: Lettre de Christophe Colomb à Ferdinand et
Isabelle, après son quatrième voyage. (Navarette.)]
L'époque où nous sommes parvenus doit être considérée comme
l'avènement de l'or. C'est le Dieu du monde nouveau où nous
entrons.--Philippe le Bel, à peine monté sur le trône, exclut les
prêtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers[3].
[Note 3: Philippe le Bel emploie pendant tout son
règne, comme ministres, les deux banquiers
florentins Biccio et Musciato, fils de Guido
Franzesi.]
Gardons-nous de dire du mal de l'or. Comparé à la propriété féodale, à
la terre, l'or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose,
mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher,
c'est la richesse subtilisée déjà; j'allais dire spiritualisée. Tant
que la richesse fut immobile, l'homme, rattaché par elle à la terre et
comme enraciné, n'avait guère plus de locomotion que la glèbe sur
laquelle il rampait. Le propriétaire était une dépendance du sol; la
terre emportait l'homme. Aujourd'hui, c'est tout le contraire: il
enlève la terre, concentrée et résumée par l'or. Le docile métal sert
toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation
commerciale, administrative. Le gouvernement, obligé d'agir au loin,
rapidement, de mille manières, a pour principal moyen d'action les
métaux précieux. La création soudaine d'un gouvernement, au
commencement du XIVe siècle, crée un besoin subit, infini de l'argent
et de l'or.
Sous Philippe le Bel, le fisc, ce monstre, ce géant, naît altéré,
affamé, endenté. Il crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais:
À manger, à boire! L'enfant terrible, dont on ne peut soûler la faim
atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le
cyclope, l'ogre, la gargouille dévorante de la Seine. La tête du
monstre s'appelle grand conseil, ses longues griffes sont au
Parlement, l'organe digestif est la chambre des comptes. Le seul
aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui
trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.
Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est
tiraillé par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le
Dieu des Dieux. Et tous les Dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il
meurt de faim sans lui[4], Mercure quitte son métier de Dieu, se met
au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.
[Note 4: [Grec: Aph' hou gar ho Ploutos houtos
êrxato blepein, Apolôl'
hupo limou...]
Aristoph., Plut., v. 1174. Voyez aussi les vers
129, 133, 1152 et 1168-9.]
Cette intronisation de l'or à la place de Dieu se renouvelle au XIVe
siècle. La difficulté est de tirer cet or paresseux des réduits
obscurs où il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle du
_thesaurus_, depuis le temps où il se tenait tapi sous le dragon de
Colchos, des Hespérides ou des Nibelungen, depuis son sommeil au
temple de Delphes, au palais de Persépolis. Alexandre, Carthage, Rome,
l'éveillent et le secouent[5]. Au moyen âge, il est déjà rendormi dans
les églises, où, pour mieux reposer, il prend forme sacrée, croix,
chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de là, assez
clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre où il aime à s'enfouir?
Quel magicien évoquera, profanera cette chose sacrée qui vaut toutes
choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?
[Note 5: Chacune des grandes révolutions du monde
est aussi l'époque des grandes apparitions de l'or.
Les Phocéens le font sortir de Delphes, Alexandre
de Persépolis; Rome le tire des mains du dernier
successeur d'Alexandre; Cortès l'enlève de
l'Amérique. Chacun de ces moments est marqué par un
changement subit, non-seulement dans les prix des
denrées, mais aussi dans les idées et dans les
moeurs.]
Le moyen âge ne pouvait atteindre sitôt cette grande idée moderne:
_l'homme sait créer la richesse_; il change une vile matière en objet
précieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme,
de l'art, celle d'une volonté intelligente. Il chercha d'abord la
richesse moins dans la forme que dans la matière. Il s'acharna sur
cette matière, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce
qu'on demande à ce qu'on aime, la vie même, l'immortalité[6]. Mais,
malgré les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de
fois trouvé n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors
d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la
substance de l'homme, son âme, sa vie, mise au fond du creuset[7].
[Note 6: Le dernier but de l'alchimie n'était pas
tant de trouver l'or que d'obtenir l'or pur, l'or
potable, le breuvage d'immortalité. On racontait la
merveilleuse histoire d'un bouvier de Sicile du
temps du roi Guillaume, qui, ayant trouvé dans la
terre un flacon d'or, but la liqueur qu'il
renfermait et revint à la jeunesse. (Roger Bacon,
Opus majus.)]
[Note 7: Quelques-uns se vantèrent de n'avoir point
soufflé pour rien. Raymond Lulle, dans leurs
traditions, passe en Angleterre, et, pour
encourager le roi à la croisade, lui fabrique dans
la Tour de Londres pour six millions d'or. On en
fit des Nobles à la rose, _qu'on appelle encore
aujourd'hui Nobles de Raymond_.
Il est dit dans l'Ultimum Testamentum, mis sous son
nom, qu'en une fois il convertit en or cinquante
milliers pesant de mercure, de plomb et
d'étain.--Le pape Jean XXII, à qui Pagi attribue un
traité sur l'_Art transmutatoire_, y disait qu'il
avait transmuté à Avignon deux cents lingots pesant
chacun un quintal, c'est-à-dire vingt mille livres
d'or. Était-ce une manière de rendre compte des
énormes richesses entassées dans ses caves?--Au
reste, ils étaient forcés de convenir entre eux que
cet or qu'ils obtenaient par quintaux n'avait de
l'or que la couleur.]
Alors l'infortuné, cessant d'espérer dans le pouvoir humain, se
reniait lui-même, abdiquait tout bien, âme et Dieu. Il appelait le
mal, le Diable. Roi des abîmes souterrains, le Diable était sans doute
le monarque de l'or. Voyez à Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres
églises, la triste représentation du pauvre homme qui donne son âme
pour de l'or, qui s'inféode au Diable, s'agenouille devant la Bête, et
baise la griffe velue...
Le Diable, persécuté avec les Manichéens et les Albigeois, chassé,
comme eux, des villes, vivait alors au désert. Il cabalait sur la
prairie avec les sorcières de Macbeth. La sorcellerie, débris des
vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'être un appel, non
pas seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà à la volonté, à
la volonté mauvaise, au Diable, il est vrai. C'était un mauvais
industrialisme, qui, ne pouvant tirer de la volonté les trésors que
contient son alliance avec la nature, essayait de gagner, par la
violence et le crime, ce que le travail, la patience, l'intelligence,
peuvent seuls donner.
Au moyen âge, celui qui sait où est l'or, le véritable alchimiste, le
vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard[8]. Le juif,
l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher ni denrée ni femme qu'on
ne la brûle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde crache[9],
c'est à lui qu'il faut s'adresser.
[Note 8: Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne
faisaient qu'imiter les Lombards, leurs
prédécesseurs. (Muratori.)]
[Note 9: À Toulouse, on les souffletait trois fois
par an, pour les punir d'avoir autrefois livré la
ville aux Sarrasins; sous Charles le Chauve, ils
réclamèrent inutilement.--À Béziers, on les
chassait à coups de pierres pendant toute la
Semaine sainte. Ils s'en rachetèrent en 1160.--Ils
commencèrent sous le règne de Philippe Auguste à
porter la rouelle jaune, et le concile de Latran en
fit une loi à tous les Juifs de la chrétienté
(canon 68).]
Prolifique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la force
multipliante, la force qui engendre, qui féconde à volonté les brebis
de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen âge,
persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l'indispensable
intermédiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le
patient, pompant l'or d'en bas, en le rendant au roi par en haut avec
laide grimace[10]... Mais il leur en restait toujours quelque chose...
Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée[11]. Ils ont
résolu le problème de volatiliser la richesse; affranchis par la
lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres; de
soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde[12].
[Note 10: Souvent ils firent l'objet de traités
entre les seigneurs. Dans l'ordonnance de 1230, il
est dit: «que personne dans notre royaume ne
retienne le juif d'un autre seigneur; partout où
quelqu'un retrouvera son juif, il pourra le
reprendre comme son esclave (tanquam proprium
servum), quelque long séjour qu'il ait fait sur les
terres d'un autre seigneur.» On voit en effet dans
les Établissements que les meubles des juifs
appartenaient aux barons. Peu à peu le juif passa
au roi, comme la monnaie et les autres droits
fiscaux.]
[Note 11: Patiens, quia æternus...--C'est l'usage
que les juifs se tiennent sur le passage de chaque
nouveau pape, et lui présentent leur loi. Est-ce un
hommage ou un reproche de la vieille loi à la
nouvelle, de la mère à la fille?...--«Le jour de
son couronnement, le pape Jean XXIII chevaucha avec
sa mitre papale de rue en rue dans la ville de
Boulogne la Grasse, faisant le signe de la croix
jusques en la rue où demeuraient les Juifs,
lesquels offrirent par écrit leur loi, laquelle de
sa propre main il prit et reçut, et puis la
regarda, et tantôt la jeta derrière lui, en disant:
«Votre loi est bonne, mais d'icelle la nôtre est
meilleure.» Et lui parti de là, les juifs le
suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la
couverture de son cheval déchirée; et le pape
jetoit, par toutes les rues où il passoit, monnoie,
c'est à savoir deniers qu'on appelle quatrins et
mailles de Florence; et y avoit devant lui et
derrière lui deux cents hommes d'armes, et avoit
chacun en sa main une masse de cuir dont ils
frappoient les juifs, tellement que c'étoit
grand'joie à voir.» Monstrelet.]
[Note 12: Je lisais le ... octobre 1834, dans un
journal anglais: «Aujourd'hui, peu d'affaires à la
bourse; c'est jour férié pour les juifs.»--Mais ils
n'ont pas seulement la supériorité de richesses. On
serait tenté de leur en accorder une autre
lorsqu'on voit que la plupart des hommes qui font
aujourd'hui le plus d'honneur à l'Allemagne sont
des juifs (1837).--J'ai parlé dans les notes de la
Renaissance de tant de Juifs illustres, nos
contemporains (1860).]
Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu'il approche de
cette sombre petite maison, si mal famée, pour qu'il parle à cet homme
qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que
l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son
sang, et le Diable qui veut son âme, il prendra le juif pour milieu.
Quand donc il avait épuisé sa dernière ressource, quand son lit était
vendu, quand sa femme et ses enfants, couchés à terre, tremblaient de
fièvre ou criaient du pain, alors, tête basse et plus courbé que s'il
eût porté sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse
maison, et il y restait longtemps à la porte avant de frapper. Le
juif ayant ouvert avec précaution la petite grille, un dialogue
s'engageait, étrange et difficile. Que disait le chrétien? «Au nom de
Dieu!--Le juif l'a tué, ton Dieu!--Par pitié!--Quel chrétien a jamais
eu pitié du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. Il faut un
gage.--Que peut donner celui qui n'a rien? Le juif lui dira doucement:
Mon ami, conformément aux ordonnances du Roi, notre Sire, je ne prête
ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue... Non, pour gage, je ne
veux que vous-même. Je ne suis pas des vôtres, mon droit n'est pas le
droit chrétien. C'est un droit plus antique (_in partes secanto_).
Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de
votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de
votre belle chair[13].» L'or que prête le meurtrier du Fils de
l'Homme, ne peut être qu'un or meurtrier, antidivin, ou, comme on
disait dans ce temps-là _Anti-Christ_[14]. Voilà l'or _Anti-Christ_,
comme Aristophane nous montrait tout à l'heure dans Plutus
l'_Anti-Jupiter_.
[Note 13: Shakespeare, The Merchant of Venice, acte
I, sc. III: «Let the forfeit be nominated for an
equal pound _of your fair flesh_, to be cut and
taken, in what part of your body pleaseath me.»
Sir Thomas Mungo acquit à Calcutta, il y a trente
ans, un ms. où se trouve l'histoire originale de la
livre de chair, etc. Seulement, au lieu d'un
chrétien, c'est un musulman que le juif veut
dépecer. V. Asiatic Journal.--Orig. du droit, l.
IV, c. XIII; L'atrocité de la loi des Douze Tables,
déjà repoussée par les Romains eux-mêmes, ne
pouvait, à plus forte raison, prévaloir chez les
nations chrétiennes. Voyez cependant le droit
norvégien. Grimm, 617.
Dans les traditions populaires, le juif stipule une
livre de chair à couper sur le corps de son
débiteur, mais le juge le prévient que _s'il coupe
plus ou moins_, il sera lui-même mis à mort.--V. le
Pecorone (écrit vers 1378), les Gesta Romanorum
dans la forme allemande.--Voir aussi mon Histoire
romaine.]
[Note 14: J'insiste avec M. Beugnot sur ce point
important: les juifs ne connurent pas l'usure aux
Xe et XIe siècles, c'est-à-dire aux époques où on
leur permit l'industrie (1860).]
* * * * *
Cet Anti-Christ, cet antidieu, doit dépouiller Dieu, c'est-à-dire
l'Église; l'église séculière, les prêtres, le Pape; l'église
régulière, les moines, les Templiers.
La mort scandaleusement prompte de Benoît XI fit tomber l'Église dans
la main de Philippe le Bel; elle le mit à même de faire un pape, de
tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, pour, en cette geôle,
la faire travailler à son profit, lui dicter des bulles lucratives,
exploiter l'infaillibilité, constituer le Saint-Esprit comme scribe et
percepteur pour la maison de France.
Après la mort de Benoît, les cardinaux s'étaient enfermés en conclave
à Pérouse. Mais les deux partis, le français et l'antifrançais, se
balançaient si bien qu'il n'y avait pas moyen d'en finir. Les gens de
la ville, dans leur impatience, dans leur _furie_ italienne de voir un
pape fait à Pérouse, n'y trouvèrent autre remède que d'affamer les
cardinaux. Ceux-ci convinrent qu'un des deux partis désignerait trois
candidats, et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti français à
choisir, et il désigna un Gascon, Bertrand de Gott, archevêque de
Bordeaux. Bertrand s'était montré jusque-là ennemi du roi, mais on
savait qu'il était avant tout ami de son intérêt, et l'on espérait
bien le convertir.
Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs lettres, donne
rendez-vous au futur élu près de Saint-Jean-d'Angély, dans une forêt.
Bertrand y court plein d'espérance. Villani parle de cette entrevue
secrète, comme s'il y était. Il faut lire ce récit d'une maligne
naïveté:
«Ils entendirent ensemble la messe, et se jurèrent le secret. Alors le
roi commença à parlementer en belles paroles, pour le réconcilier avec
Charles de Valois. Ensuite il lui dit: «Vois, archevêque, j'ai en mon
pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour cela que je suis venu
vers toi; car, si tu me promets de me faire six grâces que je te
demanderai, je t'assurerai cette dignité, et voici qui te prouvera que
j'en ai le pouvoir.» Alors il lui montra les lettres et délégations de
l'un et de l'autre collége. Le Gascon, plein de convoitise, voyant
ainsi tout à coup qu'il dépendait entièrement du roi de le faire pape,
se jeta, comme éperdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit:
«Monseigneur, c'est à présent que je vois que tu m'aimes plus qu'homme
qui vive, et que tu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois
commander, moi obéir, et toujours j'y serai disposé.» Le roi le
releva, le baisa à la bouche, et lui dit: «Les six grâces spéciales
que je te demande sont les suivantes: La première, que tu me
réconcilies parfaitement avec l'Église, et me fasses pardonner le
méfait que j'ai commis en arrêtant le pape Boniface; la seconde, que
tu rendes la communion à moi et à tous les miens; la troisième, que tu
m'accordes les décimes du clergé dans mon royaume pour cinq ans, afin
d'aider aux dépenses faites en la guerre de Flandre; la quatrième, que
tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface; la cinquième, que
tu rendes la dignité de cardinal à messer Jacobo et messer Piero de la
Colonne, que tu les remettes en leur état, et qu'avec eux tu fasses
cardinaux certains miens amis. Pour la sixième grâce et promesse, je
me réserve d'en parler en temps et lieu: car c'est chose grande et
secrète.» L'archevêque promit tout par serment sur le Corpus Domini,
et de plus il donna pour otages son frère et deux de ses neveux. Le
roi, de son côté, promit et jura qu'il le ferait élire pape[15].»
[Note 15: G. Villani, l. VIII, c. LXXX, p.
417.--L'opinion du temps est bien représentée dans
les vers burlesques cités par Walsingham:
Ecclesiæ navis titubat, regni quia clavis
Errat, Rex, Papa, facti sunt una cappa.
Hoc faciunt _do_, _des_, Pilatus hic, alter Herodes.
Walsingh., p. 456, ann. 1306.]
Le pape de Philippe le Bel, avouant hautement sa dépendance, déclara
qu'il voulait être couronné à Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement,
qui commençait la captivité de l'Église, fût dignement solennisé. Au
moment où le cortége passait, un mur chargé de spectateurs s'écroule,
blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renversé, la
tiare tomba. Huit jours après, dans un banquet du pape, ses gens et
ceux des cardinaux prennent querelle, un frère du pape est tué.
Cependant la honte du marché devenait publique. Clément payait
comptant. Il donnait en payement ce qui n'était pas à lui, en exigeant
des décimes du clergé: décimes au roi de France, décimes au comte de
Flandre pour qu'il s'acquitte envers le roi, décimes à Charles de
Valois pour une croisade contre l'empire grec. Le motif de la croisade
était étrange; ce pauvre empire, au dire du pape, était faible, et ne
rassurait pas assez la chrétienté contre les infidèles.
Clément, ayant payé, croyait être quitte et n'avoir plus qu'à jouir en
acquéreur et propriétaire, _à user et abuser_. Comme un baron faisait
_chevauchée_ autour de sa terre pour exercer son droit de gîte et de
pourvoirie, Clément se mit à voyager à travers l'Église de France. De
Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mâcon, Bourges et Limoges,
afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dévorant, d'évêché
en évêché, avec une armée de familiers et de serviteurs. Partout où
s'abattait cette nuée de sauterelles, la place restait nette. Ancien
archevêque de Bordeaux, le rancuneux pontife ôta à Bourges sa primatie
sur la capitale de la Guyenne. Il s'établit chez son ennemi,
l'archevêque de Bourges, comme un garnisaire ou _mangeur_
d'office[16], et il s'y hébergea de telle sorte, qu'il le laissa ruiné
de fond en comble; ce primat des Acquitaines serait mort de faim, s'il
n'était venu à la cathédrale, parmi ses chanoines, recevoir aux
distributions ecclésiastiques la portion congrue[17].
[Note 16: Ces mots sont synonymes dans la langue de
ce temps.]
[Note 17: Contin. G. de Nangis.]
Dans les vols de Clément, le meilleur était pour une femme qui
rançonnait le pape, comme lui l'Église. C'était la véritable Jérusalem
où allait l'argent de la croisade. La belle Brunissen de Talleyrand de
Périgord lui coûtait, dit-on, plus que la Terre sainte.
Clément allait être bientôt cruellement troublé dans cette douce
jouissance des biens de l'Église. Les décimes en perspective ne
répondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du
temps en lui donnant les juifs, en autorisant le roi à les saisir.
L'opération se fit en un même jour avec un secret et une promptitude
qui font honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on, n'échappa. Non
content de vendre leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs
débiteurs, déclarant que leurs écritures suffisaient pour titres de
créances, que l'écrit d'un juif faisait foi pour lui.
Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrétien. Il altéra
encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids; avec
deux livres il en payait huit. Mais quand il s'agissait de recevoir,
il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en
sens inverse. Tous les débiteurs profitèrent de l'occasion. Ces
monnaies de diverse valeur sous même titre faisaient naître des
querelles sans nombre. On ne s'entendait pas: c'était une Babel. La
seule chose à quoi le peuple s'accorda (voilà donc qu'il y a un
peuple), ce fut à se révolter. Le roi s'était sauvé au Temple. Ils l'y
auraient suivi, si on ne les eût amusés en chemin à piller la maison
d'Étienne Barbet, un financier à qui l'on attribuait l'altération des
monnaies. L'émeute finit ainsi. Le roi fit pendre des centaines
d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'effroi le rapprocha
des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit
l'impunité. C'était une défaite pour le gouvernement royal. Le roi des
légistes abdiquait la loi, pour reconnaître les décisions de la force.
Triste et douteuse position, en législation comme en finances.
Repoussé de l'Église aux juifs, de ceux-ci aux communes, des communes
flamandes il retombait sur le clergé.
Le plus net des trésors de Philippe, son patrimoine à exploiter, le
fonds sur lequel il comptait, s'était son pape. S'il l'avait acheté,
ce pape, s'il l'engraissait de vols et de pillages, ce n'était point
pour ne s'en pas servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui
lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il
voudrait.
Il avait un moyen infaillible de presser et pressurer le pape, un
tout-puissant épouvantail, savoir, le procès de Boniface VIII. Ce
qu'il demandait à Clément, c'était précisément le suicide de la
papauté. Si Boniface était hérétique et faux pape, les cardinaux qu'il
avait faits étaient de faux cardinaux. Benoît XI et Clément, élus par
eux, étaient à leur tour faux papes et sans droit, et non-seulement
eux, mais tous ceux qu'ils avaient choisis ou confirmés dans les
dignités ecclésiastiques; non-seulement leurs choix, mais leurs actes
de toute espèce. L'Église se trouvait enlacée dans une illégalité sans
fin. D'autre part, si Boniface avait été vrai pape, comme tel il était
infaillible, ses sentences subsistaient, Philippe le Bel restait
condamné.
À peine intronisé, Clément eût à entendre l'aigre et impérieuse
requête de Nogaret, qui lui enjoignait de poursuivre son
prédécesseur. Le marché à peine conclu, le Diable demandait son
payement. Le servage de l'homme vendu commençait; cette âme, une fois
garrottée des liens de l'injustice, ayant reçu le mors et le frein,
devait être misérablement chevauchée jusqu'à la damnation.
Plutôt que de tuer ainsi la papauté en droit, Clément avait mieux aimé
la livrer en fait. Il avait créé d'un coup douze cardinaux dévoués au
roi, les deux Colonna, et dix Français ou Gascons. Ces douze, joints à
ce qui restait des douze du même parti, dont on avait surpris la
nomination à Célestin, assuraient à jamais au roi l'élection des papes
futurs. Clément constituait ainsi la papauté entre les mains de
Philippe; concession énorme, et qui pourtant ne suffit point.
Il crut qu'il fléchirait son maître en faisant un pas de plus. Il
révoqua une bulle de Boniface, la bulle _Clericis laïcos_, qui fermait
au roi la bourse du clergé. La bulle _Unam sanctam_ contenait
l'expression de la suprématie pontificale. Clément la sacrifia, et ce
ne fut pas assez encore.
Il était à Poitiers, inquiet et malade de corps et d'esprit. Philippe
le Bel vint l'y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui fallait
une grande confiscation, celle du plus riche des ordres religieux, de
l'ordre du Temple. Le pape, serré entre deux périls, essaya de donner
le change à Philippe en le comblant de toutes les faveurs qui étaient
au pouvoir du saint-siége. Il aida son fils Louis Hutin à s'établir en
Navarre; il déclara son frère Charles de Valois chef de la croisade.
Il tâcha enfin de s'assurer la protection de la maison d'Anjou,
déchargeant le roi de Naples d'une dette énorme envers l'Église,
canonisant un de ses fils, adjugeant à l'autre le trône de Hongrie.
Philippe recevait toujours, mais il ne lâchait pas prise. Il entourait
le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison même
de Clément un Templier qui accusait l'ordre. En 1306, le roi voulant
lui envoyer des commissaires pour obtenir une décision, le malheureux
pape donne, pour ne pas le recevoir, la plus ridicule excuse: «De
l'avis des médecins, nous allons au commencement de septembre, prendre
quelques drogues préparatives, et ensuite une médecine qui, selon les
susdits médecins, doit, avec l'aide de Dieu, nous être fort
utile[18].»
[Note 18: Baluze, Acta vet. ad Pap. Av., p. 75-6...
«Quædam præparatoria sumere, et postmodum
purgationem accipere, quæ secundum prædictorum
physicorum judicium, auctore Domino, valde utilis
nobis erit.»]
Ces pitoyables tergiversations durèrent longtemps. Elles auraient duré
toujours, si le pape n'eût appris tout à coup que le roi faisait
arrêter partout les Templiers, et que son confesseur, moine dominicain
et grand inquisiteur de France, procédait contre eux sans attendre
d'autorisation.
Qu'était-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots:
À Paris, l'enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier,
triste et mal peuplé, qui en a conservé le nom[19]. C'était un tiers
du Paris d'alors. À l'ombre du Temple et sous sa puissante protection
vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affiliés, et aussi de
gens condamnés; les maisons de l'ordre avaient droit d'asile. Philippe
le Bel lui-même en avait profité en 1306, lorsqu'il était poursuivi
par le peuple soulevé. Il restait encore, à l'époque de la Révolution,
un monument de cette ingratitude royale, la grosse tour à quatre
tourelles, bâtie en 1222. Elle servit de prison à Louis XVI.
[Note 19: La Coulture du Temple, contiguë à celle
de Saint-Gervais, comprenait presque tout le
domaine des Templiers, qui s'étendait le long de la
rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les
environs de la rue de la Verrerie jusqu'au delà des
murs, des fossés et de la porte du Temple.
(Sauval.)]
Le Temple de Paris était le centre de l'ordre, son trésor; les
chapitres généraux s'y tenaient. De cette maison dépendaient toutes
les _provinces_ de l'ordre: Portugal, Castille et Léon, Aragon,
Majorque, Allemagne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande.
Dans le nord, l'ordre teutonique était sorti du Temple, comme en
Espagne d'autres ordres militaires se formèrent de ses débris.
L'immense majorité des Templiers étaient Français, particulièrement
les grands maîtres. Dans plusieurs langues, on désignait les
chevaliers par leur nom français: _Frieri del Tempio_, [Grec:
phrerioi tou Templou.]
Le Temple, comme tous les ordres militaires, dérivait de Cîteaux. Le
réformateur de Cîteaux, saint Bernard, de la même plume qui commentait
le Cantique des Cantiques, donna aux chevaliers leur règle
enthousiaste et austère. Cette règle, c'était l'exil et la guerre
sainte jusqu'à la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le
combat, fût-ce d'un contre trois, ne jamais demander quartier, ne
point donner de rançon, _pas un pan de mur, pas un pouce de terre_.
Ils n'avaient pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de
passer dans des ordres moins austères.
«Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard; chassez d'un
coeur intrépide les ennemis de la croix de Christ, bien sûrs que ni la
vie ni la mort ne pourront vous mettre hors de l'amour de Dieu qui est
en Jésus. En tout péril, redites-vous la parole: _Vivants ou morts,
nous sommes au Seigneur_... Glorieux les vainqueurs, heureux les
martyrs!»
Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure du Templier:
«Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de poussière; noir de fer, noir
de hâle et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides,
mais non parés, bigarrés, caparaçonnés... Ce qui charme dans cette
foule, dans ce torrent qui coule à la Terre sainte, c'est que vous n'y
voyez que des scélérats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un
champion; du persécuteur Saul, il fait un saint Paul...» Puis, dans un
éloquent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de Bethléem au
Calvaire, de Nazareth au Saint-Sépulcre.
Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l'un et
l'autre. Il réunissait ce que les deux vies ont de plus dur, les
périls et les abstinences. La grande affaire du moyen âge fut
longtemps la guerre sainte, la croisade; l'idéal de la croisade
semblait réalisé dans l'ordre du Temple. C'était la croisade devenue
fixe et permanente.
Associés aux Hospitaliers dans la défense des saints lieux, ils en
différaient en ce que la guerre était plus particulièrement le but de
leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands
services. Quel bonheur n'était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait
sur la route poudreuse de Jaffa à Jérusalem, et qui croyait à tout
moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un
chevalier, de reconnaître la secourable croix rouge sur le manteau
blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres fournissaient
alternativement l'avant-garde et l'arrière-garde. On mettait au milieu
les croisés nouveaux venus et peu habitués aux guerres d'Asie. Les
chevaliers les entouraient, les protégeaient, dit fièrement un des
leurs, _comme une mère son enfant_[20]. Ces auxiliaires passagers
reconnaissaient ordinairement assez mal ce dévouement. Ils servaient
moins les chevaliers qu'ils ne les embarrassaient. Orgueilleux et
fervents à leur arrivée, bien sûrs qu'un miracle allait se faire
exprès pour eux, ils ne manquaient pas de rompre les trêves; ils
entraînaient les chevaliers dans des périls inutiles, se faisaient
battre, et partaient, leur laissant le poids de la guerre et les
accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers formaient
l'avant-garde à Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte d'Artois
s'obstina à la poursuite, malgré leur conseil, et se jeta dans la
ville: ils le suivirent par honneur et furent tous tués.
[Note 20: «Sicut mater infantem.» Lettre de Jacques
Molay.]
On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire assez pour un ordre
si dévoué et si utile. Les priviléges les plus magnifiques furent
accordés. D'abord ils ne pouvaient être jugés que par le pape; mais un
juge placé si loin et si haut n'était guère réclamé; ainsi les
Templiers étaient juges dans leurs causes. Ils pouvaient encore y être
témoins, tant on avait foi dans leur loyauté! Il leur était défendu
d'accorder aucune de leurs commanderies à la sollicitation des grands
ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni péage.
Chacun désirait naturellement participer à de tels priviléges.
Innocent III lui-même voulut être affilié à l'ordre; Philippe le Bel
le demanda en vain.
Mais quand cet ordre n'eût pas eu ces grands et magnifiques
priviléges, on s'y serait présenté en foule. Le Temple avait pour les
imaginations un attrait de mystère et de vague terreur. Les réceptions
avaient lieu dans les églises de l'ordre, la nuit et portes fermées.
Les membres inférieurs en étaient exclus. On disait que si le roi de
France lui-même y eût pénétré, il n'en serait pas sorti.
La forme de réception était empruntée aux rites dramatiques et
bizarres, aux _mystères_ dont l'église antique ne craignait pas
d'entourer les choses saintes. Le récipiendaire était présenté d'abord
comme un pécheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il reniait, à
l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette pantomime,
s'exprimait par un acte[21], cracher sur la croix. L'ordre se
chargeait de réhabiliter ce renégat, de l'élever d'autant plus que sa
chute était plus profonde. Ainsi dans la fête des fols ou idiots
(_fatuorum_), l'homme offrait l'hommage même de son imbécillité, de
son infamie, à l'Église qui devait le régénérer. Ces comédies sacrées,
chaque jour moins comprises, étaient de plus en plus dangereuses, plus
capables de scandaliser un âge prosaïque, qui ne voyait que la lettre
et perdait le sens du symbole.
[Note 21: Voyez plus loin les motifs qui nous ont
décidé à regarder ce point comme hors de doute.--Le
XIVe siècle ne voyait probablement qu'une
singularité suspecte dans la fidélité des Templiers
aux anciennes traditions symboliques de l'Église,
par exemple dans leur prédilection pour le nombre
trois. On interrogeait _trois_ fois le
récipiendaire avant de l'introduire dans le
chapitre. Il demandait par _trois_ fois le pain et
l'eau, et la société de l'ordre. Il faisait _trois_
voeux. Les chevaliers observaient _trois_ grands
jeûnes. Ils communiaient _trois_ fois l'an.
L'aumône se faisait dans toutes les maisons de
l'ordre _trois_ fois la semaine. Chacun des
chevaliers devait avoir _trois_ chevaux. On leur
disait la messe _trois_ fois la semaine. Ils
mangeaient de la viande _trois_ jours de la semaine
seulement. Dans les jours d'abstinence, on pouvait
leur servir _trois_ mets différents. Ils adoraient
la croix solennellement à _trois_ époques de
l'année. Ils juraient de ne pas fuir en présence de
_trois_ ennemis. On flagellait par _trois_ fois en
plein chapitre ceux qui avaient mérité cette
correction, etc., etc. Même remarque pour les
accusations dont ils furent l'objet. On leur
reprocha de renier _trois_ fois, de cracher _trois_
fois sur la croix. «_Ter abnegabant, et horribili
crudelitate ter in faciem spuebant ejus._» Circul.
de Philippe le Bel, du 14 septembre 1307. «Et li
fait renier par trois fois le prophète et par trois
fois crachier sur la croix.» Instruct. de
l'inquisiteur Guillaume de Paris. Rayn., p. 4.]
Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait laisser
dans ses formes une équivoque impie. Le récipiendaire pouvait croire
qu'au delà du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui révéler une
religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le sanctuaire.
Ce nom du Temple n'était pas sacré pour les seuls chrétiens. S'il
exprimait pour eux le Saint-Sépulcre, il rappelait aux juifs, aux
musulmans, le temple de Salomon[22]. L'idée du Temple, plus haute et
plus générale que celle même de l'Église, planait en quelque sorte
par-dessus toute religion. L'Église datait, et le Temple ne datait
pas. Contemporain de tous les âges, c'était comme un symbole de la
perpétuité religieuse. Même après la ruine des Templiers, le Temple
subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements d'une foule
de sociétés secrètes, jusqu'aux Rose-Croix, jusqu'aux Francs-Maçons[23].
[Note 22: Dans quelques monuments anglais, l'ordre
du Temple est appelé Militia Templi Salomonis.
(_Ms. Biblioth. Cottontanæ et Bodleianæ_.) Ils sont
aussi nommés Fratres militiæ Salomonis, dans une
charte de 1197. Ducange. Rayn., p. 2.]
[Note 23: Il est possible que les Templiers qui
échappèrent se soient fondus dans des sociétés
secrètes. En Écosse, ils disparaissent tous,
excepté deux. Or, on a remarqué que les plus
secrets mystères de la franc-maçonnerie sont
réputés émanés d'Écosse, et que les hauts grades y
sont nommés Écossais. V. Grouvelle et les écrivains
qu'il a suivis, Munter, Moldenhawer, Nicolaï.,
etc.]
L'Église est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les
gnostiques prenaient, pour leur grande fête, non pas Noël ou Pâques,
mais la Pentecôte, le jour où l'Esprit descendit. Jusqu'à quel point
ces vieilles sectes subsistèrent-elles au moyen âge? Les Templiers y
furent-ils affiliés? De telles questions, malgré les ingénieuses
conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans
l'insuffisance des monuments[24].
[Note 24: Voyez Hammer, Mémoire sur deux coffrets
gnostiques, p. 7. V. aussi le mémoire du même dans
les Mines d'Orient, et la réponse de M. Raynouard.
(Michaud, Hist. des croisades, éd. 1828, t. V. p.
572.)]
Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à la fois vouloir se
montrer et se cacher. On croit les reconnaître, soit dans les emblèmes
étranges, sculptés au portail de quelques églises, soit dans le
dernier cycle épique du moyen âge, dans ces poëmes où la chevalerie
épurée n'est plus qu'une odyssée, un voyage héroïque et pieux à la
recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reçut le
sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq
cents années. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir.
Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templistes, ou
chevaliers du Graal[25].
[Note 25: Voyez mon _Histoire de France_, t. III,
chapitre VIII.]
Cette chevalerie plus qu'ecclésiastique, ce froid et trop pur idéal,
qui fut la fin du moyen âge et sa dernière rêverie, se trouvait, par
sa hauteur même, étranger à toute réalité, inaccessible à toute
pratique. Le templiste resta dans les poëmes, figure nuageuse et
quasi-divine. Le Templier s'enfonça dans la brutalité.
Je ne voudrais pas m'associer aux persécuteurs de ce grand ordre.
L'ennemi des Templiers les a lavés sans le vouloir; les tortures par
lesquelles il leur arracha de honteux aveux semblent une présomption
d'innocence. On est tenté de ne pas croire des malheureux qui
s'accusent dans les gênes. S'il y eut des souillures, on est tenté de
ne plus les voir, effacées qu'elles furent dans la flamme des bûchers.
Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et
des tortures. Les points mêmes qui ne furent pas prouvés n'en sont pas
moins vraisemblables pour qui connaît la nature humaine, pour qui
considère sérieusement la situation de l'ordre dans ces derniers
temps.
Il était naturel que le relâchement s'introduisît parmi des moines
guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin
de la chrétienté, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les
périls d'une guerre à mort et les tentations d'un climat brûlant, d'un
pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil et l'honneur les
soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la Terre sainte. Sachons-leur
gré d'avoir résisté si longtemps, lorsqu'à chaque croisade leur
attente était si tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait,
que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y avait pas de
semaine que la cloche de Jérusalem ne sonnât l'apparition des Arabes
dans la plaine désolée. C'était toujours aux Templiers, aux
Hospitaliers à monter à cheval, à sortir des murs... Enfin ils
perdirent Jérusalem, puis Saint-Jean-d'Acre. Soldats délaissés,
sentinelles perdues, faut-il s'étonner si, au soir de cette bataille
de deux siècles, les bras leur tombèrent?
La chute est grave après les grands efforts. L'âme montée si haut dans
l'héroïsme et la sainteté tombe bien lourde en terre... Malade et
aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour
se venger d'avoir cru.
Telle paraît avoir été la chute du Temple. Tout ce qu'il y avait eu de
saint en l'ordre devint péché et souillure. Après avoir tendu de
l'homme à Dieu, il tourna de Dieu[26] à la Bête. Les pieuses agapes,
les fraternités héroïques, couvrirent de sales amours de moines[27].
Ils cachèrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y
trouvait encore son compte; ce peuple éternel, sans famille ni
génération charnelle, recruté par l'élection et l'esprit, faisait
montre de son mépris pour la femme[28], se suffisant à lui-même et
n'aimant rien hors de soi.
[Note 26: Sans parler de notre dicton populaire
«Boire comme un Templier,» les Anglais en avaient
un autre: «Dum erat juvenis sæcularis, omnes pueri
clamabant publice et vulgariter unus ad alterum:
Custodiatis vobis ab osculo Templariorum.» Conc.
Britann.]
[Note 27: La règle austère que l'ordre reçut à son
origine semble à sa chute un acte d'accusation
terrible: «Domus hospitis non careat lumine, ne
tenebrosus hostis... Vestiti autem camisiis
dormiant, et cum femoralibus dormiant. Dormientibus
itaque fratribus usque mane nunquam deerit
lucerna...» Actes du concile de Troyes, 1128. Ap.
Dup. Templ. 92-102.]
[Note 28: Voyez cependant _Processus contra
Templarios, ms. de la Biblioth. royale_. Ce qu'on y
lit dans les Articles de l'interrogatoire sur leurs
relations avec les femmes (_Item, les maîtres
fesoient frères et suers du Temple... Proc. ms.
folio_ 10-11) doit s'entendre des affiliés de
l'ordre; il y en avait des deux sexes (V. Dup. 99,
102), mais il ne me souvient pas d'avoir lu aucun
aveu sur ce point, même dans les dépositions les
plus contraires à l'ordre. Ils avouent plutôt une
autre infamie bien plus honteuse (1837).--Depuis
j'ai publié les deux premiers volumes des pièces du
procès des Templiers, avec une introduction,
1841-1851. J'y renvoie le lecteur (1860).]
Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prêtres,
péchant et se confessant entre eux[29]. Et ils se passèrent de Dieu
encore. Ils essayèrent des superstitions orientales, de la magie
sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint réel; ils
abjurèrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire; ils le traitèrent
comme un Dieu infidèle qui les trahissait, l'outragèrent, crachèrent
sur la croix.
[Note 29: «La manere de tenir chapitre et
d'assoudre. Après chapitre dira le mestre ou cely
que tendra le chapitre: Beaux seigneurs frères, le
pardon de nostre chapitre est tiels, que cil qui
ostast les almones de la meson à toute male resoun,
ou tenist aucune chose en noun de propre, ne
prendreit u tens ou pardon de nostre chapitre. Mes
toutes les choses qe _vous lessez à dire pour
hounte de la char_, ou poor de la justice de la
mesoun, qe lein ne la prenge requer Dieu pour la
requestre de la sue douce Mere le vous pardoint.»
Conciles d'Angleterre, édit. 1737, t. II, p. 383.]
Leur vrai Dieu, ce semble, devint l'ordre même. Ils adorèrent le
Temple et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils
symbolisèrent par les cérémonies les plus sales et les plus
repoussantes le dévouement aveugle, l'abandon complet de la volonté.
L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de
soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y a de souverainement
diabolique dans le Diable, c'est de s'adorer.
Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop
naturellement d'un grand nombre d'aveux obtenus sans avoir recours à
la torture, particulièrement en Angleterre[30].
[Note 30: Les dépositions les plus sales, et qui
paraîtraient avec le plus de vraisemblance dictées
par la question, sont celles des témoins anglais,
qui pourtant n'y furent pas soumis.
«Post redditas gratias capellanus ordinis Templi
increpavit fratres, dicens: «Diabolus comburet vos»
vel similia verba... Et vidit braccias unius
fratrum Templi et ipsum tenentem faciem versus
occidentem et posteriora versus altare...» 359,
«Ostendebatur imago crucifixi et dicebatur ei, quod
sicut antea honoraverat ipsum sic modo vituperaret,
et conspueret in eum: quod et fecit. Item dictum
fuit ei quod, depositis bracciis, verteret dorsum
ad crucifixum: quod lacrymando fecit...» Ibidem,
369.]
Que tel ait été d'ailleurs le caractère général de l'ordre, que les
statuts soient devenus expressément honteux et impies, c'est ce que je
suis loin d'affirmer. De telles choses ne s'écrivent pas. La
corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les
formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise
interprétation que personne n'avoue tout haut.
Mais quand même ces infamies, ces impiétés auraient été universelles
dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi pour entraîner sa
destruction. Le clergé les aurait couvertes et étouffées[31], comme
tant d'autres désordres ecclésiastiques. La cause de la ruine du
Temple, c'est qu'il était trop riche et trop puissant. Il y eut une
autre cause plus intime, mais je la dirai tout à l'heure.
[Note 31: V. entre autres le tome XII de cette
histoire, ch. XVI, XIX, XX, et le tome XIII, ch.
IX.]
À mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, à
mesure qu'on allait moins à la croisade, on donnait davantage au
Temple, pour s'en dispenser. Les affiliés de l'ordre étaient
innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an.
Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes même.
Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. Un roi d'Aragon légua son
royaume (Alphonse le Batailleur, 1131-1132); mais le royaume n'y
consentit pas.