Depuis quelques semaines, le gentleman occupait son appartement,
refusant toujours d'avoir aucun rapport avec M. Brass ou sa soeur
Sally, mais choisissant invariablement Swiveller comme
intermédiaire. Or, comme à tous égards il se montrait un excellent
locataire, payant d'avance tout ce dont il avait besoin, ne
causant aucun embarras, ne faisant aucun bruit et ayant des
habitudes très-régulières, son fondé de pouvoirs était
naturellement devenu dans la famille Brass un personnage d'une
haute importance par suite de l'influence qu'il exerçait sur cet
hôte mystérieux, avec qui il pouvait négocier bien ou mal, tandis
que personne autre n'osait l'approcher.
À dire vrai, les rapports de M. Swiveller avec le gentleman
n'avaient lieu qu'à distance et n'étaient pas d'une nature très-
encourageante. Mais comme il ne revenait jamais d'une de ces
conférences monosyllabiques sans répéter quelques-unes des phrases
qu'il prétendait lui avoir été adressées, par exemple: «Swiveller,
je sais que je puis compter sur vous» ou bien «Swiveller, je
n'hésite pas à dire que j'ai de l'estime pour vous,» ou encore:
«Swiveller, vous êtes mon ami, et je compte sur vous», et autres
petits mots de même nature familière et expansive, formant, selon
lui, l'objet principal de leurs entretiens ordinaires, ni M. Brass
ni miss Sally ne mettaient en doute l'étendue de son influence;
ils y ajoutèrent au contraire la foi la plus complète, la plus
aveugle.
Cependant, à part même cette source de popularité, M. Swiveller en
avait dans la maison une autre non moins agréable et qui pouvait
lui faire espérer un grand adoucissement dans sa position.
Il avait trouvé grâce aux yeux de miss Sally Brass.
Que les hommes légers qui dédaignent la fascination féminine
n'aillent pas ouvrir leurs oreilles pour entendre ici une nouvelle
histoire d'amour et en faire un nouvel objet de plaisanterie: non,
miss Brass, bien que taillée pour plaire, comme on a pu le voir,
n'était pas d'un caractère à aimer. Cette chaste vierge, s'étant
dès sa plus tendre enfance accrochée aux jupes de la Loi, et ayant
sous leur égide essayé ses premiers pas, n'ayant cessé depuis ce
temps de s'y rattacher d'une main ferme, avait passé sa vie dans
une sorte de stage légal. Toute petite encore, elle s'était fait
remarquer par sa rare habileté à contrefaire la démarche et les
manières d'un huissier; dans ce rôle, elle avait appris à frapper
sur l'épaule de ses jeunes compagnes de jeu et à les conduire dans
des maisons d'arrêt, avec une exactitude d'imitation qui
surprenait et charmait tous les témoins de cette comédie et
n'avait d'égale que la manière ravissante dont miss Sally opérait
une saisie dans la maison de la poupée et y dressait l'inventaire
exact des chaises et des tables. Ces passe-temps naïfs avaient
naturellement consolé et charmé les derniers jours de veuvage du
respectable père de Sally, homme exemplaire, auquel ses amis
avaient, pour sa sagacité, donné le surnom de «vieux renardeau[12].»
Le vieillard approuvait ces jeux qu'il encourageait de tout son
pouvoir, et son principal regret, en sentant qu'il s'acheminait
vers le cimetière de Houndsditch, était de penser que sa fille ne
pourrait prendre place sur le rôle en qualité de procureur. Rempli
de cette tendre et touchante préoccupation, il avait
solennellement confié Sally à son fils Sampson comme un auxiliaire
inappréciable; et depuis l'époque de la mort du vieux gentleman
jusqu'à celle où nous sommes arrivés, miss Sally Brass avait été
le plus solide appui de maître Sampson, l'âme de ses affaires.
Il est évident que miss Brass, s'étant dès son enfance appliquée à
un soin et une étude unique, n'avait pu guère connaître le monde
que dans ses rapports avec la loi, et que, pour une femme douée de
goûts si élevés, les arts plus gracieux et plus doux dans lesquels
excelle son sexe méritaient à peine un regard. Les charmes de miss
Sally étaient complètement de nature masculine et légale. Ils
commençaient et finissaient à la pratique du métier de procureur.
Elle vivait, pour ainsi dire, dans un état d'innocence judiciaire.
La loi lui avait servi de nourrice; et de même qu'on voit les
jambes tortues et autres difformités provenir chez les enfants du
fait des nourrices, de même, si l'on pouvait trouver quelque
défaut moral, quelque chose de travers dans un esprit aussi beau,
le blâme n'en devait tomber que sur la nourrice de miss Sally
Brass.
Telle était la femme qui dans la fraîcheur de son âme fut atteinte
par M. Swiveller. Il lui était apparu comme un être tout à fait
nouveau, inconnu à ses rêves. Il égayait l'étude par ses fragments
de chansons et ses joyeuses plaisanteries; il faisait des tours
d'escamotage avec les encriers et les boîtes de pains à cacheter;
il lançait et ressaisissait trois oranges avec une seule main; il
balançait les tabourets sur son menton et les canifs sur son nez,
et se livrait à cent autres exercices aussi spirituels. C'était
par ces délassements que Richard, en l'absence de M. Brass,
échappait à l'ennui de sa captivité. Ces qualités aimables, dont
miss Sally dut la découverte au hasard, produisirent peu à peu sur
elle une telle impression, qu'elle engagea M. Swiveller à se
reposer comme si elle n'était pas là; et M. Swiveller, qui n'y
avait pas de répugnance, ne demanda pas mieux. Une amitié
fraternelle s'établit ainsi entre eux. M. Swiveller s'habitua à
traiter miss Sally comme l'eût traitée son frère Sampson, ou comme
lui-même il eût traité un autre clerc. Il lui confiait son secret
quand il voulait aller chez le vieux marchand du coin ou même
jusqu'à Newmarket acheter des fruits, du ginger-beer, des pommes
de terre cuites et jusqu'à un modeste rafraîchissement que miss
Brass partageait sans scrupule. Souvent il l'amenait à se charger
en sus de sa propre besogne, de celle qu'il eût dû faire, et pour
la récompenser, il lui appliquait une bonne tape sur le dos en
s'écriant qu'elle était un bon diable, un charmant petit chat, et
autres aménités pareilles: compliments que miss Sally prenait
très-bien et recevait avec une satisfaction indicible.
Une circonstance, toutefois, troublait à un haut degré l'esprit de
M. Swiveller. C'est que la petite servante restait toujours
confinée dans les entrailles de la terre, sous Bevis Marks, et
n'apparaissait jamais à la surface, à moins que le locataire ne
sonnât; alors elle répondait à l'appel, puis disparaissait de
nouveau. Jamais elle ne sortait ni ne venait à l'étude; jamais
elle n'avait la figure débarbouillée; jamais elle ne quittait son
grossier tablier, ni ne se mettait à une fenêtre, ni ne se tenait
à la porte de la rue pour respirer une brise d'air; enfin, elle ne
se donnait ni repos ni distraction. Personne ne venait la voir,
personne ne parlait d'elle, personne ne songeait à elle. M. Brass
avait dit une fois qu'il pensait que c'était «un enfant de
l'amour.»
Dans tous les cas, elle ne ressemblait pas à Cupidon, son père.
C'était le seul renseignement que Swiveller eût jamais pu attraper
sur la jeune captive du sous-sol.
«Il est inutile d'interroger le dragon, pensait un jour Dick,
comme il était assis à contempler la physionomie de miss Sally
Brass. Je crois bien que si je lui adressais une question à ce
sujet, cela romprait notre bonne entente. Je me demande parfois si
cette femme est un dragon ou si ce n'est pas plutôt quelque chose
comme une sirène. D'abord, elle en a déjà la peau d'écailles. D'un
autre côté, les sirènes aiment à se regarder dans le miroir, ce
que Sally ne fait jamais; elles ont l'habitude de se peigner les
cheveux, et jamais Sally ne touche à un peigne. Non, décidément,
c'est un dragon.
-- Où allez-vous, mon vieux camarade? dit tout haut Richard, au
moment où miss Sally, suivant son usage, essuyait sa plume à sa
robe verte et quittait son siège.
-- Je vais dîner, répondit le dragon.
-- Dîner!... pensa M. Swiveller; ceci est une autre affaire. Je
serais curieux de savoir si la petite servante a jamais rien à
manger.
-- Sammy n'est pas près de rentrer, dit miss Brass. Restez ici
jusqu'à ce que je sois de retour; je ne serai pas longtemps.»
Dick fit un signe de tête; il suivit des yeux miss Brass jusqu'à
un petit parloir situé sur le derrière, où Sampson et sa soeur
prenaient toujours leurs repas.
«Ma foi, se dit-il, marchant de long en large, les mains dans les
poches, je donnerais bien quelque chose, si je l'avais, pour
savoir comment ils traitent cette enfant et où ils la tiennent. Ma
mère a dû être une fille d'Ève pour la curiosité; je gagerais que
je suis marqué quelque part d'un point d'interrogation. «J'étouffe
ma pensée... mais c'est toi seule qui causes mon angoisse,»
ajouta-t-il, fidèle à ses citations poétiques, en se laissant
tomber d'un air méditatif dans le fauteuil des clients. Parole
d'honneur! je voudrais bien savoir comment ils la traitent!...»
Après s'être ainsi contenu d'abord, M. Swiveller alla ouvrir tout
doucement la porte de l'étude avec l'intention de se glisser
jusqu'à la rue pour acheter un verre de porter. En ce moment il
saisit un reflet fugitif de l'écharpe brune de miss Sally flottant
le long de l'escalier de la cuisine.
«Par Jupiter! pensa-t-il, la voilà qui va donner sa nourriture à
la servante. Maintenant ou jamais!»
Il jeta d'abord un regard par-dessus la rampe et laissa la
coiffure de gaze disparaître au-dessous dans l'ombre; puis il
descendit à tâtons et arriva à la porte d'une cuisine basse, un
moment après miss Brass, qui venait d'y entrer en tenant à la main
un gigot de mouton froid. Cette cuisine était sombre, malpropre,
humide; les murs en étaient tout crevassés et tout couverts de
taches. L'eau filtrait à travers les fissures d'un vieux tonneau,
et un chat affreusement maigre avalait les gouttes à mesure
qu'elles tombaient du récipient, avec la fiévreuse ardeur de la
faim. La grille du foyer était disloquée et le foyer resserré ne
pouvait contenir un feu plus épais qu'un sandwich. Tout était
fermé à clef et cadenassé: la cave au charbon, la boîte aux
chandelles, la boîte au sel, le garde-manger. Un cricri n'eût pas
trouvé de quoi déjeuner en ce désert. L'aspect misérable de cette
cuisine eût tué un caméléon; cet animal eût reconnu dès la
première aspiration qu'on ne pouvait pas vivre de cet air, et de
désespoir il eût rendu l'âme.
La petite servante était humblement debout devant miss Sally et
tenait la tête baissée.
«Êtes-vous là? dit miss Sally.
-- Oui, madame, répondit une voix faible.
-- Éloignez-vous de ce gigot de mouton; car je vous connais, vous
tomberiez bientôt dessus.»
La jeune fille se retira dans un coin, tandis que miss Brass
prenait une clef dans sa poche, ouvrait le garde-manger, en
exhibait une affreuse pâtée de pommes de terre froides qui
devaient être aussi tendres sous la dent qu'un caillou de granit.
Elle mit le plat devant la petite servante, lui ordonna de
s'asseoir en face; puis s'arma d'un grand couteau à découper et
lui donna un coup pour l'aiguiser sur la grande fourchette.
«Voyez-vous ceci?» dit miss Brass, découpant une émincée de gigot
de deux pouces de long après tous ces préparatifs, et élevant le
morceau sur la pointe de la fourchette.
La petite servante fixa assez vivement son regard affamé sur ce
lambeau pour l'envisager tout entier dans son exiguïté, et elle
répondit: «Oui.
-- Eh bien! alors n'allez plus dire qu'on ne vous nourrit pas ici.
Tenez, mangez.»
L'opération fut bientôt achevée.
«Maintenant, vous en faut-il davantage?» demanda miss Sally.