Kit s'en retourna vers son logis, et bientôt il eut oublié le
poney, et la chaise, et la vieille petite dame, et le vieux petit
monsieur, et le jeune petit monsieur par-dessus le marché, en
songeant à ce que pouvaient être devenus son maître et la gentille
Nelly, sa première et son unique pensée. Il s'efforçait de donner
quelque motif plausible à leur absence prolongée, et de se
persuader à lui-même qu'ils ne tarderaient pas à revenir. Fortifié
par cette espérance, il s'achemina vers sa demeure, voulant
d'abord terminer la besogne que lui avait fait brusquement
interrompre le souvenir de sa commission, puis sortir de nouveau
pour chercher à gagner le pain du jour.
Quand il arriva à l'angle du square où il habitait, voilà qu'il
aperçut le poney en cet endroit! c'était bien lui, plus entêté que
jamais. M. Abel était assis tout seul dans la chaise, et il
exerçait une surveillance vigilante sur tous les mouvements de
l'animal Ayant levé les yeux par hasard et aperçu Kit qui passait,
il lui adressa le premier un petit salut.
Kit s'étonnait de revoir si près de son logis le poney et la
chaise, sans pouvoir s'expliquer pourquoi le poney se trouvait de
ce côté, ni où étaient allés la vieille dame et le vieux monsieur.
Mais ayant soulevé le loquet de la porte et étant entré, il trouva
dans la chambre M. Garland et mistress Garland en conversation
réglée avec sa mère. À cet aspect inattendu, il ôta précipitamment
son chapeau et fit, tout honteux, son plus beau salut.
«Nous voici encore, Christophe, vous voyez, dit M. Garland avec un
sourire.
-- Oui, monsieur,» dit Kit.
Et en parlant ainsi il regarda sa mère, pour savoir la raison de
cette visite.
«Monsieur a eu la bonté, dit la mère, faisant droit à cette
question muette, de me demander si vous avez une bonne place, ou
même si vous en avez une. Je lui ai répondu que non, que vous n'en
avez pas. Alors il a eu la bonté de me dire que...
-- Que nous avons besoin chez nous d'un brave garçon, dirent à la
fois le vieux monsieur et la vieille dame, et que nous pourrions
nous arranger ici, dans le cas où nous trouverions tout à notre
satisfaction.»
À l'idée qu'il s'agissait de lui, que c'était lui qu'on voulait
engager, Kit partagea l'anxiété de sa mère et devint tout troublé;
car le bon vieux couple était si méthodique, si prudent, et
multipliait tellement les questions, que le jeune homme commença à
craindre de n'avoir aucune chance de succès.
«Vous comprenez, ma bonne dame, dit mistress Garland à la mère de
Kit, qu'il est nécessaire d'apporter beaucoup de précaution en
semblable matière; car nous ne sommes que trois dans la famille,
tous trois gens très-réguliers dans nos habitudes, et il serait
très-pénible pour nous de nous voir déçus dans notre attente, et
obligés de renoncer à nos espérances.»
À quoi la mère de Kit répliqua que c'était très-juste, très-
raisonnable, très-convenable assurément; à Dieu ne plut qu'elle
voulut empêcher, ou qu'elle eût intérêt à empêcher aucune enquête
sur sa moralité ou celle de son fils; un si bon fils, elle osait
le dire quoique sa mère; et même elle ne craignait pas d'ajouter
qu'il ressemblait à son père, qui n'avait pas été seulement un bon
fils pour sa mère à lui, mais le meilleur des maris et le meilleur
des pères; Kit suivrait cet exemple, elle le savait à n'en pouvoir
douter; et non seulement Kit, mais le petit Jacob et le poupon
aussi, quand ils seraient plus grands; mais malheureusement les
autres ne l'étaient pas assez encore, et ils ignoraient même
quelle perte ils avaient faite, et peut-être valait-il mieux pour
eux qu'ils fussent trop jeunes pour la connaître. Tout cela, la
mère de Kit l'accompagna d'une longue histoire en essuyant ses
yeux avec son tablier et frappant doucement la petite tête de
Jacob qui s'agitait dans le berceau et considérait avec de grands
yeux ce monsieur et cette dame inconnus.
Quand la mère de Kit eut achevé son discours, la vieille dame
reprit ainsi la parole:
«Je suis certaine que vous êtes une personne très-honnête et très-
respectable.»
On le voyait rien qu'à sa manière de s'exprimer, la mine des
enfants, la propreté de la maison, étaient faites pour inspirer la
plus grande confiance.
Là-dessus la mère de Kit fit une révérence et parut soulagée.
Alors la bonne femme entra dans de longs et minutieux détails sur
la vie et l'histoire de Kit, depuis les moments les plus reculés
jusqu'à ce dernier jour; sans omettre de mentionner sa
merveilleuse chute d'une fenêtre de l'arrière-boutique lorsqu'il
était en bas âge, ni tout ce qu'il avait souffert dans sa
rougeole, et, à ce sujet, la mère, pour embellir le récit, imita
exactement la façon plaintive dont Kit malade demandait nuit et
jour, soit une rôtie, soit de l'eau, et la manière dont il disait:
«Mère, ne vous affligez pas; bientôt je serai mieux.» Pour preuve
de tout cela, elle invoquait le témoignage de Mme Green, locataire
chez le marchand de fromage du coin, celui de plusieurs autres
dames et messieurs de diverses parties de l'Angleterre et du pays
de Galles; entre autres, d'un M. Brown, qui devait servir
actuellement en qualité de caporal dans les Indes orientales, et
auquel elle renvoyait pour les renseignements. Tout cela, disait-
elle, est à la parfaite connaissance de ces personnes.
Après la narration, M. Garland adressa à Kit quelques questions
sur ce qu'il savait faire, tandis que Mme Garland s'occupait des
enfants, et, apprenant de la bouche de mistress Nubbles certaines
circonstances remarquables qui avaient accompagné la naissance de
chacun d'eux, remémora de son côté d'autres circonstances, non
moins remarquables, qui avaient signalé la naissance de son propre
fils, M. Abel; d'où il suivit que la mère de Kit et la mère de
M. Abel avaient couru bien plus de périls, et enduré bien plus de
maux que les autres femmes de toute condition d'âge et de sexe.
Enfin on passa à l'inventaire de la garde-robe de Kit; une petite
avance fut faite pour la mettre en état, et Kit fut formellement
retenu par M. et mistress Garland, d'Abel-Cottage, à Finchley, aux
gages de cent cinquante francs par an, avec la nourriture et le
logement.
Il serait difficile de dire à laquelle des deux parties fut le
plus agréable cet arrangement, que des regards d'amitié et des
sourires empressés scellèrent des deux parts. On convint que Kit
serait rendu le surlendemain matin à sa nouvelle demeure; et
finalement le vieux petit couple prit congé, après avoir donné un
bel écu à Jacob et un autre au poupon. Leur nouveau domestique
escorta M. et mistress Garland jusqu'à la rue; il tint par la
bride l'obstiné poney, tandis que ses maîtres reprenaient leur
place dans la voiture, et il les regarda partir avec la joie au
coeur.
«Eh bien! mère, dit Kit rentrant vivement dans la maison; voilà,
je pense, ma fortune faite.
-- Je le crois aussi, dit la mère. Cinquante écus par an! Est-ce
bien possible?
-- Ah! s'écria-t-il, s'efforçant de conserver une gravité en
rapport avec un semblable chiffre, mais ne pouvant malgré lui
s'empêcher de laisser éclater son bonheur, nous voilà riches!»
Il poussa un long soupir de satisfaction, et plongeant ses mains
bien avant dans ses poches, comme si chacune d'elles contenait au
moins les gages d'une année, il regarda sa mère, comme s'il la
voyait déjà nageant dans l'opulence et toute cousue d'or.
«Grâce à Dieu, j'espère que nous ferons de vous une belle dame le
dimanche, ma mère! et de Jacob un savant, et du poupard un enfant
soigné, et comme nous allons vous décorer une belle chambre au
premier étage!... Cinquante écus par an!
-- Hum!... croassa une voix étrange; qu'est-ce que c'est,
cinquante écus par an? Qui est-ce qui a cinquante écus par an?»
Et en même temps que la voix lançait cette question, Daniel Quilp
paraissait, ayant sur ses talons Richard Swiveller.
«Qui est-ce qui disait qu'il allait avoir cinquante écus par an?
demanda Quilp, promenant autour de lui son regard scrutateur. Est-
ce le vieux qui a dit cela? ou bien est-ce Nelly? Comment cela, où
cela? hein...»
La bonne femme fut tellement alarmée par l'apparition soudaine de
ce modèle achevé de laideur, qu'elle se hâta d'enlever le petit
enfant de son berceau et de se réfugier avec lui à l'extrémité de
la chambre. Pendant ce temps, le petit Jacob, assis sur son
escabeau, les mains sur ses genoux, considérait Quilp comme une
espèce de fantôme fascinateur et poussait des cris terribles.
M. Richard Swiveller passait tranquillement en revue la famille
par-dessus la tête de M. Quilp; et Quilp lui-même, les mains dans
ses poches, souriait du plaisir d'avoir causé toute cette peur.
«Ne soyez pas effrayée, madame, dit Quilp après quelques moments
de silence; votre fils me connaît; je ne mange pas les petits
enfants, je ne les aime pas assez pour cela. Vous feriez mieux de
faire taire ce petit qui crie comme si j'étais tenté de le
dévorer. Holà, monsieur! Voulez-vous bien rester tranquille?...»
Le petit Jacob arrêta le cours de deux larmes qui coulaient de ses
yeux, et aussitôt il garda le silence de la terreur.
«Ne vous avisez pas de crier encore, méchant que vous êtes! dit
Quilp le regardant avec sévérité, ou bien je vous ferai des
grimaces et vous donnerai des attaques de nerfs. Maintenant,
monsieur, dit-il à Kit, pourquoi n'êtes-vous pas venu chez moi
comme vous me l'aviez promis?
-- Pourquoi y serais-je allé? répliqua le jeune homme. Je n'avais
pas affaire à vous, pas plus que vous n'aviez affaire à moi.
-- Voyons, madame, dit Quilp, se retournant vivement et quittant
Kit pour sa mère; quand est-ce que son vieux maître est venu ici
ou a envoyé chez vous pour la dernière fois? Est-il ici en ce
moment? S'il n'y est pas, où est-il allé?
-- Il n'est pas venu du tout ici, répondit mistress Nubbles Je
voudrais bien savoir où ils sont allés... Cela donnerait à mon
fils et à moi aussi bien plus de tranquillité!... Si vous êtes le
gentleman qui se nomme M. Quilp, je croyais que vous auriez su où
ils étaient, et c'est ce que je disais aujourd'hui même à mon
fils.
-- Hum! murmura Quilp, évidemment contrarié par l'air de vérité de
ces paroles; est-ce là tout ce que vous avez à dire aussi à ce
gentleman?
-- Si le gentleman m'adresse la même question, je ne saurais lui
répondre autrement. Et je voudrais bien pouvoir lui faire une
autre réponse pour notre propre satisfaction.»
Quilp dirigea un regard sur Richard Swiveller et raconta que,
l'ayant rencontré sur le seuil, il avait reçu de lui la
déclaration qu'il venait aussi chercher quelques renseignements
sur les fugitifs.
«J'ai supposé que c'était la vérité!
-- Oui, dit Richard, oui, tel était le but de mon expédition. Je
m'imaginais que c'était possible: il ne nous reste plus qu'à
sonner le glas funèbre de l'imagination. Je donnerai l'exemple.
-- Vous semblez désappointé? dit Quilp.
-- Un échec, monsieur, un échec, voilà tout, répondit Dick. Je me
suis mêlé d'une affaire qui n'a abouti qu'à un échec; et un chef-
d'oeuvre d'éclat et de beauté sera offert en sacrifice sur l'autel
de Cheggs. Voilà tout, monsieur.»
Le nain lança à Richard un sourire moqueur; mais Richard, qui
avait pris avec un ami un lunch un peu trop fort, ne s'aperçut de
rien et continua à déplorer son sort avec des regards sombres et
désespérés. Quilp n'eut pas de peine à comprendre que la visite de
Swiveller et son violent déplaisir avaient un motif secret, et
dans l'espérance de pouvoir y trouver une occasion de jouer un
mauvais tour, il se promit de pénétrer au fond du mystère. Il
n'eut pas plutôt pris cette résolution, qu'il donna à sa
physionomie l'expression de la candeur la plus ingénue et
sympathisa ouvertement avec Swiveller.
«Moi-même, dit Quilp, j'éprouve un grand désappointement au simple
point de vue de l'amitié que je leur avais vouée; mais quant à
vous, mon cher monsieur, vous avez des raisons sérieuses, des
raisons personnelles qui, sans doute, vous rendent ce
désappointement encore plus pénible.
-- Je crois bien, dit Richard d'un ton bourru.
-- Sur ma parole, j'en suis fâché, très-fâché. Moi-même, ils m'ont
planté là. Puisque nous sommes compagnons d'infortune, pourquoi ne
chercherions-nous pas aussi à nous consoler de compagnie? Si
quelque affaire privée ne vous appelait pas en ce moment d'un
autre côté, ajouta Quilp le tirant par la manche et le regardant
du coin de l'oeil en plein visage, il y a au bord de l'eau une
maison où l'on débite le meilleur schiedam qu'il y ait au monde;
il passe pour provenir de contrebande, mais c'est entre nous. Le
maître du lieu me connaît bien. On y trouve un petit kiosque sur
la Tamise, où nous pourrons prendre un verre de cette délicieuse
liqueur avec une pipe d'excellent tabac comme on n'en trouve que
là; j'en sais quelque chose: un tabac première qualité. On y est
tout à fait à son aise et commodément au possible. À moins que
vous n'ayez quelque engagement particulier qui vous oblige
absolument de vous rendre ailleurs; qu'en dites-vous, monsieur
Swiveller?»
Tandis que le nain parlait, un sourire de plaisir épanouissait le
visage de Dick et ses sourcils s'étaient doucement détendus. Au
moment où Quilp achevait sa proposition, Dick lui rendait son
regard sournois: c'était marché fait; il ne leur restait plus qu'à
sortir et s'acheminer vers la maison en question. C'est ce qu'ils
firent aussitôt. Ils n'avaient pas plutôt tourné le dos, que le
petit Jacob cessa d'être pétrifié et le dégel commença par son cri
interrompu, qu'il reprit au point même où la vue de Quilp l'avait
glacé dans son gosier.
Le kiosque dont M. Quilp avait parlé était une espèce d'échoppe en
bois toute délabrée et d'une hideuse nudité qui dominait la vase
de la rivière et semblait menacer sans cesse d'y tomber. La
taverne à laquelle appartenait ce pavillon était un bâtiment
détraqué, sapé et miné par les rats, soutenu seulement par de
grandes pièces de charpente qui étaient dressées contre ses
murailles et lui servaient d'appui depuis si longtemps qu'elles
avaient vieilli et fléchi avec leur fardeau, et, par une nuit de
vent, on entendait des craquements comme si tout l'établissement
allait crouler. La maison était assise, si l'on peut parler ainsi
d'une vieille masure plus près d'être renversée que d'être assise,
sur une sorte de terrain vague, noirci par la fumée insalubre des
cheminées de fabriques et répercutant à la fois le bruit combiné
des roues de fer et de l'eau clapotante. Au dedans, ses agréments
répondaient parfaitement aux promesses du dehors. Les chambres
étaient basses et humides; les murailles toutes visqueuses percées
de crevasses et de trous; les marches d'escalier pourries et
ravalées; les solives mêmes, sorties de leur assiette, avaient un
aspect menaçant qui tenait à distance le passant intimidé.
Ce fut en ce lieu de délices que M. Quilp conduisit Richard
Swiveller, sans oublier de lui en faire remarquer les beautés tout
d'abord. Bientôt, sur la table décorée de dessins, de potences ou
de lettres initiales faits au couteau, figura un petit baril de
bois rempli de la liqueur tant vantée. M. Quilp en versa dans les
verres avec l'habileté d'un consommateur distingué, y mêla environ
un tiers d'eau, offrit sa part à Richard Swiveller, et, allumant
sa pipe à un bout de chandelle dans une lanterne toute bossuée, il
se jeta sur son siège et se mit à fumer.
«N'est-ce pas que c'est bon? demanda Quilp, tandis que Richard
Swiveller faisait claquer ses lèvres. N'est-ce pas que c'est fort
et roide? Comme ça vous fait cligner de l'oeil; comme ça vous
suffoque! Comme ça fait venir les larmes aux yeux! Comme ça vous
rend haletant, hein?
-- Je le crois parbleu bien! s'écria Dick, jetant une partie du
contenu de son verre et le remplissant d'eau; dites donc, l'ami!
vous n'allez pas me faire croire que vous avalez cette lave toute
bouillante?
-- Comment! dit Quilp, vous ne buvez pas cela!... Regardez-moi.
Regardez... tenez! encore. Ne pas boire cela!»
Tout en parlant, Daniel Quilp leva et absorba trois petits verres
pleins de la liqueur infernale; puis, avec une horrible grimace,
il tira plusieurs bouffées de sa pipe, avala la fumée et la rendit
par le nez en nuages épais. Après avoir accompli cet exploit, il
reprit sa première position et s'abandonna à un bruyant éclat de
rire.
«Portons un toast! cria-t-il en tambourinant alternativement de
son poing et de son coude sur la table, comme s'il jouait un air
sur le tambour de basque. «À la femme! à la beauté! Portons un
toast à la beauté et vidons nos verres jusqu'à la dernière goutte.
Le nom de votre belle... voyons?
-- Si vous voulez un nom, dit Richard, en voici un: Sophie
Wackles.
-- Sophie Wackles! cria le nain. Eh bien! va! à miss Sophie
Wackles, c'est-à-dire à Mme Richard Swiveller bientôt! ah! ah! ah!
-- Ah! il y a quelques semaines, à la bonne heure; mais maintenant
impossible, mon gaillard. Elle s'est immolée sur l'autel de
Cheggs.
-- Empoisonnez Cheggs, coupez les oreilles à Cheggs. Qu'on ne me
parle pas de Cheggs. Le vrai nom de cette beauté, c'est Swiveller,
et pas un autre. Je bois de nouveau à sa santé, à la santé de son
père, de sa mère, de tous ses frères et soeurs, -- à la glorieuse
famille des Wackles! -- Tous les Wackles du même verre! -- Buvons
aux Wackles jusqu'à la lie!
-- Ma foi! dit Richard, qui s'arrêta au moment de porter son verre
à ses lèvres et fixa sur le nain un regard de stupeur en le voyant
agiter tout à la fois ses bras et ses jambes; vous êtes un joyeux
compère; mais de tous les joyeux compères que j'aie jamais vus ou
connus, vous êtes bien celui qui a les manières les plus bizarres,
les plus extraordinaires, ma parole d'honneur.»
Cette naïve déclaration, loin de diminuer les excentricités de
M. Quilp, ne servit qu'à les accroître. Richard Swiveller, étonné
de le voir dans une telle veine d'humeur bruyante, et buvant assez
bien pour son compte afin de lui tenir compagnie, commença à se
livrer, à devenir plus expansif, et peu à peu, grâce à l'habile
tactique de M. Quilp, il épancha complètement son coeur. L'ayant
amené où il voulait, et sachant bien maintenant la note qu'il lui
faudrait attaquer au besoin, Daniel Quilp trouva sa tâche très-
simplifiée, et bientôt il fut instruit de tous les détails du plan
ourdi entre le brave Dick et son meilleur ami.
«Arrêtez! dit Quilp. L'affaire est bonne, l'affaire est bonne.
Elle peut réussir, elle réussira; j'y mettrai la main; dès à
présent je suis tout à vous.
-- Comment! vous croyez qu'il reste encore une chance! demanda
Dick, surpris de l'encouragement qu'il recevait.
-- Une chance! répéta le nain; certainement!... Sophie Wackles
peut devenir une Cheggs ou tout ce qu'il lui plaira, mais non une
Swiveller. Faut-il que vous soyez né coiffé! Le vieux est plus
riche qu'aucun juif vivant; votre fortune est faite. Je ne vois
plus en vous que l'époux de Nelly, roulant sur l'or et sur
l'argent. Je vous aiderai. Cela se fera. Rappelez-vous bien ce que
je vous dis. Cela se fera.
-- Mais comment? dit Richard.
-- Nous avons du temps devant nous; cela se fera. Nous nous
réunirons encore pour parler de ce sujet tout à notre aise.
Remplissez donc votre verre tandis que je m'en vais. Je reviens
tout de suite, tout de suite.»
En achevant ces paroles jetées à la hâte, Daniel Quilp se glissa
dans un ancien jeu de quilles abandonné qui se trouvait derrière
le cabaret. Là il se jeta sur le sol et se mit à se rouler en
hurlant de joie.
«Voilà, criait-il, un divertissement fait pour moi, tout prêt,
tout arrangé pour que je n'aie plus qu'à en jouir à mon aise.
C'est ce garçon sans cervelle qui m'a rompu les os l'autre jour,
n'est-ce pas? C'est son ami et complice M. Trent qui autrefois
faisait les yeux doux à mistress Quilp et la poursuivait de ses
oeillades, n'est-ce pas? Eh bien! ils vont poursuivre deux ou
trois ans leur précieux projet pour aboutir à quoi? à devenir un
mendiant, voilà pour l'un; à se mettre la corde au cou par un lien
indissoluble, voilà pour l'autre. Ah! ah! ah! Il épousera Nell. Il
la possédera; et moi je serai le premier, dès que le noeud sera
bien serré autour de son cou, à leur dire tout ce qu'ils y auront
gagné et la part que j'y aurai prise. Alors nous réglerons nos
vieux comptes; alors le moment viendra de leur rappeler que je
suis un ami excellent, et combien ils me doivent de reconnaissance
de les avoir aidés à obtenir cette héritière. Ah! ah! ah!»
Au milieu de son paroxysme, M. Quilp faillit avoir une aventure
désagréable, car en se roulant contre une niche à moitié ruinée,
il vit s'en élancer un gros chien féroce qui, si sa chaîne n'eût
été trop courte, n'eût pas marqué de le saluer d'une façon assez
brutale. Quoi qu'il en soit, le nain resta couché sur son dos, en
parfaite sûreté, narguant le chien avec sa face hideuse et
triomphant de ce que l'animal ne pouvait avancer d'un pouce de
plus, bien qu'il n'y eût pas plus de deux pieds d'intervalle entre
eux.
«Tiens donc, viens donc me mordre, lâche que tu es! dit Quilp
sifflant et agaçant l'animal au point de le rendre enragé. Tu
n'oses pas, gros poltron, tu vois bien que tu n'oses pas, xi...
xi...»
Le chien tira sa chaîne et s'y pendit avec des yeux étincelants et
un aboiement furieux; mais le nain resta couché, faisant claquer
ses doigts avec des gestes de défi et de dédain. Quand il eut
suffisamment savouré son plaisir, il se leva, et posant le poing
sur la hanche, il exécuta une danse de démon autour de la niche
jusqu'aux limites extrêmes de la chaîne, laissant le chien presque
enragé. Ayant ainsi donné à son humeur une disposition des plus
agréables, il retourna auprès de son compagnon qui ne s'était
douté de rien, et le retrouva contemplant la marée d'un air
extrêmement grave et réfléchissant à ces monceaux d'or et d'argent
dont M. Quilp avait parlé.