Chaque jour, en revenant au logis, après avoir fait quelque nouvel
effort pour trouver du travail, Kit levait ses yeux vers la
fenêtre de la petite chambre où si souvent il avait salué Nelly,
et il espérait y apercevoir quelque indice de sa présence. Ce voeu
ardent, fortifié de l'assurance que lui avait donnée Quilp, lui
persuadait que Nelly viendrait enfin réclamer l'asile qu'il lui
avait offert: son espérance, éteinte chaque soir, renaissait
chaque matin.
«Mère, disait-il avec un soupir en posant son chapeau d'un air
découragé, je pense qu'ils arriveront certainement demain. Voilà
bien une semaine qu'ils sont partis... Sûrement ils ne pourront
rester loin de nous plus d'une semaine; ne le pensez-vous pas?»
La mère secoua la tête et lui rappela combien déjà il avait
éprouvé de mécomptes à cet égard.
«Pour cela, dit Kit, vous avez bien raison, comme toujours, ma
mère. Cependant, il me semble qu'une semaine employée à errer
partout, c'est bien assez long. Est-ce que vous ne le croyez pas?
-- C'est assez long, Kit, plus long même qu'il ne le faudrait.
Pourtant ils ne sont pas revenus.»
Kit éprouva presque de l'humeur de cette contradiction; il ne
pouvait pourtant pas se dissimuler que cette réflexion était
parfaitement juste et qu'il l'avait faite déjà lui-même. Mais ce
mouvement de contrariété n'eut que la durée d'un moment; et avant
que le jeune homme eût fait le tour de la chambre, son regard
fâché redevint doux et bon comme à l'ordinaire.
«Alors, demanda-t-il, ma mère, que peut-il leur être arrivé?
Croyez-vous qu'ils se soient embarqués, par hasard?
-- Pas pour se faire mousses, toujours, répondit la mère avec un
sourire. Cependant je ne puis m'empêcher d'imaginer qu'ils sont
partis à l'étranger.
-- Mère, s'écria Kit d'un ton lamentable, ne me dites pas cela, je
vous en prie.
-- Je crains pourtant qu'ils ne l'aient fait, voilà la vérité.
Tous les voisins le disent comme moi; il y en a même qui affirment
qu'on les a vus à bord d'un bâtiment et qui vont jusqu'à dire vers
quel lieu ils se dirigent. Quant à moi, c'est plus que je n'en
pourrais dire: le nom même qu'ils donnent à ce pays est trop
difficile à prononcer pour moi.
-- Je ne crois pas cela. Je n'en crois pas un mot!... Un tas de
chipies, de commères! Qu'est-ce qu'elles en peuvent savoir?...
-- Elles se trompent peut-être; je ne puis pas dire non, quoiqu'il
me semble qu'elles peuvent aussi n'avoir pas tout à fait tort; car
le bruit court que le vieillard a emporté une somme dont personne
n'avait connaissance, pas même ce vilain petit homme dont vous
m'avez parlé. Comment donc s'appelle-t-il?... Quilp... On dit que
miss Nell et son grand-père sont allés demeurer loin pour qu'on ne
leur enlevât point cet argent et qu'on les laissât tranquilles.
Tout cela n'est pas si invraisemblable, qu'en dites-vous?»
Kit se gratta tristement la tête, obligé malgré lui de reconnaître
qu'il y avait bien là quelque apparence de vérité. Il grimpa
ensuite jusqu'au vieux clou auquel était accrochée la cage, la
prit, la nettoya et donna à manger à l'oiseau. Sa pensée le ramena
en ce moment au souvenir du petit vieillard qui lui avait donné un
schelling; il se rappela tout à coup que c'était le jour même,
l'heure même à laquelle le gentleman avait dit qu'il se trouverait
de nouveau devant la maison du notaire. Cette idée ne lui fut pas
plutôt venue, qu'il se hâta de remettre la cage à son clou, et
qu'expliquant rapidement à sa mère la raison de son départ
précipité, il courut de toute la vitesse de ses jambes à son
rendez-vous.
C'était à une distance considérable de chez lui: il n'y arriva que
deux minutes après l'heure fixée; mais, par un bonheur inespéré,
le vieux petit monsieur ne s'y trouvait pas encore; du moins,
aucune chaise attelée d'un poney n'était visible à l'oeil nu et il
n'y avait pas à présumer que la voiture fût partie sitôt. Heureux
de penser qu'il n'était pas arrivé trop tard, Kit s'appuya pour
reprendre haleine contre un lampadaire et attendit l'arrivée du
poney et de sa société.
Justement, au bout de peu de temps, le poney apparut tournant le
coin de la rue, avec l'air aussi entêté que peut l'avoir un poney,
posant ses pieds avec précaution comme s'il cherchait les places
les plus propres afin d'éviter la poussière, et qu'il ne voulût
pas se presser d'une manière inconvenante. Derrière le poney,
était assis le vieux petit gentleman, auprès duquel se trouvait la
vieille petite dame, portant un aussi gros bouquet que la fois
précédente.
Le vieux monsieur, la vieille dame, le poney et la chaise
descendirent la rue avec un ensemble parfait jusqu'au moment où
ils arrivèrent à une demi-douzaine de portes avant la maison du
notaire. Là, le poney, trompé par une plaque de cuivre qui se
trouvait au-dessous du marteau d'un tailleur, fit halte, et
soutint par son silence obstiné que c'était bien là la maison où
l'on devait aller.
«Voyons, monsieur, dit le vieux gentleman, voulez-vous avoir la
bonté de continuer? Ce n'est pas ici!»
Le poney regarda très-attentivement le tampon d'un conduit des
eaux pour les pompes à incendie qui se trouvait à ses pieds, et il
eut l'air d'être absorbé tout entier dans cette contemplation.
«Ah! mon Dieu! le méchant Whisker! cria la vieille dame. Après
avoir été d'abord si gentil et avoir été si loin et d'un si bon
pas! Je suis vraiment honteuse pour lui. Je ne sais ce que nous en
pourrons faire, en vérité, je n'en sais rien.»
Le poney s'étant complètement édifié sur la nature et les
propriétés du tampon, regarda en l'air ses ennemies naturelles,
les mouches, et, comme il arriva qu'il y en eut une précisément
qui lui piqua l'oreille en ce moment, il secoua la tête et battit
ses flancs avec sa queue; après quoi, il parut avoir repris tout
son bien-être et toute sa tranquillité. Cependant le vieux
gentleman, ayant épuisé les moyens de persuasion, avait mis pied à
terre pour le conduire à la main, quand le poney, soit qu'il vît
dans cette détermination de son maître une concession suffisante,
soit parce qu'il avait aperçu l'autre plaque de cuivre, soit enfin
qu'il éprouvât un accès de dépit, partit comme un trait avec la
vieille dame et s'arrêta juste devant la maison, laissant le vieux
monsieur le suivre tout essoufflé.
En ce moment, Kit se présenta à la tête du poney et souleva son
chapeau en souriant.
«Eh! Dieu me bénisse! s'écria le vieux monsieur, c'est bien le
garçon de l'autre jour!... Voyez-vous, ma chère?
-- Je vous avais promis d'être ici, monsieur, dit Kit en caressant
le cou de Whisker. J'espère que vous avez fait un bon voyage,
monsieur. Vous avez là un joli petit poney.
-- Ma chère, reprit le vieux monsieur, voilà un garçon comme on
n'en voit pas!... Ce doit être un brave garçon, j'en suis sûr.
-- Oh! oui, dit la vieille dame, un brave garçon et sans doute
aussi un bon fils.»
Kit les remercia de ces expressions bienveillantes en soulevant à
plusieurs reprises son chapeau et en rougissant jusqu'aux
oreilles.
Le vieux monsieur offrit alors la main à la vieille dame pour
l'aider à descendre. Après avoir tous deux regardé Kit avec un
sourire aimable, ils entrèrent dans la maison, sans doute en
s'entretenant de lui, du moins ne put-il s'empêcher de le penser.
M. Witherden vint, en respirant le gros bouquet, se pencher à la
fenêtre et regarder Kit; puis ce fut M. Abel qui vint et le
regarda; puis ce furent le vieux monsieur et la vieille dame qui
vinrent et le regardèrent de nouveau; puis ce fut tout le monde
qui vint le regarder à la fois.
Kit, assez embarrassé de sa contenance, feignit de ne pas s'en
apercevoir. Aussi se mit-il à redoubler de caresses envers le
poney, familiarité qui sembla ne pas trop déplaire à ce caractère
indépendant.
Les visages venaient à peine de disparaître de la croisée, quand
M. Chukster, dans sa tenue officielle, et avec son chapeau perché
sur le côté de la tête et penché comme s'il allait tomber de sa
patère, descendit jusqu'au trottoir et annonça au jeune homme
qu'on le demandait.
«Entrez, dit-il; pendant ce temps je garderai la chaise.»
Tout en lui donnant cet ordre, M. Chukster fit la remarque qu'il
faudrait être bien malin pour savoir si Kit, avec ses airs
innocents, était un novice ou un roué, mais son mouvement de tête
plein de méfiance indiquait assez qu'il le rangeait plutôt dans la
dernière catégorie.
Kit entra tout tremblant dans l'office; car le pauvre garçon
n'avait pas l'habitude de se trouver en société de dames et de
messieurs inconnus; et, de plus, les boîtes de fer-blanc et les
liasses de papiers poudreux avaient à ses yeux quelque chose de si
terrible et de si vénérable! M. Witherden était, d'ailleurs, un
personnage bruyant qui parlait haut et vite, et puis tous les
regards étaient fixés sur le pauvre garçon qui pensait à ses
habits râpés.
«Eh bien! mon garçon, dit M. Witherden, vous êtes venu pour
achever de gagner votre schelling de l'autre jour, mais non pas
pour en gagner un autre, n'est-ce pas?
-- Non certes, monsieur, répondit Kit, trouvant le courage de
lever les yeux. Je n'en ai seulement pas eu l'idée.
-- Votre père est-il vivant? demanda le notaire.
-- Il est mort, monsieur.
-- Vous avez votre mère?
-- Oui, monsieur.
-- Remariée, hein?»
Kit répondit, non sans indignation, que sa mère était restée veuve
avec trois enfants; et que, si le gentleman la connaissait, il ne
ferait pas une pareille question. À cette réplique, M. Witherden
replongea son nez dans les fleurs, et, par derrière le bouquet, il
insinua à voix basse au vieux monsieur que ce garçon lui avait
l'air d'un honnête garçon.
«Voyons, dit M. Garland, après qu'on eut adressé à Kit diverses
questions, je ne vais rien vous donner aujourd'hui.
-- Merci, monsieur, dit Kit d'un ton sérieux et se sentant soulagé
du soupçon que les premières paroles du notaire avaient semblé
exprimer.
-- Mais, reprit le vieux monsieur, peut-être aurais-je besoin
d'autres renseignements sur votre compte. Ainsi, indiquez-moi
votre adresse; je vais l'écrire sur mon agenda.»
Kit donna l'adresse que M. Garland écrivit au crayon. À peine
était-ce fait qu'une grande rumeur s'éleva dans la rue; la vieille
dame ayant couru à la fenêtre, s'écria que Whisker venait de se
sauver. Aussitôt Kit s'élança dehors pour le rattraper, et tous
les autres s'élancèrent après Kit.
Il paraît que M. Chukster s'était tenu près du poney, les mains
dans ses poches, exerçant mal sa surveillance, et même insultant
ce caractère ombrageux par des injonctions de ce genre: «Restez
immobile! Soyez tranquille! Woa-a-a!» et autres malhonnêtetés
qu'un poney qui se respecte ne saurait supporter. En conséquence
le poney, sans être retenu par aucune considération de devoir ou
d'obéissance, ni par aucune crainte de l'oeil impertinent qu'il
voyait ouvert sur lui, avait pris sa course, et faisait en ce
moment retentir le pavé de la rue. M. Chukster, la tête nue, une
plume en travers sur l'oreille, s'accrochait à l'arrière-train de
la chaise et faisait d'inutiles efforts pour la retenir, aux
grands éclats de rire de tous les passants. Whisker, cependant,
fantasque jusque dans son escapade, ne fut pas plutôt à quelque
distance qu'il s'arrêta tout à coup, et, sans qu'il fût besoin
d'aide pour le ramener, il revint d'un pas aussi vif à la place
qu'il avait quittée. Ce qui fit que M. Chukster revint à la
remorque derrière le train de la voiture jusqu'à son bureau, d'une
façon peu glorieuse pour lui, et rentra épuisé et déconfit.
Alors la vieille dame s'installa sur son coussin, et M. Abel,
qu'on était venu chercher, s'assit sur sa banquette. Le vieux
monsieur, après avoir adressé au poney quelques représentations
sur l'extrême inconvenance de sa conduite et avoir fait de son
mieux des excuses à M. Chukster, prit également sa place dans la
voiture. Ils partirent en souhaitant le bonjour au notaire et à
son clerc, et en faisant de la main un signe amical à Kit qui
était resté dans la rue à les suivre du regard.