Dans son entretien confidentiel avec mistress Quilp, Nelly avait à
peine laissé entrevoir la profonde tristesse de ses pensées; à
peine avait-elle montré l'ombre pesante du nuage qui enveloppait
sa maison, et couvrait d'obscurité le foyer domestique. Outre
qu'il lui était bien difficile de donner à une personne qui
n'était pas complètement instruite de la vie qu'elle menait, une
idée exacte de la mélancolie et de la solitude de cette existence,
sa crainte de compromettre ou de blesser en quoique ce fût le
vieillard auquel elle était si tendrement attachée, l'avait
arrêtée même au milieu de l'épanchement de son coeur; aussi Nelly
n'avait-elle fait qu'une allusion timide à la cause principale de
son trouble et de ses tourments.
Ce qui avait provoqué les larmes de l'enfant, ce n'était pas la
monotonie de ses journées privées de variété, et que n'égayait
jamais aucune agréable compagnie; ce n'était pas non plus la
sombre horreur de ses soirées lugubres et de ses longues nuits
solitaires; ce n'était pas l'absence de ces plaisirs faciles et
charmants qui font battre les jeunes coeurs; ce n'était pas enfin
parce qu'elle ne connaissait de son âge que sa faiblesse et sa
sensibilité vive. Mais voir le vieillard accablé sous la pression
d'un chagrin secret; observer son état d'inquiétude et d'agitation
continuelle; avoir souvent à craindre que sa raison ne fût égarée;
lire dans ses paroles et ses regards le commencement d'une folie
désespérante; veiller, attendre, écouter jour par jour avec l'idée
que ces symptômes devaient se réaliser; se dire que son grand-père
et elle ne pouvaient espérer ni un secours ni un conseil de
personne, qu'ils étaient seuls sur la terre: telles étaient les
causes d'accablement qui eussent certainement enlevé toute force
et toute joie même à un être plus avancé en âge; et combien
devaient-elles peser plus lourdement sur le coeur d'une enfant qui
les avait constamment autour d'elle, et qui était sans cesse
entourée des objets d'où renaissaient à tout moment ces pensées!
Aux yeux du vieillard, cependant, Nell était toujours la même. Si,
pour un moment, il débarrassait son esprit du fantôme qui
l'obsédait sans relâche, il retrouvait aussitôt sa jeune compagne
avec le même sourire pour lui, avec les mêmes paroles pleines
d'empressement, la même vivacité folâtre, le même amour et la même
sollicitude qui, pénétrant profondément dans son esprit,
semblaient l'avoir illuminé durant toute sa vie. Le coeur de Nelly
était pour le vieillard le livre unique dont il se plaisait à
relire la première page, sans songer à la triste histoire qu'il
eût trouvée plus loin, s'il avait seulement tourné le feuillet;
et, dans cet aveuglement volontaire, il aimait à croire qu'au
moins l'enfant était heureuse.
Heureuse!... elle l'avait été autrefois. Elle avait couru en
chantant à travers ces chambres obscures; elle avait, d'un pas gai
et léger, côtoyé leurs trésors couverts de poussière, les faisant
paraître plus vieux par sa jeunesse, plus noirs et plus sinistres
par sa figure brillante et ouverte. Mais maintenant les chambres
étaient redevenues plus que jamais froides et ténébreuses; et
quand Nelly quittait son petit réduit, pour aller passer de
longues et mortelles heures, assise dans l'une de ces tristes
pièces, elle devenait elle-même silencieuse et immobile comme les
objets inanimés qui l'entouraient, et elle n'avait plus le courage
de réveiller avec sa voix les échos enroués par un long silence.
Dans l'une de ces chambres se trouvait une croisée donnant sur la
rue. C'est là que l'enfant se tenait assise, seule et pensive,
durant bien des soirées, souvent même assez avant dans la nuit.
L'impatience n'est jamais plus grande que lorsqu'on veille pour
attendre; il n'est donc pas étonnant que, dans ces moments, les
idées lugubres vinssent en foule assiéger l'esprit de Nelly.
Elle aimait à se placer en cet endroit à l'heure où tombe le
crépuscule du soir, à suivre le mouvement de la foule passant et
repassant dans la rue, à observer les gens qui se montraient aux
fenêtres des maisons en face d'elle, se demandant si les êtres
qu'elle voyait là se sentaient moins seuls à la regarder sur sa
chaise, comme c'était pour elle une espèce de compagnie de les
voir avancer et relever la tête par leurs croisées. Sur l'un des
toits il y avait un amas confus de cheminées: souvent, en les
considérant, il lui avait semblé que c'étaient autant de laides
figures qui la menaçaient et qui essayaient de darder dans sa
chambre leurs yeux curieux; aussi se trouvait-elle satisfaite
quand l'obscurité du soir les enveloppait, bien que, d'autre part,
elle éprouvât de la tristesse lorsque l'homme du gaz venait
allumer les réverbères dans la rue; car alors il était bien tard,
et il faisait bien noir. En ce moment, Nelly tournait la tête et
parcourait des yeux la pièce où elle se trouvait pour voir si tout
y était à la même place, si rien n'avait bougé; puis ramenant son
regard sur la rue, parfois elle apercevait un homme passant avec
un cercueil sur son dos, et deux ou trois autres le suivant en
silence jusqu'à une maison où il y avait quelqu'un de mort. Nelly
frissonnait... car ce triste spectacle présentait de nouveau à son
souvenir, avec une foule de pensées lugubres et de craintes,
l'image des traits altérés et des manières étranges du vieillard.
S'il allait mourir!... si un mal soudain était venu le frapper!...
et qu'il ne dût pas revenir chez lui vivant!... si, une nuit, il
rentrait, l'embrassait et la bénissait comme à l'ordinaire; si,
après qu'elle se serait mise au lit, qu'elle se serait endormie,
et tandis qu'elle goûterait un sommeil bienfaisant et sourirait
peut-être au sein de ses rêves, il se tuait! et si le sang du
grand-père coulait... coulait... jusqu'au seuil de la chambre à
coucher de sa petite-fille!...
Ces pensées étaient trop terribles pour que Nelly s'y arrêtât.
Afin de s'en distraire, elle avait de nouveau recours à la rue,
maintenant animée par moins de pas, et de plus en plus sombre et
silencieuse. Les boutiques se fermaient, les lumières commençaient
à briller aux fenêtres des étages supérieurs, annonçant que les
voisins allaient se coucher. Par degrés ces lumières diminuaient
ou disparaissaient, remplacées par la veilleuse nocturne. À peu de
distance, il y avait encore un magasin attardé qui jetait sur le
trottoir une clarté resplendissante, brillante et gaie à voir;
mais, lorsqu'à son tour il était fermé et que le gaz y était
éteint, l'ombre et le silence régnaient partout, excepté quand
retentissait sur le pavé quelque pas égaré, ou bien quand un
voisin, en retard sur son heure habituelle, frappait
vigoureusement à la porte de sa maison pour éveiller sa famille
endormie.
C'est à cette heure de la nuit, et rarement avant, que l'enfant
fermait la fenêtre et descendait doucement l'escalier, se figurant
la peur dont elle serait frappée si quelqu'une des visions
infernales qui souvent passaient à travers ses rêves, prenait un
corps lumineux et diaphane pour lui apparaître sur son chemin.
Mais toutes ses craintes s'évanouissaient devant une bonne lampe
éclairant de sa lumière rassurante l'aspect calme de sa petite
chambre à coucher. Après une prière fervente et mêlée de larmes
pour le vieillard, pour le retour du repos, de la paix et du
bonheur dont ils avaient joui autrefois ensemble, elle posait sa
tête sur l'oreiller et se berçait de ses sanglots; souvent,
cependant, elle se réveillait en sursaut, bien avant que le jour
revînt, pour écouter le bruit de la sonnette, et répondre à
l'appel imaginaire qui l'avait tirée de son sommeil.
Une nuit... c'était la troisième depuis la conversation de Nelly
avec mistress Quilp, le vieillard, qui, durant toute la journée
avait été souffrant et abattu, annonça qu'il ne sortirait pas. À
cette nouvelle, les yeux de l'enfant étincelèrent; mais la joie
qui les animait s'effaça quand Nelly reporta son regard sur le
visage triste et fatigué de son grand-père.
«Deux jours, murmura-t-il, deux jours tout entiers se sont
écoulés, et pas de réponse! Nell, que t'a-t-il donc dit?
-- Exactement ce que je vous ai rapporté, mon cher grand-papa.
-- C'est vrai, dit faiblement le vieillard. Oui... Mais n'importe,
répète-le-moi, Nell. Ma tête s'affaiblit. Que t'avait-il donc dit?
Qu'il viendrait me voir le lendemain ou le jour suivant... Rien de
plus, n'est-ce pas? C'était dans sa lettre.
-- Rien de plus. Si vous le vouliez, ne pourrais-je pas y
retourner demain matin, grand-père, de très-grand matin? J'irais
et serais de retour ici avant le déjeuner.»
Le vieillard secoua la tête, soupira tristement, et, attirant vers
lui sa petite-fille:
«Cela serait inutile, ma chérie, complètement inutile. Mais s'il
m'abandonne en ce moment... s'il m'abandonne aujourd'hui, quand je
pourrais encore, avec son aide, réparer tout le temps et l'argent
que j'ai perdus, oublier toute l'agonie d'esprit que j'ai
supportée, et qui m'a réduit à l'état où tu me vois... s'il en est
ainsi, je suis ruiné, et bien pis que cela!... je t'aurai ruinée,
toi pour qui j'avais tenté cette oeuvre!... Ah! si nous étions
réduits à la mendicité!...
-- Si nous y étions réduits?... dit l'enfant hardiment; soyons
mendiants, s'il le faut, pourvu que nous soyons heureux.
-- Mendiants... et heureux! dit le vieillard. Pauvre petite!
-- Mon cher grand-papa, s'écria Nelly avec une énergie qui brilla
sur son visage empourpré, dans sa voix émue et son attitude pleine
d'ardeur, non, ce que je dis là n'est pas un enfantillage; mais
dussé-je vous paraître plus enfant encore, laissez-moi vous prier
d'aller avec moi mendier, ou travailler sur les grandes routes, ou
gagner dans la campagne notre chétive existence à la sueur de
notre front, plutôt que de continuer la vie que nous menons.
-- Nelly!...
-- Oui, oui, plutôt que de continuer la vie que nous menons!
répéta l'enfant avec un redoublement d'énergie. Si vous avez des
chagrins, laissez-moi les connaître et les partager. Si vous
dépérissez à vue d'oeil, si chaque jour vous devenez plus pâle et
plus faible, laissez-moi vous soigner et vous servir de garde-
malade. Si vous êtes pauvre, soyons pauvres ensemble, mais que je
reste avec vous! Que je n'aie pas à voir en vous un tel changement
sans en pouvoir deviner la cause; sinon, mon coeur se brisera et
je mourrai. Mon cher grand-papa, quittons ce lieu si triste, et
allons demander notre pain de porte en porte, le long de notre
route!»
Le vieillard couvrit son visage de ses mains, et le cacha contre
le coussin du fauteuil où il était couché.
«Soyons mendiants, dit la jeune fille en passant un de ses bras
autour du cou du vieillard; je n'ai pas peur que nous manquions du
nécessaire, je suis sûre qu'il ne nous manquera pas. Allons de
campagne en campagne; nous dormirons dans les champs, sous les
arbres; ne songeons plus à l'argent ni à rien qui puisse nous
attrister, mais reposons la nuit; le jour, ayons au visage le
soleil et le grand air, et remercions Dieu ensemble. Ne mettons
plus le pied dans des chambres sombres, n'habitons plus une maison
mélancolique, errons plutôt çà et là partout où il nous plaira.
Quand vous serez fatigué, vous vous arrêterez pour vous délasser
dans le lieu le plus agréable que nous pourrons trouver, et moi,
pendant ce temps, j'irai demander l'aumône pour nous deux.»
La voix de l'enfant s'éteignit dans les sanglots, en même temps
que Nelly laissa tomber sa tête sur le cou du vieillard. Elle ne
pleurait pas seule.
Ces paroles ne devaient pas être entendues par d'autres oreilles,
cette scène n'était pas faite pour d'autres yeux. Et cependant il
y avait là des yeux et des oreilles qui prenaient un intérêt avide
à tout ce qui se passait: ce n'était rien moins que les oreilles
et les yeux de M. Daniel Quilp, qui, étant entré sans être aperçu,
au moment où l'enfant s'était mise à côté du vieillard, se donna
bien de garde, sans doute par des motifs de la plus pure
délicatesse, d'interrompre la conversation, et se tint immobile
avec son regard fixe et son ricanement habituel. Cependant, comme
il est assez fatigant de rester debout pour un gentleman qui a
beaucoup marché, le nain, d'ailleurs, étant de ces gens qui se
mettent à l'aise partout comme chez eux, il ne tarda pas à jeter
les yeux sur un fauteuil où il grimpa avec une rare agilité, se
perchant sur le dossier et les pieds posés sur le coussin. Dans
cette attitude il se trouvait parfaitement à l'aise pour voir et
entendre, et, en même temps, il avait le plaisir de satisfaire
cette espèce d'instinct animal qu'il possédait en toute occasion,
et qui lui faisait exécuter des exercices fantasques, de
véritables tours de singe. Il s'assit donc de la sorte, une jambe
retroussée négligemment par-dessus l'autre, son menton appuyé sur
la paume de sa main, la tête tournée légèrement, et sa laide
figure empreinte d'une grimace de plaisir. Voilà comment il était
quand le vieillard, ayant par hasard regardé de ce côté,
l'aperçut, à son grand étonnement.
À l'aspect de cette agréable figure, l'enfant ne put retenir un
cri inarticulé. Elle et le vieillard, ne sachant que dire et
doutant à demi de la réalité de cette apparition, la contemplaient
avec embarras. Sans être le moins du monde déconcerté par cette
réception, Daniel Quilp garda la même attitude, se bornant à faire
avec la tête deux ou trois signes de condescendance. Enfin le
vieillard prononça le nom de Quilp, à qui il demanda par où il
était venu.
«Par la porte, répondit le nain élevant son pouce au-dessus le son
épaule; je ne suis pas encore tout à fait assez petit pour passer
à travers le trou de la serrure. Ma foi, je voudrais l'être.
Voisin, j'ai besoin de causer avec vous, en particulier, tous deux
seuls et sans témoins. Au revoir, petite Nelly.»
Nelly consulta du regard son grand-père, qui lui fit signe de se
retirer, et l'embrassa sur la joue.
«Ah! dit le nain faisant claquer ses lèvres, quel bon baiser...
juste sur la pommette vermeille de la joue! Quel baiser
excellent!»
La jeune fille, en entendant une pareille remarque, n'en fut que
plus empressée de sortir. Quilp la suivit d'un regard
d'admiration; et dès qu'elle eut fermé la porte, il complimenta le
vieillard sur les charmes de Nelly.
«Quel petit bouton de rose, frais, fleuri et modeste!... hein,
voisin? s'écria Quilp caressant une de ses courtes jambes et
clignant des yeux; que votre petite Nelly est avenante, rosée et
faite pour plaire!...»
Le vieillard ne répondit que par un sourire contraint;
intérieurement il ressentait le plus vif, le plus insupportable
déplaisir. Cette disposition n'échappa point à Quilp, qui trouvait
sa jouissance à torturer soit le vieillard, soit toute autre
victime.
«Oui, elle est charmante, reprit-il, parlant d'une voix lente
comme s'il était absorbé par son sujet, si petite, si rondelette,
si bien modelée, si jolie, avec des veines si bleues et une peau
si transparente, des pieds si mignons et des manières si
engageantes!... Mais, Dieu me pardonne! vous avez mal aux nerfs?
Qu'y a-t-il donc, voisin? Je vous jure, continua le nain en
descendant du dossier et s'asseyant sur le fauteuil avec une
gravité de mouvements bien différente de la rapidité qu'il avait
mise à escalader ce meuble, je vous jure que je ne me doutais pas
qu'un vieux sang pût être si prompt et si inflammable. Je le
croyais inerte dans son cours et froid; certainement c'est là la
règle, mais il faut que le vôtre, voisin, soit en révolution.
-- Je le pense,» dit le vieillard en gémissant.
Il pressa sa tête de ses deux mains et ajouta:
«Je sens là une fièvre brûlante... Je sens de temps à autre
quelque chose que je crains de nommer.»
Le nain ne prononça pas une parole, mais il suivait de l'oeil son
interlocuteur qui parcourait la chambre dans tous les sens, et
finit par aller se rasseoir. Là le vieillard resta d'abord la tête
baissée sur sa poitrine; puis, se levant tout à coup, il dit:
«Une bonne fois, une fois pour toutes, m'avez-vous apporté de
l'argent?
-- Non! répondit Quilp.
-- Eh bien! dit le vieillard crispant ses mains avec désespoir et
levant les yeux au ciel, l'enfant et moi nous sommes perdus!
-- Voisin, lui dit Quilp le regardant froidement et frappant à
plusieurs reprises sur la table pour fixer son attention
vagabonde, je serai sincère avec vous; je jouerai plus franchement
que vous n'avez joué quand vous teniez les cartes et ne m'en
montriez que le revers. Vous n'avez plus de secret pour moi.»
Le vieillard le considéra tout tremblant.
«Vous êtes surpris!... dit le nain, cela peut se concevoir. Non,
vous n'avez plus de secret pour moi. Je sais maintenant que tous
les prêts, toutes les avances et ces suppléments de fonds que vous
m'avez tirés passaient à... Dirai-je le mot?
-- Dites-le, s'il vous convient.
-- À la table de jeu où vous alliez chaque nuit! Voilà le moyen
précieux imaginé par vous pour faire fortune; le voilà! Voilà
cette source secrète, mais certaine, de richesse, où tout mon
argent se fût engouffré, si j'avais été aussi fou que vous le
pensiez; voilà votre inépuisable mine d'or, votre Eldorado! hein?
-- Oui, s'écria le vieillard avec des yeux étincelants, c'était et
c'est la vérité; je le soutiendrai jusqu'à la mort.
-- Se peut-il que j'aie été la dupe d'un stupide coureur de
brelans! dit Quilp en abaissant sur lui un regard de mépris.
-- Je ne suis pas un coureur de brelans!... cria le vieillard avec
énergie. Je prends le ciel à témoin que jamais je n'ai joué pour
gagner dans mon propre intérêt; que jamais je n'ai joué par
passion pour le jeu. À chaque coup que je risquais, je me répétais
tout bas le nom de l'orpheline et j'invoquais la bénédiction de
Dieu sur le coup de dé qui allait décider de notre sort... Mais
Dieu ne m'a jamais béni! Qui donc fait-il prospérer? Les gens
contre lesquels je jouais: des hommes adonnés à la dissipation, au
plaisir, à la débauche, prodiguant l'or à mal faire, encourageant
le vice et les excès. Voilà les hommes qu'auraient dépouillés nos
gains, ces gains que, jusqu'au dernier liard, je destinais à une
jeune fille innocente dont ils auraient adouci l'existence et
assuré le bonheur. Et eux, au contraire, que cherchaient-ils? Des
moyens de corruption et de désordre misérable. Dites-moi qui, dans
une cause telle que la mienne, n'eût pas espéré. Qui n'eût pas
espéré comme moi?
-- Quand avez-vous commencé cette carrière de folie? demanda
Quilp, dont l'humeur railleuse fut dominée un moment par le
chagrin farouche du vieillard.
-- Quand j'ai commencé?... répondit ce dernier passant sa main le
long de ses sourcils. Quand j'ai commencé?... Cela ne fut, cela ne
pouvait être qu'au jour où je m'aperçus combien peu j'avais
amassé, combien il fallait de temps pour amasser quelque chose,
et, comme à mon âge, le cercle de mes derniers jours était
circonscrit; au jour où je songeai qu'il me faudrait abandonner
l'enfant à la dure pitié du monde avec des ressources à peine
suffisantes pour lui épargner les angoisses extrêmes de la
pauvreté. Ah! c'est alors que j'ai commencé!
-- Est-ce après que vous m'eûtes chargé de faire passer la mer à
votre délicieux petit-fils?
-- Ce fut peu de temps après. J'y avais pensé longtemps; durant
des mois entiers mon sommeil fut tout plein de cette idée. Alors
je commençai. Je ne trouvais pas de plaisir à jouer, je n'en
attendais aucun. Qu'est-ce que j'y ai gagné, sinon des jours
d'anxiété, des nuits d'insomnie, sinon la perte de la santé et de
la tranquillité d'âme? Qu'y ai-je gagné? la langueur et le
chagrin.
-- Oui, d'abord vous avez perdu vos ressources, puis vous êtes
venu à moi. Tandis que je vous croyais en train de faire fortune,
comme vous vous en vantiez, vous travailliez à vous transformer en
un vil mendiant!... Et c'est comme cela que je me trouve avoir
dans mon portefeuille toutes les reconnaissances successives que
vous m'avez griffonnées, avec un droit d'expropriation de votre
fortune et de vos biens, dit Quilp debout, regardant tout autour
de lui comme pour s'assurer qu'on n'avait distrait aucune valeur.
«Mais, ajouta-t-il, est-ce que vous n'avez jamais gagné?
-- Jamais. Non, jamais je n'ai couvert mes pertes.
-- Je croyais, dit le nain d'un air moqueur, que si un homme
jouait assez longtemps, il était sûr de finir par gagner; ou, en
mettant les choses au pis, de sortir du jeu sans perte.
-- Et c'est la vérité, s'écria le vieillard échappant tout à coup
à son état d'accablement pour passer au plus violent paroxysme;
c'est la vérité; je l'ai éprouvé dès le premier jour; je l'ai
constamment reconnu; j'ai vu cela; je ne l'ai jamais mieux
ressenti qu'en ce moment. Quilp, ces trois dernières nuits j'ai
rêvé que je gagnais une somme considérable... Ce rêve, je n'avais
jamais pu le faire, malgré tout mon désir et tous mes efforts. Ne
m'abandonnez pas au moment où cette chance s'offre à moi. Je n'ai
de ressource qu'en vous; accordez-moi quelque assistance; que par
vous je puisse tenter ce dernier moyen d'espérance.»
Le nain haussa les épaules et secoua la tête.
«Voyez, Quilp, mon bon et généreux Quilp, dit encore le vieillard
tirant d'une main tremblante quelques morceaux de papier de sa
poche et pressant le bras du nain, voyez seulement. Regardez, je
vous prie, ces chiffres... C'est le fruit de longs calculs et
d'une pénible expérience. Je dois absolument gagner; il ne me faut
plus qu'un petit secours... quelques livres, quarante livres, mon
cher Quilp!...
-- Le dernier prêt a été de soixante-dix, et il est parti en une
nuit.
-- Je le reconnais, répondit le vieillard; mais la chance m'était
tout à fait contraire et mon heure n'était pas encore venue.
Voyez, Quilp, voyez!... s'écria-t-il, tremblant tellement que les
papiers dans sa main étaient agités comme par le vent. Ayez pitié
de cette orpheline. Si j'étais seul, je pourrais mourir satisfait.
Peut-être même eussé-je prévenu les coups du sort qui est si
injuste, favorisant dans leur splendeur les orgueilleux et les
heureux de ce monde, et abandonnant les pauvres et les affligés
qui l'invoquent dans leur désespoir. Mais tout ce que j'ai fait je
l'ai fait pour _elle_. C'est de vous seul que j'attends notre
salut... Assistez-moi... Je vous implore pour _elle_ et non pour
moi!
-- Je regrette qu'un rendez-vous d'affaires m'appelle dans la
Cité, dit Quilp interrogeant sa montre avec un sang-froid parfait;
sinon, j'eusse aimé à vous consacrer une demi-heure pour vous voir
tout à fait remis.
-- Non, Quilp, bon Quilp, dit le vieillard d'un ton convulsif en
le saisissant par ses habits; que de fois vous et moi nous avons
parlé de sa pauvre mère! C'est cela peut-être qui m'a tant inspiré
la crainte de voir ma Nelly livrée à la misère. Ne soyez pas
insensible pour moi, prenez tout ceci en considération. Vous
gagnerez beaucoup avec moi. Oh! de grâce, accordez-moi l'argent
dont j'ai besoin pour réaliser cette dernière espérance!
-- En vérité je ne le puis, répondit Quilp d'un accent de
politesse inaccoutumée chez lui. Je vous dirai, et ce fait est
remarquable, car il prouve que les plus fins peuvent être parfois
attrapés, que vous avez tellement abusé de ma confiance par le
genre de vie parcimonieuse que vous meniez seul avec Nelly...
-- Oui, je gardais tout pour tenter la fortune, pour assurer un
avenir plus éclatant à mon enfant.
-- Fort bien, fort bien, je comprends, mais, je le répète, vous
m'avez tellement abusé par vos dehors sordides, par la réputation
de richesse dont vous jouissiez, par vos assurances réitérées, que
vous me donneriez pour mes avances un intérêt triple, quadruple
même, que j'eusse continué, même aujourd'hui, à faire des
sacrifices en me contentant de votre simple billet, si je n'avais
eu tout à coup une révélation inattendue sur le mystère de votre
vie secrète.
-- Qui vous a instruit? s'écria le vieillard désespéré. Qui,
malgré mes précautions, a pu me trahir? Le nom! le nom de cette
personne!»
Le rusé nain, pensant à part lui que s'il nommait l'enfant ce
serait mettre le vieillard sur la trace de l'artifice dont il
s'était servi, et qu'il valait mieux n'en rien dire puisqu'il
n'avait rien à y gagner, réfléchit un moment, puis demanda:
«Qui soupçonnez-vous?
-- C'est Kit, sans doute; ce ne peut être que Kit!... il m'aura
espionné, et vous, vous l'aurez gagné!
-- Comment avez-vous pu vous en douter? dit le nain en affectant
la commisération. Eh bien! oui, c'est Kit. Pauvre Kit!»
En disant ces mots, il inclina la tête d'une manière tout amicale
et prit congé du vieillard. Quand il fut dehors, à quelques pas de
la boutique, il s'arrêta, et ricanant avec un plaisir indicible:
«Pauvre Kit! murmura-t-il. J'y songe, c'est lui qui a dit que
j'étais le nain le plus laid qu'on pût montrer pour un penny Ha!
ha! ha! pauvre Kit!»
Et, en parlant ainsi, il s'en alla comme il était venu, le visage
épanoui de joie.