CHAPITRE VIII.

L'affaire étant ainsi arrangée, Swiveller sentit, à des

avertissements intérieurs, que l'heure de son dîner approchait,

et, de peur de compromettre sa santé par une trop longue

abstinence, il envoya au plus proche restaurant demander

immédiatement un renfort de boeuf bouilli et de choux verts pour

deux. Le restaurateur, édifié par expérience sur sa pratique,

refusa net, en répondant, comme un grossier qu'il était, que si

M. Swiveller voulait du boeuf, il eût la complaisance de venir à

la maison le manger sur place, en ayant soin d'apporter, pour le

remettre avant le bénédicité, le montant de certain petit compte

que depuis longtemps il avait négligé de solder. Sans se laisser

décourager par cette rebuffade, mais au contraire se sentant plus

que jamais en verve d'appétit, Swiveller envoya de nouveau chez un

autre restaurateur qui demeurait plus loin. Il eut soin de faire

dire par son messager que, s'il s'adressait à un établissement

aussi éloigné, c'était non-seulement à cause de la haute

réputation, de la popularité que la qualité de son boeuf avait

acquise à cette maison, mais encore parce que le précédent

fournisseur du gentleman, le traiteur inflexible, donnait de la

viande tellement dure qu'elle était indigne de servir de

nourriture à des gens comme il faut, et même à toute créature

humaine. L'excellent effet de cette démarche politique fut

démontré par l'arrivée presque immédiate d'une petite pyramide

culinaire en étain, dont l'architecture curieuse était composée de

plats recouverts: le boeuf bouilli en formait la base, et un pot

de bière écumante en était le couronnement. Lorsque l'on eut

décomposé cet édifice, ses différentes parties constitutives

présentaient tous les éléments désirés d'un repas appétissant,

auquel Swiveller et son ami se mirent joyeusement en devoir de

faire largement honneur.

«Puissions-nous, s'écria Richard en piquant sa fourchette dans les

flancs d'une grosse pomme de terre rissolée, puissions-nous ne

jamais connaître de pire moment que celui-ci! J'aime cette manière

d'envoyer les pommes de terre avec leur peau; il y a quelque chose

d'agréable à tirer ce tubercule de son élément natif, si je puis

employer cette expression, et c'est un plaisir que ne connaissent

pas les riches et les puissants de ce monde. Ah! l'homme ici-bas a

besoin de bien peu de chose, et il n'en a pas longtemps besoin!

Comme c'est vrai cela... après dîner!

-- J'espère que le restaurateur a besoin de peu de chose, dit

Frédéric; et j'espère aussi pour lui que ce peu de chose, il n'en

aura pas besoin longtemps. Je ne vous crois pas en état de payer

la dépense.

-- Je vais passer chez ce restaurateur et je réglerai avec lui,

répondit Swiveller en clignant de l'oeil d'une manière

significative. Le garçon n'a aucun recours contre nous: voilà les

provisions consommées, Fred; tout est absorbé.»

De fait, le garçon parut s'accommoder de cette vérité; car,

lorsqu'il revint chercher les plats et les assiettes vides, et que

Swiveller lui dit d'un ton d'insouciante dignité qu'il passerait

bientôt chez son maître pour régler, le garçon montra d'abord

quelque trouble et marmotta entre ses dents quelques mots, comme:

«Payement au comptant, pas de crédit,» et autres balivernes; mais,

après tout, il se résigna facilement et demanda seulement à quelle

heure il plairait à monsieur de venir payer, disant que, comme il

était personnellement responsable pour le boeuf, les légumes,

etc., il fallait qu'il se trouvât là. Swiveller, après s'être

donné l'air de calculer mentalement ses nombreux engagements d'un

bout à l'autre, répondit qu'il serait au restaurant entre six

heures moins deux minutes et six heures sept. Le garçon dut sortir

avec cette garantie peu rassurante; alors Swiveller tira de sa

poche un carnet tout graisseux et y traça une marque.

«C'est sans doute pour vous rappeler le traiteur, dit Trent en

ricanant, dans le cas où vous pourriez l'oublier par mégarde?

-- Non, Fred, répondit gravement Richard en continuant d'écrire

comme un homme très-affairé; ce n'est pas tout à fait cela. Je

note dans ce petit livre les noms des rues où il m'est interdit de

passer, tant que les boutiques en sont ouvertes. Notre dîner

d'aujourd'hui me ferme Long-Acre. La semaine dernière, j'ai acheté

une paire de bottes dans Great-Queen-Street, et je ne puis plus

aller par là. Maintenant, si je veux me rendre au Strand, il n'y a

plus pour moi qu'un chemin, et encore faudra-t-il que je me le

ferme en y achetant ce soir une paire de gants. Toutes les issues

sont si bien bouchées que si, d'ici à un mois, ma tante ne

m'envoie de l'argent, je serai forcé d'aller m'établir à trois ou

quatre milles de Londres pour pouvoir circuler avec sécurité.

-- Mais ne craignez-vous pas qu'à la longue elle ne se fatigue?

-- J'espère que non; cependant le nombre de lettres que j'ai à lui

écrire d'ordinaire pour l'attendrir est de six, et cette fois nous

ne lui en avons pas envoyé moins de huit sans obtenir aucun effet.

Demain matin, je lui écrirai de nouveau. Je compte faire beaucoup

de pâtés et arroser ma lettre de larmes que je verserai du flacon

à l'essence de poivre pour leur donner un air plus sombre et plus

pénitent. «Ma chère tante, je suis dans un état d'esprit tel, que

je sais à peine ce que j'écris. -- Un pâté. -- Si vous pouviez me

voir en ce moment versant des pleurs amers sur les fautes de mon

passé!... -- Poivrière. -- Quand j'y pense, ma main tremble...» --

Encore un pâté. -- Ma foi, si cela ne produit rien, tout est

fini.»

En parlant ainsi, Swiveller avait achevé de tracer sa note; il

replaça le crayon dans son petit étui et ferma le carnet d'un air

parfaitement calme et sérieux. Frédéric songea alors qu'il avait

un engagement qui l'appelait dehors, et laissa Richard en

compagnie du vin rosé et de ses méditations sur miss Sophie

Wackles.

«C'est un peu subit, se dit Richard, secouant la tête avec un

regard profond et jetant en désordre des lambeaux de poésies à

travers ses réflexions, comme de la vile prose, habitude qu'on lui

connaît: si le coeur de l'homme est accablé de crainte, ce

brouillard se dissipe quand miss Wackles apparaît: miss Wackles,

cette délicieuse créature!... C'est la rose vermeille qui éclôt

sous les rayons de juin. On ne peut nier qu'elle ne soit aussi,

comme une douce mélodie jouée sur un instrument harmonieux. C'est

réellement un peu subit. Assurément, il n'est pas urgent de rompre

immédiatement avec elle, à cause de la petite soeur de Fred; mais

il vaut mieux ne pas aller trop loin. Si je dois lui battre froid,

il sera bon de le faire tout de suite. Il y aurait lieu à une

action judiciaire pour rupture de promesse, premier point. Sophie

pourra trouver un autre mari, second point. Il est probable que...

Non, cela n'est pas probable; mais, en tout cas, il vaut mieux se

tenir sur ses gardes.»

Cette chance, qu'il n'avait pas développée et sur laquelle il

s'était arrêté tout court, c'était la possibilité, qu'il ne

cherchait pas à se dissimuler à lui-même, qu'il ne fût pas encore

parfaitement à l'épreuve des charmes de miss Wackles et la crainte

que, s'il venait à lier son sort à celui de cette jeune fille dans

un moment d'abandon, il ne s'enlevât à lui-même le moyen de

poursuivre le beau plan d'avenir qu'il avait accueilli avec tant

de chaleur de la bouche de son ami. Toutes ces raisons réunies le

décidèrent à chercher querelle à miss Wackles sans perdre de temps

et à la planter là sous un prétexte en l'air de jalousie mal

fondée. Fixé sur ce point important, il fit passer plusieurs fois

le verre de sa droite à sa gauche, et de sa gauche à sa droite,

avec une assez notable dextérité, pour se mettre en état de

remplir son rôle en homme prudent; puis, après avoir donné

quelques soins à sa toilette, il sortit et se dirigea vers le lien

poétisé par le charmant objet de ses méditations.

C'était à Chelsea. Miss Sophie Wackles y demeurait avec sa mère,

qui était veuve, et deux soeurs; elles tenaient ensemble un

modeste externat pour les petites filles: ce qu'indiquait aux

passants un cadre ovale placé au-dessus d'une fenêtre du premier

étage et où on lisait au milieu de magnifiques parafes:

_Pensionnat de jeunes demoiselles_. Le fait prenait chaque matin

plus de certitude encore lorsque, de neuf heures et demie à dix,

on voyait arriver quelque enfant d'âge encore tendre, élève isolée

et solitaire qui, se posant sur le décrottoir et se levant sur la

pointe de ses pieds, faisait de pénibles efforts pour atteindre le

marteau avec son abécédaire. Voici comment étaient réparties dans

cet établissement les diverses fonctions des institutrices:

grammaire anglaise, composition, géographie, exercice gymnastique

des haltères, par miss Mélissa Wackles; écriture, arithmétique,

danse, musique, arts d'agrément en général, par miss Sophie

Wackles; travaux d'aiguille, modèles sur le canevas pour apprendre

à marquer, par miss Jane Wackles; punitions corporelles, pain sec

et autres châtiments et tortures composant le département de la

terreur, par mistress Wackles. Miss Mélissa était la fille aînée;

miss Sophie, la cadette, et miss Jane la dernière. Miss Mélissa

avait vu trente-cinq printemps, ou à peu près, et elle

s'acheminait vers l'automne; miss Sophie était une jeune fille de

vingt ans, fraîche, avenante et gaie; quant à miss Jane, à peine

comptait-elle seize années. Mistress Wackles était une personne de

soixante ans, excellente peut-être, mais d'humeur acariâtre.

C'est vers ce «pensionnat de jeunes demoiselles» que Richard

Swiveller se dirigeait en toute hâte avec des projets hostiles au

repos de la belle Sophie. Celle-ci, vêtue de blanc comme une

vierge, et n'ayant pour tout ornement qu'une rose rouge, reçut le

jeune homme à son arrivée, au milieu de dispositions fort

élégantes, pour ne pas dire brillantes. Ainsi, le salon avait été

décoré de ces petits pots de fleurs qui d'ordinaire étaient placés

sur le bord extérieur de la croisée, à moins qu'on ne les mît dans

la cour du sous-sol, quand il faisait trop de vent. Ainsi on avait

invité à embellir la fête de leur présence quelques-unes des

élèves de l'externat. Ainsi encore miss Jane Wackles, pour

disposer en boucles ses cheveux qui n'y étaient point accoutumés,

avait gardé sa tête, toute la journée précédente, étroitement

serrée dans une grande affiche de théâtre, dont elle avait composé

ses papillotes jaunes: joignez à tant de frais la politesse

solennelle et le port majestueux de la vieille dame et de sa fille

aînée. Swiveller s'aperçut bien qu'il y avait dans tout cela de

l'extraordinaire, mais il ne fut pas impressionné.

Le fait est, et, comme on ne saurait disputer des goûts (un goût

aussi étrange que celui-ci peut être cité sans qu'on nous accuse

d'invention méchamment préméditée), le fait est que ni mistress

Wackles, ni sa fille aînée, n'avaient jamais vu d'un oeil

favorable les assiduités de M. Swiveller; elles avaient coutume de

le traiter sans conséquence «comme un jeune homme léger,» et elles

soupiraient et secouaient la tête en signe de fâcheux augure

toutes les fois que son nom venait à être prononcé devant elles.

Miss Sophie elle-même, qui jugeait que la conduite de

M. Swiveller, vis-à-vis d'elle, avait ce caractère vague et

dilatoire qui n'annonce point des intentions matrimoniales bien

déterminées, avait fini par désirer fortement une conclusion dans

un sens ou dans l'autre. Elle avait donc consenti enfin à opposer

à Richard un jardinier pépiniériste qui se déclarerait sur le

moindre encouragement; et, comme cette occasion avait été choisie

dans ce but, on concevra aisément que Sophie appelât de tous ses

voeux la présence de Swiveller à la réunion, et que même elle lui

eût écrit pour cela et porté la lettre dont nous avons parlé.

«S'il a, disait mistress Wackles à sa fille aînée, quelques

espérances ou quelque moyen d'entretenir convenablement une femme,

il nous les fera connaître maintenant ou jamais. -- S'il m'aime

réellement, pensait de son côté Sophie, il faudra bien qu'il me le

dise ce soir.»

Mais comme Swiveller ne savait absolument rien de ce qui se

faisait, se disait, se pensait à la maison, il n'en était pas le

moins du monde troublé. Il cherchait dans son esprit quelle était

la meilleure manière de devenir jaloux; et il aurait souhaité

intérieurement que Sophie fût, pour cette occasion seulement, bien

moins jolie que d'habitude, ou même qu'elle fût sa propre soeur,

ce qui eût aussi bien servi ses projets. Les invités entrèrent en

ce moment, et parmi eux se trouvait M. Cheggs, le jardinier.

M. Cheggs avait eu soin de ne pas se présenter seul et sans appui;

mais, en homme prudent, il avait amené sa soeur miss Cheggs, qui

prit chaleureusement les mains de Sophie, l'embrassa sur les deux

joues et lui dit: «J'espère que nous n'arrivons pas trop tôt.

-- Assurément non, répondit Sophie.

-- Oh! ma chère, ajouta miss Cheggs du même ton, j'ai été si

tourmentée, si ennuyée! C'est un miracle si nous n'avons pas été

ici à quatre heures de l'après-midi. Alick était horriblement

impatient de vous voir. Croiriez-vous qu'il était tout habillé

avant le dîner, et que depuis il n'a cessé d'aller regarder à

chaque instant la pendule pour m'ennuyer de ses instances!...

Aussi tout cela c'est votre faute, méchante!»

Cette confidence publique fit rougir miss Sophie. M. Cheggs, qui,

de sa nature, était fort timide devant les dames, rougit

également; et la mère et les soeurs de miss Sophie, pour épargner

à M. Cheggs l'embarras de rougir davantage, lui prodiguèrent les

politesses et les attentions. Richard Swiveller se trouva

abandonné à lui-même. C'était tout ce qu'il souhaitait, un bon

motif pour paraître fondé en droit et en raison dans sa future

colère; mais, précisément au moment où il tenait ce motif fondé en

droit et en raison, qu'il était venu chercher tout exprès, sans

avoir l'espérance d'y réussir, Richard se sentit très-sérieusement

en colère et s'étonna de l'impudence de ce diable de Cheggs.

Cependant M. Swiveller avait engagé miss Sophie pour le premier

quadrille: notez qu'on avait proscrit rigoureusement les

contredanses, comme n'étant pas d'assez bon genre. Ici c'était un

premier avantage sur son rival qui, assis tristement dans un coin,

contemplait la forme ravissante de la jeune fille passant avec

grâce à travers les méandres de la danse. Mais ce ne fut pas là le

seul triomphe que Swiveller remporta sur le jardinier; car, pour

montrer à la famille quel homme on avait négligé d'abord, et sans

doute aussi sous l'influence de ses précédentes libations, il se

livra à des hauts faits d'agilité si brillants, et accomplit tant

de pirouettes et d'entrechats, qu'il remplit de surprise la

société tout entière, et, qu'en particulier, un grand monsieur,

qui dansait avec une toute petite écolière, resta comme pétrifié

d'étonnement et d'admiration. Mistress Wackles elle-même oublia un

moment de gourmander trois enfants qui se permettaient de

s'amuser, et elle ne put s'empêcher de penser que ce serait un

honneur pour la famille de posséder un semblable danseur.

Dans cet instant critique, miss Cheggs se montra pour son frère

une alliée énergique et utile. Sans se borner à témoigner par des

sourires méprisants le dédain qu'elle éprouvait pour les prouesses

de M. Swiveller, elle trouva moyen de glisser à l'oreille de miss

Sophie quelques mots de sympathique condoléance de lui voir un

cavalier si ridicule; déclarant qu'elle tremblait qu'il ne prît

envie à Alick de tomber sur ce personnage et de passer sur lui sa

colère: miss Sophie n'avait qu'à voir combien l'amour et la fureur

brillaient dans les yeux dudit Alick; et en effet ces passions,

nous devons le dire, débordaient de ses yeux jusque sur son nez

auquel elles donnaient un éclat rubicond.

«Il faut que vous dansiez maintenant avec miss Cheggs,» dit Sophie

à Dick Swiveller après avoir dansé elle-même deux fois avec

M. Cheggs, en ayant l'air d'encourager fortement ses galanteries.

Elle ajouta: «C'est une aimable personne, et son frère est un

homme charmant.

-- Charmant! murmura Dick. Vous pourriez dire aussi charmé, à en

juger par la manière dont il regarde de ce côté.»

Ici miss Jane, à qui l'on avait fait sa leçon, intervint avec ses

longues boucles de cheveux et glissa quelques mots à l'oreille de

sa soeur pour lui faire remarquer l'air de jalousie de M. Cheggs.

«Lui, jaloux!... s'écria Swiveller. J'admire son impudence.

-- Son impudence?... répéta miss Jane en secouant la tête. Prenez

garde qu'il ne vous entende; car vous pourriez en avoir du regret.

-- Oh! Jane, je vous en prie..., dit miss Sophie.

-- Allons donc! reprit la soeur; pourquoi M. Cheggs ne serait-il

pas jaloux, si cela lui plaît? J'aime bien cela vraiment!

M. Cheggs a autant le droit d'être jaloux que qui que ce soit ici,

et peut-être bientôt en aura-t-il plus le droit encore qu'il ne

l'a en ce moment. Vous, Sophie, vous en savez quelque chose!»

Quoique ce plan, concerté entre Sophie et sa soeur, s'appuyât sur

les meilleures intentions et eût pour objet de décider enfin

M. Swiveller à se déclarer, il échoua complètement. Car miss Jane

étant une de ces jeunes filles qui sont prématurément aigres et

acariâtres, donna à son intervention une importance si déplacée

que Richard se retira de mauvaise humeur, abandonnant sa maîtresse

à M. Cheggs, et lançant à celui-ci un regard de défi auquel le

jardinier répondit avec indignation.

«Est-ce que vous avez à me parler, monsieur? lui demanda M. Cheggs

le suivant dans un coin. Ayez la complaisance de sourire,

monsieur, afin qu'on ne soupçonne rien... Est-ce que vous voulez

me parler, monsieur?»

Swiveller regarda avec un sourire dédaigneux les pieds de

M. Cheggs; puis ses chevilles, puis son tibia, puis son genou, et

ainsi graduellement le long de la jambe droite, jusqu'à ce qu'il

arrivât au gilet; là il alla de bouton en bouton jusqu'à ce qu'il

atteignît le menton; puis, passant juste au milieu du nez, il

s'arrêta aux yeux, et alors il dit brusquement:

«Non, monsieur.

-- Hum! fit M. Cheggs jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule;

ayez la bonté de sourire encore un peu, monsieur... Peut-être

désirez-vous me parler, monsieur?

-- Non, monsieur; du tout.

-- Peut-être, monsieur, n'avez-vous rien à me dire en ce moment,»

ajouta M. Cheggs en appuyant sur ces derniers mots.

Ici Richard Swiveller détacha ses yeux du visage de M. Cheggs et

fit descendre son regard du nez, du gilet et de la jambe droite de

son rival jusqu'à ses pieds, qu'il parut considérer avec soin;

après quoi il releva ses yeux, suivit en remontant la ligne de la

jambe gauche, celle du gilet, et, revenu en plein visage de

Cheggs, il répondit:

«Non, monsieur; rien du tout.

-- Vraiment, monsieur? Je suis charmé d'apprendre cela. Je

suppose, monsieur, que vous savez où me trouver dans le cas où

vous auriez quelque chose à me dire?

-- Il ne me sera pas difficile de le demander quand j'aurai besoin

de le savoir.

-- C'est bien; nous n'avons rien de plus à nous dire, je pense,

monsieur.

-- Rien de plus, monsieur.»

Ainsi se termina ce terrible dialogue d'où les deux interlocuteurs

se retirèrent fronçant également le sourcil. M. Cheggs s'empressa

d'offrir la main à miss Sophie, tandis que M. Swiveller s'asseyait

tout morose dans un coin.

Tout près de là étaient assises mistress Wackles et miss Mélissa

occupées à regarder la danse. Miss Cheggs s'avança vers elles

pendant que son cavalier était engagé dans un pas, et jeta

quelques remarques qui furent du fiel et de l'absinthe pour le

coeur de Richard Swiveller. Sur une couple de mauvais tabourets se

tenaient tant bien que mal deux des élèves de l'externat,

cherchant un encouragement à leur gaieté dans les yeux de mistress

et miss Wackles; or, en voyant mistress Wackles sourire et miss

Wackles sourire aussi, les deux fillettes crurent devoir, pour se

mettre dans leurs bonnes grâces, sourire également: pour

reconnaître cette attention, la vieille dame prit un air sévère et

leur dit que, si elles osaient se permettre encore pareille

impertinence, elles seraient immédiatement reconduites chez elles.

L'une des deux élèves, qui était d'une nature timide et d'un

tempérament nerveux, ne put réprimer ses larmes devant cette

menace rigoureuse; et pour cette offense toutes deux furent

aussitôt renvoyées, ce qui porta la terreur dans l'âme de toutes

les élèves.

Cependant miss Cheggs dit en s'approchant davantage: «J'ai de

bonnes nouvelles à vous apprendre. Vous savez ce qu'Alick a dit à

Sophie? Sur ma parole, la chose est sérieuse, c'est clair.

-- Qu'est-ce qu'il a donc dit, ma chère? demanda mistress Wackles.

-- Toute sorte de choses; vous ne sauriez vous imaginer comme il a

parlé franchement.»

Richard jugea qu'il n'était pas nécessaire pour lui d'en entendre

plus long. Il profita d'un temps d'arrêt dans la danse, et du

moment où M. Cheggs était venu faire sa cour à la vieille dame, et

se dirigea la tête haute vers la porte, en affectant soigneusement

la plus extrême insouciance lorsqu'il passa près de miss Jane

Wackles, qui, dans toute la gloire de ses boucles de cheveux,

faisait des frais de coquetterie, utile manière d'employer le

temps faute de mieux, avec un vieux gentleman galant, locataire du

parloir du rez-de-chaussée. Miss Sophie était assise près de la

porte, encore émue et toute confuse des attentions marquées de

M. Cheggs; Richard Swiveller s'arrêta un instant pour échanger

quelques mots avec elle avant son départ.

«Mon navire est sur la côte et ma chaloupe est à la mer... Mais

avant de franchir cette porte, il faut que je t'adresse mes

adieux.»

Il accompagna ces paroles d'un regard mélancolique.

«Est-ce que vous partez? demanda miss Sophie se sentant troublée

jusqu'au fond du coeur par le succès de sa ruse, mais affectant

les dehors de l'indifférence.

-- Si je pars!... répéta Richard avec amertume. Oui, je pars. Eh

bien! après?...

-- Rien, sinon qu'il n'est pas tard. Mais vous êtes maître après

tout de faire ce que vous voulez.

-- Plût à Dieu que j'eusse été aussi ma maîtresse et que je

n'eusse jamais pensé à vous! Miss Wackles, je vous ai crue

sincère, et j'étais heureux dans ma crédulité; mais maintenant je

gémis d'avoir connu une jeune fille si belle, il est vrai, mais si

trompeuse!...»

Miss Sophie se mordit les lèvres et affecta de regarder avec un

vif intérêt M. Cheggs qui, à quelque distance, absorbait à longs

traits un verre de limonade.

«Je suis venu ici, dit Richard, oubliant un peu le dessein qui

l'avait réellement amené, je suis venu avec le coeur épanoui,

dilaté, avec des sentiments conformes à cette disposition. Je sors

avec des pensées qui peuvent se concevoir, mais qui ne sauraient

s'exprimer; j'emporte la conviction désolante que mes plus chères

affections ont reçu ce soir le coup de grâce.

-- Assurément, je ne vous comprends pas, monsieur Swiveller, dit

miss Sophie, les yeux baissés; je regrette que...

-- Des regrets, madame! dit Richard; des regrets, quand vous

restez en possession d'un M. Cheggs! Mais je vous souhaite une

bonne nuit. En me retirant, je me bornerai à vous faire une petite

confidence: il existe une toute jeune fille, qu'on élève à la

brochette en ce moment pour moi; elle possède non-seulement de

grands charmes, mais encore une grande fortune; elle a prié son

plus proche parent de solliciter mon alliance; et, par

considération pour plusieurs membres de sa famille, j'y ai

consenti. Je suis certain que vous apprendrez avec plaisir ce fait

consolant, qu'une jeune et aimable personne n'attend que le moment

d'être femme pour s'unir à moi, et se dépêche de grandir chaque

jour pour hâter cet heureux moment. J'ai cru devoir vous en dire

quelque chose. Il ne me reste plus qu'à m'excuser d'avoir abusé si

longtemps de votre attention. Bonsoir.»

«Tout ceci aura d'excellentes conséquences, se dit Richard

Swiveller quand il fut rentré chez lui, tout en posant l'éteignoir

sur sa chandelle; ainsi, je me lance de coeur et d'âme, tête

baissée, avec Fred, dans son projet à l'endroit de la petite

Nelly; il sera charmé de me trouver si ardent à le seconder.

Demain il saura tout; en attendant, comme il est un peu tard, je

vais tâcher de demander au sommeil _le baume de mes peines_.»

_Le baume de ses peines_ ne se fit pas attendre. Au bout de

quelques minutes, Swiveller était endormi, et il rêvait qu'il

avait épousé Nelly Trent, qu'il était maître de sa fortune, et

que, pour premier acte d'autorité, il avait dévasté et converti en

un four à chaux la pépinière de M. Cheggs.

Le magasin d'antiquités, Tome I · 第 14 / 57 题