_LA PANTHÈRE_
Des souterrains du cirque monta lentement la cage, entraînant avec elle
comme un épais morceau de nuit, et, quand s'en ouvrirent les grilles
aux resplendissantes clartés des cieux, la bête, trouvant subitement
sous ses pas le manteau d'or, taché de pourpre, du sable des arènes,
s'exalta dans la lumière et se crut déesse. Jeune, vêtue du deuil royal
des panthères noires, portant, le long de ses membres engaînés si
exactement, quelques énormes topazes disséminées, elle dardait l'œil
pur et fixe de celles qui n'ont encore contemplé, au bord des grands
fleuves déserts, que leur image de sinistre vierge. Ses pattes de
chatte, puissantes et d'apparence puérile, semblaient se mouvoir sur
des flocons de duvet. En trois bonds légers elle atteignit le milieu du
cirque. Là, s'asseyant, d'un mouvement grave et onduleux, toute autre
affaire lui paraissant de moindre importance, y compris l'examen de la
loge impériale, elle se lécha le sexe.
Près d'elle, des chrétiens écartelés pendaient à de hautes croix
rouges de sang. Un éléphant mort barrait de sa masse grise, colossale
muraille écroulée, tout un coin du ciel extraordinairement bleu. Aux
lointains s'agitaient, en des cercles de gradins s'étageant, une buée
de formes pâles d'où venaient des clameurs étranges, et la bête, ayant
terminé son intime toilette, chercha un moment, le mufle à terre,
la raison de ces cris de fureur, inexplicables pour elle dont les
mœurs froides et méthodiques n'admettaient que l'utilité du meurtre
sans en comprendre encore les différentes hystéries. De là-bas lui
arrivaient le grondement sourd d'un flot battu par le vent, des
plaintes de branches craquant sous la foudre. Elle eut un miaulement
railleur qui défiait les orages, et, sans trop se presser, prise du
caprice inconcevable de leur montrer la douceur des véritables bêtes
féroces, elle fut s'attabler devant la savoureuse masse de l'éléphant,
dédaignant les proies humaines. Elle but à loisir la liqueur fumante
ruisselant du monstrueux cadavre, se tailla un ample lambeau de chair,
puis, le festin achevé, campée sur les restes de son repas, elle lustra
sa patte gauche avec sollicitude. Deux jours avant sa délivrance,
on avait semé, en l'obscurité de sa prison, des viandes indignes
assaisonnées de cumin, saupoudrées de safran, pour surexciter le feu
dévorant de ses entrailles; mais l'habile flaireuse s'était abstenue,
ayant connu de plus longs jeûnes et de plus dangereuses tentations.
Point ignorante, quoique vierge, elle savait déjà les soifs des midis
brûlants de son pays, où les oiseaux pleurent de tristes mélopées
en soupirant après la pluie; elle savait les plantes vénéneuses des
grandes forêts inextricables où essayaient de la fasciner des reptiles
à langue fourchue distillant le poison; elle savait la grosseur
extrême de certains soleils, et la maigreur très ridicule de certaines
victimes, les attentes anxieuses sous l'œil mauvais de la lune qui vous
lance perfidement à la poursuite d'une ombre de gibier toujours de
plus en plus fuyante! De ces chasses malheureuses, elle avait gardé un
instinct de guerrier pauvre, et ne demandait qu'une part modeste pour
ne pas éprouver de vertiges en cet autre monde béni où les carnassiers,
devenus les frères de l'homme, semblaient conviés à des festins
solennels. Elle choisissait son morceau sans forfanterie, désireuse de
se révéler bien élevée en présence d'appétits moins naturels que les
siens.
Un chrétien nu et dérisoirement armé d'un fouet à boule de fer surgit
au-dessus de la croupe de l'éléphant, poussé par des bourreaux qu'on
ne voyait pas. Il glissa dans le sang caillé, roula le front en avant.
Des huées le relevèrent. Il reprit son fouet, et un sourire crispa
ses lèvres blêmes. Il ne voulait pas s'en servir, même contre la
bête qui l'allait égorger. Il s'assit, ses prunelles claires fixées
sur l'ennemie. Celle-ci eut le geste de jouer de la patte, un geste
signifiant: «Je suis satisfaite!...» Et elle s'allongea, les yeux
mi-clos, agitant la queue avec perplexité. Tranquille duel de regards
curieux, le chrétien cherchant, malgré l'abandon voulu de son être, le
secret des dompteurs de fauves, le pouvoir suprême de la seule volonté
sur la brute, et la bête libre s'efforçant de démêler le genre de
puissance de cette espèce quand elle est nue.
Une clameur formidable les éveilla de leur singulière songerie. Ils
étaient maintenant le centre de la fête sanglante, et personne,
vraiment, ne comprenait cette manière de s'amuser. Une soudaine colère
envahissait tous les spectateurs. On appela des belluaires, des chevaux
galopèrent vers l'éléphant dont on entraîna la lourde masse, et mis
debout, face à face, les deux adversaires continuèrent à se surveiller.
Le chrétien refusait la lutte, la panthère ne se sentait pas le courage
d'écharper, n'ayant plus faim. L'un des belluaires se précipita, les
menaçant de son épée. D'un bond gracieux l'animal évita le choc, et
le chrétien conserva son sourire mélancolique. Alors des hurlements
retentirent de tous les côtés. L'orage éclata, épouvantable. Les
belluaires se ruèrent contre la bête, qui se déclarait capricieusement
pour le plus faible. On alla poser les lances sur les brasiers, on
apporta les dards enduits de poix et de plumes enflammées, on appela
les chiens dressés à couper les jarrets des taureaux, on emplit des
vases d'huile bouillante. Toutes les haines se tournèrent en un
moment du côté où la jeune folle, se battant les flancs de sa queue
indécise, se demandait ce que signifiaient ces préparatifs de guerre.
Les belluaires ne lui laissèrent pas le temps de revenir à la raison.
Ils fondirent sur elle, et ce furent des courses désordonnées dans la
piste encombrée de mourants. La panthère fuyait, prise d'une terreur
superstitieuse. Cela, c'était la fin du monde! Pêle-mêle, poursuivie
et poursuivants culbutaient les corps d'hommes et d'animaux sous
l'immense risée du peuple, que cette bouffonnerie nouvelle finissait
par détendre. De toutes les places, on jetait à la bête éperdue des
pierres, des fruits, des armes. Des patriciennes lancèrent des bijoux
qui sifflèrent terriblement en traversant l'espace, et l'empereur,
debout, la lapida lui-même avec des monnaies d'argent. D'un dernier
bond désespéré, la panthère, ivre de rage, hérissée de flèches,
entourée de flammes, se réfugia dans sa cage demeurée ouverte. On
referma la grille, et le piège obscur redescendit aux souterrains.
Des jours, des nuits coulèrent, atroces. Elle avait de temps en
temps un miaulement lugubre, un appel au soleil qu'elle ne devait
plus revoir. Devenue la légende du cirque, on lui faisait subir tous
les supplices. Lâche, disait-on, elle avait refusé le combat, et ne
pouvait plus prétendre au rang d'animal noble. Le gardien des fauves
prisonniers, un esclave très vieux, sans pitié pour sa gueule élargie
par la lame d'une épée qu'elle avait mordue, ne lui donnait que les
rebuts des cages voisines, des os déjà rongés, des choses pourries,
infectes, qu'on entassait chez elle comme en un cloaque. Sa fourrure,
souillée d'immondices, se couvrait de plaies; des jeunes garçons, pour
se moquer, lui avaient cloué la queue au sol jusqu'à ce qu'elle l'eût,
d'un effort douloureux, arrachée du clou en y laissant de sa peau. Le
vieil esclave s'amusait à la braver, lui offrant une main pendant
que de l'autre il l'aveuglait d'une poignée de soufre. Il lui brûla
complètement une oreille au feu crépitant d'une torche. Privée d'air,
de lumière, la gueule toujours emplie d'une bave sanguinolente, elle
hurlait lamentablement, cherchant une issue, battant ses barreaux de
son crâne, déchirant le sol de ses ongles, et au fond de ses entrailles
naissait un mal mystérieux. Parce qu'elle grondait d'une façon trop
sinistre, l'ordre vint de la laisser crever de faim tout à fait. Les
morts dignes: l'étranglement ou le coup de pique au cœur, n'étaient
plus pour elle. On l'oublia et, simplement, le vieux gardien cessa de
passer devant elle avec sa torche. La bête comprit. Elle se tut, se
coucha dans une dernière attitude orgueilleuse, et, ramenant autour
d'elle sa queue meurtrie, croisant ses pattes gangrenées, fermant ses
yeux de feu, elle rêva en attendant son agonie. Oh! les forêts qui
craquent sous l'orage! les soleils énormes, les lunes couleur de roses,
les oiseaux pleurant la pluie, les verdures, les sources fraîches, les
jeunes proies faciles dont on peut boire la vie d'une seule aspiration,
les grands fleuves étalant leur miroir où les fauves penchés ont des
auréoles d'étoiles... Peu à peu, le cerveau de la panthère expirante
s'éblouissait des visions anciennes. Oh! le bonheur, très loin, la
liberté! Un mouvement de désespoir fou lui rappela son sort: elle revit
aussi le champ d'or, taché de pourpre, du sable des arènes, la masse
grise de l'éléphant éventré, le sourire dur du chrétien, et enfin
les cris furieux des belluaires, les supplices, tous les supplices!
Le mufle posé sur ses deux pattes fatalement croisées, elle semblait
dormir... peut-être était-elle déjà morte. Tout à coup, l'obscurité
de sa prison se dissipa. Une trappe venait de glisser là-haut, et,
descendant du ciel dans cet enfer où croupissait la bête damnée, une
forme blanche, svelte, une femme apparut. Elle portait en un pan relevé
de sa tunique un quartier de chevreau, et sur son épaule son bras
droit soutenait un vase plein. La panthère se dressa. C'était, cette
créature toute blanche, la fille du vieux gardien des fauves:
«Bête, dit-elle, tandis que derrière elle tourbillonnaient des clartés
blondes comme sa chevelure, j'ai compassion de toi. Tu ne mourras
point.»
Détachant une chaîne, elle poussa la grille, fit tomber le quartier de
chevreau sur le seuil de la cage, déposa doucement le vase plein avec
des gestes calmes.
Alors, la panthère se ramassa sur ses reins, heureusement demeurés
souples, se fit toute petite pour ne pas effrayer l'enfant, la guetta
un instant de ses deux yeux phosphorescents, devenus profonds comme des
gouffres, d'un bond lui sauta à la gorge et l'étrangla...