Un homme va naître. L'ange gardien, dépêché auprès de son
âme, lui permet d'hésiter avant d'éclore. Il hésite... Les
couches de sa mère deviennent laborieuses, et pendant ce
temps l'âme de l'homme peut étudier les conditions de sa
vie future.
L'ANGE.--Si tu nais, tu mourras. La vie est une maladie mortelle. Si tu
vis beaucoup, tu souffriras beaucoup. Si tu meurs jeune, tu regretteras
l'existence. Choisis!
L'HOMME.--Fichtre! Comment faire? Donnez-moi un corps solide, en
attendant.
L'ANGE.--Si ton corps est vigoureux, sa propre force le portera à
s'user. S'il s'use, il contractera des infirmités effrayantes. S'il
ne s'use pas, il aura confiance en sa solidité, et sa confiance le
fera se jeter, tête baissée, dans le premier péril venu. S'il se fait
soldat, il sera tué en guerre. S'il se fait assassin, il sera tué sur
l'échafaud. S'il se fait manœuvre, il aura des querelles avec ses
compagnons. S'il a des querelles, il voudra les vider... et s'il les
vide, il y trouvera un coup mortel.
L'HOMME.--Alors, je demande un corps très délicat.
L'ANGE.--Si tu es délicat, étant enfant, tu auras tous les malheurs. Tu
tomberas et tu te feras des bosses. Si tu as des bosses, ça marquera.
Si tu as une mauvaise nourrice, tu deviendras poitrinaire. Plus tard,
si tu n'as pas de gymnastique, tes camarades te rouleront à tous
propos. Si tu ne ripostes pas, tu passeras pour lâche... et si tu
ripostes tu seras roulé.
L'HOMME.--Assez! Donnez-moi des rentes, c'est le point capital.
L'ANGE.--Non! c'est seulement l'intérêt. Si tu as des rentes, tu auras
envie de les dépenser. Si tu les dépenses mal, tu auras des remords. Si
tu es avare, ce ne sera pas la peine d'en avoir. Si tu gères toi-même
ta fortune, tu la risqueras sur un coup de bourse. Si tu la fais gérer,
tes banquiers lèveront le pied. Si tu la confies à tes parents, ils
voudront te faire épouser une héritière impossible et tu te brouilleras
avec eux.
L'HOMME.--Faites-moi pauvre.
L'ANGE.--Si tu es pauvre, tu envieras les riches. Si tu les envies,
tu travailleras pour les égaler. Si tu travailles, tu voudras te
reposer le dimanche. Si tu te reposes le dimanche, tu te griseras et tu
deviendras fainéant. Si tu deviens fainéant, tu deviendras _communard_,
et si tu es _communard..._
L'HOMME.--Je serai _socialiste_, je ferai de la politique honnête.
L'ANGE.--Si tu fais de la politique honnête, tu seras dupé... puis tu
passeras pour un imbécile.
L'HOMME.--J'aime mieux passer pour un imbécile.
L'ANGE.--Si tu es un imbécile, ta femme te trompera, et tu auras...
L'HOMME.--Je n'aurai pas de femme!
L'ANGE.--Si tu n'as pas de femme, tu prendras des maîtresses. Si tu as
des maîtresses, elles te ruineront la santé ou la bourse. Si tu ne les
laisses pas te ruiner, elles te feront une réputation de _pingre_, tu
seras mal reçu par la société; et tes domestiques sortiront de chez toi
en disant qu'ils y meurent de faim.
L'HOMME.--Je n'aurai pas de domestiques.
L'ANGE.--Si tu n'as pas de domestiques, il faudra tremper ta soupe et
celle de tes enfants toi-même: tu seras ridicule.
L'HOMME.--Je n'aurai pas d'enfants.
L'ANGE.--Si tu n'as pas d'enfants, ta vieillesse sera très malheureuse,
et tu mourras isolé.
L'HOMME.--Sacrebleu! j'en aurai...
L'ANGE.--Si tu en as, ta vieillesse sera malheureuse à cause de leurs
folies, et tu auras la douleur de les déshériter.
L'HOMME.--C'est trop fort! Ne peut-on pas épouser une femme stérile?
L'ANGE.--Si tu épouses une femme stérile, elle se plaindra de toi
devant les tribunaux en donnant des détails...
L'HOMME.--Je ne serai jamais amoureux.
L'ANGE.--Si tu n'es pas amoureux, tu perdras la moitié des jouissances
terrestres, et, je te préviens, il n'y en a pas beaucoup.
L'HOMME.--Bon! Je serai donc amoureux... le plus possible.
L'ANGE.--Si tu l'es trop, tu commenceras de bonne heure. Si tu
commences de bonne heure, tu t'adresseras mal. Si tu manques ton
premier cœur, le tien portera un crèpe éternel (vieux style). Si tu
aimes une ingénue, elle aura un cousin au collège. Si elle a un cousin
au collège, il en sortira... S'il en sort, il prendra le dessus, et
s'il prend le dessus...
L'HOMME.--J'aimerai une ingénue mûre ou une jeune veuve.
L ANGE.--Si elle est ingénue, elle sera bête; si elle est mûre, elle
sera laide. Si tu aimes une jeune veuve, elle aura de l'expérience.
Si elle en a trop, tu n'en auras pas assez... elle te trouvera
insuffisant, et si...
L'HOMME.--En tous les cas, je chercherai une jolie femme.
L'ANGE.--Si elle est jolie... tu ne seras pas le premier à le lui
prouver.
L'HOMME.--Une jolie fille dévote, par exemple.
L'ANGE.--Si elle est dévote, elle ira à l'église. Si elle va à
l'église, tu seras jaloux et tu ne dîneras jamais à la même heure. Si
tu es jaloux et que tu ne manges pas régulièrement, tu lui feras des
scènes, alors elle rentrera dans sa famille. Si elle rentre dans sa
famille, elle emportera sa dot...
L'HOMME.--Je réclamerai la dot...
L'ANGE.--Ta belle-mère, au contraire, te forcera à lui fournir une
pension, et, de plus, elle t'appellera: _bourreau de sa fille!..._
L'HOMME.--Oh!... laissons ce sujet. J'aimerai donc le moins possible...
j'épouserai une grosse campagnarde tranquille, et pour fuir les
tentations je vivrai près d'un village.
L'ANGE.--Si tu habites à la campagne, tu feras de l'agriculture, tu
planteras des vignes; elles gèleront ou auront le phylloxera. Si tu
as des fermiers, ils ne paieront pas leurs fermages, parce que leurs
moutons auront le _piétain._ S'ils ont des bœufs, ils se vendront
mal. Tu auras des métayers la seconde année, quand tu verras que le
fermage ne réussit pas: les métayers sont tous voleurs ou paresseux.
Si tu trouves de braves gens, ils tomberont malades. Si tu n'as ni
fermiers ni métayers, tes propriétés resteront en _friches._ Si
elles restent en _friches_, tu seras accusé d'ineptie, on ne te
nommera pas conseiller municipal. Si tu es bon propriétaire et qu'on
te nomme conseiller municipal, tu voudras être maire. Si tu n'es pas
maire, tu cabaleras. Si tu l'es, on cabalera. Si tu t'annonces comme
bonapartiste, les ouvriers te demanderont une augmentation de salaire.
Si tu es républicain, le curé prêchera contre tes menées et les aristos
te fermeront leurs portes. Si tu es tantôt l'un, tantôt l'autre, tu
seras naturellement assis par terre le jour où chacun prendra une
chaise!...
L'HOMME.--On peut avoir une demeure modeste, à côté d'une ville, et ne
pas mettre les pieds dans cette ville; je ne tiens guère à la grande
propriété.
L'ANGE.--Si tu es près d'une ville, des amis importuns viendront te
voir, il faudra bien les inviter à dîner... S'ils dînent souvent, çà te
coûtera cher!...
L'HOMME.--Eh! mon Dieu! je ne verrai personne, j'aurai un jardin clos
de murs, un jardinier sourd, une cuisinière muette, et... je lirai les
journaux pour me désennuyer.
L'ANGE.--Si tu ne vois personne, on pensera que tu as des raisons pour
te cacher. Si ton jardin a des murailles, on y grimpera la nuit pour
découvrir tes crimes... et prendre tes poires; si ton jardinier est
sourd, il n'entendra pas; si ta cuisinière est muette, elle ne le dira
pas. Si tu lis les journaux dans une pareille solitude, tu deviendras
fou au bout de six semaines. Tu apprendras que les maisons fermées
et les jardins clos sont suspects, qu'on y réunit généralement des
_boulangistes...._ ou des femmes. La fatalité voudra qu'un nouveau-né
strangulé soit déposé dans le chemin creux longeant tes murailles: si
on le trouve, on fera une descente de police chez toi. Le sourd et la
muette t'accuseront, l'un par son incohérence, l'autre par des signes
désespérés. Si tu te défends sérieusement, tu es très coupable. Si
tu ne te défends pas, tu es abject. Ceux qui auront volé tes poires
donneront des preuves certaines. Il arrivera tout à point une petite
laitière farceuse dont tu auras oublié de prendre le menton, un matin
qu'elle était disposée à t'accorder les dernières faveurs: pour se
venger, elle déclarera une de ses 26 grossesses, et te fera fourrer
dedans. Si tu t'es permis de suivre la _Gazette des Tribunaux_ plus
attentivement que la _Revue des Deux-Mondes_, on pensera que tu
cherchais déjà ton système de défense. Il ne te restera plus qu'à te
munir d'un bon avocat, qui te fera envoyer au bagne en plaidant les
circonstances atténuantes; et si tu vas au bagne, tu finiras par te
croire criminel... tu y mourras en avouant des histoires fabuleuses.
L'HOMME.--Pourquoi ne cultiverais-je point les beaux-arts, l'état de
bourgeois n'ayant rien d'attrayant, à ce qu'il me semble?
L'ANGE.--Si tu as du génie, tu seras méconnu. Mais si tu n'en n'as pas,
tu seras inconnu. Si tu es pianiste, tu seras la désolation de tes
voisins, et ils attacheront du lard à ton cordon de sonnette. Peintre,
tu mettras vingt-cinq ans à te choisir une école, et, sur tes vieux
jours, te décidant pour la _tienne_, tu feras pouffer tes camarades,
qui t'appelleront: _vieux bonze!_ Acteur, tu seras sifflé; si tu
n'es pas sifflé, tu auras toutes les grandes dames sur les bras, et
tous leurs maris ou leurs amants sur le dos. Écrivain, tu chercheras
des éditeurs; si tu n'en trouves pas, tu crèveras de faim; si tu en
trouves, ils te demanderont de _corser_ la situation; si tu la corses,
on t'accusera de pornographie; si tu tiens à tes idées et que tu
refuses ce léger sacrifice à ton éditeur, il te traitera de _monsieur
embêtant_. Tu ne seras jamais édité si tu écris en vers; si tu écris
en prose, les _journalistes_ influents auront soin de _critiquer_ tes
livres pour les empêcher de plaire au public, à qui, certainement, ils
auraient plu sans leurs bienveillantes critiques... J'ajoute que si
tu es immoral, tu iras en prison, et que si tu es moral, tu assommeras
tout le monde!...
L'HOMME, _avec explosion_.--Décidément, je rentre dans le néant,
mais... un mot encore: si j'étais savant et philosophe?...
L'ANGE, _gravement_.--Si tu veux être savant et philosophe, près
d'un siècle durant il te faudra t'abreuver de déceptions, t'armer de
patience, aller de désagrément en désagrément, renier l'amour, renier
l'amitié, renier la richesse, renier les plaisirs, renier jusqu'à
Dieu, tout cela pour finir par conclure que: si tu n'étais pas né, tu
n'aurais pas été malheureux!...
L'HOMME.--Serviteur!
Les couches de la jeune femme sont de plus en plus
laborieuses. Bientôt, le médecin roule un petit cadavre
dans un linge, puis la pauvre mère exténuée s'endort,
tandis que son médecin murmure: «Si on m'avait appelé
hier!...»