_VOLUPTÉ_
Matinée de printemps. Une clairière dans un bois. Au
milieu d'un épais tapis de mousse, une grande fontaine
ronde, comme une énorme lune d'eau. Des nuages passent de
temps en temps, moirant de reflets singuliers la paisible
nappe unie, et alors le jour semble sortir de terre tandis
que l'ombre des arbres obscurcit le ciel. Autour de la
fontaine bruissent des insectes diaprés, des mouches d'un
vert étincelant, de très petits papillons bleus tigrés de
noir. Exquises senteurs des violettes sauvages. Les deux
amoureux, ELLE quatorze ans, LUI quinze ans, sont assis
près de l'eau; ils regardent fixement la mousse, n'osant
plus trop se regarder eux-mêmes. Ils sont inquiets.
ELLE: Ce sont des choses que nous ne comprendrons jamais, puisque nous
ne pouvons pas interroger nos parents.
LUI: Est-ce bien utile de comprendre?
ELLE: Tu es bête! Toi, un homme, tu devrais savoir.
LUI: Je ne suis encore qu'un... garçon.
ELLE: Tiens, je ne peux pas souffrir l'air que tu as! (_Elle fait un
geste d'impatience._)
LUI (_subitement en colère_): Et moi, j'ai horreur de ta manière de
parler!
(_Silence._)
ELLE (_rêvant_): Non! ce n'est pas naturel tout ce qui nous arrive.
Dernièrement, en lisant dans mon livre de messe: «_Et Jésus, penchant
la tête, rendit l'âme_», j'ai frissonné de tout mon corps. Pourquoi
ai-je tremblé ainsi? je n'en sais rien, mais cela me faisait presque
plaisir d'avoir mal et de plaindre le Bon Dieu. (_Elle se tourne vers
l'amoureux._) Veux-tu que je te dise tout ce qui me fait de la peine,
depuis que nous nous connaissons? Toi, tu me diras ce qui t'amuse? Ce
sera notre jeu d'aujourd'hui.
LUI (_boudeur_): Je veux bien.
ELLE: J'ai commencé, à ton tour.
LUI (_soupirant_): Moi, je reste souvent planté devant une vitre de ma
fenêtre en pensant à toi, qui ne le mérites guère, puis j'ai envie de
passer mon ongle le long du verre pour le faire grincer, et rien que
de songer à ça ma bouche se remplit de salive. Il faut que je fasse
grincer mon ongle, c'est plus fort que moi, il le faut! Les vitres
attirent mes ongles. (_Il crache._)
ELLE: Tu me dis là ce qui te fait de la peine. Je t'ai demandé ce qui
te faisait plaisir.
LUI: Mais non, c'est un plaisir! Je t'assure. Toi, tu me racontes bien
que pleurer sur le Bon Dieu, ça t'amuse!
ELLE: Oh! j'ai des peines encore plus jolies, va! Quand je me lave,
je presse mon éponge au-dessus de ma nuque et je laisse couler tout
doucement des gouttes. Elles roulent lentement, avec de petits froids
détestables, puis elles finissent par me brûler, et je tombe en arrière
dans un fauteuil, prise d'un fou rire! Oh! c'est une peine terrible,
celle-là! je n'ai jamais pu m'empêcher de me la donner...
LUI: Ce n'est pas drôle, en effet! J'ai un autre plaisir encore plus
beau. Je mets mon index sous un rasoir, et je me dis: «Une! Deux!
Trois!... Attention!» Puis j'enlève tout de suite le rasoir quand je
sens qu'il va couper. Je crois que je vois ruisseler mon sang par
terre, et que mon doigt est tombé en gigottant comme un morceau de
serpent rouge. Ah! si on me voyait, on saurait que j'ai du courage.
Chaque fois, du reste, je me fend l'épiderme un peu, un très petit peu.
ELLE: L'autre matin, j'ai cueilli un lis dans le jardin, un lis plein
de rosée. J'ai d'abord jeté la rosée... à cause des oiseaux; et je
l'ai rempli de lait frais. Ça moussait! ça moussait! On aurait dit du
champagne blanc, et ça sentait la fleur chaude. Malheureusement, mon
lis s'est crevé au fond, et le lait s'est répandu sur ma robe. J'ai
failli sangloter aussitôt en pensant que certains petits enfants n'ont
pas toujours de bon lait à boire.
LUI (_affectueusement_): Oui, cela, c'est bien de ta part, c'est une
pensée charitable. (_Avec curiosité._) Pourquoi as-tu jeté la rosée? ce
n'est pas sale, la rosée.
ELLE (_très digne_): Veux-tu donc que je boive après toutes les
fauvettes du pays?
LUI: (_naïvement_): Mais le lait? Tu l'as bu après le veau, puisque les
vaches ont des veaux avant d'avoir du lait?
ELLE (_dédaigneusement_): Non! ce que tu es bête! Comme si on avait
besoin de parler de veau en ce moment.
LUI (_confus_): Je ne trouve plus d'autre plaisir. Tant pis pour le jeu.
ELLE (_péremptoirement_): Cherche.
LUI (_faisant un effort_): J'aime bien le vin pur. Il me fait mal à la
tête, mais j'en bois tout de même à plein verre.
ELLE: Quel plaisir stupide! D'ailleurs, personne ne te le défend. Pour
moi, quand je mange trop, je pense que je ne ressemble plus aux anges,
et si j'étais libre je ne dînerais qu'avec des babas!
LUI (_cherchant_): Attends un peu. Tu vas si vite, toi! (_Il bâille._)
Ah! j'en tiens un! J'ai découvert l'autre jour une souris dans mon
armoire, je l'ai saisie par la queue pour la tuer et elle s'est
retournée pour me mordre, alors je l'ai lâchée, j'étais très content de
la lâcher.
ELLE (_riant_): Vilain sot! se laisser mordre par une souris! Il
fallait venir trouver ma chatte aux yeux verts. Elle qui les aime tant!
D'un seul coup de patte elle leur enlève la peau de la tête, et on les
voit courir dans tous les coins avec un petit bonnet de rubis!
LUI (_très vite_): Et puis! Et puis! oh! j'ai toutes sortes de beaux
plaisirs encore... Quand je me couche, je mets ton portrait sous mon
traversin, et je m'endors en t'appelant _ma petite femme._ Et puis!...
(_Il s'arrête embarrassé._) Décidément, non, ce ne sont pas de jolis
plaisirs, et j'aime mieux ne pas te les raconter... Il y a des choses
rien que pour moi.
ELLE: Des fois, je joue sur mon piano ma valse la plus facile très
rapidement, comme si je tournais et que le clavier fût en cercle autour
de moi; et un passage où il y a une note aiguë, je le répète durant des
heures, j'arrive à ne frapper qu'un seul accord, que cette seule note
aiguë, toujours, toujours, le poignet m'en cuit. Ça devient comme un
bruit de cristal qu'on brise perpétuellement, c'est fin, fin, et cela
me dit des choses extraordinaires. Ça entre dans mon oreille comme
une plume frisée, une aigrette de diamant, un pinceau de velours.
L'autre soir, si maman n'était pas venue au salon, j'allais tomber
raide et je me serais cassée en deux morceaux... Ah! Il y a la peine
du satin. Je passe mes mains sur mon couvre-pied de satin pompadour,
et.... tu sais, on a des petites _envies_, des petites excoriations
au bout des doigts, alors toute ma chair se hérisse tant ça me fait
mal de les accrocher dans cette étoffe trop douce. C'est comme le
long des vitres, pour toi! Je ne peux pas m'en empêcher!... Il y a la
peine des groseilles pas mûres que je mange en cachette, ça pique la
langue et c'est très mauvais... La peine de désirer avoir une chemise
en tulle de voilette, brodée de gros pois dont deux s'arrêteraient
sur chacun de mes seins... La peine de respirer des jacinthes! Oh!
celle-là, mon chéri, tu ne saurais croire combien elle me fait plaisir!
Je vais m'étendre par terre tout contre une grosse jacinthe rose qui
a poussé au bas du jardin, près d'une charmille. On est dans l'ombre
comme ici. Je jette ma robe par-dessus ma tête et j'entoure la fleur
de mes bras pour que le parfum me monte tout entier dans le nez, et je
respire... je respire... Il me semble que je mange du miel pendant que
des abeilles en s'envolant me frôlent les paupières de leurs ailes de
sucre! (_Elle se pâme._) Tu ne peux rien y comprendre! Mais c'est si
délicieux que je t'en oublie!...
LUI (_suçant une branchette qu'il vient d'arracher, au hasard_): Merci
bien! Voilà une invention assez ridicule!
ELLE: Sais-tu ce que ça sent, la jacinthe?
LUI (_ironique_): Ça sent la jacinthe, probablement.
ELLE: Non, ça sent mon cœur!
LUI (_agacé_): Tu as donc respiré déjà ton cœur!
ELLE: Oui! je suis sûre que c'est un sachet rempli de fleurs en
clochettes.
LUI (_riant_): Ce n'est pas possible! Montre voir?
ELLE (_soupirant_): Oh! non, tu ne le verras jamais.
(_Silence._)
LUI (_jetant sa branchette dans l'eau d'un mouvement rageur_): Tu es
bien mauvaise pour moi, aujourd'hui. Nous n'avons que ces quelques
heures de promenade à passer ensemble, et tu en profites pour
m'accabler!...
(_Les mouches étincelantes s'élèvent tumultueusement de la nappe d'eau
tranquille et bourdonnent autour des deux adolescents._)
ELLE (_vivement intéressée_): Regarde les belles mouches. On dirait des
émeraudes vivantes et en feu.
LUI (_désirant la flatter_): Ou les yeux de ta chatte!
ELLE: Elles viennent de se baigner, car elles luisent comme des gouttes
d'eau verte! Attrapes-en une, dis?
LUI: Et si elle me pique!
ELLE: C'est vrai! Ne les effarouche pas.
(_Ils se rapprochent l'un de l'autre comme pour se défendre contre une
attaque possible_).
LUI: Je crois qu'elles ne sont pas méchantes. (_Une mouche se pose sur
la joue de l'amoureuse_). Tiens! Celle-ci qui te prend pour une plante.
(_Gracieusement._) Elle a senti ton cœur sans doute. Frrrrrrr... la
voilà partie! Et elle n'a pas osé te faire de mal! (_Ils se regardent,
attendris, et s'embrassent furtivement._) Faisons la paix! Moi, je n'ai
plus de plaisir à te dire.
ELLE: Et moi, plus de peine à te conter (_A ce moment, la clarté de la
fontaine s'éteint, le ciel s'assombrit._) Jouons à autre chose!
LUI (_lui prenant les mains_): Laisse-moi dégrafer ton corsage pour
aller respirer ton cœur, j'en ai la tentation!
ELLE (_pudique_): Ce ne serait pas convenable.
(_Elle se recule un peu et joue avec l'eau. On entend comme un bruit de
perles remuées._)
LUI (_à genoux_): Je t'en supplie!... (_Elle lui jette de l'eau à la
figure._) Je le veux!
(_Elle éclate de rire et se renverse en arrière, ses cheveux se
déroulent sur l'eau._)
ELLE: Non! Non! Pas cela, mais je te permets de caresser mes nattes.
LUI (_se précipitant sur sa chevelure déjà mouillée_): Est-ce qu'ils
sentent la jacinthe aussi? Donne-les moi! Donne-moi tes mains, tes
petites coquilles de mains! Donne-moi ta figure, donne-moi ta taille...
Eh! Donne-moi tout, puisque je n'aurai jamais ton cœur. (_Il sèche les
cheveux sous ses baisers._)
ELLE: Tu es insupportable!
LUI (_la regardant avec passion_): J'ai soif! Donne-moi de cette eau
dans tes deux mains réunies en bénitier. C'est étrange, j'ai les lèvres
qui brûlent. (_Elle puise de l'eau et lui tend ses deux mains pleines;
il boit, éperdu_). On dirait du miel, on dirait du lait, on dirait du
sang, on dirait du vin, on dirait de l'eau-de-vie. Ça embaume et ça
grise. Oui, tes mains sentent la jacinthe! Oh! que je suis heureux!
(_Il la contemple._) Écoute! j'ai un moyen de te prendre malgré toi
tout entière. Tu vas te pencher sur la fontaine et te mirer, puis tu me
redonneras à boire de l'eau que tu prendras à la place où tu te seras
vue. Ainsi je boirai ton portrait et tu seras en moi pour l'éternité!
(_Anxieusement._) Cela te paraît-il assez convenable?
ELLE (_souriant_): Oui, à la condition que je n'y mirerai que le haut
de mon visage. (_Elle se penche sur l'eau._) Je ne me vois pas bien!
Oh! comme cette eau est profonde! Je parie que cette fontaine traverse
toute la terre, tant elle est noire! Ah! je me vois... je me vois...
Tiens! j'y retrempe mes nattes, tu auras le goût de mes cheveux, et
puisque je suis très blonde ce sera du miel tout à fait!
LUI (_timide_): Tu me boiras à ton tour, dis?
ELLE (_avec dédain_): Je ne boirai pas dans les mains d'un garçon.
LUI (_s'inclinant dévotement sur ses mains qu'elle a de nouveau
remplies d'eau_): Oh! je te remercie tout de même. Tu es si douce
pour moi quand tu veux! (_Il hume l'eau et se redresse fièrement._) A
présent, je t'emporterai partout.
(_La fontaine s'éclaire peu à peu, les nuages passent, les mouches
recommencent à bourdonner au soleil._)
ELLE: C'était bon?
LUI (_enivré_): Comme le vin de la messe!
(_Il se roule à ses pieds avec une joie de jeune chien._)
ELLE (_sentencieusement_): Quand nos parents nous marieront, nous
ferons bâtir ici notre maison de campagne. Ce n'est pas trop loin de
la ville, et le boulanger pourra nous apporter du pain tendre tous les
jours. Moi, vois-tu, je ne vivrais pas sans pain tendre.
LUI (_la contemplant de par terre avec ravissement_): Est-ce vrai que
tu me trouves bête?
ELLE (_qui regarde dans l'eau distraitement_): Oui! Oui!... Nous aurons
une belle basse-cour, et nous mangerons des poulets rôtis tous les
jours, excepté le dimanche. Seulement, tu tueras les poulets, car j'ai
peur du sang.
LUI: Est-ce vrai que tu m'aimes?
ELLE (_de plus en plus distraite et se penchant de différents côtés_):
Nous monterons à cheval tous les matins, j'aurai une amazone de drap
gris... Tiens! Qu'est-ce que j'aperçois là, au milieu de cette
mare?... Nous aurons une bonne qui saura me changer la forme de mes
robes toutes les semaines, je suivrai les modes... Enfin! qu'est-ce
que je vois là-dedans? C'est sombre, sombre! Ça monte à la surface en
faisant des bulles... (_Elle se lève._)
LUI (_toujours étendu sur le dos_): Moi, je t'adore!
ELLE: Voyons! Lève-toi! Il faut que nous rentrions... Mon Dieu, que
cette eau est limpide! Elle est tellement bleue en ce moment qu'on
croirait se pencher sur un ciel tombé dans la mousse...
(_Elle s'approche encore et pousse un cri terrible qui éveille des
échos lointains._)
LUI (_se relevant d'un bond_): Qu'as-tu donc, ma bien-aimée?
ELLE (_se retournant affolée_): N'avance pas, je te le défends!
(_Elle fait quelques pas en chancelant, puis va tomber dans ses bras._)
LUI (_désespéré_): Elle se trouve mal! Mon Dieu! Elle va mourir! Au
secours!
ELLE (_d'une voix entrecoupée_): Ce n'est rien, chéri! Allons-nous-en!
(_Sa voix baisse de plus en plus._) Emporte-moi sans regarder l'eau,
sans regarder l'eau... (_Elle s'évanouit._)
(L'AMOUREUX,_ obéissant, l'emporte comme une morte dont les bras pendent
inertes, tandis qu'un reflet de soleil éclaire l'autre morte, dont
la bouche ouverte toute grande laisse voir les dents très blanches à
travers l'eau pure._)