A KARL ROSENVAL

_LE PIÈGE A REVENANT_

On arriva devant cette maison par un jour très orageux. Le cheval qui

nous y menait s'arrêtait à chaque instant, et mettait sa tête entre ses

jambes pour secouer des mouches en ayant l'air de nous dire: «Non! Non!

Réfléchissez. N'avançons pas davantage...»

Notre bonne, les mains croisées sur un gros panier plein, roulait des

yeux inquiets. Ma mère questionnait le conducteur de la carriole d'une

voix tremblante, et ce paysan répondait par des demi-mots durs. Mon

père, tenant le paquet des cannes, des parapluies, ne disait rien,

selon son habitude, mais il semblait fort préoccupé.

Quand on descendit, je courus vers la grille avec enthousiasme pour

tirer la corde d'une cloche que je voyais serpenter le long de la

muraille, et prendre ainsi possession de ce que j'appelais déjà la

_maison des vacances_. Je savais qu'il n'y avait personne, puisque

le vieux jardinier, son propriétaire, habitait la ville; seulement,

à douze ans, l'envie de tirer une corde est toujours irrésistible,

n'est-ce pas? et je sonnai furieusement. Alors sortit de derrière

cette muraille, ornée de feuillage épais, un son grêle de clochette

d'église, comme le rire aigu de quelqu'un tapi dans un arbre pour nous

épouvanter. C'était à la fois si mesquin et si désagréable que j'en

demeurai tout bête, les doigts crispés sur la baguette de mon cerceau,

laquelle baguette j'avais la guerrière coutume de passer, en dague, à

travers ma ceinture.

«Qui donc s'est mis à rire?» demanda ma mère.

«Qui donc a remué des chaînes?» s'écria la bonne.

Le paysan déchargea brutalement nos quatre malles, pêle-mêle, dans le

chemin, puis il tourna bride sans vouloir nous écouter.

«Voilà une belle façon de nous introduire ici!» grommela mon père en

examinant des clés rouillées.

Il essaya d'ouvrir, mais la grille ne céda pas tout de suite. Il fallut

pousser ferme. Papa se fit aider d'abord par moi, et je me fis aider

par notre bonne. Maman pâlissait sous sa voilette, moi je n'osais

plus rire. Je sentais bien, maintenant, qu'il y avait quelque chose

dans l'air. Brusquement, la grille se détendit comme un ressort, et

nous fûmes tous trois jetés à terre en entrant. Ma mère eut une peur

nerveuse, elle déclara qu'il valait mieux ne pas aller plus loin. La

bonne regardait autour d'elle avec des mines ahuries; elle se frottait

les genoux et répétait:

«Ça sent la mort ici, Madame, je vous jure que ça sent la mort!»

«Vous êtes des folles!» dit mon père agacé, en traînant des malles.

«Non, Marie a raison, reprit ma mère, ce jardin ressemble à un

cimetière.»

«Enfin, c'est toi qui as voulu venir! dit mon père un peu rouge.

Tâchons de ne pas être ridicules. Ce qui est fait est fait.»

Du reste, la maison avait un aspect bien ordinaire de maison mal

entretenue. Elle présentait six grandes fenêtres à volets branlants et

une porte à perron dont la marquise en zinc s'affaissait sur un côté,

et ne possédait qu'un rez-de-chaussée. Au-dessus, le toit avançait

comme les bords d'un chapeau sombre. Son jardin s'enguirlandait de

liserons blancs qui festonnaient tous les arbustes et sautaient d'une

allée à l'autre. Tant que le soleil brillait, cela ne manquait pas de

charme. Moi, je ne découvrais là qu'un espace en désordre très commode

pour jouer. Je n'abîmerais ni les corbeilles ni les plantes rares,

puisqu'il n'y avait que de l'herbe et des fleurs sauvages. Si cela

ressemblait à un cimetière, c'était toujours un cimetière gai. Mais

le soleil se voila d'un nuage couleur de cuivre, la verdure prit une

vilaine teinte, et au bout de deux ou trois courses dans les liserons

je fus de mauvaise humeur.

On rangea nos caisses à l'intérieur du vestibule. Marie ouvrit toutes

les fenêtres, épousseta les meubles des chambres, et maman retrouva

le calme. Pendant qu'on procédait à notre définitive installation,

j'eus l'idée de me glisser derrière la maison en faisant le tour par

le jardin, car il n'y avait pas de porte donnant sur l'autre moitié du

_cimetière_. A mon grand étonnement, je me trouvai dans une obscurité

presque complète. L'orage menaçant avait mangé le soleil, et il ne

restait plus qu'un petit rayon livide éclairant la vitre ronde d'une

lucarne de grenier. Ce reflet de gros œil malade dans ce mur tout

gris, tout lézardé, me produisit un effet très singulier. Le jardin,

la maison prenaient, de ce côté, une allure étrange et des couleurs de

crapaud vert. Les liserons ne fleurissaient même plus sur les arbustes.

L'herbe était d'une grandeur et d'une sauvagerie troublantes. Trois

buis, taillés jadis en silhouettes de capucins, se dressaient de

distance en distance, et le dernier, au fond, près de la haute muraille

de clôture, avait un aspect d'homme sinistre planté le dos tourné.

Puis cet œil de vitre, dardé sur ce coin de forêt vierge, pleurait on

ne savait quelle désolation. Je me mis à courir, à crier férocement,

tapant des pieds, pour essayer de réagir contre la secrète terreur

qui m'envahissait, et tous les bruits expirèrent en échos plaintifs

que les arbres se renvoyaient l'un à l'autre comme des mots d'ordre.

Ma mère écarta un volet en m'entendant crier et m'adressa des signes

impérieux. Je revins, bondissant, très heureux de me savoir surveillé,

me donnant des airs vainqueurs, brandissant la baguette de mon cerceau:

«Il ne faut pas crier ici!» me dit ma mère, la figure très effarée.

«Pourquoi, maman? Tu as promis de me laisser m'amuser à tous les jeux

dans la maison des vacances!»

Elle ajouta, sans me répondre directement et comme se parlant à

elle-même:

«Tu sais que nous n'avons loué cette maison rien que pour toi, mon

enfant, c'est un sacrifice dont tu devras nous tenir compte plus tard.

Tu es trop jeune pour bien me comprendre; mais si je t'entends crier,

cela me portera sur les nerfs!»

Un roulement de tonnerre gronda, et elle m'aida vite à escalader la

fenêtre en murmurant:

«Hein? Tu vois! Il ne fallait pas crier ici!»

Pas crier, pas courir, pas sonner, pas ouvrir la grille... et jusqu'à

l'imbécile de cheval qui ne voulait pas avancer sur la route. Non!

Elle commençait à être moins drôle, la _maison des vacances!..._ Toute

la nuit l'orage secoua la toiture, et ce fut un vrai miracle si la

marquise de zinc n'acheva pas de s'écrouler.

Au bout de huit jours, on n'était pas encore habitué à cette sale

maison. Marie, la bonne, qui était vieille et impressionnable, se

lamentait parce qu'elle trouvait des rats dans le panier au pain. Elle

me priait de l'accompagner à la cave et au grenier, en me fourrant une

bougie entre les doigts, bougie qui coulait le long de ma blouse. Un

jour que je refusais d'aller au grenier avec elle, maman l'y suivit,

et, le vent claquant la porte derrière leur dos, elles restèrent

une heure enfermées au milieu des ténèbres, appelant au secours. Il

devenait évident qu'elles avaient peur de quelque chose qu'elles

connaissaient et que je ne connaissais pas.

Les meubles de cette habitation tombaient en poussière, datant pour le

moins de l'époque mérovingienne. Quand on les frottait, ils rendaient

des sons lugubres, se disloquaient tout seuls ou partaient en éclats.

Puis, petites aventures vraiment inexplicables, et que maintenant

encore je n'arrive point à m'expliquer, les menus objets, dans cette

bizarre demeure, disparaissaient, escamotés tout d'un coup comme par

enchantement. Ma mère s'absentait-elle une minute du salon pour aller

donner un ordre à la cuisine? quand elle revenait elle ne retrouvait

plus son dé. J'avais beau m'accroupir dans tous les angles et chercher

pendant l'après-midi avec une lumière: c'était une affaire finie, le

dé était perdu. Ainsi des ciseaux à broder, ainsi des pelotons de

laine. Papa, espérant se délasser de ses grands travaux d'écriture,

voulut jardiner, et, dès qu'il mania des bêches, des râteaux, des

sécateurs, il les égara. Tantôt c'était une pioche qui se retrouvait,

une heure après de patientes recherches, à une place où jamais personne

ne l'avait mise, tantôt c'était une pelle qui se fondait dans les

arbrisseaux et s'évaporait totalement. Mon père m'accusait de faire de

mauvaises farces. Ma mère me défendait et répétait:

«Oh! ici, rien ne m'étonne!» d'une voix basse, irritée contre cette

chose que j'ignorais.

Non, ces aventures ne s'expliquaient pas du tout.

Un matin, à déjeuner, au sujet de la salière qui venait de se répandre,

maman eut une crise de nerfs; Marie poussa des exclamations désolées.

«Voyons, dit papa impatienté, c'est bien simple: fichons le camp.

D'ailleurs, moi, je ne voulais pas louer à cause de vos sacrés

caractères. Vous n'êtes pas raisonnables!»

Marie ramassa le sel silencieusement, devinant que cela se gâtait. Moi,

je me mis à dessiner sur le beurre, avec une pointe de couteau.

«Une maison tout entière presque pour rien!» murmura maman.

«Pour rien, c'est généralement cher», déclara papa d'un ton sec.

La fenêtre était grande ouverte, les trois buis taillés en capucins

montaient la garde. Maman étendit le bras.

«C'est comme ces fantômes-là. Crois-tu qu'ils sont rassurants?»

Papa essaya de la conciliation.

«Tiens! Je vais les tailler aujourd'hui. Maurice m'aidera! Nous

leur donnerons la forme de trois polichinelles. Des fantômes de

polichinelles, ce sera une véritable récréation pour l'œil. Pas,

Maurice?...»

Je m'écriai avec chaleur:

«Je crois bien, petit père!»

Maman haussa les épaules.

«Allons donc! Est-ce que ces arbres-là se laisseront tailler... Toi,

un paperassier, tu voudrais tailler des arbres, et avec un enfant,

encore?...»

Il y eut une longue pause embarrassée.

Moi, je continuais à voir disparaître mes canifs, mes billes, mes

ficelles, mes ficelles surtout. Dès que je fabriquais un fouet, le

bâton que je tenais entre mes jambes pour l'attacher solidement

finissait par s'évanouir à travers l'herbe drue, et la ficelle, si je

tournais la tête, se sauvait n'importe où. Ça m'exaspérait. Je sentais

que ce ne devait pas être _un voleur qui volait..._ Et, à moins que

nous ne fussions tous très étourdis... _quelque chose_ nous harcelait

dans cette maison des vacances, positivement. Une fois, Marie perdit

du linge qu'elle avait mis à sécher sur une corde, et quand je lui en

demandai la raison elle me répondit, la physionomie grave:

«Vous êtes trop jeune. Madame a défendu qu'on vous parle de l'histoire.»

Donc, il y avait une histoire. Oh! oh! je passai les journées à me

creuser l'esprit et à égarer mes ficelles. Mon cerveau se frappait peu

à peu. Je ne croyais pas beaucoup aux contes de nourrice, car j'allais

au collège, où l'on apprend à ne plus craindre les coins noirs; mais

je voyais maman trembler dès que le crépuscule envahissait la chambre,

papa était soucieux, Marie gémissait. Il fallait tirer tout cela au

clair le plus tôt possible, et, s'il y avait un ennemi, en délivrer

rapidement la famille. Je résolus de m'adresser à notre bonne pour

obtenir une confession complète. Marie était naïve, moi j'étais rusé

comme un Peau-Rouge; nous verrions bien lequel de nous deux serait

_trop jeune!..._ Un soir, j'arrivai dans la cuisine en marchant sur la

pointe du pied, ayant des allures très mystérieuses.

«Marie, dis-je, regardez par la fenêtre du côté du dernier buis!»

La bonne lâcha une cafetière qu'elle remplissait d'eau et tourna les

yeux vers la fenêtre sombre.

«Quoi, monsieur Maurice, qu'y a-t-il encore, Seigneur Dieu!»

«J'ai vu quelque chose au fond du jardin, Marie.»

«Ah! vous avez vu... (Ses dents claquèrent). C'était tout blanc,

n'est-ce pas?...»

«Oui, Marie. Tout blanc!»

«Et long? Et ça traînait? Et ça s'étendait? (elle se rapprocha, très

émue, colla son nez contre la vitre, me tenant par l'épaule, si bien

que son frisson se communiquait à tout mon corps). Et ça se tordait en

l'air comme un linge qui s'envole?»

«Justement, Marie, c'était comme votre linge quand il s'est envolé. Oh!

ce que j'ai eu peur!...»

«Ça vous avait des jupes de grande femme, pour sûr?»

«Oui, Marie, je crois que ça portait des jupes.»

«Eh bien! monsieur Maurice, vous avez vu le _revenant_, car c'est tout

son portrait que vous me faites là!»

«Le revenant, Marie?...»

J'étais un peu désappointé. J'aurais préféré une histoire de voleurs.

J'avais, d'ailleurs, _fait son portrait_ bien malgré moi!...

«Le revenant, monsieur Maurice, continua solennellement la bonne, c'est

la dame qui est morte ici voilà une dizaine d'années. Elle vivait en

compagnie d'un monsieur, sans le sacrement, et quand le monsieur l'a

quittée, elle s'est pendue. Tout le pays connaît l'histoire, même que

jamais encore on n'a osé relouer la maison avant votre mère.»

Je restai abasourdi. La femme pendue revenant de l'autre monde pour

me voler mes ficelles et dévorer des manches de pioche! Certes, cela

dépassait mon imagination! Je savais ce que je voulais savoir, mais

je n'étais guère avancé! Dans mon lit, j'eus des cauchemars, et je me

pelotonnais contre le mur, essayant de me rendormir en me bouchant

les oreilles. Des grandes personnes comme ma mère et ma bonne ayant

peur du _revenant!_ Que fallait-il conclure? A l'aurore, mes idées

prirent un autre cours, je ne voulais plus admettre qu'une ancienne

pendue, très moisie, sortît de sa tombe pour taquiner une cuisinière

en lui dérobant des torchons. Non! Le _revenant_ devait être un animal

d'espèce particulière, hantant les lieux mal clos, surtout les maisons

désordonnées, et j'en vins à croire qu'on me parlait _d'une morte_ pour

ne pas m'épouvanter trop au sujet d'un danger réel! Elle avait tout

avoué si facilement, cette vieille folle de Marie. Bientôt l'héroïque

pensée de capturer _la bête_ remplit ma cervelle, m'éblouit. J'étais

fort, j'étais adroit, j'avais des données sur les mœurs des Indiens,

et, une fois dans le sentier de la guerre, je ne reculerais pas. Quelle

prouesse et quel honneur! Ma mère pleurerait de joie comme le jour

des prix, mon père m'appellerait: _fier lapin!_ et Marie pourrait se

risquer à cueillir du persil au crépuscule. Décidément, je lutterais

contre l'ennemi commun. Le plan était déjà tout tracé. Je creuserais

une fosse que je recouvrirais de divers branchages, selon le système

des trappeurs américains, et lorsque la bête rôderait, durant ses

_retours_ diurnes ou nocturnes, elle ne manquerait pas de se laisser

choir en plein trou. Ensuite, nous verrions à lui faire vomir les dés

d'argent, les râteaux, les canifs et autre nourriture indigeste dont

elle avait la déplorable coutume de s'engraisser. Je creusai donc

une fosse assez profonde, du côté du dernier buis; je la couvris de

mottes de gazon et de brindilles vertes. La terre enlevée fut dispersée

aux quatre coins du jardin. A la nuit close, j'achevai mon ténébreux

travail, en faisant semblant de guetter des oiseaux pour donner le

change à mes parents, car je redoutais leurs plaisanteries ou leurs

défenses. Tant que le soleil avait lui, j'avais chanté à tue-tête,

très heureux de ma chevaleresque idée, formant les projets les plus

téméraires, plein de mépris vis-à-vis du _revenant_, qui, après

tout, n'était qu'une bête quelconque, _ce qu'il fallait démontrer;_

mais, au soir, ce sacré jardin s'assombrit effroyablement, les buis

capucins se vêtirent de teintes crapaud, et l'œil malade, la lucarne

du grenier, me regarda, du haut de cette maison triste, avec une

horrible expression de désespoir. Je lâchai mes outils, pioche, pelle

et râteau, je m'enfuis brusquement sans pouvoir m'arrêter, comme

talonné par le dernier buis, qui, maintenant, semblait relever son

capuchon vert. Devant la maison, je soufflai un moment, très honteux

de ma terreur. Voyons! Est-ce que j'allais perdre mon beau courage?

«Es-tu un capon?» me demandait ma conscience. Si je laissais là-bas

les outils de jardinage, on dirait encore que je m'amusais à faire des

farces. Un piège si bien conçu et si bien exécuté! Je me retournai pour

m'orienter. La fosse était là-bas, quelque part, entre le second et

le troisième capucin... Chose étrange! Dans ce crépuscule, je perdais

aussi la notion des distances... La fosse était-elle plus à gauche

ou plus à droite? Hein? Qu'est-ce que cela signifiait?... Moi, un

garçon rusé, je ne m'y reconnaissais plus! Les allées s'enfonçaient,

toutes noires, les arbustes entortillés de liserons ondulaient comme

des panaches de fumée, les grands arbres se mêlaient aux nuages, et la

lune, se levant, prenait dans les feuilles des aspects d'œil jaune,

tout à l'imitation de la lucarne du grenier. Soudainement, la pensée

que _là-bas_, entre le second et le dernier buis, il se trouvait une

_fosse creusée_, me fit dresser les cheveux sur le front. J'avais

creusé une fosse, moi, une tombe, comme pour y enterrer un mort... Une

tombe qui attendait la femme pendue, _le revenant!_ Est-ce qu'une bête

a jamais eu la dimension d'une femme portant des jupes traînantes! Et

puisque Marie l'avait vue!... Mon sang se glaçait dans mes veines,

mes jambes flageolaient. «Iras-tu! N'iras-tu pas! Capon!» me criait

toujours ma conscience. Enfin, saisi de je ne sais quel vertige

furieux, je hurlai: «Allons-y!» Et je m'élançai en droite ligne.

Je crois même que je galopais, les paupières closes, sans chercher

davantage mon chemin, persuadé que si j'ouvrais les yeux je verrais

sûrement la pendue au détour d'un massif. Ah! il ne s'agissait plus

d'une bête voleuse, je sentais bien que j'étais en puissance d'un

personnage mystérieux, _d'un inconnu_ qui m'attirait, m'attirait, me

humait, me dévorait du fond de ce jardin-cimetière! Et mon cœur battait

à crever. Machinalement, je murmurais: «Je me baisserai, je saisirai la

pioche, la pelle, une de chaque main, je serai bien armé s'il arrivait

quelque chose... Oui! La pioche est à côté d'un pied de cassis, et la

pelle est restée sur une motte de gazon. Pourvu, mon Dieu, que ces

outils ne soient pas déjà partis chez _elle!_ Voyons, tâchons de ne pas

nous tromper... Une... deux... trois... je vais ouvrir les yeux, tant

pis, je dois être à l'endroit juste!» J'ouvris les yeux, et, avec un

cri de détresse qui dut retentir cruellement dans la poitrine de ma

mère, j'ouvris aussi les bras, mes jambes fléchirent, je m'écroulai au

fond de la fosse. La violence de ma chute fut telle que je m'évanouis...

Et l'on me trouva là-dedans, étendu comme un mort, pris à mon propre

piège!

J'eus la fièvre durant un mois. Ma mère, dès que je pus quitter mon

lit, ordonna d'emballer promptement nos affaires. Elle en avait assez

de la _maison des vacances_, où les tombes se creusaient toutes seules

pour engloutir les petits enfants, et elle ne voulut jamais croire à

l'histoire de mon piège, car je ne pus jamais bien lui prouver que

j'avais voulu attraper un _revenant_ comme on attrape une vulgaire

belette!... D'ailleurs, en y réfléchissant un peu... n'est-ce pas le

_revenant_ qui aurait voulu m'attraper?...

Le Démon de l'Absurde · 第 21 / 26 题