A ALBERT SAMAIN

_LA DENT_

En passant par hasard dans la salle à manger, elle a vu, sur un

dressoir, une douzaine de croquets aux pistaches, et, levant

machinalement la main jusqu'au plat d'argent qui supporte

l'appétissante pyramide, elle a choisi le plus sec, le plus glacé,

avec une inexplicable gourmandise... puisqu'elle n'est pas gourmande.

Tout à coup, en broyant ce gâteau, elle a senti un objet dur, un petit

objet bien autrement dur que les pistaches, et à la même seconde une

vibration a parcouru tout son corps, une étrange vibration qui s'en

allait en spirale de ses gencives à ses talons. Quoi? qu'est-ce c'est?

Elle retire cela, du bout de ses deux ongles. Comment! un caillou

dans un croquet du bon faiseur! Elle s'approche du vitrail vert pâle,

derrière lequel s'étend une campagne de rêve, toute verte et toute

pâle, puis elle examine le caillou de très près, avec un léger souffle

froid sur les cheveux. Cela, c'est une dent!

L'horreur lui fauche les jambes; elle tombe assise, les prunelles

dilatées. Une dent! La sienne. Non, non, c'est impossible! Voyons, elle

aurait déjà souffert, et elle n'a jamais eu mal aux dents. Elle est

encore jeune, elle a un soin scrupuleux de sa bouche, tout en ayant, il

faut bien l'avouer, le dégoût profond du dentiste. Elle tâte, là, sur

le côté, un peu en arrière du sourire, et constate qu'il y a un trou.

Elle bondit, frappe du front le vitrail, regarde à s'irriter les yeux

ce petit objet qui luit d'une blancheur un peu jaunâtre. Oui, en effet,

c'est sa dent; elle est couronnée d'un liseré sombre à l'endroit de la

cassure. Minée, mais depuis combien de temps? Attaquée par quoi? Cela

ne lui a causé d'abord aucune souffrance, et maintenant elle se trouve

plongée dans un de ces désespoirs qui, pour ne durer qu'un jour, n'en

sont que plus terribles: elle a désormais une tare! Une porte vient

de s'ouvrir sur ses pensées, et elle ne saura plus garder certains

mots qui jailliront, sans qu'elle le veuille, de sa bouche. Elle n'est

pas vieille; pourtant la Mort vient de lui administrer sa première

chiquenaude.

Jetant les restes du croquet maudit sur le damier blanc et noir, le

carrelage funéraire de la salle à manger, elle se sauve comme si elle

se savait à jamais poursuivie. Chez elle, tirant soigneusement sa

portière, elle s'enferme et se penche sur le miroir. Pour une dent!...

Du calme! Ce n'est pas si grave. Elle essaie de rire aux éclats, et

elle se retourne épouvantée. Hein? qui donc rit ainsi? Qui donc rit

avec une ombre entre les lèvres? C'est elle! Oh! cette étoile noire au

milieu de ce double éclair blanc! Rien ne peut faire que cela ne soit

point. Et c'est déjà tellement loin l'heure où elle riait de toutes

ses dents. Une ride, ce serait une chose de _plus_; un cheveu blanc,

ce serait une chose _nouvelle_. La dent de moins, c'est l'irrémédiable

catastrophe; et si elle priait le dentiste de lui reposer sa propre

dent, ce serait, malgré tout, la dent fausse! Oh! elle a bien senti,

quand est tombé cela entre les morceaux du croquet, comme un petit

cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle vient d'expirer tout entière

dans un minuscule détail de sa personne. Oh! l'atroce réalité! Allons!

allons! du courage! Elle est une femme raisonnable, elle ne pleurera

pas, elle ne racontera rien, elle aura seulement cette exclamation

intérieure, effroyablement désolée: «Seigneur! Seigneur!» car elle est

pieuse et s'est fait un second époux de Dieu aux minutes suprêmes

de l'accablement. Quand sa mère est morte, elle a crié: «Seigneur!»

intérieurement aussi, de la même façon. Demain, elle doit s'approcher

des sacrements, elle aura une plus grande ferveur, voilà tout, et n'y

pensera plus.

Malheureusement, sa langue y pense encore! Du bout de cette langue

s'effilant, elle exécute des furetages insensés dans ce coin obscur de

mâchoire. Elle y constate une brèche formidable, et elle a brusquement,

la pauvre femme, la vision très absurde d'un château en ruines

contemplé, autrefois, durant son voyage de noces. Oui... elle aperçoit

la tour, là-bas, une tour qui porte à son sommet une couronne crénelée

et qui met, dans des nuées d'orage, comme la mâchoire inégale d'une

colossale vieille...

Ses tempes bourdonnent. Si son mari arrivait, elle lui dirait tout.

D'ailleurs, il est si discret, si bon, qu'elle espère bien... tout

lui cacher. Elle se promène, cherche à se calmer en fermant les

yeux devant les glaces. Alors, c'est fini, elle ne rira plus. Elle

n'ouvrira plus la bouche toute grande pour gober une huître. Soudain,

elle s'arrête... Et l'amour?... Oh! quelle joie diabolique la saisit à

songer qu'elle n'en est plus aux baisers éperdus de la lune de miel! Et

dire qu'il y a des femmes qui peuvent prendre des amants pour essayer

de se souvenir de ces caresses-là!... Combien aujourd'hui la vertu lui

semble préférable. Elle se précipite vers un tiroir, cherche un petit

écrin rond, en ôte la bague, puis, avec des soins presque maternels,

toute remplie d'une frayeur superstitieuse, elle place sa dent sur le

velours noir. Comme elle est blanche, la petite morte! Qui l'a tuée?

Elle est encore si saine en dépit du liseré brun. Mon Dieu! C'est donc

vrai? Il faut s'en aller tous les jours un peu, et l'horrible, c'est

qu'il n'y a d'autre cause à cet inexorable départ miette à miette que

celle-ci: les gens bien portants doivent cependant mourir un jour.

Oh! tout de suite! Un revolver! Du poison!... Je veux m'en aller tout

entière. Et une sorte d'écho intérieur lui répond: «Tu n'es plus

entière!»

La portière se relève, son mari entre gaîment: «Vous faites vos

méditations, Bichette?» Quand elle doit communier le lendemain, il ne

la tutoie plus, par délicatese. C'est un mari sérieux, affectueux,

plein de jolies attentions sans être amoureux le moins du monde. Elle a

un demi-sourire. «Oui, je méditais... Voyons, ne me taquine pas, dis!»

Il s'assied en face d'elle, se tapote la cuisse un moment; il a envie

de causer, de conter une histoire, ses yeux brillent. Il a rencontré

le garde de monsieur de la Silve, de cet imbécile de la Silve... Et il

parle vite, pour avoir le temps de tout dire avant le congé poli. Il

est en bisbille avec de la Silve, le propriétaire du domaine contigu,

et il n'oublie jamais de dénigrer ses chiens, ses voitures, sa livrée.

Rentrés à Paris, ce seront, de nouveau, d'excellents camarades à leur

cercle, mais en villégiature il ne peuvent pas se supporter, parce que

l'un, le voisin, possède la plus belle faisanderie.

Debout, devant lui, elle se demande si, par humilité chrétienne,

elle doit tout lui révéler. Mais pourquoi se détériorer à ses yeux?

Son confesseur ne l'y forcera pas. Et en l'écoutant elle se sent

envelopper d'une atmosphère glaciale. Elle est deux et elle est seule.

Il n'y a donc rien qui puisse vous emporter, mariés d'âme, au-delà

des corps? Et soudain une phrase retentit comme un coup de feu à ses

oreilles distraites. Son mari vient de lui dire, fort doucement du

reste: «Vois-tu, Bichette, je lui garde une dent à cet idiot de la

Silve!» Elle se renverse de toute sa hauteur sur sa chaise longue.

Une crise de nerf la tord. «Bichette! Qu'as-tu? Sacrebleu!...» Elle

ne répond rien. Il court au timbre, lequel ne vibre pas, pour une

raison inconnue, mais, en courant, il a brisé un cornet de cristal

et la femme de chambre surgit, effarée. A présent, on la délace, elle

est seule; il s'est retiré, ne demandant pas d'explications, sachant

qu'elle est toujours nerveuse à la veille de faire ses dévotions.

Elle demeure seule, elle couchera seule. Oh! si seule avec ce secret

ridicule!... Et le lendemain elle se réveille baignée de sueurs, elle a

eu des cauchemars étranges: il lui semblait qu'elle mâchait sa propre

chair. Elle prie, elle s'habille, défend qu'on attelle, choisit une

voilette épaisse, met l'écrin rond dans sa poche. Elle ne veut pas

s'en séparer. Si on fouillait ses meubles?... Elle sort du parc touffu

par une issue dérobée, gagne l'église à pas furtifs. Le vieux curé,

un prêtre de campagne, un homme lourd, croit devoir la saluer avant

d'entamer sa messe. Enfin, il l'attend, l'hostie entre ses gros doigts

levés; elle murmure: «Mon Dieu, donnez-moi l'oubli de ces vanités!» Et

elle s'avance, paupières mi-closes, s'agenouille. Oh! l'Oubli et la

Consolation! Tout son être se tend vers le pays de l'union mystique,

où les baisers se rendent sans qu'il soit question du nombre des dents.

Elle reçoit l'hostie, referme la bouche; mais durant que sa langue,

d'un mouvement onctueux et plein de respect, retourne doucement la

tranche de pain divin, la plie en deux pour l'avaler plus vite, elle

devine, elle _voit_ que Dieu s'arrête... Il n'a pas encore l'habitude

de ça, et se laisse retenir par un coin, du côté de la petite brèche!

La pauvre femme appelle à son aide tout ce quelle possède de salive.

Elle quitte affolée la Sainte Table, ayant l'envie sacrilège de

cracher en dépit de sa ferveur. Quoi! c'est ce Dieu de charité qui

lui inflige une pareille humiliation? Si c'était du pain _ordinaire_,

elle comprendrait, mais _Lui!_ Alors, elle le détache d'un coup brutal

de la langue, et la déglutition s'opère subitement; Dieu disparaît,

s'engouffre comme s'il avait eu peur, après avoir constaté. La face

dans ses mains crispées, elle pleure. Cela finit par la soulager. En

repassant par le sentier ombreux du parc, elle pleure encore, quoique

moins désespérée. Une sorte d'étonnante sécheresse monte de son cœur

à ses yeux. Il faut bien que la mort s'annonce de temps en temps,

sinon les gens heureux n'y songeraient pas; et elle contemple un lis

qui se dresse là, sous un sapin aux branches traînantes, un lis dont

la blancheur maladive lui rappelle celle de sa dent défunte. Avec un

profond soupir, elle retire le petit écrin rond de sa poche, elle le

baise, creuse le sol, enfonce le minuscule cercueil qui contient ce

premier morceau d'elle. Dégantée, elle pèse de toutes les forces de ses

mains nerveuses, ramène la mousse autour du lis, efface les traces de

l'ensevelissement; puis, les lèvres tremblantes, elle s'éloigne, un peu

de terre au bout des ongles...

Le Démon de l'Absurde · 第 19 / 26 题