_LE RODEUR_
Une maison isolée, à la campagne. Nuit tombante. Dans une
grande cuisine sombre, trois servantes, LA VIEILLE ANGÈLE,
LA GROSSE MARTHE, et LA PETITE CÉLESTINE épluchent des
fèves. Leur maîtresse, MADAME, entre et s'approche d'elles
avec des gestes indécis.
LA VIEILLE ANGÈLE (_plaisantant_): Est-ce que vous voulez nous aider,
Madame?... Oh! y a de l'ouvrage!
LA GROSSE MARTHE (_bousculant le tas de fèves et l'étalant sur la
table_): Voilà! Nous en avons bien pour jusqu'à minuit, et une bonne
ouvrière ne serait pas de trop.
LA PETITE CÉLESTINE (_flairant la poignée de fèves qu'elle tient_):
Si encore que les cosses ne sentaient point le pipi de rat... mais ça
vient du grenier, et, là-haut, ces sales bêtes ne se gênent guère!
(_Elle rit._)
MADAME (_dolente_): Allumez donc la chandelle, mes pauvres filles; vous
vous creverez les yeux, là-dessus!
LA PETITE CÉLESTINE (_se précipitant_): Oui, je le disais bien. Les
jours ont accourci. Le serein tombe joliment plus tôt. (_Elle allume
une haute chandelle qu'elle place sur la table._)
MADAME (_s'asseyant sous l'auvent de la cheminée, derrière les
servantes_): Si vous alliez fermer la porte-fenêtre de la salle à
manger, Célestine.
LA PETITE CÉLESTINE (_étonnée_): Pourquoi donc çà, Madame? Il n'est pas
encore neuf heures.
MADAME (_se parlant à elle-même_): Nous sommes des femmes seules, après
tout!
LA GROSSE MARTHE (_cessant d'éplucher_): Est-ce que vous avez quelque
chose, Madame? Vous êtes toute drôle.....
LA VIEILLE ANGÈLE (_levant la tête et l'examinant_): Est-ce que votre
dîner ne passerait pas?
MADAME (_s'agitant sur sa chaise_): Ah! vous me trouvez pâle? Non!
Non! je n'ai rien... C'est probablement la route, elle est si blanche,
au milieu de ces terres noires, elle est si longue... je l'aurai trop
regardée... je voudrais bien que notre maison ne fût pas au bord d'une
route.
LA PETITE CÉLESTINE: Pour ce qui est de la route, elle a un joli ruban
de queue, çà, c'est la pure vérité. (_Elle s'assied._)
LA VIEILLE ANGÈLE (_hochant la tête_): Et si les voleurs venaient un
soir, on aurait le temps de les voir arriver, da!
LA GROSSE MARTHE (_sentencieuse_): Les voleurs, au jour d'aujourd'hui,
ne viennent plus par les grandes routes; i' prennent les petits chemins
de traverse.
LA PETITE CÉLESTINE (_riant, mais moins fort_): C'est-i' que Madame
s'inquiète des rôdeurs, qu'elle a la figure toute retournée?
MADAME (_sèchement_): Vous êtes une sotte! Une femme de quarante ans
n'a peur de rien. Non! J'ai eu froid, là, tout d'un coup, entre les
deux épaules...
LA VIEILLE ANGÈLE: Faut mettre de la sauge à bouillir et en boire une
bonne tasse avec du miel.
MADAME (_se levant_): Ça m'a pris tout subitement, pendant que je
regardais la route, là-bas, du côté du gros noyer, et il m'a semblé.....
LA PETITE CÉLESTINE (_curieusement_): Quoi donc qu'i' vous a semblé,
Madame?...
MADAME (_lentement_): C'est pourtant quelquefois nécessaire d'avoir un
homme chez soi.
LA GROSSE MARTHE (_avec vivacité_): Là! Je l'ai toujours dit que Madame
devrait se remarier..... On ne peut pas vivre sans un homme, à la fin
des fins!
LA VIEILLE ANGÈLE (_larmoyant_): Oh! si nos défunts n'étaient pas
morts... ça irait mieux.
LA PETITE CÉLESTINE (_aigrement_): Pour sûr! Nous serions plus à notre
aise ici, et Madame devrait bien se forcer un peu, quand ce serait que
pour nous autres!
MADAME (_rêvant_): Ou un chien... Un chien qui aboierait la nuit...
LA GROSSE MARTHE (_bougonnant_).--Puisque Madame dit que ça mange plus
que ça ne vaut!
MADAME (_tressaillant_): Non, non, pas de chien, il n'aurait qu'à
aboyer la nuit... ce serait horrible! (_Elle arpente la cuisine._)
Enfin, là, toutes quatre, que ferions-nous contre un rôdeur?
LA PETITE CÉLESTINE: I' paraît que chez les Claudin y a un mauvais
garçon qui est entré par le grenier, il est descendu la nuit quand un
chacun dormait, il a trouvé une porte ouverte et s'a ensauvé.....
MADAME: Sans faire de mal?
LA PETITE CÉLESTINE: Non!
MADAME: Sans faire de bruit?
LA PETITE CÉLESTINE: Non plus! Il avait pris ses souliers à ses mains.
MADAME (_très nerveuse_): Alors! personne ne l'a vu ni entendu?
LA PETITE CÉLESTINE (_avec conviction_): Personne.
(_Moment de silence._)
LA VIEILLE ANGÈLE (_d'un ton sourd_): Dans mon temps, j'ai rencontré
aussi un mauvais garçon. J'allais tirer de l'eau à un puits, tout
au bout du village. Voilà qu'en tirant, je sens que c'était lourd,
lourd... y avait un homme dans le seau. I' s'était caché là pour me
faire peur... et quand je l'ai eu monté, i' m'a dit...
MADAME (_l'interrompant_): Écoutez! Tout ça, c'est des bêtises. Vous
êtes trois et il y a trois portes à fermer chez nous. Courez chacune
en fermer une. Tant pis s'il n'est pas neuf heures... Nous n'attendons
rien ce soir... (_Elle se promène fébrilement._)--La porte-fenêtre
de la salle à manger est remise en état... La porte du corridor a une
grosse barre à cadenas... Et puis, en haut, celle de la galerie est
pleine de verrous... Un rôdeur ne pourrait démolir toutes ces portes.
(_Elle se tourne vers les servantes._) Voyons, allez vite...
LA GROSSE MARTHE (_de mauvaise humeur_): Merci bien, je vas pas seule.
Faut qu'on me tienne le battant pendant que je mets les barres.
(_Toutes les trois jettent leurs fèves sur la table._)
LA PETITE CÉLESTINE (_frissonnant_): C'est tout de même vrai qu'i'
commence à faire froid.
MADAME: Vous êtes joliment poltronnes! allez-y donc ensemble, mais
faites vite et n'oubliez pas de regarder du côté du gros noyer. Je vous
attends ici.
(_Elles sortent après avoir allumé une lanterne._)
LA GROSSE MARTHE (_haussant le ton pour entrer dans la salle à
manger_): Non! ce qu'il fait noir dans cette sale baraque de maison!
LA VIEILLE ANGÈLE (_élevant la lanterne d'une main tremblante_): Faut
bien regarder. Mais, moi, je sors pas.
LA PETITE CÉLESTINE (_se penchant en dehors de la porte-fenêtre_): Eh
ben, quoi? Le gros noyer, il est toujours à sa place.
LA GROSSE MARTHE (_fermant vivement les volets_): C'est bon! Cause pas
si fort. Les arbres sont des sournois.
(_Elles reviennent en hâte dans la cuisine et se bousculent pour
rentrer toutes trois de front._)
LA PETITE CÉLESTINE (_fiévreuse_): J'ai regardé, Madame, je suis
sortie, j'ai rien vu... I' peut venir, c'est bouclé.
MADAME (_agacée_): Qui donc ça, _Il_?
LA VIEILLE ANGÈLE: Mais le rôdeur que Madame disait!
MADAME (_s'exaspérant_): Et la porte du corridor? et la porte de la
galerie?
LA GROSSE MARTHE: On y va! On y va! Laissez-nous souffler. (_Elle
s'essuie le front avec son tablier._)
MADAME:(_s'adressant à Célestine_): Enfin, tu n'as rien vu, toi?
LA PETITE CÉLESTINE (_haletante_): Non... c'est-à-dire si, j'ai vu le
gros noyer...
MADAME (_anxieuse_): Et puis?
LA PETITE CÉLESTINE: Et puis... Je crois tout de même que j'ai vu comme
quelque chose qui se cachait.
MADAME (_triomphante_): Là, entendez-vous! Comme quelque chose qui se
cacherait!... Moi aussi, j'ai cru voir ça. Sûrement, le rôdeur qui
voudrait entrer chez nous ne commencerait pas par se montrer...
LES TROIS SERVANTES (_ensemble_): Sûrement!
MADAME (_avec autorité_): Allons, dépêchez-vous! Les deux autres! Il
ne faut pas lui laisser le temps de pénétrer, pour qu'après ça nous
l'enfermions ici.
(_Les trois servantes se précipitent du côté opposé à la salle à manger
dans un immense corridor, et tout d'un coup_ LA PETITE CÉLESTINE
_pousse un cri aigu._)
LA VIEILLE ANGÈLE: Eh ben, quoi donc? Sainte Vierge! C'est-i' notre
dernier jour?
LA GROSSE MARTHE (_relevant Célestine qui est tombée_): T'as pas fini
de faire ta dinde, toi? (_Elle la bourre._)
LA PETITE CÉLESTINE (_affolée_): J'ai marché sur un crapaud... oui...
j'ai bien senti... c'était mou!... (_Elle pleure._)
LA VIEILLE ANGÈLE (_cherchant avec la lanterne_): C'est pas un crapaud,
c'est une cosse de fève... En voilà des histoires pas naturelles, tout
de même!... (_Elle bougonne._)
(_Toutes trois se lancent sur la porte._ LA PETITE CÉLESTINE _attrape
la barre à tâtons;_ LA GROSSE MARTHE _pousse le battant;_ LA VIEILLE
ANGÈLE, _très troublée, élève la lanterne du mauvais côté. On n'y voit
plus._)
LA GROSSE MARTHE: Qu'est-ce qui pousse par dehors?
LA PETITE CÉLESTINE: Ah! mon Dieu, moi, je sens un bras qui me relève
mes jupons en-dessous.
LA GROSSE MARTHE (_hurlant_): Madame! Madame! on pousse la porte! (_A
la vieille Angèle._) Mais éclairez-nous donc, vieille chouette!
(LA VIEILLE ANGÈLE _retourne sa lanterne, et alors_ LA PETITE CÉLESTINE
_s'aperçoit qu'elle a mis la barre entre les deux battants, ce qui les
empêche de se rejoindre. Elle la retire sans oser rien expliquer._)
LA GROSSE MARTHE (_d'un élan vigoureux_): Voilà, ça y est!... il s'a
ensauvé!... (_Elle cadenasse_) Pour sûr, y avait quelqu'un...
(_Toutes trois reviennent et s'engouffrent dans la cuisine, puis
retombent sur leur chaise en blêmissant._)
MADAME (_défaillante_): Pourquoi criez-vous? C'est épouvantable de vous
entendre crier comme ça dans ce corridor! J'irai avec vous jusqu'à la
porte de la galerie. Je ne veux plus vous laisser seules, maintenant.
LA PETITE CÉLESTINE (_songeuse_): C'est peut-être vrai qu'on poussait
la porte.....
LA GROSSE MARTHE: Si c'est vrai... bon sang... J'en suis fourbue!...
LA VIEILLE ANGÈLE (_grelottant_): En voilà une soirée de malheur!... Et
n'y a plus d'huile dans notre lanterne...
MADAME (_résolument s'empare de la chandelle_): Suivez-moi! Ne perdons
pas de temps. Il doit chercher une autre porte, s'il n'est pas déjà
entré!
(_Les quatre femmes se dirigent de nouveau vers le corridor, qu'elles
traversent pour prendre à gauche un escalier vermoulu._ LA VIEILLE
ANGÈLE _a tiré son chapelet._ CÉLESTINE _pleure, se frottant le genou.
En haut,_ MADAME _se penche sur la rampe, elle tend l'oreille._)
LA PETITE CÉLESTINE (_d'une voix hoquetante_): On dirait qu'on monte...
LA GROSSE MARTHE: C'est l'écho de la voûte. C'est rien!
LA VIEILLE ANGÈLE (_chevrotant_): Oui, on monte; moi qui suis un peu
sourde, je l'entends, sûr comme parole d'évangile! Sainte Vierge!...
On monte à pas de loup!... Faudrait s'en aller d'ici tout à fait.
Voyez-vous, Madame, on ne peut être en assurance que sous le ciel.
MADAME (_levant le flambeau_): Nous n'avons pas besoin de redescendre,
d'ailleurs. Allons sur la galerie, et, puisqu'elle a ses deux escaliers
à ses deux bouts, nous verrons bien...
(_Elles traversent encore un corridor, puis se trouvent devant une
porte grande ouverte sur une large galerie de bois. Il fait frais, la
campagne est paisible, mais il n'y a pas de lune._)
MADAME: En fermant cette porte, nous ne pourrons plus lui échapper,
s'il est _dedans!_ (_Elle écoute et regarde encore derrière elle._)
Voyons, mes pauvres, du courage! Tâchez d'entendre quelque chose,
celles qui ont l'oreille fine!
LA GROSSE MARTHE (_à voix basse_): J'ai entendu quelqu'un respirer!
LA VIEILLE ANGÈLE: Moi aussi!
LA PETITE CÉLESTINE: Moi aussi!
(_Brusquement, les trois servantes s'élancent sur la galerie,_ LA
GROSSE MARTHE _et_ LA PETITE CÉLESTINE _dévalent en tourbillon par un
escalier pendant que_ LA VIEILLE ANGÈLE_, par l'autre bout, descend
aussi vite que le lui permettent ses jambes cagneuses._ MADAME _demeure
un instant consternée, une sueur froide lui coule des tempes. Enfin,
n'y tenant plus, elle plante sa chandelle sur le seuil, se précipite
à la suite de_ LA VIEILLE ANGÈLE. _Et toutes ces femmes, les bras en
l'air, les jupes bouffantes, se sauvent au hasard dans la campagne
obscure, tandis que, ressemblant à un cierge funéraire, la chandelle
continue à brûler sur le seuil béant de cette maison abandonnée._)