_LES VENDANGES DE SODOME_
A cette aurore, la terre fumait comme une cuve emplie d'un moût
infernal, et la vigne, située au centre de l'immense plaine, rutilait
sous un soleil levant déjà féroce, un soleil pourpre à chevelure de
braise qui faisait fermenter d'avance les grappes énormes, dont les
grains, d'une grosseur surnaturelle, prenaient des reflets d'yeux
roulants, tout noirs jaillis de leurs orbites. Poussée du fond d'un
abîme bouillant de bitume, cette vigne étalait ses feuillages d'or et
de sang avec une abondance de monstrueuse richesse, et ses pampres
fous couraient, se tordaient comme de précieux métaux en fusion autour
de ses raisins qui s'entassaient à même la molle argile, l'argile
blonde, terre charnelle extraordinairement rousse dégageant des
parfums de sève fraîche mêlés à de pestilentielles buées chaudes.
Pareille à la bête trop féconde, qu'aucun lien ne doit entraver aux
heures douloureuses des parturitions multiples, elle se roulait sur
le sol avec d'effrayantes convulsions, lançant des jets furieux de
guirlandes, bras implorants qui se tendaient vers le soleil, semblant
à la fois souffrir et délirer d'une joie coupable mais paradisiaque,
tandis que ses moelles surchauffées débordaient d'elle en l'inondant
d'une rosée de larmes épaisses. Elle mettait bas n'importe où ces
prodigieux fruits d'un brun lustré, velouté, mystérieuse éclosion du
mortel bitume, le rappelant par leur nuance charbonneuse, leur nuance
de sucre satanique distillé à travers des violences de volcan. Et de
certaines grappes à demi pourries, aux grains crevant en d'écarlates
fentes de lèvres, coulait une liqueur abominablement douce qui grisait
les abeilles jusqu'à les tuer. Entre les nues, si rouges qu'on les eût
dites incendiées, et la plaine, si jaune qu'on l'eût crue poudrée de
safran, rien ne chantait, rien ne remuait; seul un bourdonnement sourd
d'insectes avides faisait trépider la vigne ainsi qu'une chaudière
en ébullition. Au milieu de cette forêt de rameaux d'or, dans le
primitif pressoir (une auge colossale de granit brut percée d'un trou
rond, comme l'autel des sacrifices humains), un lézard fabuleux,
revêtu d'écailles d'un vert étincelant et dardant un singulier regard
d'hyacinthe, s'allongeait énigmatique, son ventre argenté soulevé de
temps en temps par une respiration haletante, ivre, lui aussi, jusqu'à
mourir.
Peu à peu les nuées s'opalisèrent, blanchirent, se dépouillèrent de
leurs allures de vapeurs d'incendie, se déchirèrent, s'évanouirent en
blêmissant; puis le ciel se condensa en un unique soleil, l'azur prit
un éclat de fer bleui brûlant silencieusement et versa des torrents
de chaleur limpide. A perte de vue s'étendit ce pays de Judée où les
grêles figuiers n'arrivaient pas à faire flotter de légers voiles
d'ombre. Quelques-uns de ces arbres chétifs, aux feuilles digitées et
velues, se déformaient en des caprices de plantes mécontentes de leur
sort, enlaçaient inextricablement leurs branches luisantes recouvertes
de transparentes excroissances de gomme se cerclant de bracelets
d'ambre; et des tiges penchées par le feu d'en haut sur le feu d'en
bas avaient des contours souples d'innocents accablés. Loin, tout à
l'horizon, derrière le dernier bouquet d'arbustes, dominant la ligne
vague d'un mur protégeant une ville, se dressait une tour de pierres
ivoirines, d'une blancheur d'ossements, une tour géante qui fuyait en
spirale vers les cieux profonds, vers les cieux violets, chemin menant
à l'infini et que faisait fuir davantage la spire d'un vol de grands
oiseaux blancs cherchant à se poser à son sommet.
De la tour lointaine sortirent ceux de Sodome venant vers la vigne.
Ils étaient conduits par un vieillard deux fois centenaire, colosse
funèbre les dépassant tous de sa tête osseuse éperdument branlante,
sans cheveux, sans dents, sur laquelle retombait le bout d'une draperie
de lin. Aux angles de ses membres roides s'accrochait cette draperie
comme un linceul. Père, chef et patriarche, au-dessus de la troupe
de sa postérité, sa tête avait l'aspect d'un astre oblong, brillant
d'une clarté lunaire. Il faisait des signes à l'aide d'un bâton, ne
parlant plus depuis bien longtemps. A ses côtés se pressaient ses
fils aînés, hommes robustes aux larges barbes noires. L'un d'eux, qui
se nommait Horeb, portait, suspendu à sa ceinture de cuir fauve, des
coupes scintillantes qui s'entrechoquaient mélodieusement. Ensuite
venait un groupe plus jeune composé de ceux que dirigeait Phaleg, un
géant presque nu, sans poil, d'une chair unie comme un marbre veiné de
rose, avec une barbe d'un roux brutal: celui-là portait sur sa tête
une pyramide de corbeilles d'osier où l'on avait mis des gâteaux de
froment. A une distance respectueuse, les adolescents se jouaient,
vêtus de robes courtes, de ceintures ornées de broderies bizarres, et
ils rejetaient leurs abondantes chevelures en arrière, leurs chevelures
blondes comme des toisons de femmes. Le plus beau d'entre eux, un
enfant à la bouche pourprée, aux prunelles violettes, d'une couleur
dérobée au mystère des horizons, s'appelait Sinéus, et naïvement il
avait festonné de fleurs son étroite jupe de peau d'agneau. Quand il
entra dans la vigne, des abeilles, se détachant des grappes, butinèrent
sur son épaule, des abeilles qui, le prenant pour un rayon de miel,
tant il était blond, essayèrent de puiser en sa chair vierge, sans lui
faire de mal.
Après avoir chanté un hymne d'allégresse, les vendangeurs commencèrent
à emplir les corbeilles. Les aînés, d'un mouvement lent, toujours le
même, cueillaient les raisins lourds; les plus jeunes se précipitaient,
voraces, avec des cris. Un moment, le vieillard, assis au rebord de
l'auge de granit, se levait, étendait son bâton, et tous arrivaient
en foule pour vider les corbeilles pleines; puis le vieillard se
rasseyait, hochant le front, et la troupe repartait, emportant les
corbeilles vides. Les uns s'éclaboussaient malgré eux les jambes de
jus vermeil, les autres volontairement se barbouillaient la poitrine.
Sinéus piétinait rageusement la vendange, y mêlant des poignées de
roses sauvages. Vers midi, tous étant fatigués, ils s'endormirent côte
à côte, aux genoux du père, et le vieux patriarche, demeuré sur le bord
de la cuve, en sa pose immobile de statue, paraissait, devant ces
plantureux mâles ruisselants de vin, l'image souveraine de l'éternelle
mort.
Alors, du plus prochain bouquet de figuiers surgit, à pas furtifs,
une créature étrange: une femme. Elle était mince, pâle, nue, et si
rousse, tellement duvetée, qu'elle semblait revêtue d'un lin immaculé
brodé de fils d'or; son front se détachait de l'azur du ciel, net et
poli comme une lame de glaive éblouissant; ses cheveux balayaient la
terre en ramenant autour des feuilles jaunies qui cliquetaient; ses
talons ronds, d'une rondeur de pêche, posaient à peine sur le sol,
et elle marchait en sautant avec des allures d'animal gai; mais les
deux boutons de ses seins étaient noirs, d'un noir brûlé qui faisait
peur. Elle s'approcha de Sinéus endormi, mangea d'abord tous les
raisins de sa corbeille, qu'il avait oublié de vider; et, les grappes
dévorées bestialement, elle se coucha près de lui, rampant comme une
couleuvre. Bientôt l'enfant se réveilla, ayant senti que des doigts
impurs s'appropriaient ses chairs; il eut un gémissement lamentable,
se leva, repoussa la femme, et à ses cris éplorés répondirent les
rugissements de fureur de tous ses frères. Le vieillard se dressa,
étendit son bâton contre l'intruse comme s'il avait pu voir de ses
yeux de mort. Tous entourèrent la femme. C'était une de ces rôdeuses
d'amour que les sages de Sodome venaient de chasser de leur ville.
Dans une juste et formidable colère, des hommes de Dieu s'étaient
réunis pour se débarrasser de ces démentes, qu'une fringale de passions
mauvaises hantait du crépuscule à l'aurore. Se condamnant virilement
à une chasteté de plusieurs années pour ne pas donner le meilleur de
leurs forces, durant le temps des récoltes, à ces gouffres de voluptés
qu'étaient les filles de Sodome, ne gardant que les mères en gésine
et les vieilles, ils avaient répudié jusqu'à leurs épouses, jusqu'à
leurs sœurs. Et elles étaient sorties des carrefours, avaient fui des
rues, meurtries de coups, les seins déchirés, sans vêtement. On les
avait poursuivies comme des chiennes. Lancées à travers le désert,
elles s'étaient ruées vers Gomorrhe à travers les sables brûlants.
Beaucoup étaient mortes dans la fournaise de la plaine. Quelques-unes
vivaient en pillant les vignobles. Pourtant aucune de ces maudites ne
se repentait, car leur corps, fouetté de désirs insensés, jouissait des
flammes du soleil et possédait un sexe aussi ardent que les secrets
dessous de la terre.
Or, voici qu'une de ces chiennes affirmait de nouveau ses appétits
d'homme en s'attaquant à un enfant qui lui ressemblait.
«Qui es-tu?» lui demanda Horeb.
«Je suis Saraï!»
Sinéus se voilait la face dans son coude replié.
«Que veux-tu?» dit Phaleg.
«J'ai soif!»
Ah! Elle avait soif! Ils se consultèrent du regard, mais leur père,
farouche, leva son bâton, et chacun se baissa pour se saisir d'une
pierre.
La femme, ce soleil de peau blonde, étendit les bras comme deux
rayonnements.
Elle cria, d'un accent si aigu qu'ils reculèrent:
«Malheur à vous!»
«Oui, je te reconnais, dit Horeb, tu m'as dépouillé, une nuit, de mes
plus belles coupes de métal.»
«Et moi, dit Phaleg, tu m'as convié au péché le jour du Seigneur!»
«Moi, cria Sinéus, des larmes au bord des paupières, je ne te connais
point, n'ayant pas voulu te connaître!»
Le vieillard laissa tomber son bâton.
«Qu'elle soit lapidée!» rugirent-ils tous.
La femme n'eut pas le temps de fuir. Trente pierres volèrent sur elle.
Ses seins éclatèrent en gerbes rouges, et son front se couronna de
bandelettes de pourpre. Bondissant, se tordant, elle brouillait ses
cheveux avec les pampres qui la tenaient prisonnière; puis elle se fit
petite, toute petite, rampa, humblement serpentine, se glissa dans
la cuve où fermentait le moût, et, ramenant sur elle des monceaux de
grappes écrasées, elle demeura inerte, augmentant le sang du raisin
de tout le vin exquis de ses veines. Comme elle agonisait encore,
ils descendirent dans l'auge et la foulèrent aux pieds, tandis que
jaillissaient, des prodigieuses graines noires à reflets d'yeux
roulants, un regard de suprême malédiction.
Au soir, ayant terminé saintement leur tâche, les vendangeurs
se partagèrent les gâteaux de froment, remplirent leur coupe.
Dédaigneux de retirer le cadavre, tous ivres déjà, plus grisés par
la tuerie que par la vendange, ils burent, en blasphémant la femme,
l'horrible liqueur empoisonnée d'amour; et cette nuit même, pendant
que retentissaient au loin des hurlements de bêtes inconnues, que
l'atmosphère se saturait d'une odeur de soufre, que la tour géante
prenait des pâleurs de squelette sous la morne clarté de la lune, ceux
de Sodome commirent, pour la première fois, le péché contre nature
en les bras de leur jeune frère Sinéus, dont l'épaule douce avait la
saveur du miel.