A MAURICE MAETERLINCK

_LES VENDANGES DE SODOME_

A cette aurore, la terre fumait comme une cuve emplie d'un moût

infernal, et la vigne, située au centre de l'immense plaine, rutilait

sous un soleil levant déjà féroce, un soleil pourpre à chevelure de

braise qui faisait fermenter d'avance les grappes énormes, dont les

grains, d'une grosseur surnaturelle, prenaient des reflets d'yeux

roulants, tout noirs jaillis de leurs orbites. Poussée du fond d'un

abîme bouillant de bitume, cette vigne étalait ses feuillages d'or et

de sang avec une abondance de monstrueuse richesse, et ses pampres

fous couraient, se tordaient comme de précieux métaux en fusion autour

de ses raisins qui s'entassaient à même la molle argile, l'argile

blonde, terre charnelle extraordinairement rousse dégageant des

parfums de sève fraîche mêlés à de pestilentielles buées chaudes.

Pareille à la bête trop féconde, qu'aucun lien ne doit entraver aux

heures douloureuses des parturitions multiples, elle se roulait sur

le sol avec d'effrayantes convulsions, lançant des jets furieux de

guirlandes, bras implorants qui se tendaient vers le soleil, semblant

à la fois souffrir et délirer d'une joie coupable mais paradisiaque,

tandis que ses moelles surchauffées débordaient d'elle en l'inondant

d'une rosée de larmes épaisses. Elle mettait bas n'importe où ces

prodigieux fruits d'un brun lustré, velouté, mystérieuse éclosion du

mortel bitume, le rappelant par leur nuance charbonneuse, leur nuance

de sucre satanique distillé à travers des violences de volcan. Et de

certaines grappes à demi pourries, aux grains crevant en d'écarlates

fentes de lèvres, coulait une liqueur abominablement douce qui grisait

les abeilles jusqu'à les tuer. Entre les nues, si rouges qu'on les eût

dites incendiées, et la plaine, si jaune qu'on l'eût crue poudrée de

safran, rien ne chantait, rien ne remuait; seul un bourdonnement sourd

d'insectes avides faisait trépider la vigne ainsi qu'une chaudière

en ébullition. Au milieu de cette forêt de rameaux d'or, dans le

primitif pressoir (une auge colossale de granit brut percée d'un trou

rond, comme l'autel des sacrifices humains), un lézard fabuleux,

revêtu d'écailles d'un vert étincelant et dardant un singulier regard

d'hyacinthe, s'allongeait énigmatique, son ventre argenté soulevé de

temps en temps par une respiration haletante, ivre, lui aussi, jusqu'à

mourir.

Peu à peu les nuées s'opalisèrent, blanchirent, se dépouillèrent de

leurs allures de vapeurs d'incendie, se déchirèrent, s'évanouirent en

blêmissant; puis le ciel se condensa en un unique soleil, l'azur prit

un éclat de fer bleui brûlant silencieusement et versa des torrents

de chaleur limpide. A perte de vue s'étendit ce pays de Judée où les

grêles figuiers n'arrivaient pas à faire flotter de légers voiles

d'ombre. Quelques-uns de ces arbres chétifs, aux feuilles digitées et

velues, se déformaient en des caprices de plantes mécontentes de leur

sort, enlaçaient inextricablement leurs branches luisantes recouvertes

de transparentes excroissances de gomme se cerclant de bracelets

d'ambre; et des tiges penchées par le feu d'en haut sur le feu d'en

bas avaient des contours souples d'innocents accablés. Loin, tout à

l'horizon, derrière le dernier bouquet d'arbustes, dominant la ligne

vague d'un mur protégeant une ville, se dressait une tour de pierres

ivoirines, d'une blancheur d'ossements, une tour géante qui fuyait en

spirale vers les cieux profonds, vers les cieux violets, chemin menant

à l'infini et que faisait fuir davantage la spire d'un vol de grands

oiseaux blancs cherchant à se poser à son sommet.

De la tour lointaine sortirent ceux de Sodome venant vers la vigne.

Ils étaient conduits par un vieillard deux fois centenaire, colosse

funèbre les dépassant tous de sa tête osseuse éperdument branlante,

sans cheveux, sans dents, sur laquelle retombait le bout d'une draperie

de lin. Aux angles de ses membres roides s'accrochait cette draperie

comme un linceul. Père, chef et patriarche, au-dessus de la troupe

de sa postérité, sa tête avait l'aspect d'un astre oblong, brillant

d'une clarté lunaire. Il faisait des signes à l'aide d'un bâton, ne

parlant plus depuis bien longtemps. A ses côtés se pressaient ses

fils aînés, hommes robustes aux larges barbes noires. L'un d'eux, qui

se nommait Horeb, portait, suspendu à sa ceinture de cuir fauve, des

coupes scintillantes qui s'entrechoquaient mélodieusement. Ensuite

venait un groupe plus jeune composé de ceux que dirigeait Phaleg, un

géant presque nu, sans poil, d'une chair unie comme un marbre veiné de

rose, avec une barbe d'un roux brutal: celui-là portait sur sa tête

une pyramide de corbeilles d'osier où l'on avait mis des gâteaux de

froment. A une distance respectueuse, les adolescents se jouaient,

vêtus de robes courtes, de ceintures ornées de broderies bizarres, et

ils rejetaient leurs abondantes chevelures en arrière, leurs chevelures

blondes comme des toisons de femmes. Le plus beau d'entre eux, un

enfant à la bouche pourprée, aux prunelles violettes, d'une couleur

dérobée au mystère des horizons, s'appelait Sinéus, et naïvement il

avait festonné de fleurs son étroite jupe de peau d'agneau. Quand il

entra dans la vigne, des abeilles, se détachant des grappes, butinèrent

sur son épaule, des abeilles qui, le prenant pour un rayon de miel,

tant il était blond, essayèrent de puiser en sa chair vierge, sans lui

faire de mal.

Après avoir chanté un hymne d'allégresse, les vendangeurs commencèrent

à emplir les corbeilles. Les aînés, d'un mouvement lent, toujours le

même, cueillaient les raisins lourds; les plus jeunes se précipitaient,

voraces, avec des cris. Un moment, le vieillard, assis au rebord de

l'auge de granit, se levait, étendait son bâton, et tous arrivaient

en foule pour vider les corbeilles pleines; puis le vieillard se

rasseyait, hochant le front, et la troupe repartait, emportant les

corbeilles vides. Les uns s'éclaboussaient malgré eux les jambes de

jus vermeil, les autres volontairement se barbouillaient la poitrine.

Sinéus piétinait rageusement la vendange, y mêlant des poignées de

roses sauvages. Vers midi, tous étant fatigués, ils s'endormirent côte

à côte, aux genoux du père, et le vieux patriarche, demeuré sur le bord

de la cuve, en sa pose immobile de statue, paraissait, devant ces

plantureux mâles ruisselants de vin, l'image souveraine de l'éternelle

mort.

Alors, du plus prochain bouquet de figuiers surgit, à pas furtifs,

une créature étrange: une femme. Elle était mince, pâle, nue, et si

rousse, tellement duvetée, qu'elle semblait revêtue d'un lin immaculé

brodé de fils d'or; son front se détachait de l'azur du ciel, net et

poli comme une lame de glaive éblouissant; ses cheveux balayaient la

terre en ramenant autour des feuilles jaunies qui cliquetaient; ses

talons ronds, d'une rondeur de pêche, posaient à peine sur le sol,

et elle marchait en sautant avec des allures d'animal gai; mais les

deux boutons de ses seins étaient noirs, d'un noir brûlé qui faisait

peur. Elle s'approcha de Sinéus endormi, mangea d'abord tous les

raisins de sa corbeille, qu'il avait oublié de vider; et, les grappes

dévorées bestialement, elle se coucha près de lui, rampant comme une

couleuvre. Bientôt l'enfant se réveilla, ayant senti que des doigts

impurs s'appropriaient ses chairs; il eut un gémissement lamentable,

se leva, repoussa la femme, et à ses cris éplorés répondirent les

rugissements de fureur de tous ses frères. Le vieillard se dressa,

étendit son bâton contre l'intruse comme s'il avait pu voir de ses

yeux de mort. Tous entourèrent la femme. C'était une de ces rôdeuses

d'amour que les sages de Sodome venaient de chasser de leur ville.

Dans une juste et formidable colère, des hommes de Dieu s'étaient

réunis pour se débarrasser de ces démentes, qu'une fringale de passions

mauvaises hantait du crépuscule à l'aurore. Se condamnant virilement

à une chasteté de plusieurs années pour ne pas donner le meilleur de

leurs forces, durant le temps des récoltes, à ces gouffres de voluptés

qu'étaient les filles de Sodome, ne gardant que les mères en gésine

et les vieilles, ils avaient répudié jusqu'à leurs épouses, jusqu'à

leurs sœurs. Et elles étaient sorties des carrefours, avaient fui des

rues, meurtries de coups, les seins déchirés, sans vêtement. On les

avait poursuivies comme des chiennes. Lancées à travers le désert,

elles s'étaient ruées vers Gomorrhe à travers les sables brûlants.

Beaucoup étaient mortes dans la fournaise de la plaine. Quelques-unes

vivaient en pillant les vignobles. Pourtant aucune de ces maudites ne

se repentait, car leur corps, fouetté de désirs insensés, jouissait des

flammes du soleil et possédait un sexe aussi ardent que les secrets

dessous de la terre.

Or, voici qu'une de ces chiennes affirmait de nouveau ses appétits

d'homme en s'attaquant à un enfant qui lui ressemblait.

«Qui es-tu?» lui demanda Horeb.

«Je suis Saraï!»

Sinéus se voilait la face dans son coude replié.

«Que veux-tu?» dit Phaleg.

«J'ai soif!»

Ah! Elle avait soif! Ils se consultèrent du regard, mais leur père,

farouche, leva son bâton, et chacun se baissa pour se saisir d'une

pierre.

La femme, ce soleil de peau blonde, étendit les bras comme deux

rayonnements.

Elle cria, d'un accent si aigu qu'ils reculèrent:

«Malheur à vous!»

«Oui, je te reconnais, dit Horeb, tu m'as dépouillé, une nuit, de mes

plus belles coupes de métal.»

«Et moi, dit Phaleg, tu m'as convié au péché le jour du Seigneur!»

«Moi, cria Sinéus, des larmes au bord des paupières, je ne te connais

point, n'ayant pas voulu te connaître!»

Le vieillard laissa tomber son bâton.

«Qu'elle soit lapidée!» rugirent-ils tous.

La femme n'eut pas le temps de fuir. Trente pierres volèrent sur elle.

Ses seins éclatèrent en gerbes rouges, et son front se couronna de

bandelettes de pourpre. Bondissant, se tordant, elle brouillait ses

cheveux avec les pampres qui la tenaient prisonnière; puis elle se fit

petite, toute petite, rampa, humblement serpentine, se glissa dans

la cuve où fermentait le moût, et, ramenant sur elle des monceaux de

grappes écrasées, elle demeura inerte, augmentant le sang du raisin

de tout le vin exquis de ses veines. Comme elle agonisait encore,

ils descendirent dans l'auge et la foulèrent aux pieds, tandis que

jaillissaient, des prodigieuses graines noires à reflets d'yeux

roulants, un regard de suprême malédiction.

Au soir, ayant terminé saintement leur tâche, les vendangeurs

se partagèrent les gâteaux de froment, remplirent leur coupe.

Dédaigneux de retirer le cadavre, tous ivres déjà, plus grisés par

la tuerie que par la vendange, ils burent, en blasphémant la femme,

l'horrible liqueur empoisonnée d'amour; et cette nuit même, pendant

que retentissaient au loin des hurlements de bêtes inconnues, que

l'atmosphère se saturait d'une odeur de soufre, que la tour géante

prenait des pâleurs de squelette sous la morne clarté de la lune, ceux

de Sodome commirent, pour la première fois, le péché contre nature

en les bras de leur jeune frère Sinéus, dont l'épaule douce avait la

saveur du miel.

Le Démon de l'Absurde · 第 17 / 26 题