UNE HIRONDELLE (_se penchant du haut de la rosace_): Je crois qu'il
fera beau demain!
UN ÉCHO: Amen!
(_Silence._)
(_Une porte matelassée s'ouvre lentement et retombe avec un bruit
sourd. Entrent le_ MAUDIT, _la_ PROSTITUÉE _et le_ JUIF, _qui se
meuvent à tâtons._)
LE MAUDIT (_titubant un peu et se baissant pour allumer une lanterne_):
Hein! quand je vous le disais! Personne! Ces endroits-là sont toujours
vides, la nuit... l'humanité ne s'occupant de Dieu que lorsqu'elle ne
peut pas faire l'amour. (_Il secoue ses guenilles en riant d'un rire
triste._)
LA PROSTITUÉE (_d'un ton énervé, serrant son châle de deuil sur sa robe
de satin rouge_): Tais-toi! Ce n'est pas le moment de plaisanter. Moi,
je déteste les maisons dont les plafonds sont... au diable!
LE JUIF (_ôtant son bonnet de peau de lièvre_): On doit toujours le
respect, ça n'engage à rien.
LE MAUDIT (_d'une voix navrée_): Vous êtes des animaux immondes, et
pourtant vous êtes plus en sûreté que moi, ici: vous ne croyez pas.
(_Tous les trois se dirigent vers l'autel et le_ MAUDIT _place la
lanterne sur la balustrade du chœur._)
LA PROSTITUÉE (_soutenant le_ MAUDIT _qui chancelle_): Parlons peu,
parlons bien; tu nous as promis des bijoux extraordinaires: où sont-ils?
LE MAUDIT (_étendant le bras d'un geste raide, et désignant le
tabernacle_): Ils sont là.
LE JUIF (_hochant le front_): Il est entendu que vous irez les chercher
tout seul...
LA PROSTITUÉE: Tout seul, puisque l'idée vient de lui. Moi, je n'aurais
jamais songé à une pareille farce.
LE JUIF (_railleur_): Moi non plus, c'est une idée géniale, et si
simple!
LE MAUDIT (_torturé_): Alors, si c'est si simple, allez-y.
LE JUIF (_sortant de dessous son manteau une balance, des poids, une
pince de fer_): Prêteur, acheteur, soit. Voleur, non! je viens surtout
pour complaire à Madame.
UN ÉCHO: Dame!
LA PROSTITUÉE (_furieuse_): Mon amant serait-il un capon!
LE MAUDIT (_relevant la tête fièrement_): Quel capon oserait se
mesurer avec Dieu?... Oui, je veux le voler; seulement, je tiens à le
combattre. C'est ici la forêt où je détrousserai loyalement, après
avoir exposé mes raisons. Je parlerai très haut, dussiez-vous ne pas
m'écouter, vous, les brutes. (_Il fait un bond et saute dans le chœur
en passant par dessus la balustrade. Machinalement la_ PROSTITUÉE
_s'agenouille, pendant que le_ JUIF _examine le fléau de ses balances.
Le_ MAUDIT _reprend d'un ton grave en s'adressant au tabernacle._)
Mon Dieu, je suis la proie que vous amènent les bêtes de proie; mais,
en galant homme qui désire égaliser les chances de ce duel fabuleux,
je vais compter mes griefs; de votre côté, préparez vos foudres, je
ne vous violenterai pas en plein sommeil. Oh! ma vie est bien nue,
Roi des rois! Si vous n'avez pas souvenir de mes misères, je vous les
apporte. Jugez! Maudit par mon père charnel, abandonné par ma mère,
j'ai roulé d'abîme en abîme. J'ai tué, j'ai triché au jeu et j'ai
menti. Vous m'avez laissé marcher jusqu'à vous pour mieux m'anéantir,
je pense, et voici venue l'heure de la suprême chute, du péché sans
rémission, du sacrilège; je n'hésite pas, j'essaie de me justifier.
N'êtes-vous pas plus coupable que moi, dites, Dieu dont la droite est
trop immobile, et ne pouvez-vous pas m'épargner comme complice ou me
détruire soudainement?... Je vous rends mon paradis, sinon arrachez-moi
le cœur de la poitrine. Il est temps de vous décider. Je suis peut-être
le dernier des croyants. Et regardez derrière moi cette femme avec sa
robe rouge, ses épaules pâles comme des flocons de neige fondant sur
un feu vif. Il lui faut des bijoux, je n'en possède point. Quand elle
agite sa petite main, Seigneur, vous qui voyez tout, vous avez bien dû
vous en apercevoir, il semble que tout à coup le bout d'une aile d'ange
vous pousse, et l'on va éperdûment jusqu'au grand crime. Dieu, ayez
compassion! Quel supplice inventerez-vous plus fort que son mépris!
J'ai parcouru des routes, j'ai eu faim et j'ai eu l'envie pressante
de brouter l'herbe fleurie entre les jambes des bœufs. A l'extrémité
du chemin, j'ai bu, comme les autres; on m'a demandé de l'argent et
j'ai mendié. J'ai même appris à faire le chien, à ramper, à tirer
des sons rauques de ma gorge séchée par la soif. J'ai mordu... puis
j'ai rencontré cette fille qui m'a caressé; ma seule minute de joie,
elle la détient dans les plis secrets de sa jupe de flamme, et mon
pire tourment est encore de l'avoir connue! Vous saisissez, Dieu très
intelligent, j'ai besoin de vos diamants... C'est chez vous qu'on en
voit le plus... (_Il lève les bras._)
UN ÉCHO: Plus!
LE MAUDIT: Seigneur! Il faut me les donner de bonne volonté. Vous n'en
faites rien. (_S'attendrissant._) Et elle, c'est un enfant qui ne peut
rire sans un jouet. (_Il s'impatiente._) Ma croyance en vous est toute
ma fortune. Répondez-moi! La bourse ou la mort! Tuez le criminel avant
le crime ou enrichissez-le, au nom de la foi. (_Avec explosion._) Ah!
si j'avais le tonnerre à mes ordres...
LA PROSTITUÉE (_bas au Juif_): Je lui ai versé des liqueurs chaudes
pour qu'il soit gentil. Un homme bavard finit toujours par retrouver
son courage.
LE JUIF (_agacé_): Je crois que nous perdons un temps précieux et
je n'aime guère les discours. (_En réfléchissant_:) Après tout, les
églises sont remplies d'ossements.
LE MAUDIT (_désespéré_): M'entends-tu, Dieu mort et immortel, Dieu
aveugle et clairvoyant, Dieu le maître et Dieu enchaîné?... Je suis
prêt, je m'approche; constate que mes doigts se hérissent comme des
pieuvres. Il me faut le soleil, de l'or, des étoiles, des perles,
l'océan, des émeraudes, car mon univers à moi c'est cette femme, et je
n'aurai pas trop du tien pour parer l'étendue sombre de ses cheveux...
(_Silence._) Rien! c'est à se briser le crâne contre la porte de ta
prison, prisonnier impuissant qui te laisses insulter, toi qui demeures
enfermé dans une coupe moins large que le sein de ma maîtresse. Et tu
peux te délivrer, me délivrer! (_Il sanglote._) Seigneur, soyez bon!
je suis chétif, je ne vous brave que parce que j'ai peur! Seigneur, ma
mère m'a enseigné qu'il fallait vous demander le pain quotidien; or,
j'ai besoin de me nourrir de cette femme, et cette femme se nourrit de
joyaux! Vous qui destinez les brebis au loup, donnez-moi vos parures
pour que j'en achète mon pain quotidien... (_Silence._)
LE JUIF (_ricanant_): Jamais ivrogne ne s'est vu en face d'un pareil
mur.
LA PROSTITUÉE (_avec un geste d'ennui_): Il ne songe même pas que je
suis décolletée. Il ne fait pas chaud ici...
LE MAUDIT (_se rapprochant du tabernacle et délirant_): Toutes mes
larmes pour vos pierreries, des siècles d'enfer pour un morceau de ce
métal jaune qui vous est inutile. Seigneur, l'aumône au gueux, votre
serviteur en sacrilège, c'est-à-dire à celui qui croit encore en vous
puisqu'il se donne la peine de vous outrager!
LE JUIF (_bas à la Prostituée_): Vous avez bien remarqué ce ciboire?
Les curés font courir des légendes souvent...
LA PROSTITUÉE (_vivement_): Je suis venue ce matin à la messe pour le
contempler. Oh! superbe! Des cabochons tout autour, et au centre un
diamant gros comme un œuf de colombe.
LE JUIF: Je me défie des gros diamants. Ils ne sont généralement pas
d'une belle eau.
LA PROSTITUÉE: D'une belle eau! Vous riez! La seule chose pure de la
terre c'est un diamant, mais vos sales imaginations troublent tout à
l'avance!
LE JUIF (_s'inclinant, moqueur_): La seule chose pure de la terre,
c'est le regard d'une vierge, Madame.
LE MAUDIT (_criant_): Malheur! Trois fois malheur! Dieu veut ma
damnation! (_Il va prendre la pince de fer sur la balustrade._) Je vais
forcer la porte du ciel avec cela! (_Il brandit la pince et se met à
rire d'un rire douloureux._) Et demain l'église banqueroutière n'aura
plus d'hostie à tendre par le guichet de son bureau. Je vais ravir le
trésor des élus. (_Il frappe sur le tabernacle._) Quelle ironie! Cette
porte ressemble en effet au guichet d'une banque. (_Il introduit la
pince et fait sauter des lames de bois._) Tu l'as voulu, Madelon... Et
maintenant, tombe la foudre!...
LA PROSTITUÉE (_poussant un cri de joie_): Donne!
LE JUIF (_reculant_): Qu'allez-vous faire des hosties? Moi, je refuse
de m'en occuper.
LE MAUDIT (_dressant le ciboire avec un mouvement d'horreur_): Vide! Il
est vide!
LA PROSTITUÉE: Tant mieux! Ça leur arrive quelquefois d'oublier de le
remplir... et comme il n'y a pas de contrôle...
LE MAUDIT (_roulant des yeux fous_): Personne, pas de Dieu, pas même un
simulacre de Dieu!
LE JUIF: C'était à deviner, puisqu'il ne vous répondait rien, mon cher
garçon... Voyons toujours l'objet.
LE MAUDIT (_le laissant s'emparer du ciboire_): Et la foudre ne tombera
pas.
LA PROSTITUÉE (_haussant les épaules_): Tu nous ennuies avec tes
perpétuelles exagérations.
LE JUIF (_retournant le ciboire aux lueurs louches de la lanterne_):
Tiens! Tiens! je n'imaginais point si mal! Oh! les fameuses légendes.
(_Il se penche, prenant des airs apitoyés._)
LE MAUDIT (_se tordant les mains_): Madelon! Madelon! Ni Dieu ni
foudre! Mon crime n'était donc pas encore assez grand... Moi qui
espérais des preuves dans le châtiment! Je me noie, Madelon! Une
eau glacée monte à ma bouche! Madelon! Tu auras les bijoux, et en
échange, moi, j'aurai le doute. En présence du doute effroyable toutes
les misères ne sont que délices. Madelon, couvre-moi de ta robe, j'ai
froid. (_Il se jette aux pieds de la Prostituée._)
LA PROSTITUÉE (_radieuse, s'appuyant sur lui pour mieux regarder le
ciboire_): De l'or, des émeraudes, le gros diamant...
LE JUIF (_lâchant le ciboire qui tombe à terre, et remettant son
bonnet_): De la fumée, Madame, de la fumée!... Il a voulu voler Dieu,
et c'est Dieu qui le vole... _Tout est faux._
UN ÉCHO (_très loin_): Faux!
(_Évanouissement du décor et des personnages._)