_LE CHATEAU HERMÉTIQUE_
J'ai connu deux vieilles femmes qui sont mortes en disant: «Nous ne
sommes pas _chez nous ici!_ Ce n'est pas _ici_ que nous devrions
mourir.» L'une était une paysanne du Limousin, fort pauvre, un peu
folle, dont la principale monomanie consistait en un éternel besoin de
locomotion. Elle rêvait d'un endroit où elle aurait été _mieux_, où
elle aurait dû vivre _toujours_, et comme elle ne connaissait pas cet
endroit, que, du reste, elle ignorait même s'il existait autre part
que sous son crâne, elle répétait jaculatoirement: «Ah! ils sont bien
malheureux, ceux qui n'ont pas de pays!...» Elle expira en faisant un
geste d'entêtée, signifiant: «_Là-bas!_»
L'autre, une comtesse de Beaumont-Landry, avait toute sa raison, mais
elle songeait des journées entières à la _maison de ses rêves_, et
cette maison ne représentait pas, pour elle, une phrase sentimentale
de son jeune temps: c'était _réellement, sincèrement_, une demeure
bâtie quelque part, peut-être dans la Suède ou dans l'Irlande, dans une
contrée _couleur de dentelle grise_, disait-elle, et _où les colombes
doivent être en deuil._ Elle ne définissait rien, ne souhaitait rien.
Ni tableaux, ni gravures, ne lui donnaient d'indications plus précises,
mais elle savait que cette maison était _là-bas_, et que sa place, à
elle, une choyée mondaine, était marquée dans ce modeste endroit de
repos. Quand elle entra en agonie, elle prit les mains de sa fille, lui
murmura d'une voix très inquiète: «Je ne suis pas _ici_ chez moi! Non,
ce n'est pas _ici_ que je devrais être».
S'il y a _l'âme sœur_ que l'on cherche à travers toutes les déceptions
et tous les crimes d'amour, n'y aurait-il pas aussi le _pays frère_,
sans lequel on ne vit pas heureux, on ne peut obtenir une fin paisible?
Combien de touristes mélancoliques ont dit avec des regrets plein les
yeux: «J'ai vu en passant le lieu que je voudrais habiter, et je ne me
rappelle déjà plus dans quel coin de la terre il se trouve! Je ne sais
plus le nom du village... je ne vois plus la nuance du ciel....»
Combien d'explorateurs fameux se sont sentis soudainement attirés, par
delà les mers et les déserts, vers un site mystérieux, une patrie faite
pour eux seuls, dont ils possèdent en eux une image si effacée qu'elle
leur paraît être le souvenir d'une ancienne estampe admirée trop
longuement durant leur enfance!
Et il y a les lieux maudits où l'on va parce qu'il faut qu'on y
aille, où l'on rencontre la blessure qui vous est destinée depuis des
siècles. Il y a la forêt qui vous hante, de loin, et où l'on se pend à
l'arbre qu'on croit avoir déjà vu ailleurs, un arbre qui vous tendait
ses branches derrière toutes les fenêtres crépusculaires. Il y a le
lac perdu au fond du petit val sauvage, la mare verdâtre hérissée de
broussailles noires, où l'on se jette avec la presque joie d'avoir
enfin trouvé sa tombe _à soi_, et non pas la tombe pareille à celle
du voisin. De toute éternité la place de nos pieds est probablement
désignée, mais nous ne venons pas au jour selon notre gré: nos parents
s'agitent, s'éloignent, vont, viennent inutilement, cherchent eux-mêmes
leur définitive résidence, si bien qu'il faut des hasards multiples
pour nous renseigner, nous fournir l'intuition solennelle et nous
enlever, comme sur des ailes, jusqu'au pays qui garde, en un champ de
blé ou en une rue déserte, les racines mystiques de notre personne.
Souvent, aussi, extasiés devant ce pays, nous le voyons tout à coup
reculer, se fondre, s'évanouir. Il nous fuit, nous abandonne, et pour
une raison qui ne nous sera jamais donnée, car, sans doute, _elle est
trop effrayante_, nous devinons que nous ne l'atteindrons pas, que
cette terre promise nous sera éternellement dérobée.
Et voici ce que je veux raconter _bien sincèrement_, au sujet d'un de
ces pays de chimères, que j'ai _bien réellement_ trouvé sur ma route:
C'était en Franche-Comté, en visitant par une belle journée de soleil
une grande propriété triste située vers le village de Roquemont, dans
le petit hameau de Suse. Nous avions gravi le sommet d'une colline
qu'on dénommait aux environs la _Dent de l'Ours_, à cause de sa bizarre
échancrure, et nous demeurions tous les trois étendus sur une herbe
rousse qui sentait la chevelure brûlée. La mère, madame Téard, le
fils, Albert Téard, et moi, nous avions très chaud; nous ne causions
plus, ayant épuisé toutes les banales histoires parisiennes. A cette
hauteur, sur ce plateau que balayaient les brises sèches, la source des
conversations vulgaires s'était tarie subitement en nous, et nous ne
désirions plus qu'étouffer les échos des villes toujours si détonnants
dans le religieux silence d'une montée de calvaire. Mes amis avaient
d'abord tenu, gracieusement, à me faire juger la maison, le jardin,
le vignoble; de différents côtés, ils m'indiquaient les célébrités
du pays: l'endroit où l'année dernière Albert Téard avait tué un
lièvre énorme, le carrefour où se voyaient encore les vestiges des
Prussiens, le sentier par où descendaient du bois, certains hivers, les
loups voleurs; puis, peu à peu, saisis d'un respect pour la grandeur
enveloppante du panorama, nous nous étions tus sans nous consulter, et
nous regardions presque sans voir.
A l'horizon, pas trop loin pourtant, se dressait une énorme roche sur
une autre colline, sœur de celle qui nous portait, et l'on apercevait
très distinctement les ruines d'un château féodal faisant corps avec
la roche sombre. Cela formait un arrière-plan de drame au tableau
relativement gai que représentaient le village de Suse, tassé contre un
clocher naïf arrondi en goupillon, et le vignoble, où s'éparpillaient
des paysans en blouse et des femmes en jupes claires. Cela dominait
d'un air malfaisant, impérieux, et il n'était pas possible de ne pas
déclarer tout de suite que là se trouvait le seul endroit _curieux_, le
point d'histoire ou le point de légende. Mais on n'en avait pas parlé
encore. Albert Téard, d'un ton dolent, murmura:
«... Il y a aussi des cavernes pleines d'ossements fossiles, de silex
taillé; nous vous y mènerons; ensuite, vous aurez tout vu.»
«Comment, tout vu? dis-je, me redressant sur un coude; et les ruines,
là-bas?»
«Hein? Quelles ruines?» demanda madame Téard étonnée.
J'avais les yeux fixes. J'étendis le bras, et Albert Téard se mit à
rire.
«Ça, des ruines! Peut-être que si, et plus sûr que non! De chez nous,
par un jour de pluie, on dirait tout simplement une roche à pic, mais,
par le soleil, avec des jeux de lumière tombant des nuages, on croit
quelquefois qu'il s'agit d'un vieux château sans porte. Oh! ne vous y
fiez pas!...»
«Vous plaisantez?»
Je regardais, fasciné, à m'en faire mal au cerveau.
«Non, c'est la roche qui plaisante, reprit Albert Téard. Il n'y a
aucune description de ces ruines dans les annales franc-comtoises, et
nos paysans, qui n'ont pas le temps de s'amuser, prétendent ne les
avoir jamais distinguées, ni au soleil, ni à la pluie. Pour moi, je ne
les aperçois plus que vaguement... _parce que je sais depuis longtemps
à quoi m'en tenir._»
«Moi, fit doucement madame Téard, une exquise vieille femme
raisonnable, j'ai souvent essayé de me figurer le château, et je n'ai
pas pu découvrir la moindre tourelle!...»
J'étais abasourdi. D'instant en instant le mirage s'accentuait,
devenait formidable; je voyais des croisillons, des ogives, des
créneaux, et tous ces détails bleuâtres se fonçaient comme sous les
coups d'un pinceau fantastique.
«Enfin, murmurai-je, on peut bien visiter cette roche?»
La mère de Téard souriait en inclinant son bon visage sur l'épaule
gauche.
«Vous voulez donc risquer le saut du mauvais garnement?»
«Qu'est-ce que le mauvais garnement? Une légende?»
«Non, une aventure très naturelle. C'est un conscrit qui avait parié
de dénicher des œufs de buse, là-haut, avant d'aller au régiment,
et, comme il était gris le matin où il tenta son ascension, il a
dégringolé de votre fameux château jusqu'à sa chaumière. S'il n'a pas
trouvé des œufs de buse, il a toujours trouvé de la salle de police en
arrivant chez son capitaine, car il a fallu le soigner et il a manqué
le premier appel, ce nigaud.»
Je restai en contemplation devant le château magique. Une brume
entourait cette colline revêtue de grands genévriers et de taillis de
hêtres. On y rêvait la fraîcheur d'une eau cachée dans les profondeurs
_des donjons_, et la roche, à distance, paraissait luire comme une
peau de reptile. A un pied du premier corps de bâtiment, une sorte
de renflement taillé en chemin de ronde faisait exactement l'effet
d'un travail humain, et il semblait tellement facile de se promener
là-dessus que je ne comprenais pas le dédain de mes amis.
«Nous irons! c'est entendu», décida Téard avec une grimace narquoise.
Nous y allâmes le lendemain. Madame Téard nous suivait, portant un
panier copieusement garni, parce que, disait-elle, _c'était toujours
plus loin qu'on ne le pensait._
Au bout d'une heure de marche dans les blés et dans les vignes, nous
arrivions sur la pente caillouteuse d'une colline creusée à son
centre, endeuillant d'une ombre épaisse et froide un hameau de cinq
ou six pauvres masures. De ci, de là, des gens taciturnes. Les hommes
arrangeaient des tonneaux sans crier ni jurer. Les femmes, berçant des
nourrissons, ne chantaient pas. Peut-être avais-je, moi tout seul,
cette spéciale vision d'un village endormi, puisque mes compagnons ne
remarquèrent vraiment rien d'anormal en traversant ce coin de pays
d'ombre. Cependant, madame Téard, ayant voulu acheter un peu de lait,
s'aperçut qu'on ne lui répondait même pas, et elle me dit d'une voix
ennuyée:
«Ils sont comme ça, ici!»
La vieille dame s'installa au bord d'un lavoir primitif où gargouillait
une fontaine par des conduits de bois; elle nous souhaita une
heureuse escalade et se mit à plonger des bouteilles dans l'eau pour
le coup du retour. J'avais beau me dire qu'il s'agissait maintenant
d'une excursion agréable, non d'une conquête, j'étais tout désespéré
d'avance. Je ne distinguais plus la roche féodale derrière les rochers
ordinaires, qui me la masquaient, le silence du hameau me poignait,
j'étais nerveux. Ce mirage romantique de la veille se transformait
en un guet-apens ridicule, et je vibrais comme déjà victime d'une
redoutable injustice. Téard, philosophiquement, me fit observer que nos
guêtres étaient solides, me pria de m'armer de patience à cause des
ronciers inextricables qu'il nous faudrait franchir:
«Vous l'aurez voulu!» appuya-t-il.
Se diriger en droite ligne vers le _château_ me paraissait un assaut
enfantin; mais, de minute en minute, cela devint tout un plan de
bataille sérieuse. On déviait, malgré soi. On reculait devant les
fossés remplis de fange, d'épines, de pierrailles aiguës. On était
bien obligé de tourner les difficultés s'enchevêtrant les unes dans
les autres, et on finissait par tourner le dos à son but. Des rideaux
d'églantiers et de ronces, des broussailles hautes à vous asseoir par
terre, nous dissimulaient de plus les ruines, et quand une éclaircie,
sous les branches, nous laissait les apercevoir, l'œil se heurtait à
un mur énorme, un mur tout uni. Les donjons, les créneaux, le chemin
de ronde, s'étaient engloutis absolument dans cette muraille suintante
d'humidité, et il ne demeurait debout qu'une façade muette, aveugle,
la menaçante façade par excellence, la façade hermétique... Nous nous
assîmes, à mi-côte, tout essoufflés, sur un tronc d'arbre.
«Hein? me dit Téard, s'épongeant le front, c'est agaçant!...»
«Il faut couper au plus court, je veux toucher cette roche de mes deux
mains.»
Nous voilà repartis, le nez levé, les yeux inquiets. Téard était
repris d'une fièvre, et il m'avoua qu'on ne savait pas bien le fin mot
de cette satanée roche. Jadis, on aurait bien pu creuser des carrières
dans la colline, peut-être avait-on essayé de bâtir quelque chose
dans le roc même, et, sans doute, y avait-on renoncé en présence de
la dureté du granit. Seulement, s'il y avait _quelque chose_, comment
était-on parvenu au sommet de l'édifice? comment avait-on franchi ce
début de muraille, si lisse qu'elle en luisait?...
«Avec des échelles?»
«Allons donc! C'est l'aventure du conscrit! Ce garçon avait traîné
des cordes à nœuds et des crampons. Il a dressé des échelles, tantôt
à l'est, tantôt à l'ouest; on le voyait d'en bas se démener comme un
diable, et il n'était pas plus ivre que moi. N'empêche que ça s'est
terminé par une dégringolade folle. Un plongeon dans la fontaine, tête
la première!... Non!... Faudrait un ballon!...»
Lorsque nous fûmes sur les assises du _château_, les narines humant
l'âcre parfum de la mousse verte qui les veloutait, nous étions
beaucoup moins avancés qu'à mi-côte; nous ne saisissions plus rien de
l'ensemble, et les détails égaraient notre imagination au milieu des
conjectures les plus stupides.
«Tournons!» m'écriai-je.
L'un vira vers l'ouest, l'autre vers l'est. Nous devions nous
réunir sous ce que j'appelais le chemin de ronde. Pour marcher, je
me suspendais aux arbustes, aux touffes d'herbe, le terrain était
extrêmement glissant, des pierres s'éboulaient entre mes jambes,
allaient rouler jusqu'à la fontaine où rafraîchissait le vin de la
collation: on les entendait bondir de fossés en fossés, frapper des
rocs et choir ensuite dans le feuillage comme des oiseaux morts. La
terre s'effondrait sous mes pas, bizarrement friable, ruisselait
en ruisseaux lourds, pleins d'une quantité de paillettes brunes et
brillantes ressemblant peut-être aux écailles d'un gigantesque poisson
antédiluvien. Les verdures grasses vous laissaient à la main une
sève gluante, et on respirait, tout près de la mousse, une odeur de
pourri. Quand je relevais la tête, je retrouvais la ligne imposante
de ce monument sans porte ni fenêtre, et mon regard, montant à pic
désespérément, ne pouvait s'accrocher ni à une aspérité de la pierre,
ni à une fleurette. La roche, toujours la roche, luisante, suintante,
sans une fissure, sans un trou. Et là-haut, très haut, dans la lumière,
planaient les buses aux ailes argentées, lentement, avec des allures de
nageuses tranquilles qui s'abandonnent à l'onde calme d'un océan bleu.
Il y a des heures où l'air pur vous grise, vous fait oublier le _terre
à terre_ des choses. Une seconde, il me parut presque simple d'avoir un
ballon!...
Oh! entrer dans le château que j'avais vu, et qui _existait_ puisque
_je l'avais vu!_ Pénétrer à l'intérieur de la citadelle mystérieuse,
où il me semblait _décidément_ que quelqu'un m'attendait!... Oui, je
devais y venir un jour! Je devais toucher la colossale muraille de mes
pauvres mains impuissantes, cogner du front le granit pour appeler des
gens que j'avais besoin de délivrer!... Et je prêtais l'oreille, je
scrutais l'inexorable dureté de cette pyramide naturelle pour tâcher de
surprendre quelque signal de reconnaissance!
Tous les sites sauvages vous donnent des hallucinations et
d'instantanées monomanies de grandeurs. Quand on est seul sur une
montagne, rien ne vous empêche de croire que vous êtes roi! J'aurais
pu effleurer, de ma guêtre, la cime d'un peuplier, et tout en bas
j'apercevais madame Téard dormant sous son ombrelle blanche doublée
de rouge, madame Téard grosse comme une coccinelle à tête rose!... Eh
bien, alors? Pourquoi n'abaissait-on pas le pont-levis?... Enfin, le
vertige me gagna, et, les yeux furieusement clos, je me remis à tourner.
Sous le chemin de ronde, Téard examinait une trace dans la pierre.
Cela nous excita un moment. On eût dit la marque d'un anneau de
fer, de ces anneaux que l'on plante sur les quais pour amarrer les
navires. Durant un bon quart d'heure nous nous entêtâmes là, pendus
à la force de nos ongles au-dessus du gouffre, étudiant ce faible
vestige d'humanité, et nous dûmes conclure qu'un caillou, en sortant
de son alvéole de grès comme un noyau sort d'un fruit mûr, avait
probablement formé cette marque d'anneau. Il fallut redescendre. Nous
nous éloignâmes, chacun très absorbé, avec la physionomie malheureuse
d'individus qu'on n'a pas voulu recevoir parce qu'ils n'étaient pas
assez bien mis. Tout le long de la descente nous eûmes des accidents
terribles, je tombai dans un fossé bourré d'épines, et Téard posa le
pied sur une vipère. En bas, madame Téard, réveillée, nous guettait,
la figure bouleversée, les bras en l'air: un chien errant avait
dévalisé le panier aux provisions; le vin, trop secoué par les remous
de la fontaine, était perdu. Il nous restait du pain, mais du pain
déjà rongé, couvert de bave... Téard, désappointé, riait rageusement.
Sa mère se lamentait, moi je n'osais plus rien dire. Le soleil se
couchait; on rentra vite pour dîner.
Pendant le repas, comme la croisée était ouverte sur un merveilleux
horizon de flammes et d'or, je poussai un véritable cri de colère en
leur désignant de l'index la lointaine colline. Là-bas... là-bas,
un jeu diabolique de lumières pourpres, d'ombres violettes, faisait
réapparaître les ruines du castel féodal. Je distinguais plus nettement
que jamais les donjons, le chemin de ronde, les créneaux; et, plus
formidablement que jamais, se dressait, dans le sang du jour agonisant,
le _Château hermétique_, la patrie inconnue qui attirait mon cœur!...