A MARCEL SCHWOB.

_LE CHATEAU HERMÉTIQUE_

J'ai connu deux vieilles femmes qui sont mortes en disant: «Nous ne

sommes pas _chez nous ici!_ Ce n'est pas _ici_ que nous devrions

mourir.» L'une était une paysanne du Limousin, fort pauvre, un peu

folle, dont la principale monomanie consistait en un éternel besoin de

locomotion. Elle rêvait d'un endroit où elle aurait été _mieux_, où

elle aurait dû vivre _toujours_, et comme elle ne connaissait pas cet

endroit, que, du reste, elle ignorait même s'il existait autre part

que sous son crâne, elle répétait jaculatoirement: «Ah! ils sont bien

malheureux, ceux qui n'ont pas de pays!...» Elle expira en faisant un

geste d'entêtée, signifiant: «_Là-bas!_»

L'autre, une comtesse de Beaumont-Landry, avait toute sa raison, mais

elle songeait des journées entières à la _maison de ses rêves_, et

cette maison ne représentait pas, pour elle, une phrase sentimentale

de son jeune temps: c'était _réellement, sincèrement_, une demeure

bâtie quelque part, peut-être dans la Suède ou dans l'Irlande, dans une

contrée _couleur de dentelle grise_, disait-elle, et _où les colombes

doivent être en deuil._ Elle ne définissait rien, ne souhaitait rien.

Ni tableaux, ni gravures, ne lui donnaient d'indications plus précises,

mais elle savait que cette maison était _là-bas_, et que sa place, à

elle, une choyée mondaine, était marquée dans ce modeste endroit de

repos. Quand elle entra en agonie, elle prit les mains de sa fille, lui

murmura d'une voix très inquiète: «Je ne suis pas _ici_ chez moi! Non,

ce n'est pas _ici_ que je devrais être».

S'il y a _l'âme sœur_ que l'on cherche à travers toutes les déceptions

et tous les crimes d'amour, n'y aurait-il pas aussi le _pays frère_,

sans lequel on ne vit pas heureux, on ne peut obtenir une fin paisible?

Combien de touristes mélancoliques ont dit avec des regrets plein les

yeux: «J'ai vu en passant le lieu que je voudrais habiter, et je ne me

rappelle déjà plus dans quel coin de la terre il se trouve! Je ne sais

plus le nom du village... je ne vois plus la nuance du ciel....»

Combien d'explorateurs fameux se sont sentis soudainement attirés, par

delà les mers et les déserts, vers un site mystérieux, une patrie faite

pour eux seuls, dont ils possèdent en eux une image si effacée qu'elle

leur paraît être le souvenir d'une ancienne estampe admirée trop

longuement durant leur enfance!

Et il y a les lieux maudits où l'on va parce qu'il faut qu'on y

aille, où l'on rencontre la blessure qui vous est destinée depuis des

siècles. Il y a la forêt qui vous hante, de loin, et où l'on se pend à

l'arbre qu'on croit avoir déjà vu ailleurs, un arbre qui vous tendait

ses branches derrière toutes les fenêtres crépusculaires. Il y a le

lac perdu au fond du petit val sauvage, la mare verdâtre hérissée de

broussailles noires, où l'on se jette avec la presque joie d'avoir

enfin trouvé sa tombe _à soi_, et non pas la tombe pareille à celle

du voisin. De toute éternité la place de nos pieds est probablement

désignée, mais nous ne venons pas au jour selon notre gré: nos parents

s'agitent, s'éloignent, vont, viennent inutilement, cherchent eux-mêmes

leur définitive résidence, si bien qu'il faut des hasards multiples

pour nous renseigner, nous fournir l'intuition solennelle et nous

enlever, comme sur des ailes, jusqu'au pays qui garde, en un champ de

blé ou en une rue déserte, les racines mystiques de notre personne.

Souvent, aussi, extasiés devant ce pays, nous le voyons tout à coup

reculer, se fondre, s'évanouir. Il nous fuit, nous abandonne, et pour

une raison qui ne nous sera jamais donnée, car, sans doute, _elle est

trop effrayante_, nous devinons que nous ne l'atteindrons pas, que

cette terre promise nous sera éternellement dérobée.

Et voici ce que je veux raconter _bien sincèrement_, au sujet d'un de

ces pays de chimères, que j'ai _bien réellement_ trouvé sur ma route:

C'était en Franche-Comté, en visitant par une belle journée de soleil

une grande propriété triste située vers le village de Roquemont, dans

le petit hameau de Suse. Nous avions gravi le sommet d'une colline

qu'on dénommait aux environs la _Dent de l'Ours_, à cause de sa bizarre

échancrure, et nous demeurions tous les trois étendus sur une herbe

rousse qui sentait la chevelure brûlée. La mère, madame Téard, le

fils, Albert Téard, et moi, nous avions très chaud; nous ne causions

plus, ayant épuisé toutes les banales histoires parisiennes. A cette

hauteur, sur ce plateau que balayaient les brises sèches, la source des

conversations vulgaires s'était tarie subitement en nous, et nous ne

désirions plus qu'étouffer les échos des villes toujours si détonnants

dans le religieux silence d'une montée de calvaire. Mes amis avaient

d'abord tenu, gracieusement, à me faire juger la maison, le jardin,

le vignoble; de différents côtés, ils m'indiquaient les célébrités

du pays: l'endroit où l'année dernière Albert Téard avait tué un

lièvre énorme, le carrefour où se voyaient encore les vestiges des

Prussiens, le sentier par où descendaient du bois, certains hivers, les

loups voleurs; puis, peu à peu, saisis d'un respect pour la grandeur

enveloppante du panorama, nous nous étions tus sans nous consulter, et

nous regardions presque sans voir.

A l'horizon, pas trop loin pourtant, se dressait une énorme roche sur

une autre colline, sœur de celle qui nous portait, et l'on apercevait

très distinctement les ruines d'un château féodal faisant corps avec

la roche sombre. Cela formait un arrière-plan de drame au tableau

relativement gai que représentaient le village de Suse, tassé contre un

clocher naïf arrondi en goupillon, et le vignoble, où s'éparpillaient

des paysans en blouse et des femmes en jupes claires. Cela dominait

d'un air malfaisant, impérieux, et il n'était pas possible de ne pas

déclarer tout de suite que là se trouvait le seul endroit _curieux_, le

point d'histoire ou le point de légende. Mais on n'en avait pas parlé

encore. Albert Téard, d'un ton dolent, murmura:

«... Il y a aussi des cavernes pleines d'ossements fossiles, de silex

taillé; nous vous y mènerons; ensuite, vous aurez tout vu.»

«Comment, tout vu? dis-je, me redressant sur un coude; et les ruines,

là-bas?»

«Hein? Quelles ruines?» demanda madame Téard étonnée.

J'avais les yeux fixes. J'étendis le bras, et Albert Téard se mit à

rire.

«Ça, des ruines! Peut-être que si, et plus sûr que non! De chez nous,

par un jour de pluie, on dirait tout simplement une roche à pic, mais,

par le soleil, avec des jeux de lumière tombant des nuages, on croit

quelquefois qu'il s'agit d'un vieux château sans porte. Oh! ne vous y

fiez pas!...»

«Vous plaisantez?»

Je regardais, fasciné, à m'en faire mal au cerveau.

«Non, c'est la roche qui plaisante, reprit Albert Téard. Il n'y a

aucune description de ces ruines dans les annales franc-comtoises, et

nos paysans, qui n'ont pas le temps de s'amuser, prétendent ne les

avoir jamais distinguées, ni au soleil, ni à la pluie. Pour moi, je ne

les aperçois plus que vaguement... _parce que je sais depuis longtemps

à quoi m'en tenir._»

«Moi, fit doucement madame Téard, une exquise vieille femme

raisonnable, j'ai souvent essayé de me figurer le château, et je n'ai

pas pu découvrir la moindre tourelle!...»

J'étais abasourdi. D'instant en instant le mirage s'accentuait,

devenait formidable; je voyais des croisillons, des ogives, des

créneaux, et tous ces détails bleuâtres se fonçaient comme sous les

coups d'un pinceau fantastique.

«Enfin, murmurai-je, on peut bien visiter cette roche?»

La mère de Téard souriait en inclinant son bon visage sur l'épaule

gauche.

«Vous voulez donc risquer le saut du mauvais garnement?»

«Qu'est-ce que le mauvais garnement? Une légende?»

«Non, une aventure très naturelle. C'est un conscrit qui avait parié

de dénicher des œufs de buse, là-haut, avant d'aller au régiment,

et, comme il était gris le matin où il tenta son ascension, il a

dégringolé de votre fameux château jusqu'à sa chaumière. S'il n'a pas

trouvé des œufs de buse, il a toujours trouvé de la salle de police en

arrivant chez son capitaine, car il a fallu le soigner et il a manqué

le premier appel, ce nigaud.»

Je restai en contemplation devant le château magique. Une brume

entourait cette colline revêtue de grands genévriers et de taillis de

hêtres. On y rêvait la fraîcheur d'une eau cachée dans les profondeurs

_des donjons_, et la roche, à distance, paraissait luire comme une

peau de reptile. A un pied du premier corps de bâtiment, une sorte

de renflement taillé en chemin de ronde faisait exactement l'effet

d'un travail humain, et il semblait tellement facile de se promener

là-dessus que je ne comprenais pas le dédain de mes amis.

«Nous irons! c'est entendu», décida Téard avec une grimace narquoise.

Nous y allâmes le lendemain. Madame Téard nous suivait, portant un

panier copieusement garni, parce que, disait-elle, _c'était toujours

plus loin qu'on ne le pensait._

Au bout d'une heure de marche dans les blés et dans les vignes, nous

arrivions sur la pente caillouteuse d'une colline creusée à son

centre, endeuillant d'une ombre épaisse et froide un hameau de cinq

ou six pauvres masures. De ci, de là, des gens taciturnes. Les hommes

arrangeaient des tonneaux sans crier ni jurer. Les femmes, berçant des

nourrissons, ne chantaient pas. Peut-être avais-je, moi tout seul,

cette spéciale vision d'un village endormi, puisque mes compagnons ne

remarquèrent vraiment rien d'anormal en traversant ce coin de pays

d'ombre. Cependant, madame Téard, ayant voulu acheter un peu de lait,

s'aperçut qu'on ne lui répondait même pas, et elle me dit d'une voix

ennuyée:

«Ils sont comme ça, ici!»

La vieille dame s'installa au bord d'un lavoir primitif où gargouillait

une fontaine par des conduits de bois; elle nous souhaita une

heureuse escalade et se mit à plonger des bouteilles dans l'eau pour

le coup du retour. J'avais beau me dire qu'il s'agissait maintenant

d'une excursion agréable, non d'une conquête, j'étais tout désespéré

d'avance. Je ne distinguais plus la roche féodale derrière les rochers

ordinaires, qui me la masquaient, le silence du hameau me poignait,

j'étais nerveux. Ce mirage romantique de la veille se transformait

en un guet-apens ridicule, et je vibrais comme déjà victime d'une

redoutable injustice. Téard, philosophiquement, me fit observer que nos

guêtres étaient solides, me pria de m'armer de patience à cause des

ronciers inextricables qu'il nous faudrait franchir:

«Vous l'aurez voulu!» appuya-t-il.

Se diriger en droite ligne vers le _château_ me paraissait un assaut

enfantin; mais, de minute en minute, cela devint tout un plan de

bataille sérieuse. On déviait, malgré soi. On reculait devant les

fossés remplis de fange, d'épines, de pierrailles aiguës. On était

bien obligé de tourner les difficultés s'enchevêtrant les unes dans

les autres, et on finissait par tourner le dos à son but. Des rideaux

d'églantiers et de ronces, des broussailles hautes à vous asseoir par

terre, nous dissimulaient de plus les ruines, et quand une éclaircie,

sous les branches, nous laissait les apercevoir, l'œil se heurtait à

un mur énorme, un mur tout uni. Les donjons, les créneaux, le chemin

de ronde, s'étaient engloutis absolument dans cette muraille suintante

d'humidité, et il ne demeurait debout qu'une façade muette, aveugle,

la menaçante façade par excellence, la façade hermétique... Nous nous

assîmes, à mi-côte, tout essoufflés, sur un tronc d'arbre.

«Hein? me dit Téard, s'épongeant le front, c'est agaçant!...»

«Il faut couper au plus court, je veux toucher cette roche de mes deux

mains.»

Nous voilà repartis, le nez levé, les yeux inquiets. Téard était

repris d'une fièvre, et il m'avoua qu'on ne savait pas bien le fin mot

de cette satanée roche. Jadis, on aurait bien pu creuser des carrières

dans la colline, peut-être avait-on essayé de bâtir quelque chose

dans le roc même, et, sans doute, y avait-on renoncé en présence de

la dureté du granit. Seulement, s'il y avait _quelque chose_, comment

était-on parvenu au sommet de l'édifice? comment avait-on franchi ce

début de muraille, si lisse qu'elle en luisait?...

«Avec des échelles?»

«Allons donc! C'est l'aventure du conscrit! Ce garçon avait traîné

des cordes à nœuds et des crampons. Il a dressé des échelles, tantôt

à l'est, tantôt à l'ouest; on le voyait d'en bas se démener comme un

diable, et il n'était pas plus ivre que moi. N'empêche que ça s'est

terminé par une dégringolade folle. Un plongeon dans la fontaine, tête

la première!... Non!... Faudrait un ballon!...»

Lorsque nous fûmes sur les assises du _château_, les narines humant

l'âcre parfum de la mousse verte qui les veloutait, nous étions

beaucoup moins avancés qu'à mi-côte; nous ne saisissions plus rien de

l'ensemble, et les détails égaraient notre imagination au milieu des

conjectures les plus stupides.

«Tournons!» m'écriai-je.

L'un vira vers l'ouest, l'autre vers l'est. Nous devions nous

réunir sous ce que j'appelais le chemin de ronde. Pour marcher, je

me suspendais aux arbustes, aux touffes d'herbe, le terrain était

extrêmement glissant, des pierres s'éboulaient entre mes jambes,

allaient rouler jusqu'à la fontaine où rafraîchissait le vin de la

collation: on les entendait bondir de fossés en fossés, frapper des

rocs et choir ensuite dans le feuillage comme des oiseaux morts. La

terre s'effondrait sous mes pas, bizarrement friable, ruisselait

en ruisseaux lourds, pleins d'une quantité de paillettes brunes et

brillantes ressemblant peut-être aux écailles d'un gigantesque poisson

antédiluvien. Les verdures grasses vous laissaient à la main une

sève gluante, et on respirait, tout près de la mousse, une odeur de

pourri. Quand je relevais la tête, je retrouvais la ligne imposante

de ce monument sans porte ni fenêtre, et mon regard, montant à pic

désespérément, ne pouvait s'accrocher ni à une aspérité de la pierre,

ni à une fleurette. La roche, toujours la roche, luisante, suintante,

sans une fissure, sans un trou. Et là-haut, très haut, dans la lumière,

planaient les buses aux ailes argentées, lentement, avec des allures de

nageuses tranquilles qui s'abandonnent à l'onde calme d'un océan bleu.

Il y a des heures où l'air pur vous grise, vous fait oublier le _terre

à terre_ des choses. Une seconde, il me parut presque simple d'avoir un

ballon!...

Oh! entrer dans le château que j'avais vu, et qui _existait_ puisque

_je l'avais vu!_ Pénétrer à l'intérieur de la citadelle mystérieuse,

où il me semblait _décidément_ que quelqu'un m'attendait!... Oui, je

devais y venir un jour! Je devais toucher la colossale muraille de mes

pauvres mains impuissantes, cogner du front le granit pour appeler des

gens que j'avais besoin de délivrer!... Et je prêtais l'oreille, je

scrutais l'inexorable dureté de cette pyramide naturelle pour tâcher de

surprendre quelque signal de reconnaissance!

Tous les sites sauvages vous donnent des hallucinations et

d'instantanées monomanies de grandeurs. Quand on est seul sur une

montagne, rien ne vous empêche de croire que vous êtes roi! J'aurais

pu effleurer, de ma guêtre, la cime d'un peuplier, et tout en bas

j'apercevais madame Téard dormant sous son ombrelle blanche doublée

de rouge, madame Téard grosse comme une coccinelle à tête rose!... Eh

bien, alors? Pourquoi n'abaissait-on pas le pont-levis?... Enfin, le

vertige me gagna, et, les yeux furieusement clos, je me remis à tourner.

Sous le chemin de ronde, Téard examinait une trace dans la pierre.

Cela nous excita un moment. On eût dit la marque d'un anneau de

fer, de ces anneaux que l'on plante sur les quais pour amarrer les

navires. Durant un bon quart d'heure nous nous entêtâmes là, pendus

à la force de nos ongles au-dessus du gouffre, étudiant ce faible

vestige d'humanité, et nous dûmes conclure qu'un caillou, en sortant

de son alvéole de grès comme un noyau sort d'un fruit mûr, avait

probablement formé cette marque d'anneau. Il fallut redescendre. Nous

nous éloignâmes, chacun très absorbé, avec la physionomie malheureuse

d'individus qu'on n'a pas voulu recevoir parce qu'ils n'étaient pas

assez bien mis. Tout le long de la descente nous eûmes des accidents

terribles, je tombai dans un fossé bourré d'épines, et Téard posa le

pied sur une vipère. En bas, madame Téard, réveillée, nous guettait,

la figure bouleversée, les bras en l'air: un chien errant avait

dévalisé le panier aux provisions; le vin, trop secoué par les remous

de la fontaine, était perdu. Il nous restait du pain, mais du pain

déjà rongé, couvert de bave... Téard, désappointé, riait rageusement.

Sa mère se lamentait, moi je n'osais plus rien dire. Le soleil se

couchait; on rentra vite pour dîner.

Pendant le repas, comme la croisée était ouverte sur un merveilleux

horizon de flammes et d'or, je poussai un véritable cri de colère en

leur désignant de l'index la lointaine colline. Là-bas... là-bas,

un jeu diabolique de lumières pourpres, d'ombres violettes, faisait

réapparaître les ruines du castel féodal. Je distinguais plus nettement

que jamais les donjons, le chemin de ronde, les créneaux; et, plus

formidablement que jamais, se dressait, dans le sang du jour agonisant,

le _Château hermétique_, la patrie inconnue qui attirait mon cœur!...

Le Démon de l'Absurde · 第 14 / 26 题