Sçachez donc, suivant la relation mesme de la procureuse, que

l'invention de paroistre[211] a esté trouvée par les femmes de

practique, depuis quinze ou seize ans en çà, à dessein d'aller au pair

avec les damoiselles de race et d'extraction, et pour faire à croire

qu'elles en ont, mais c'est du contant, invention qui est tournée en

perfection, si perfection on doit appeller le vice; en sorte que, pour

le jourd'huy, on ne voit plus ny femme de notaire, ny de procureur, ni

d'advocat, ny mesme de marchand et d'artisan, à qui la soye ne traine

depuis les pieds jusques à la teste; et pour entretenir cet estat, que

se fait-il, sinon qu'un plan de cornes aux pauvres maris, qui froidement

vont au Chastelet ou au Palais, tandis que leurs femmes se donnent

carrière; et qu'ainsi ne soit, demandez à Jouan, procureur, s'il n'est

pas genin dans son haut de chausse; s'il ne vous dit assurement que ouy,

je veux boire un verre de vin muscat à jeun pour ma penitence. Je vous

en nommerois assez d'autres s'il estoit besoing, mais je me contenteray

pour le présent de celuy-là, en consideration qu'un jour il demanda acte

à monsieur le lieutenant de ce qu'il venoit de trouver un homme botté et

esperonné couché avec sa femme.

Passons outre, et revenons à nos marchandes: les cessions et les

banqueroutes de leurs maris leur bastissent une belle fortune, sans le

tour du baston qu'elles font de leur costé, et de la façon elles

paroissent en damoiselles, excepté la coiffure, tesmoing ceste-picque de

biscaye[212] de la ruë S.-Denis, qui a fait faire plusieurs fois

cession à son mary, et ne laisse pourtant de tenir boutique ouverte.

Or sus, revenons au caquet de nos bourgeoises et de nostre procureuse.

Si tost donc qu'elle fut assise, elle fit signe à sa servante de

s'approcher d'elle, pour luy dire qu'elle s'en allast querir ce qu'elle

avoit oublié, qui estoit un libelle en vers contre plusieurs filles et

femmes de ceste ville. Aussi tost dit, aussi tost effectué, et à peine

avoit-elle dit à la compagnie ce que c'estoit, que ladite servante

revint, et apporta ledit libelle, qui fut en mesme temps presenté sur le

tapis, et la lecture s'en fit par la marchande passementière, comme la

plus curieuse de toutes, lequel j'ay faict en sorte de coppier, pour en

contenter ceux à qui la curiosité resveille l'esprit, et à cause de la

gentillesse de sa poësie:

Une petite vendant du clou

Fut apperceuë par un trou

Qui enfiloit à la chandelle;

Un petit de nom et de faict

S'est delecté dans le caquet

Qu'on a faict depuis de sa belle.

Un grand jancu de bon minois,

Afin de violer les loix

Du sacrement de mariage,

En la maison d'un pourpointier

A fait despriser le mestier

Pour honorer le cocuage.

Un gros coquin garny d'escus,

Aspre aux plaisirs et aux abus,

Fit tant que Gaumont, tout folastre,

Luy presta sa femme à minuict

Afin d'en prendre son deduict

Puis en a faict l'acariastre.

Sur cecy la passementière change de couleur et voulut deschirer le

papier où estoit escrit ces vers: à quoy s'opposa formellement la

procureuse, promettant à ladite passementière que jamais personne

n'auroit la cognoissance de sa part, dont elle en fut conjurée par

l'Accouchée, qui neantmoins avoit dessein d'en rire une autre fois plus

particulièrement. Ainsi ce papier fut reserré, et commença-on de

cacqueter de ceste sorte:

--A propos, Madame, dit la femme de l'advocat, est-il vray qu'on doit

publier un edict pour la reformation des habits[213], et que

Chalange[214] en doit entreprendre l'execution[215].

--J'en ay aucunement entendu parler, respondit la procureuse; mais

pourtant je ne le puis croire, car il s'est trouvé trop empesché à

l'edict des procureurs[216].

--Neantmoins, repliqua l'advocate, on en bruicte fort par la ville, et

dit-on de plus qu'il passera plus facilement que nul autre qui ait passé

depuis deux ans[217], parce que ou les ambitieux, pour paroistre,

donneront de l'argent en forme de rente, si on l'accorde; ou bien chacun

sera cognu selon sa qualité.

--Hé! qu'importe d'estre cogneu par sa qualité, pourveu qu'on ait force

pistoles, dit l'accouchée?

--Non, non, Madame, respondit d'affection nostre advocate, il est bien

necessaire de proceder à ceste reformation; l'argent n'est rien au

respect des moeurs, et certainement il est plus à propos d'honorer

l'ame de belles actions que de parer son corps de beaux vestements, qui

ne servent en effect que de desguisement quand on y apporte tant de

sorte d'inventions.

La marchande passementière, qui voyoit bien que c'estoit d'elle qu'on

parloit particulièrement, fit forme d'avoir affaire à son logis, et sur

ce discours print congé de la compagnie. La sortie de laquelle apporta

une plus grande licence de parler d'elle; et qui en entama le discours,

ce fut la procureuse, qui dict: Vrayement, la marchande qui vient de

sortir a bien changé de poil depuis qu'elle a quitté sa boutique; la

cognoissez-vous bien particulièrement, Mesdames?

A ceste demande, personne ne voulut respondre que la petite affetée de

notaire, qui dict que du temps qu'elle estoit fille on en parloit fort,

et qu'elle alloit la nuict trouver un certain homme pour coucher avec

luy, et qu'affin de n'estre recognuë qu'elle prenoit un habit desguisé.

--Son mary estoit donc aux champs quand elle faisoit ce train-là?

respondit la procureuse.

--Non, non, Madame, luy repliqua la notaire; c'estoit luy-mesme qui luy

faisoit aller, et ceste façon de faire a duré deux ans et plus, et puis

le badin en est devenu jaloux jusques là que de l'avoir accusé

d'adultère.

--Madame, Madame, soulagez un peu l'honneur de vostre voisine, luy dit

la quinquallière; on ne sçait pas ce qui nous peut arriver: toutes

choses estans sujettes aux changemens, il faut peu de chose pour nous

renverser veritablement.

La quinquallière avoit raison de parler de la sorte, car elle a les

talons si cours qu'il ne faut la pousser guère fort pour la faire choir,

et de cecy je m'en rapporte à ce qui en a esté escript et produict,

ainsi qu'il se voit par le libelle cy-dessus, extraict des memoires

curieux d'un des beaux esprits de ce temps qui la cognoit assez

familièrement.

Cet entretien commença de desplaire à l'accouchée; aussi elle fit en

sorte de faire signe à la garde de luy apporter la colation, ce qui

occasionna les bourgeoises de sortir et de prendre congé d'elle, au

moyen de quoy elle print relasche d'une demy-heure; et après ce temps

une autre compagnie vint la saluer, qui se tint avec elle jusques au

soir.

Les discours que ceste compagnie tint n'ennuyoient pas l'accouchée comme

les autres: car on n'usa jamais de mesdisance, sinon qu'une mercière de

la ruë de la Harpe, enquesteuse au possible des affaires d'autruy, comme

on parloit de la misère du temps, accusans en partie la sienne, ne peut

s'empescher de parler d'un de la vacation de son mary, qui a quitté sa

boutique du Palais pour faire faire monstre à ses filles; elle n'eust

garde de dire que sa boutique estoit toute remplie de nenny, que son

mary faisoit passer les conventions matrimoniales par la forest

d'Angoulesme[218], ny qu'elle toleroit la desbauche de sa servante à

cause qu'elle n'avoit dequoy luy payer ses gages; aussi c'eust esté mal

à propos de parler de la maison et de ce qu'il s'y faict, puis qu'on en

parle assez en Bretagne et en Normandie.

Or, après qu'une certaine gantière assez cognue, quoy que sa mère soit

garde d'accouchée, voulut mettre son nez au caquet, et commença de

parler d'un procez que son mary avoit contre un advocat, la perte duquel

elle redoutoit fort si elle ne s'y employoit de cul et de teste...

--En craignez-vous la perte? luy dict la femme d'un commissaire qui a

pris la vache et le veau. Vraiment, puisque vous avez de l'argent, comme

l'on dict, vous avez beau moyen de le gaigner.

--A la verité, repliqua la gantière, si les conseillers de la Cour sont

aussi friants de presens comme ceux qui ont rendu la sentence dont est

appel, je suis asseurée d'avoir gaigné la cause.

--Madame, Madame, luy dit une grosse damoiselle de Normandie qui logeoit

naguères chez un chirurgien, j'en ay gaigné pour le moins une douzaine

au Parlement, sans que j'aye employé d'autre faveur que mon industrie;

c'est pourquoy vous pouvez beaucoup, vous qui estes de bonne grace, qui

avez si beau maintien.

--Je m'asseureray donc, respondit la gantière, en la faveur de vostre

bon conseil, duquel je vous remercie et vous en baise bien humblement

les mains.

--Vous parlez de procez? dict l'accouchée.

--C'en est faict, respondit la damoiselle, et puis c'est d'un qui n'est

pas de grande conséquence.

La femme d'un procureur du Chastelet qui demeure en la ruë S.-Martin,

suivant ces entrepropos, commença et dit: Je ne sçay quels procez il se

faict depuis dix ou douze ans, car je vous asseure qu'encores que mon

mary soit des anciens, que son estude est aussi seiche qu'une langue de

boeuf parfumée; la pluspart du temps il ne fait rien que bayer aux

corneilles et jazer avec un voisin que nous avons qui fait des luts.

Nous avons un fils advocat qui ressemble les tapis que mettent les

marchands sur leurs boutiques, car il ne nous sert que de monstre; et ce

qui m'afflige plus sur mes vieux ans, c'est que j'ay de trop grandes

filles qui perdent leur temps faute d'ouvrage.

--Je vous plainds, je vous asseure, Madame, luy dict une jeune

damoiselle qui a espousé le fils d'un medecin, d'autant que mesdames vos

filles sont assez advenantes; toutesfois, Madame, j'estimerois que vous

ne ferez pas mal d'en mettre quelqu'une en religion.

--En religion! respondit cette procureuse; vrayment, il faut autant

d'argent pour le jourd'huy pour y mettre une fille comme à la mettre en

son mesnage; je m'y suis assez employée pour ma grande, lorsque je l'ay

veuë reformée en ses habits; mais je n'y ay rien gaigné.

Là-dessus une esrattée de perruquière de la mesme ruë, voulant donner

son advis, et enseigner un moyen de mettre lesdites filles en religion,

parla de celles où sont les capucines[219]; mais à ceste objection

ladite damoiselle luy respondit que c'estoient discours, et qu'il y

falloit avoir de l'argent aussi bien qu'ailleurs, ou bien de grands amis

qui procurent le moyen d'y entrer.

Une bourgeoise de la rue Quincampois, ayant dessein de terminer

l'affliction de la procureuse, luy dit: Madame, ne vous affligez point

tant de vos filles; Dieu y donnera ordre à les pourvoir, et fera que

quelques uns de ses bons serviteurs y mettront la main. On parle, ce

dit-elle, d'une nouvelle religion où les filles de maison seront

receuës à peu de fraiz, et si dit-on d'avantage, que nostre

evesque[220], à son advenement, veut faire largesse pour ce

subject[221].

--Ce sera un grand bien pour son ame, dict la femme d'un greffier; s'il

donnoit une année ou deux de son revenu pour pourvoir quelques filles,

ou en religion ou au mesnage, en retranchant un peu son train, il

obligeroit icelles à prier pour soy.

Ces propos achevez et finis, arrivèrent encores quelques bourgeoises

d'une mesme compagnie, desireuses d'entretenir madame l'accouchée de

plusieurs choses qui courent parmy le monde, et de plusieurs façons de

faire qui s'y pratiquent; les autres, qui estoient arrivées il y avoit

assez longtemps, prindrent honorablement congé peu de temps après ceste

arrivée, et après leur sortie une parfumeuse de la ruë S.-Sauveur

commence de dire: Nous faisons un beau silence, pour estre venuës

visiter une accouchée.

--Je vous asseure, Madame, luy dict une de ses voisines, qui est femme

d'un tapissier, j'ay si mal à la teste des discours qu'on tient de nous,

que j'en ay les jouës toutes rouges.

--Là, là, luy respondit la parfumeuse, ce n'est pas là où le bast vous

blesse; c'est que vous faites la fine pour jouër les deux.

La tapissière là-dessus repliqua qu'il n'appartenoit à jouër les deux

qu'à la femme d'un tailleur d'auprès la rue des Prouvelles, parcequ'elle

entretenoit son mary en amytié et sans jalousie, et si un petit

procureur du Chastelet ne laisse pas de captiver ses bonnes graces.

--Comment, dit aussi tost une frippière d'auprès la Tonnellerie, la

petite tailleuse ayme la chiquanerie? Vrayment, je ne m'estonne plus

s'ils vont si souvent aux champs ensemble.

--Ce n'est pas où ils font leurs meilleurs coups, dit encore la

tapissière; mais c'est au logis de Paris: car assez souvent le procureur

prend occasion d'aller joüer au picquet avec le mary, et ainsi il

choisit son heure.

--Hé! si cela est sçeu à la cour, dit la parfumeuse, luy qui veut avoir

un office chez le roy, ce sera une grande incommodité pour le Louvre.

Chacune de ces bourgeoises, à ces paroles, se prindrent à rire de si

grand courage qu'il sembloit à les entendre que ce fussent des asnesses

dans un pré qui brayassent pour estre couvertes. Et moy qui parle, je

fus contrainct, quoy que caché à la ruelle du lict, d'en destacher mon

esguillette, craignans de pisser dans mes chausses.

Cecy finy, elles commencèrent à caqueter et à discourir du comte

Mansfeld[222]. L'une disoit qu'il est un grand capitaine pour un

Allemand; l'autre soustenoit qu'il n'avoit pourtant pas grand courage.

Une autre, qui avoit le jugement un peu plus solide, dit qu'une bonne

fuitte valoit mieux qu'une mauvaise attente, et qu'il y avoit plus

d'honneur à laisser le champ à ceux qui tiennent en main la victoire que

de recevoir une perte dommageable au profit et à l'honneur, et puis,

qu'ayant les gouttes comme il a, que malaisement eust-il trouvé du

secours pour l'en soulager, si ce n'eust esté en perdant la vie. En fin,

après tant de sortes de comptes et de sornettes, la nuict s'approcha,

qui fut cause que chacune se retira à son enseigne.

LA RESPONCE

DES

DAMES ET BOURGEOISES DE PARIS

au

CAQUET DE L'ACCOUCHÉE

_Par Madamoiselle E. D. M._

A Paris, chez l'imprimeur de la ville, _à l'enseigne des trois

Pucelles_.

M. DC. XXII[223].

Maintenant que l'esté nous a fait paroistre les effets de sa chaleur, et

que les rayons du soleil, d'une force plus concoctive, bruslent et

consomment les campagnes mesmes qui sont sous un climat temperé comme

la France, outre que d'ailleurs les femmes, qui sont d'un temperament

froid et humide, ne peuvent soustenir une chaleur si ardante que celle

qui se fait quand le soleil entre au signe du Cancre, comme il a fait

depuis quelques jours, je me resolus, avec quelques unes de mes

voisines, d'aller aux estuves pour me rafraichir: car la nature est

tellement sortie de ses premiers ressorts qu'il n'est point maintenant

permis aux femmes de se baigner à la rivière, à cause peut-estre qu'on

les verroit à descouvert, ce qui est hors de raison, veu que les femmes

peuvent avec autant de droit et authorité se baigner que les hommes,

puis qu'en leur nature elles sont egalles à eux, comme je crois avoir

veu assez preuvé ailleurs.

Comme je fus arrivée aux baings où d'ordinaire nous avons coustume entre

nous autres de nous rafraichir, je me trouvay au milieu d'une bonne et

agreable compaignie de bourgeoises et dames de Paris, qui estoient

venues au mesme lieu pour ce subjet. Ainsi que nous commencions à nous

deshabiller, et que chacun s'apprestoit pour se mettre à l'eau, une

jeune damoiselle du faux-bourg S.-Germain dit: La porte est-elle fermée,

ma cousine[224]? (Elle parloit à une sienne parente de la place

Maubert.) Je vous asseure qu'il y faut prendre garde: car pour

maintenant on ne prend plaisir qu'à mal parler d'autruy, et

principallement on est bien aise de toucher sur la corde des femmes et

d'avoir prises sur elles. Il y a plus d'un mois entier que dedans Paris

on nous appelle caqueteuses; on ne parle que du caquet des femmes.

Jamais le lict de l'accouchée ne fut mieux remué; il est souvent

retourné et fueilletté.

--Mais il n'y a que de la plaisanterie dedans, dit sa tante [qui estoit

desjà dans l'eau][225].

--C'est vostre honneur, respondit l'autre; cela ne retourne qu'à nostre

desavantage. S'il y a quelque bon quolibet, quelque gausserie, quelque

risée, ou quelque pacquet, c'est tousjours sur les femmes qu'il vient

tomber, et tousjours les pauvres femmes sont chargées; je ne sçay comme

elles ont si bon dos, car bien souvent il faut qu'elles portent de

pesans fardeaux.

--Comment! ma commère, dit une qui avoit desjà deffait sa chemise[226],

c'est une chose estrange que, sous pretexte de madame l'accouchée, on

nous en fait payer la fole enchère. On dit mal de l'une, on se mocque de

l'autre, on rit, on gausse; ce sont plustost des farces et commedies

qu'autres choses. Jamais les femmes ne furent remuées de la sorte: l'une

sera trop vieille à l'appetit de son mary, il se voudra mettre à la

fraischeur; l'autre sera trop bouillante à l'appetit du sien, qui n'ira

qu'à demy-voye; l'autre aura cinquante ans et on ne la marie pas, de

sorte qu'elle sera contraincte de recoudre son pucelage plus de cent

fois. Que sçay-je, moy? chacun nous donne tels quolibets qu'on veut, et

ainsi pour ce jourd'huy en toutes les bonnes compagnies et assemblées on

nous couche tousjours sur le tappis, puis après nous servons de joüet et

d'entretien aux hommes, qui sont bien ayses, pour passe-temps,

d'esplucher nos actions et de scindiquer sur nos besongnes.

--Madame a raison (fis-je alors)[227], car le temps d'aujourd'huy n'est

plein que de mesdisances et d'invectives, principalement à la cour, où

j'ay de coustume de hanter: l'une aura un oeil trop brun à l'appetit

de celuy-cy, l'autre un nez camus à l'appetit de l'autre; mais la

pluspart du monde ne voit point que ceux qui sont camus ont de grands

priviléges et immunitez à eux concedés de la nature, sçavoir est qu'ils

sont exempts de porter les lunettes, droict qui est très beau, puis

qu'il relève de la cour des Quinze-Vingts, où les aveugles president en

robbes grises et fleurdelisées[228]; les autres ont des robbes qui ne

correspondent pas à leur qualité. Si une marchande porte le satin à

fleurs de velours cramoisi[229], etc., faut-il en murmurer? Pourtant

elles seroient peu discrettes si elles ne s'accoustroient des plus

riches et des plus belles estoffes de la boutique, puis qu'elles-mesmes

les vendent et debitent aux autres[230]. Si aujourd'hui une

passementière porte un colet monté à cinq estages, elle le fait pour une

consideration qui est tres bonne, sçavoir, afin qu'on ne puisse

attaindre à son pucelage, qu'elle met et constitue au dernier estage de

son colet, ce qui est universellement approuvé de toutes les

courtisannes: car frottez vostre nez contre leur visage, cueillez les

fleurs qui s'espanouïssent sur le marbre empourpré de leurs jouës,

desrobez les roses qui vont esclatant sur le corail de leur bouche,

pillez les lis qui blanchissent sur la neige yvoirine de leur gorge,

bref, mettez-vous en quatre parties pour entendre le bal mesuré de leurs

pommes jumelles, et les souspirs contre-balancez de ces

deux-hemisphères, ce n'est point là où gist le pucelage. Pourveu que

vous ne touchiez point au colet, vous estes le plus galand cavalier du

monde; mais si une fois vous avez rompu un rang de passement, vous

perdez toute l'estime qu'on avoit de vous auparavant (elles ont bien

raison, et je soustiendray tousjours leur party en cecy, puis que leur

honneur est au cinquiesme estage de leur collet); il ne s'y faut jamais

prendre.

--Pour moy, dit une damoiselle [qui estoit en l'eau jusques au

col][231], je ne sçay comment on en veut tousjours à ces pauvres femmes:

c'est la rebute ordinaire de toutes les calomnies des hommes; s'ils ont

fait quelque acte auquel ils croyent avoir acquis quelque disgrace, tout

aussi tost la femme en a sa part: «Ma femme est cause de cet accident;

sans elle j'eusse gaigné mon procez»; et le plus souvent on trouvera que

la femme aura meilleur droict que son mary: et ainsi c'est nous

mespriser.

[--Vous voilà dans l'eau jusques au col (dit une vieille qui tenoit du

linge blanc); mais j'y suis plus avant que vous, car m'y voilà jusques

au né. Ne faisoit-il pas bon voir une femme avoir des roupies en plain

esté?][232]

Une autre qui s'entendoit à la philosophie, et qui avoit choisy ce jour

pour le bain[233] comme un medecin du cartier S.-Honoré qui ne vouloit

coucher avec sa femme que par lune, va dire: Je ne vois aucune raison

formelle qui puisse conduire ma cognoissance à croire qu'on nous doibve

tenir en ligne inferieure avec les hommes: car premièrement ils disent

que nostre temperie est froide et humide, et que, nos organes n'estant

point bien disposez, il faut, par une consequence logicienne, que nous

ne pouvions exercer nos fonctions avec l'advantage dont jusques à

maintenant ils se sont prevalus contre nous, et toutesfois je prouveray

tousjours par bonnes, valides, scientifiques et demonstratives raisons,

que nous surpassons de beaucoup le sexe masculin, ou, à tout le moins,

que nous ne luy sommes en rien inferieures. Jettons les yeux sur les

sciences, arts, mestiers, pratiques et inventions: la pluspart se

trouvera tirée de la teste des femmes, car comme elle pullule en

raretez, subtilitez, prudence et autres qualitez infinies qui

annoblissent nostre sexe, aussi le peut-on aisement remarquer par des

exemples et des preuves irreprochables. C'est ce qui a meu Platon, à qui

nul n'a debattu le titre de divin, et consequemment Socrates, son

interprette, en batissant les loix et reiglemens fondamentaires pour

les royaumes et republiques qui depuis sous icelles ont esté regies et

gouvernées, de les admettre dans les dignitez, charges et offices, et de

les eslever aux mesmes degrez d'honneurs que les hommes; et bien

davantage, ces lumières de l'antiquitez maintiennent et asseurent avoir

veu des femmes qui ont surpassé les hommes de leur patrie. Si de cecy

nous en voulons sçavoir la raison, les philosophes mesme, bien que d'un

sexe different du nostre, diront que, comme la pureté du sang concurre à

la vivacité de l'esprit, que consequemment les femmes ont ou doivent

avoir l'esprit plus vif que les hommes, puis qu'elles ont le temperament

plus delicat. On en a veu naistre des effects très certains de ce que je

dis, en Alexandrie, Egypte, Trace, Rome, France, et autres contrées de

l'univers. De l'autre costé, la femme est en mesme puissance que l'homme

de produire des actes genereux: ce n'est faute le plus souvent que de

les defricher; si l'arbre ne porte point de fruict, ce n'est faute que

de le cultiver, esmonder et esbrancher. Combien y auroit-il d'hommes

hebetez et grossiers, si depuis le plus tendre de leur jeunesse on ne

les jettoit dans les escolles, où la pluspart, le plus souvent, après

avoir bien employé du temps, sont aussi sçavans que quand ils y ont

entré; où au contraire, si on employoit après les femmes la centiesme

partie du soin et de la cure qu'on prend après les hommes, on verroit

des merveilles: car, comme les femmes sont d'un temperament plus tendre,

et ont le sang, comme j'ay desjà dit, plus subtil, aussi auroient-elles

en bref les organes disposez à recevoir les espèces intromises par les

sens interieurs. Combien a-on veu de grands cerveaux de femmes regir,

maintenir et gouverner ceste monarchie et une infinité d'autres

royaumes! C'est ce qui conduisoit jadis Plutarque à dire que les vertus

des femmes aloient à l'esgal de celles des hommes, comme de fait on en

peut voir de grandes et irreprochables experiences. Il me souvient avoir

leu dans Tacite qu'un certain, estant venu à Rome en grand equipage pour

estre concitoyen de ladite ville et participer aux droicts et immunitez

dont jouyssoient jadis les Romains, et principallement ceux qui avoient

le titre de noblesse, qu'au commencement il se vantoit de la race des

dieux, se disant sorti d'un Hercul, d'une Thetis, d'un Jupiter. On ne

l'approuvoit point pourtant; mais quand, changeant de discours, il vint

dire qu'il descendoit en ligne collateralle d'une Amazone, alors ce nom

reveré et respecté du peuple romain le fit entrer au nombre des autres

citoyens, et participer aux mesmes priviléges. Les Lacedemoniens, gens

experimentez s'il en fut jamais, ne faisoient rien qu'auparavant ils

n'eussent consultez les principalles femmes de la ville.

--Il n'y a que cela qui me fasche (dit une jeune mariée d'auprès le

Louvre), qu'il faut donnner tant d'argent maintenant quant on se veut

marier, c'est une ruyne; puis que vous dites que les femmes vont de pair

avec les hommes, c'est encore peu de consideration à nous de nous

attacher à la cadène et nous captiver de nostre propre et liberal

arbitre sous leur empire, et au bout du compte apporter de l'argent en

mariage.

--N'en sçavez-vous que cela (dit une esveillée qui estoit un à bout)? La

cause pour laquelle les femmes apportent de l'argent aux hommes en

mariage, c'est qu'ils acheptent un fonds pour planter des cornes.

La philosophe, à ce mot, reprit la parole: Au rapport (dit-elle) de

Corneille Tacite, historien fidel des annales romaines, les Germains et

Allemans, gens indomptables à la guerre, portoient dot à leurs femmes,

non les femmes aux hommes, et les principaux siéges n'estoient gouvernez

et regis que sous leur sceptre et commandement.

Les caquets de l'accouchée nouvelle édition revue sur les pièces originales · 第 9 / 19 段