de la metaphisique, nous trouverons que la nature humaine est divisée
egallement et de l'homme et de la femme: et ainsi l'un ne participe
point davantage à la raison que l'autre; _ea autem sunt unum et idem
quorum, natura non est diversa secundum essentiam_. Or, si l'homme n'est
qu'un avec la femme, il suit necessairement qu'on ne peut calomnier
l'un sans parler au desadvantage de l'autre, de mesme que, si on dresse
des loüanges au premier, elles ne peuvent qu'elles ne resultent et
resjaillissent à l'honneur des seconds.
Je m'estendrois icy sur les Sibilles, qui ont communiqué avec la
divinité par leurs oracles et propheties, si leurs discours admirables,
leurs bouches divines et leur langage doré, ne fermoit la bouche à ceux
qui nous veulent calomnier. Pour leur valeur et adresse aux armes,
n'avons-nous point ceste genereuse guerrière en France, la Pucelle
d'Orleans, qui s'est signalée en tant de combats, rencontres, en tant
d'assauts et batailles, sans aller en Trace chercher les antiques
Amazones? Mais, mesme en nos derniers jours, ne voyons-nous pas des
exemples de leur magnanimité, de courage, où elles ont gravé leur renom
dans le temple de memoire?
Toute la compagnie, et moy la première[234], qui durant ce haut et
relevé discours avoit faict un silence dans l'eau[235] de peur qu'on ne
nous[236] imputast le nom de caqueteuse, fusmes[237] ravies en extase
de voir nostre[238] cause si bien defenduë et nostre[239] sexe si haut
monté par l'ascendant que luy avoit donné ceste docte et scientique
damoiselle: car elle avoit monstré (comme de fait personne ne le peut
revoquer en doute) que la femme estoit en mesme ligne paralelle avec
l'homme, et qu'il n'y avoit aucune difference entre eux, de manière que,
cela estant, si les hommes viennent maintenant à user de represailles et
calomnies envers nostre endroit[240], c'est sur eux-mesmes que
resjaillissent leurs injures: tout ne peut se faire, en fait de
calomnies, qu'à leurs desadvantages.
La compagnie n'en demeura pourtant là: on voulut voir et examiner les
cahiers de madame l'accouchée, de laquelle on parle tant maintenant dans
Paris. L'une disoit que ce n'estoit qu'une pure fiction inventée à
plaisir pour la jovialité qui s'y rencontre; l'autre soustenoit que cela
avoit esté fait et qu'il se pouvoit faire; qu'il n'estoit hors de
raison. Chacun se debatoit: l'une le tenoit pour faux, l'autre pour
veritable. Pour mon regard[241], je crois que madame l'accouchée n'y a
jamais songé.
--A la verité (dit une qui commençoit à s'essuyer)[242], si on parle
mal des femmes, il y en a plusieurs qui en donnent subject; on
familiarise quelquefois avec des personnes qui, sous couleur d'une
feinte amitié, font souvent naistre des soupçons en l'esprit de ceux qui
regardent; on faict des mauvais rapports, et par ainsi les femmes sont
toujours injuriées à tort.
--Voilà mon dire, respondit une fille de chambre d'auprès S.-Jacques:
depuis qu'aujourd'huy on voit un homme auprès d'une femme, on en parle
mal. Pour moy, je suis d'un naturel dispos et gaillard, j'aime tousjours
mieux jouër au reversis qu'au picquet; je ne me picque jamais au jeu
(pourveu que d'autre, part on ne passe trop avant dans les bornes de
l'honneur). Au reste, je ne suis pas joyeuse quand j'entens parler mal
de nostre sexe, c'est ce qui me tourmente le plus; et encore, qui pis
est, on m'a meslée dans les cartes de l'accouchée; je ne sçay comment
m'en desgager.
--Vous n'estes pas seule qui avez vostre paquet (dit sa cousine); j'en
cognois bien d'autres, et des meilleures bourgeoises de Paris, qui en
ont eu leur part. Toutefois, comme ce sont frivolles, aussi ny
devons-nous nous arrester, n'y faire aucun semblant que nous nous en
sommes formalisées.
--Frivolles! ma commère, dit une autre: S. Jan! appellez-vous frivolle
de calomnier l'un, de se rire de l'autre, de se gausser de celle-cy, de
mal parler de celle-là? Pour moy, je crois qu'on n'en eust peu inventer
davantage pour se mocquer de nous: car le pire que je remarque en cecy,
c'est que la pluspart sont accusées à tort et sans cause.
Moy, qui estois[243] de l'autre bout, pris la parolle pour toutes les
autres en general. Mes damoiselles (dis-je)[244], il se faut resoudre en
cecy; il y a un expedient fort propre; il est besoin en choses
d'importance d'apporter du conseil: il nous faut faire un reglement en
ceste affaire. Pour moy, je trouverois bon que nous fissions une lettre
de desadveu et une signification pour nous departir de tous ces discours
de l'accouchée. La femme d'un sergent du faux-bourg Sainct-Marceau,
approuvant son dire, respondit que son mary ne prendroit rien des
significations, et qu'infailliblement il publieroit lesdites lettres par
les carrefours de Paris, n'y ayant personne qui peut mieux tromper ny
trompeter que luy.
LETTRE DE DESADVEU
touchant le caquet de l'accouchée[245].
«_Nous, dames et bourgeoises de Paris, assemblées ès estuves, après
avoir veu et leu un livret qui s'intitule le_ CAQUET DE L'ACCOUCHÉE, _et
que, dans iceluy livret, nous avons amplement remarqué qu'à tort et sans
cause on nous calomnioit, nous appelant caqueteuses, bien que chacun
sçache assez bien que nostre langue est toujours en nostre bouche, outre
qu'il n'y a eu aucune assemblée d'accouchée qui eut peu authoriser ce
discours, afin que chacun cognoisse l'integrité de nos actions, et qu'il
soit notoire à tous que nous aymons à avoir le droit partout: Nous avons
des-avoué et des-authorisé, comme par ces presentes nous des-avouons et
des-authorisons le dit livre, tenans et aboutissans et dependances
d'iceluy, et en tant que nostre pouvoir s'estend. Nous segregeons de
nostre compagnie tous ceux et celles qui feuilleteront le dit livre,
enjoignant de plus à toutes les femmes, de quelque quartier, rue,
qualité ou condition qu'elles soient, que partout où elles verront le
dit Livre, Seconde et Troisiesme après-disnée d'iceluy, soit ès-mains
de leurs maris ou autres, quelles ayent à s'en saisir, comme d'une pièce
pernicieuse à notre sexe, et de ce nous donnons pleine puissance et
authorité absolüe. Donné à Paris, le jour et an que dessus.»_
Ceste lettre de desaveu pleut grandement à la compagnie, qui
l'approuvèrent d'une mesme voix et d'un commun applaudissement. De là,
s'estant toutes revestues, elles sortirent des estuves et s'en
retournèrent chacun en son logis, avec promesse toutefois de s'assembler
pour la seconde et troisiesme fois, si l'occasion le requiert.
LE DERNIÈRES PAROLLES
ou
LE DERNIER ADIEU DE L'ACCOUCHÉE
Ensemble ce qui s'est passé en la dernière visite
et quatriesme après-disnée des dames
et bourgeoises de Paris[246].
En vain vous auriez veu les commencemens des couches de l'ACCOUCHÉE et
feuilleté ses premières et secondes[247] visites, si par mesme moyen
vous[248] ne veniez à jetter les yeux sur le progrez, suitte et
advancement d'icelles, et ce avec autant plus de desir que le sujet le
semble requerir. C'est pourquoy, comme tesmoin occulaire de ce que j'ay
veu, je vous traceray en ces lignes ce que j'en ay apris depuis
peu[249], esperant que, comme nostre puissance intellective n'a des
bornes qu'en tant que les cognoissances qu'elle a sont dans la sphère
d'activité de son esprit, et qu'elle peut encor s'estendre d'advantage,
que par mesme moyen aussi je vous en feray voir d'autre, si l'occasion
m'en donne le sujet. Ce que je fais icy, ce n'est qu'en forme
d'ARRIÈRE-FAIX.
Plusieurs s'arresteront icy sur ce mot d'arrière-faix, qui peut-estre,
n'ayant jamais penetré dans les cabinets de la medecine, ignoreront de
prime-abord ce que je veux entendre par la superficie de ce discours;
mais ayant visité le dedans et veu ce que j'y couche, ils verront qu'à
juste tiltre je devois en ce lieu parler de l'arrière-faix de
l'accouchée, puisque jusques icy on en avoit tant et tant fait de
ceremonies.
L'arrière-faix, si nous nous voulons rapporter à madame Perrette,
sage-femme du faux-bourg Sainct-Marceau, n'est autre chose qu'une
superfluité de matière qui s'esvacuë hors de la matrice après
l'enfantement, laquelle superfluité, comme elle est excrementielle,
aussi estant retenuë dans les concavitez de la matrice et engluée dans
les membranes qui se retrouvent là dedans, cela eut de beaucoup
incommodé l'accouchée; c'est pourquoy il la faut jetter dehors, afin
qu'estant reintegrée dans sa première santé, que nous aussi ayons
l'honneur d'assister au baptesme de son enfant, qui se fera à
Sainct-Mederic, si messire Pierre s'y rencontre: car il est fort subjet
à dire son breviaire et ses sept pseaumes pour madamoiselle de la Garde.
Et pour entrer en lice et mettre la lance de ce discours dans l'estrié
d'une suitte admirable où je puisse courre la carrière de bien dire, et
vous faire voir le fruict d'une nayfveté gaye et naturelle, vous devez
sçavoir qu'ayant apperceu que tout le monde, tant fols que sages,
avoient bandé le roüet de leurs inventions pour delascher quelque coup
de mesdisance, et s'estoient appliquez à faire des discours ou plustost
des mixtions pour faire quelque bouillon à l'accouchée, que je pouvois,
sinon avec autant de rime, au moins avec autant de raison, aller voir
madame l'accouchée, comme de fait mardy dernier je m'y acheminay avec
bonne intention d'en tirer mes pièces aussi bien que les autres. Ce fut
le matin que je fis ceste belle entreprise, croyant que je verrois
madame l'accouchée en son pontificat; mais ayant frappé à la porte, qui
estoit entrebaillée, je fus tout estonné de la voir en la salle d'embas
auprès du feu, qui s'amusoit à secher une coiffe à passement pour
l'après-disnée, car j'ai sceu depuis que toute la matinée elles sont
debout, et que l'après-disnée elles se couchent et s'accomodent, se
peignans, frisans et encourtinans superbement dans leur lict.
A peine eus-je frappé qu'elle print la fuitte et gaigna au pied, de peur
d'estre recogneuë, croyant infailliblement que ce fust quelque dame qui
la vint voir. La servante, qui vint à la porte, me dit: Monsieur, madame
est un peu indisposée pour l'heure; s'il vous plaist, revenez après
midy. Ceste responce me fit retirer aussi froidement que monsieur de la
Garandine, qui, estant allé souper en ville, fut contrainct, à son
retour, de coucher à la porte, sa femme s'estant r'enfermée avec un
jeune advocat de la ruë S.-Denis. J'attendis pourtant que midy fust
sonné[250] afin d'entrer avec les autres, comme je fis insensiblement
pourtant, car j'estois accommodé en apoticaire. De me mettre ny en la
ruelle du lict ny au chevet, je n'eusse jamais voulu; je pris un bout de
la tapisserie et me cachay secrettement à l'endroit où je pouvois
entendre quelque chose.
Or il est à remarquer que ce jour il n'y avoit que les bourgeoises qui
faisoient leurs visites: car, les jours precedens, les grandes dames et
damoiselles y avoient passé. Madame la Bruyne, nouvellement erigée de
tavernière en grand' et superbe marchande, commence à dire:
--Comment! ma cousine, n'avez-vous pas ouy parler de la drollerie qui
s'est joüée dernièrement en un pelerinage qui se fit à Nostre-Dame-des-Vertus?
--Aussi vray, ma cousine, respondit l'autre, voilà les premières
nouvelles que j'aye encore ouy parler.
--C'est la plus plaisante tragedie que vous oüites jamais, dit une
vieille de la ruë de la Harpe.
--Pour vous commencer ces discours, ma cousine, dit la première, vous
devez sçavoir qu'aujourd'huy chacun en prend où il en peut attrapper.
Deux jeunes dames que plusieurs cognoissent...
--Ne sont-elles pas de la paroisse Sainct-Germain? dit une fille de
chambre.
--Il n'importe de quel cartier elles soient: il ne les faut pas nommer.
Elles alloient en fin l'autre jour en pelerinage à Nostre-Dame-des-Vertus,
accompagnées de deux braves courtisans qui, dès longtemps ayant fait la
partie, ne cherchoient que l'occasion de trouver un tripot afin
d'achever le jeu en quatre ou cinq coups de grille[251]. Leurs maris,
qu'on dit n'estre point de justice, car, s'ils eussent eu le droit,
peut-estre qu'ils n'eussent point encouru l'affront qu'ils encoururent
depuis, voulans joüer leur personnage en ceste tragedie, aussi bien que
le sieur Darmingère en la ruë Sainct-Martin, où il pensa se rompre les
hipocondrilles et le train de derrière, songèrent qu'en ce cas il se
falloit desguiser, et que, pour ce faire, il n'estoit mal à propos de
prendre l'habit de quelque moyne ou religieux. Les uns disent qu'ils
prirent l'habit de capucin, les autres tiennent qu'ils estoient habillez
en mathurins. Quoy que s'en soit, ils estoient desguisez, et soit de
l'un, soit de l'autre habit, ils avoient de l'advantage: car s'ils
estoient accommodez en capucins, ils eurent ceste prerogative qu'en
alant ils portèrent la corne derrière à cause du capuchon, et en
revenant ils en portoient deux sur le front; s'ils estoient habillez en
mathurins, c'est qu'ils commençoient desjà à se faire recevoir en la
grande confrairie des fols, comme a fait depuis peu un passementier de
la ruë Sainct-Denis. S'estant habillez, ils suivirent de loin nos
pelerines, qui, estans arrivez au lieu, prirent la meilleure
hostellerie. Nos religieux cependant vont à l'eglise, pour faire bonne
mine, où tout le train arriva. Une, entre autres, de ces deux dames vint
s'adresser à son mary: Avez-vous celebré, mon père? Le mary, qui se
renfonçoit dans son chapperon, lui respondit comme en reculant, peur
d'estre cogneu: J'ay celebré dès le matin, Madame; excusez-moy. On en
demanda autant à l'autre; mais on n'eut autre responce de luy sinon
qu'il estoit indisposé. Cela les fit tourner d'autre costé. La messe
dite, nos gens s'en retournent pour desjeuner. Ils demandèrent une
chambre escartée; on les conduit à la chambre la plus proche des
tuilles. Comme ils estoient en bonne disposition, les religieux, qui
s'estoient habillez pour entrer en la confrairie des cornards, qui est
maintenant si peuplée à Paris, demandèrent chopine, afin de voir le
succez des affaires. On les meine dans une petite estude qui respondoit
sur les pelerins, où par un petit trou ils apperceurent de quels bois
estoient faites les cornes qu'on leur alloit planter sur le front; ce
qu'ils virent grandement à contre-coeur, et malgré eux, ainsi que
monsieur Ranville, qui eut l'autre jour un soufflet malgré luy dans le
Palais. Cecy veu, ils s'en retournèrent; mais le mal'heur en voulut que,
les cornes leur commençant à croistre en la suture coronale, je veux
dire cornale, ils ne peurent jamais remettre leurs chapperons dans la
teste, ou, pour dire avec monsieur du Fresne, la teste dans leurs
chapperons. Les pelerines revindrent après midy, où nos religieux leur
vouloient donner l'absolution, comme de fait ils leur pardonnirent la
coulpe, bien qu'à regret (car il est impossible de renfoncer les cornes
qui ont commencé de paroistre); mais pour la peine ils se resolurent de
leur faire porter[252] en ce monde, afin de les descharger d'autant en
purgatoire, si de fortune leur chemin s'adonnoit en ces cartiers-là: de
façon que les pelerines furent espoussetées de la poudre que peut-estre
elles avoient pris le long du chemin.
--Cela pourroit-il estre vray, ma cousine?
--Chacun en va à la moustarde en nostre cartier, dit une drappière de la
ruë Sainct-Honoré; pour mon regard, il me souvient bien de leur avoir
vendu de bonnes estoffes et trop relevées pour leur qualité.
--N'est-ce point une grande impudence (dit une autre) de madame Remonde,
qui vendoit des confitures il n'y a que trois jours, et aujourd'huy,
sous l'esperance d'une bonne succession, la voilà damoiselle, mariée à
un homme de qualité, et porte les colets montez à quatre et cinq
estages, les cotillons de satin à fleurs! Pour moy, je ne sçay comment
on tollère cela.
--Voilà comme va le temps d'aujourd'huy: on se plaist à braver et à
piaffer par les ruës. Mais, à propos de succession, madame la Renardière
est bien empeschée despuis deux jours: elle esperoit avoir toute la
succession de sa soeur, qui despuis vingt ans a esté sterille; elle
n'a esté recherchée en mariage que sur ceste esperance, et sans cela
elle eust esté bien empeschée de trouver seulement un huissier pour
mary; et aujourd'hui que sa soeur a fait un enfant, contre l'opinion
de tout le monde, la voilà privée de quinze mille escus qu'elle pouvoit
raisonnablement esperer.
--Il ne faut jamais conter sans son hoste, dit une bourgeoise du
faux-bourg Sainct-Honoré: il y a de certains religieux auprès de nous, à
qui un certain avoit donné et passé par bon contract tout son bien
durant sa vie, qui pouvoit bien revenir à quarante mille escus; ils
seront bien empeschez de l'avoir, car les parens disent que la donation
est nulle, et qu'on ne doit usurper ainsi le bien des mineurs au
desadvantage de toute une famille; comme de fait, à l'appetit d'un homme
qui portera quelque affection particulière à un autre, doit-il pourtant
priver ses enfans des biens et possessions qui leur sont deubs
naturellement? On ne les peut desheriter de la sorte, et en cecy
l'arrest des berulistes y est formel; de façon que je crois que lesdits
religieux seront bien esloignez de leurs quarante mille escus.
--Madame a raison, dit l'accouchée; moy qui ay sept enfans, si je
voulois donner mon bien à quelque religion, ce seroit rendre ma famille
pauvre et reduitte à mandier son pain; c'est avoir peu de consideration
pour des enfans.
--Les enfans en sont quelquefois cause, madame (dit une qui estoit au
pied du lict); la pluspart d'aujourd'huy sont si orgueilleux, que,
mesprisans le lieu d'où ils sont venus, s'accommodent en princes et
grands seigneurs; tel aujourd'huy n'a pas cinq sols vaillant, qui fera
autant de parade comme s'il avoit de grands biens et possessions.
Une qui n'avoit parlé: Il ne faut, dit-elle, pas aller si loin: madame
le Doux en peut porter tesmoignage. Voulez-vous voir chose plus poupine
que sa fille? Il n'y a que deux jours qu'elle estoit fille de chambre au
logis de M. de Chevreuse, et maintenant elle porte autant d'atours que
la plus grande dame de la cour; mais pourtant elle a beau se parer, ny
son masque ny ses perles ne luy blanchiront point le teint.
--Aujourd'huy, dit une marchande de perles, les damoiselles (à ce que je
peux voir à la vente) observent que plus elles sont blanches, plus les
perles qu'elles acheptent sont noires; ou au contraire, si une dame est
un peu brunette, elle marchandera des perles les plus blanches qu'on
pourra trouver.
--Voyez-vous plus grande superbe et arrogance que celle de madame
Clairmonde, qui depuis un mois s'est faite damoiselle, aux despens de
son mary, qui porte les cornes? dit une de son quartier. Depuis qu'elle
a commencé à porter le masque, elle en est si orgueilleuse, que, mesme à
l'eglise, elle ne le deferoit point pour tout le monde. Cela est
intollerable et insupportable.
--Je vous asseure qu'elle le fait à cause de sa laideur, dit une autre
qui est sa voisine.
--Pour mon regard, dit une jeune esventée qui aime le haut goust, je ne
trouve pas trop mal à propos si madame dont vous parlez s'accommode
bien: il y en a bien d'autres qu'elle entre nous autres procureuses du
Chastellet (elle ne demeure pas loin de là sans doute); nous plumons la
poulle du villageois. Il ne nous en chaut de tous les bruits qu'on fait
courir de nous; pourveu que nous ayons de quoy faire gargoter la
marmite, c'est le principal. Je ne sçay pas comme se manient et
gouvernent les autres de nostre qualité; mais pour mon mary, c'est le
plus heureux homme du monde: tantost on luy fera present d'un lièvre,
tantost d'une couple de perdris, tantost d'un pasté de venaison; il ne
faut pas mentir, que cela nous accommode grandement bien.
Une veufve, qui estoit près de la porte, interrompant son discours, va
dire: Je ne sçay pas comment toutes ces affaires se prattiquent; mais on
me dit l'autre jour qu'on avoit joué un plaisant trait à un procureur de
vostre cartier. Chacun commençoit à dresser les oreilles pour ouyr ce
traict. C'est, dit-elle, qu'on luy envoya un fort beau pasté en forme de
venaison; mais quand on vint à l'ouvrir, on trouva qu'il n'y avoit que
deux cornes dedans: c'estoit une viande de dure digestion.
--Ce ne fust pas à nous à qui ce present fut donné, repliqua l'autre:
c'est à nostre voisin (comme si on ignoroit qu'elle a enchroniqué son
mary elle-mesme au rang des cornarts!). Mon mary sçait mieux que c'est
de vivre que cela; il a des affaires pour les marguilliers de Baignolet
et pour les manans de Ville-Juif, qui ne sont point ingrats, car mon
mary emporte tousjours plume ou aisle.
Une autre qui avoit autrefois esté fiancée à son mary, et qui le
cognoissoit, va dire: C'est donc la cause pourquoy on appelle les
procureurs volleurs et larrons, Madame, puis que, à tort ou à droit, ils
prennent des deux mains?
--Vous n'y estes pas, ce fit une esveillée: la raison pourquoy on dit
que les procureurs sont volleurs, c'est qu'ils n'ont qu'une plume, et si
pourtant ils volent mieux que pas un oyseau qui soit en l'air.
[--O la grosse invention! va dire une autre; mais prendriez-vous le mary
de madame pour un de ces gens-là? Vrayement il en est bien esloigné;
s'il a des commoditez, elles ne viennent pas de là. Ne cognoit-on pas
son père, homme riche et opulent?
--Ouy, du bien et de l'argent qu'il a presté][253] à usure, dit une des
voisines.
[--Est-il seul qui preste à usure? va faire une autre de][254] la ruë de
S.-Anthoine. C'est en nostre cartier où sont les gros usuriers[255]; il
y en a trois qui sont en chambre garnie, qui sont de Rennes en
Bretaigne, et qui ne se communiquent qu'avec beaucoup de difficultez;
l'un est rousseau et les deux autres noiraux; mais ce sont les gens les
mieux entendus qui se puissent remarquer. M. Gratiano, Italien, et M. de
la Verdure, les cognoissent bien: ce sont leurs partisans, tout passe
par leurs mains; mais s'il faut faire quelque chose d'importance,
attrapper quelques jeunes gens, les suborner et seduire, ce sont ces
Messieurs; s'il faut bailler cent escus pour en avoir cinquante au bout
de trois mois, ils y sont les premiers; il n'en faut demander advis qu'à
M. de la Tour, ce fermier tant renommé, qui a esté englué assez bien
depuis quinze jours[256] en çà, qu'il alla emprunter de l'argent à ces
maistres affronteurs pour marier sa fille.--Une vieille de la ruë
Sainct-Victor, y voulant mettre son nez: Ne sont-ce pas, dit-elle, ces
receleurs de la jeunesse, qui prestent de l'argent à rendre prebstre,
mort ou marié? Il y en eut un de nostre quartier, l'autre jour, le plus
vilainement affronté du monde; il n'y a point de danger de dire son nom:
c'est M. de la Croisette; il avoit presté à diverses fois quinze cens
livres à un jeune advocat de la rue Sainct-Jacques, le père duquel est
mort depuis six mois, esperant retirer au double quand il se marieroit.
Or il est arrivé que ledit advocat est mort ces jours passez, de façon
que mon drolle vint à faire sceller un coffre; mais, soit que les parens
eussent soustrait ce qu'il y avoit, soit que les sergens eussent quelque
intelligence là-dessous, quand on vint à ouvrir le coffre pour faire
l'inventaire de l'argenterie, meubles, chaisnes et joyaux qu'on croyoit
estre là-dedans, on n'y trouva que des pierres.--C'est la façon de
Ulespiègle[257], dit une qui avoit leu les romans. Sur ce mot, on
couppa le discours pour entretenir madame l'accouchée de tout ce qui
s'estoit passé en ses dernières visites. Pour l'heure, dit-elle, je me
porte bien; je voudrois qu'il me fust permis de sortir, je serois bien
ayse de prendre l'air: aussi y a-il long-temps que je suis icy
renfermée[258]. Comme de fait, je ne sçay comme penser que cela se soit
fait de demeurer si long-temps en couche, veu que les premières visites
se firent l'après-disnée du vingt et quatriesme d'avril, et nous y
sommes encor. Toutesfois, c'est peut-estre à la mode des Hebrieux, qui
devoient estre en leurs couches, quand elles s'estoient deschargées
d'une fille, l'espace de quatre-vingts jours; encore seroit-ce davantage
despuis le temps.