Sur quoy M. le medecin, qui n'a pas grand replique de son naturel, print

congé de l'accouchée fort humblement, avec un estonnement nompareil de

ce que ceste garde disoit contre luy; après la sortie duquel[188] quatre

dames de qualité arrivèrent en la chambre de l'accouchée, lesquelles,

après avoir fait chacune la reverence à la mode, prindrent place selon

leur qualité[189]. Ce qu'estant faict, la veufve d'un maistre des

requestes, fort affligée de l'ancienne desbauche d'une sienne fille,

mariée à un conseiller de la cour, homme prudent et fort bon justicier,

jetta trois ou quatre souspirs, et, voulant neantmoins les simuler,

commença de dire à la compagnie: Hé bien! mes dames, apprenez-vous des

nouvelles de la cour? Le roy a-il eu Montpellier, Montauban et la

Rochelle, comme l'on dict?

A quoy sur-le-champ la femme d'un tresorier de l'Espargne respondit que

ces morceaux-là ne s'avalloient pas si aysement, parcequ'ils s'estoient

grandement fortifiez, et, d'autre part, que leurs voisins courroyent à

toute bride pour empescher les desseins de Sa Majesté, et pour dissiper

ses forces si l'on n'y prenoit garde.

--Pourtant j'ai appris, dit la femme d'un conseiller du Chastelet,

qu'ils ont traicté avec le roy, et qu'ils ont asseuré, par une

submission que l'on n'eust jamais creu, leurs biens, leur honneur et

leur fortune, mesme le sieur duc de Rouan a esté contrainct de baiser le

babouyn[190].

--Quelle apparence de traicter avec des rebelles qui ont desjà faussé la

foy promise, dict la femme d'un auditeur des comptes de la parroisse de

S.-Mederic! ce seroit tousjours à recommencer; aussi je ne puis croire

que le roy ait accordé avec la cabale huguenotte, que ce ne soit souz

des conditions bien considerables, et qu'elle n'ait dict le peccavit

plus de trois fois auparavant: car à leur subject Sa Majesté a receu

mille et mille incommoditez, et a esté tellement trompée et abusée qu'il

se trouvera, au bout du compte, que la couronne ait engagé plus de

trente millions, et le tout par l'astuce et intelligence de ceux qui ont

les charges plus honorables, lesquels se sont servis de l'occasion pour

jouër à pincer sans rire.

--Comment! Madamoiselle, voulut repliquer la tresorière, trouvez-vous

qu'on ait fraudé le roy au siége de Montpellier, comme on a faict à

celuy de Montauban?

--Je ne veux pas vous dire absolument qu'on l'ait trompé et abusé de la

sorte, luy respondit ceste femme d'auditeur; mais il n'y a si simple qui

ne juge qu'il y a eu de la trahison lorsque le duc de Fronsac a perdu la

vie[191] et que le duc de Montmorency a esté blessé[192], car on sçait

bien que la jeunesse veut tousjours paroistre, principalement où

l'honneur engage les courages; ce qu'ayant esté recongnu par ceux qui

sont auprès du roy, et qui n'ont jamais triomphé qu'aux despens

d'autruy, il est à croire qu'on s'est efforcé de faire de nouveaux

princes et de nouveaux seigneurs[193].

--On tient pourtant, dit la maistresse des requestes, qu'il n'y a

personne auprès du roy qui puisse aspirer plus haut que le grade dont il

est honnoré: car, si l'on considère la personne du connestable, c'est

tout ce qu'il a peu meriter, et encore j'estime qu'il doit bien en toute

sa vie payer les interests d'une telle courtoisie. Pour Desplan[194],

c'est un nouveau coureur de fortune, qui se doit tenir tout goguelu de

son bon-heur.

La conseillère, qui sçait comment il est parvenu, se print à sourire, et

souriant dict à la compagnie: Certainement c'est un bon valet; il a

bien servy son maistre, ce M. Desplan.

La maistresse des requestes, qui se plaist par fois à gausser, dit

là-dessus: Vous faictes tort à M. Desplan, madamoiselle, veu sa bonne

mine et son merite.

--Ce n'est pas avoir beaucoup de merite, repliqua la conseillère, de

vouloir aspirer à ces honneurs dont on est indigne, et, pour y parvenir

au prejudice des seigneurs de remarque et de la trop grande bonté du

roy, de se servir de moyens reprochables à l'infiny. Encores si c'estoit

un gentil-homme d'extraction, qui recherchast la bienveillance d'un

favory à fin d'accroistre sa maison et de la rendre illustre, l'on

imputeroit le project d'un tel dessein à l'ambition, qui fournit des

aisles au courage et de vent en abondance pour singler jusques au havre

de la fortune. Mais quoy! sa première condition estoit d'estre lacquais,

mauvais gouvernement au reste, et, après avoir quitté la mandille, a

faict en sorte de se fourrer au regiment de Navarre, où estant, le sieur

Cadenet allant visiter M. le Prince lorsqu'il estoit au chasteau de

Vincenne, il fit en sorte de l'aborder, se servant des astuces de son

pays[195] et du depuis le sieur de Luynes le print en affection pour des

raisons dont sa memoire seroit par trop ternie si l'on en venoit à la

justification; tant y a qu'il a esté par ce moyen bien venu auprès du

roy, jusques là que Sa Majesté l'a gratifié d'un brevet de mareschal de

France[196].

Là-dessus la femme de l'auditeur dict tout haut: Je ne m'estonne plus de

ce qu'on parle tant de ce Desplan, puis que sa bonne fortune vient par

le moyen du sieur de Luynes.

--Voilà ce qui en est, répliqua la tresorière, et si je vous jure que ce

que j'en dis n'est point pour mal que je luy vueille; au contraire,

j'estime ceux qui s'eslèvent de peu, et lesquels d'un neant bastissent

une fortune relevée.

--Mais, à propos, dit la conseillère, que deviendra le sieur

Courbouzon[197] après la reduction de la Rochelle, puis qu'il a tenu

pied à boule au service du roy depuis le temps qu'il est employé?

--Vrayement, respondit la femme de l'auditeur, il ne se faut point

donner peine de luy, ny se soucier de ce qu'il deviendra non plus que

des autres, car ayant mandé à l'hostel de Nemours la valeureuse deffaite

qu'il a faict de dix ou douze habitans de la Rochelle sortis de la ville

pour abbatre leurs maisons proche les murailles, et que ce bel exploict

a esté crié sur le Pont-Neuf[198], asseurement il ne donnera pas sa

bonne fortune pour une pièce de pain.

--Il pourra bien y donner ordre de bonne heure, dit la maistresse des

requestes, s'il ne veut demeurer arrière: car à présent que la cour est

remplie de cadets de haut appetit et de jeunes favoris, chacun d'eux

voudra partager au bonheur et aux qualitez, en sorte qu'après la guerre

l'on verra autour du roy plus de demandeurs que de deffendeurs, et, pour

dire, il sera très difficile d'aborder seulement les galleries du

Louvre.

--M. de Nemours l'affectionne trop, dit la tresorière, pour ne luy

procurer quelque honnorable fortune, en recompence d'un si signalé

service; et puis le naturel de ce prince est si benin et si louable

qu'il le recompenseroit plustost de son propre bien qu'il vesquist le

reste de ses jours avec un mecontentement.

Sur ces entrefaites, la garde de l'accouchée voulut mettre son nez et

discourir de monsieur de Nemours à bonds et à vollée[199]; mais le

respect que la compagnie portoit à son rang et à sa qualité fut cause

qu'on luy ferma la bouche, sinon qu'on lui permit de discourir des

façons de faire de la cour, voyant que le coeur luy en disoit:

tellement qu'ayant prins pareatis de ce faire, elle ne fut guère

honteuse de declarer son secret, qui estoit qu'au siége de Montpellier,

lors que le roy perdit tant de braves seigneurs et gentils-hommes, qu'il

estoit demeuré à ceste meslée un certain homme sur la place qui luy

faisoit porter beaucoup d'ennuy, qui ne se pourroit jamais terminer que

par la mort, quand toutes les meilleures fortunes luy arriveroyent,

auxquelles neantmoins elle disoit ne pouvoir aspirer à cause de son

aage, et en consideration de ce qu'on la cognoissoit quatre grands

lieuës par delà les bornes de la raison.

A ce beau discours, la compagnie se print à rire, et celle qui esleva un

ton plus haut, ce fut madame l'accouchée, qui mesme en petta de

resjouyssance pour le moins huict ou dix fois consequtivement, à cause

que du temps que ce drosle estoit auprès de ladite garde, et que sa

marmitte boüilloit à ses despens, on n'eust osé lui dire bran en son

nez, tant qu'elle faisoit ma commère l'entenduë. Ainsi fallut peu de

chose pour sortir de la carrière et pour rompre de si bons discours qui

se tenoient auparavant avec toute sorte de verité; toutesfois, si tost

qu'il fut finy, nostre maistresse des requestes, qui se plaist d'estre

entretenuë en compagnie aux despens de l'honneur d'autruy, s'efforça par

tous moyens de remettre en lice les autres, tant sur les traictez de

guerre et de paix que sur les fraudes et malversations des chefs et

conducteurs de l'armée, et sur ce qu'on avoit tant parlé du sieur de

Villautray[200] et de ses commis.

Sur quoy la tresorière, grandement engagée dans le combat, ne peut

s'empescher de respondre que volontiers la fortune est enviée aussi bien

que les beautez, et que tout ainsi que les esprits voluptueux faisoient

recherche des dons plus gracieux de la nature, de mesme que l'avidité

des envieux les portoit à des flatteries et à des mesdisances, pour

faire faire des recherches candides contre l'obligation que l'on a

fraternellement à son prochain: tellement que, si l'on avoit tasché

d'obscurcir l'honneur du sieur Villautray, que ce n'avoit point esté

pour l'affection qu'on portoit au service du roy, mais bien pour une

rancune particulière de ce qu'il n'avoit voulu desbourcer des deniers

qui n'eussent esté employez dessus ses comptes.

--Voilà une belle eschappatoire! dit la conseillère; je vous diray,

Madamoiselle, chacun est tenu de deffendre son party, et de conserver

jusques aux plus pressantes extremitez, quand mesme il n'y auroit aucune

apparence de raison, principalement au temps où nous sommes, auquel il

est plus necessaire de dissimuler que de dire verité, et de faindre dans

les actions que de faire esclatter ce qui pourroit estre terny; et

qu'ainsi ne soit, n'est-il pas vray que si l'on parloit en compagnie du

sieur Fabry[201], qui du temps du feu roy se fit dire mort, et pour

lequel on porta une buche dans le tombeau, craignant qu'il ne fist la

capriolle, n'est-il pas vray que vous direz que cela n'est pas possible,

et que ceste invention auroit esté recherchée par des justiciers pour

rendre odieux ceux qui manient les finances? Aussi je m'asseure que, si

l'on enfonce le discours sur ce que le sieur de Villautray, pour se

faire dire innocent du crime de peculat, qu'il a passé par la porte

dorée, que vous en aurez un grand despit; c'est pourquoy, pour mon

regard, je brise là-dessus, et laisse à discourir de ce qui en est à

ceux qui ont juste suject de s'en plaindre.

--Vrayement, Madamoiselle, c'est bien à vous, à faire de parler des

financiers comme vous faictes, vous qui ne paroissez dans le monde

qu'aux despens des pauvres parties, dont vostre mary est par foi lse

juge; vous qui n'auriez pas dequoy nourrir un meschant[202] lacquais

sans les presens que l'on vous faict, au prejudice du droict d'autruy,

qui est violé la plus part du temps; vous, dis-je, qui à peine pourriez

avoir un simple cotillon de taffetas de vostre estoc, n'estoit qu'avec

les espices on vous fournit de sauce. Je n'en veux dire davantage: que

chacun regarde à soy.

Sur ce, l'accouchée fit en sorte de rompre le discours, craignant que la

conseillère et la tresorière vinssent aux prises; et, pour empescher

que cela n'arrivast, elle fit feinte de se trouver mal, qui fut cause

que l'on ne parla plus des charges et des qualitez, et sur ces

entrefaites arriva Mathurine[203], qui courtoisement fit la reverence, à

chacun particulièrement dès l'entrée de la chambre, puis s'approcha du

lict de l'accouchée pour s'enquerir de sa disposition, après quoy elle

print place et en compta des meilleures pour esgayer la compagnie,

donnant neantmoins en passant un lardon à celles qui le meritoyent.

Madame de Verneuil, qui naguères estoit arrivée, la voulut faire jazer

pour s'en donner du passe-temps; mais elle, qui est aussi malicieuse

qu'un vieux singe, après avoir recité quelques sornettes, elle ne

feignit de rechercher le moyen de la picquer, parlant de la chasteté des

courtisanes, et sur tout mettant sur le tapis le merite et les bonnes

graces de monsieur de Bassompierre, pour raison desquelles le roy

l'avoit qualifié d'un brevet de mareschal de France: ce que l'on feignit

pourtant d'escouter, affin d'obliger aucunement ladite marquise, qui ne

peut l'aymer à cause de sa soeur. Mais aussi, elle partie, Mathurine

fut conjurée à double carillon de dire au vray si ledit sieur de

Bassompierre seroit mareschal de France[204]; et qui fut la plus portée

à ceste curiosité, ce fut madamoiselle nostre conseillère, laquelle,

outre sa brigue qu'elle faict, par le moyen de ses amis, de faire mettre

monsieur Viguier aux mauvaises graces de monsieur le Prince, elle croit

que si la cour change de face, que son mary sera garde des sceaux; et de

la nommer, le respect des dames me le deffend, laissant au public la

curiosité de s'en enquester à ceux qui mettent en contrerolle ses

actions.

Suivant donc que Mathurine fut interrogée si monsieur de Bassompierre

seroit mareschal, il faut croire qu'elle degoisa de luy plusieurs

discours, et les causes qui avoient meu le roy de le qualifier de ce

grade honorable: premièrement, que ses perfections y avoient fort operé,

et puis ses agreables services, notamment ceux qu'il avoit rendus à Sa

Majesté au siége de Montauban l'an passé, quand par son secours il mit

en vraye deroute les ennemis, qui souz un mot feint et non retenu

venoient au secours des assiegez.

--Hé quoy! dit là-dessus la femme de l'auditeur, ne faut donc plus qu'un

acte remarquable pour s'eslever auprès du roy? Vrayement, si cela a

lieu, il y aura d'oresnavant plus de mareschaux qu'il y aura d'asnes à

ferrer.

--Pardonnez-moi, Madamoiselle, dit la maistresse des requestes, et si je

vous dis que vous avez un peu tort de parler de monsieur de Bassompierre

de la sorte, car il est de fort bon lieu, et puis il y a long-temps

qu'il vogue en cour, sans faveur et sans qualité; et d'avantage, sa

bonne mine ne vaut-elle pas quelque chose de meilleur et de plus

honnorable que d'avoir tousjours des Suisses pendus à sa ceinture?

Sur ce, Mathurine dit tout haut que ses desseings n'estoient pas limitez

à ce seul but, mais qu'il se promettoit d'estre connestable après la

mort de monsieur Desdiguières, et qu'il le voyoit avec tant de certitude

que, pour en donner l'impression à toute l'armée, tout son desduict

estoit attaché aux exercices militaires, et avec plus d'affection qu'il

n'eust jamais en temps de paix de faire relever sa moustache.

--Hé! que deviendroit monsieur de Crequy[205], dict la tresorière, luy

qui est aussi vaillant que son espée, qui est du poil d'un martial et

qui mesmes en porte les marques honorables sur le visage? Ce seroit

faire tort à sa generosité que de le priver de la recompense deuë à un

grand courage comme le sien, ou, si cela luy manquoit un jour, je dirois

que les astres voudroient faire la guerre à leur superieur, qui luy fut

tant favorable pour renverser Don Philippin sur le pré[206]. Mathurine,

Mathurine, monsieur de Bassompierre est trop mignard pour beaucoup

entreprendre dans la fatigue de la guerre; il vaut bien mieux qu'il se

contienne en la qualité de mareschal de France, et prendre à femme

madamoiselle d'Antrague, que d'esperer pretendre plus haut; car aussi

bien les fortunes sont viagères, et aussi fol est celuy qui pense faire

prendre pied ferme à ses desseings, que fut autres-fois sot et maroufle

le pauvre Guerin, qui servoit de plaisant à la reyne Marguerite[207].

--Vous vous debattez, Madame, de la chappe à l'evesque, dit l'accouchée;

hé! qui soit connestable qui le pourra estre, l'on est aussi bien mordu

d'un chien que d'un chat. Nous en avons perdu, graces à Dieu, un qui ne

valloit guères; à present, nous en avons un qui ne fera guères mieux.

Toutesfois, ce que je trouve de meilleur en luy, c'est qu'il est riche,

Dieu mercy, des bons coups qu'il a fait aux eglises du Dauphiné.

--Sa richesse, repliqua Mathurine, devroit aider beaucoup à le faire

homme de bien; mais quoy! ce qu'on doibt craindre, c'est qu'un drap

retourné ne faict jamais tant de proffict comme s'il estoit à poil.

--Je vous sçay bon gré, dit la maistresse des requestes, de parler ainsi

à coeur ouvert, car il est vray, la hare[208] sent tousjours le fagot,

et, comme disoit un jour le duc de Rosny au feu roy Henry le Grand, que

Dieu absolve, lors qu'il luy demandoit pourquoy il n'alloit pas à la

messe aussi bien que lui: Sire, sire, la couronne vaut bien une messe;

aussi une espée de connestable donnée à un vieil routier de guerre

merite bien de desguiser pour un temps sa conscience et de feindre

d'estre grand catholique.

Ce discours finy, toutes les dames prindrent congé de l'accouchée, avec

promesses de la revoir le lendemain, ou le premier jour que la commodité

leur pourroit permettre; ainsi elles sortirent fort satisfaites de leurs

entretiens, et aussi tost entrèrent six autres dames d'une bande, et

d'un mesme quartier, lesquelles, ayant faict les salutations requises et

necessaires pour la bien seance, trouvèrent les places toutes chaudes;

elles ne firent guère mistère de s'y assoir. La première qui commença le

caquet, ce fut une nouvelle femme de notaire de la parroisse

S.-Jacques-de-la-Boucherie, qui dit à l'accouchée: Jesus! Madame, que

vostre teinct est changé depuis que vous estes en couche!

--Comment! respondit l'accouchée, trouvez-vous que je sois laidie

beaucoup?

--Nenny vrayement, repliqua la notaire, au contraire; si j'estois que de

vous, je tascherois d'estre souvent en couche, tant vous estes devenuë

jolie.

--Cela vous plaist à dire, dit l'accouchée; c'est que vous me voulez

gratifier, car il n'y a plus de gentillesse en mon faict; si c'estoit

vous, encore, il y auroit de l'apparence, car, outre que vous estes

belle de vostre naturel, monsieur vostre mary, curieux de vous

conserver, mettroit plustost en gage sa vaisselle d'argent que l'on vous

a donnée le jour de vos nopces que vostre beau teinct ne fust entretenu.

--Aussi il n'y a rien tel que d'estre jolie, dit sur-le-champ la femme

d'un passementier de la ruë de la Vieille-Monnoye. Et sur ceste

gentillesse voulant un peu discourir, et de l'appuy qu'on en tire par

fois, elle fut interrompuë par la femme d'un quinquallier, homme

d'honneur et grandement à son aise, laquelle fut fort peu honteuse de

dire qu'elle avoit cy-devant practiqué assez d'inventions pour estre

continuée aux bonnes graces d'un receveur, mais qu'elle avoit recogneu

que toutes ces sortes de curiositez[209] n'estoient que folies; qu'il

valloit mieux s'associer en l'honneste fortune d'un mary que d'attacher

ses affections à des frivoles concupiscences, où l'honneur et l'ame se

ternissent et se perdent.

Ces petits discours d'amourettes durèrent presque demy-heure entre ces

trois coquettes de bourgeoises, et n'eussent esté sy tost rompus, sans

que la femme d'un advocat, fort sage et discrette de son naturel, fit en

sorte de changer de batterie. Pour venir à l'effect de ce dessein, elle

fit feinte de se trouver mal et de s'esvanouir, ce qui les occasionna de

prendre garde à elle et d'apporter tous les soulagemens que l'on peut

s'imaginer aux foiblesses qui arrivent par fois aux femmes grosses, de

manière qu'après estre revenuë en son premier estat, elle fut interrogée

de la compagnie si elle estoit grosse, ains elle afferme qu'elle n'avoit

garde de l'estre.

--Cela peut pourtant bien estre, dit la femme d'un pourpointier, jalouse

au possible de son mary; vous qui estes à vostre aise et qui avez un bon

mary qui gaigne bien sa vie et qui vous ayme comme il faut, qui vous

empescheroit de le devenir?

--Je ne manque point, graces à Dieu, de toutes ces felicitez que vous me

dittes, mais j'ay une affliction qui m'empeschera d'avoir des enfans.

--Hé! quelle affliction, luy repliqua la pourpointière, Madame?

--Madame, quoy que j'aye un bon mary, ce n'est pas tout: j'ay perdu ma

mère depuis peu, j'ay une soeur malade sur les bras, et un frère

nouvellement rendu des universitez, qui veut se faire advocat un de ces

matins, et s'il n'est qu'un sot habillé en homme.

--Voire! advocat! les rues de Paris en sont pavées. Si j'estois que de

vous, Madame, je ferois en sorte de le porter dans les finances; car,

ayant le bien qu'il a, il pourra paroistre un temps à ses despens pour

apprendre, et puis asseurement il prendra aussi bien que les autres.

--Voilà un bon advis, Madame, dit une autre pourpointière qui a quitté

la boutique pour besongner en chambre; aujourd'huy il n'y a que d'en

avoir; chacun se mocque de la necessité, et le vray moyen de l'eviter

pour le jourd'huy, c'est d'estre financier, car infailliblement la

guerre ne durera, et pendant le temps il adviendra que les vieux se

defferont de leur charge, ou pourront mourir; ce qu'estant, les jeunes

s'avanceront et feront leurs bourses.

--Quelque mestier que ce soit, dit la notaire, est très bon quand on y

profite et quand il ne fait point perdre son maistre, ce qui se voit

assez rarement; toutesfois, si j'avois à choisir pour me pourvoir, je

prendrois plustost un financier qu'un advocat.

--La femme de l'advocat s'en sentit un peu intéressée, et comme estant

legitimement picquée au jeu, elle ne peut s'empescher de dire qu'on

n'avoit jamais veu de financiers devenir gardes des sceaux et

chanceliers, mais bien garde-prisons assez souvent, lequel l'on

pourroit bien voir quelque matin, la paix estant faicte, pour les

obligations et malversations qu'ils avoient commis depuis que la guerre

est commencée.

--Laissons là les qualitez, Mesdames, dit la quinquallière; qui bien

fera bien trouvera. Si les financiers ont desrobé l'argent du roy, comme

il y a de l'apparence, le conseil en sçaura bien faire la recherche; et

ce faisant, le proffit qu'ils auront faict ne sera qu'un emprunt qu'il

faudra rendre avec les interests.

--Il semble que vous sçachiez les particularitez de ces Messieurs, dict

là-dessus la belle pourpointière.

--Ce que j'en sçay, repliqua la quinquallière, c'est le receveur que

j'ay tant aymé qui m'en a compté une partie, et le reste, ç'a esté le

sieur Gesselin, comme je discourois avec luy de la belle Angelique,

qu'il a tant de peine à marier.

--Mais, à propos, Madame, dit la marchande de passement, la fille de

laquelle vous parlez est-elle aussi jolie qu'elle estoit lorsque le

sieur advocat la recherchoit en mariage?

--Il s'en faut plus de la moitié, luy respondit la quinquallière, et si

je doubte d'elle ce que je ne veux publier, pour le respect du sexe.

Comme ceste parole s'achevoit, la femme d'un procureur de la Cour,

demeurante en l'Université, entre dans la chambre suivie d'une petite

esmerillonnée[210] de servante, qui se douta de ce qu'on vouloit dire de

la belle Angelique; et, ayant prins place, le caquet fut renforcé par

elle, et meut les autres si fort à caqueter, que le meilleur secretaire

n'eust peu rediger le tout par escrit. Neantmoins, encore que leur

babilloire allast bien viste, je ne laissay d'en profiter et de

remarquer ce que je jugeay pouvoir apporter du contentement aux curieux.

Entre autres choses j'appris l'invention qui se praticque parmy les

bourgeoises pour paroistre, quoy qu'elles n'ayent ny rente ni revenu.

Les caquets de l'accouchée nouvelle édition revue sur les pièces originales · 第 8 / 19 段