Arrière toute melancolie! je ne demande plus qu'à rire et passer mon

temps. Je faisois partie avec nos voisines pour aller à Fontainebleau,

quand on m'est venu advenir que, l'après-dinée, des dames d'importance

se devoient rendre chez ma cousine l'accouchée. Je coureus incontinent

chez elle pour[162] clorre ma dernière journée, nonobstant l'Anti-caquet

de nos idiots, qui ne parlent françois ny latin, quoy qu'ils feignent

revenir de l'autre monde. Quand ils auront corrigé leur plaidoyé et

escriront en termes recevables, je leur respondray de mot à mot. Ce

sont des sots qui ne sçavent point de nouvelles que celles de la

basse-court, que je laisse pour le commun. Ma cousine me receut à bras

ouverts; nous nous entretinsmes long-temps des discours facetieux qui

s'estoient faits à nostre dernière entreveuë, de la deffiance des dames,

du conte que l'on leur avoit fait que quelqu'un se cachoit en la ruelle

du lict, et mesme de leur curieuse recherche. Nous en rismes à gorge

desployée. Elle s'informa des nouvelles du Palais. Je luy dis la plus

commune, du pelerinage des deux mercières. Elle me pria de luy en faire

le conte. Je luy rapporte fidelement comme tout s'estoit passé: que les

deux bourgeoises, feignant de se vouloir acquitter d'un voeu qu'elles

avoient faict d'aller à Nostre-Dame-des-Vertus, auroient demandé congé à

leurs maris; qu'après leur avoir accordé, ils seroient entrez en

ombrage, et, pour sçavoir la verité, les auroyent suivies, l'un avec un

habit de moyne emprunté des religieux de Sainct-Martin, l'autre avec le

sien ordinaire de père de l'Oratoire, et rencontrées à my-chemin,

conduites par deux jeunes advocats; comme ils les suivirent de loing,

entrèrent en mesmes logis que nos amoureux choisirent sans estre

recognus, et, s'estans glissez subtilement soubs un lict de leur

chambre, virent en leur presence balotter leurs femmes, sans y pouvoir

apporter remede; leur retraitte sur le soir, le nouveau courage des

maris, qui doublèrent le pas et les abordèrent, la fuitte de nos

galands, et finalement comme nos cocus menèrent leurs femmes dans une

saulsaye prochaine pour partager en leur communauté la miserable fortune

d'Acteon. Ils se reservèrent les cornes, et donnèrent à leurs paillardes

les decouppures et diaprures gentilles.--Veux-tu que je te die, cousin?

me dit-elle, je ne sçaurois m'empescher de plaindre le sexe; je ressens

un extrême desplaisir de la mauvaise fortune de ces pauvres femmes, car,

sur ma foy, ces sots méritent bien de porter le ramage. Sçachez, mon

amy, qu'il y a trois choses qu'à l'heure qu'on les recherche le plus

curieusement, on voudroit les trouver le moins: le fond de sa bourse, de

la viande à un privé, et sa femme faisant l'amour. Ces curiositez trop

grandes sont grandement blasmables, et n'apportent enfin que toutes

sortes de desplaisirs. Mais il me semble que J'ai apperceu quelque

esmotion en ton visage au recit que tu m'as fait de ceste histoire; en

conscience, si tu estois marié, ne serois-tu point jaloux?--Je luy

respondis hardiment que non. Elle me pressa pourtant encores, et me

demanda laquelle des deux conditions je voudrois choisir, ou d'estre

cocu, ou abstraint à ne jamais faire l'amour. Je lui fis la mesme

response que fit autrefois ce grand capitaine à Tholoze, le souprieur de

la nation Bourbonnoise, que, prenant le certain pour l'incertain,

j'aymerois mieux que tous les laquais de la Cour courussent sur le

ventre de ma femme, que d'estre abstraint à ne point faire l'amour.--Je

t'aime de cette humeur, cousin, me dit-elle, et veritablement tu as

raison: aussi bien dois-tu croire qu'il y a quelque fatalité qui

accompagne ce ramage que l'on ne sauroit esviter, et semble qu'on y est

destiné. Larcher, notre procureur en Parlement, ce mangeur de pâtés de

pheniceaux, m'a advoüé qu'auparavant son mariage ses cornes commençoient

à pointer, et que plusieurs fois, faisant faire son poil, il les avoit

fait voir à L'Ange, son chirurgien.--Nous entrions bien avant en lice,

quand une fille de chambre, accoudée sur une fenestre, nous advertit que

les dames estoient sur le seuil de la porte. Je me retire incontinent au

cabinet, où je n'eus pas plustost prins place, que la compagnie entra;

chacune prit son siége selon son rang. Une maistresse des requestes, qui

conduisoit la troupe, commença à parler la première. Hé bien, ma

mignonne, dit-elle à l'accouchée, comme t'en va? Il me semble que je ne

t'ay point veuë en meilleur estat. Sans mentir, je te trouve plus belle

que jamais. Asseurement, les enfans t'embellissent: je te conseille d'en

recommencer un bien tost, si tu n'y as desjà travaillé.--Helas! Madame,

que me dites-vous! dit l'accouchée; je suis bien résoluë au contraire,

et de faire plustost lict à part pour m'en garantir. Je suis desjà

chargée de cinq petites canailles, qui crient continuellement; je ne

puis prendre ny repos ny patience; ils me tourmentent nuict et jour. Hé,

bon Dieu, que deviendrois-je si j'en avois davantage?--Ma fille, tu es

bien folle, dit alors la maistresse des requestes; ce ne sont que

gentillesses; auparavant qu'ils soient en estat de te donner beaucoup de

peine, tu en auras perdu la moitié, ou peut-estre tout. Si tu estois

comme moy, veritablement tu serois à plaindre. J'ay quatre grandes

filles, la plus jeune aagée de dix-huict ans, desquelles je ne me puis

deffaire. C'est une grande pitié aujourdhuy, que, quelque gentilles et

bien conditionnées qu'elles soient, l'on ne sçauroit les pourvoir si on

ne leur donne des miliers d'escus. Un conseiller de la Cour, ni un

maistre des comptes, n'espouseront point une fille si elle ne paye leur

office, qu'ils achètent pour la pluspart à la bource d'autruy. J'en suis

quelquefois au desespoir.--Madame, je sçay un bon remède, dit la femme

d'un conseiller des requestes du Palais, de la ruë Montorgueil: il faut

faire comme nostre voisin, marier ses filles dans les petites villes; il

a rencontré, avec dix mil escus qu'il a promis à sa fille, un jeune

homme de bonne mine, des meilleures familles de Moulins, bien, qualifié,

qui luy rend des effects pour quatre vingts quatre mil livres.--Madamoiselle,

dit une changeuse du pont Nostre-Dame, permettez-moi que je vous die

qu'il n'y a que de se frotter à l'herbe qu'on cognoist, et que mon

oncle a esté grandement attrapé, puisque l'on reduit les quatre vingts

quatre mil livres à huict mil escus de bien pour le plus.--Vous estes

une moqueuse, dit la conseillère; son office seul vaut plus de soixante

mil livres. Comme se pourroit faire cela? Vostre oncle est trop fin pour

se laisser dupper de la sorte.--Asseurez-vous, Madamoyselle, dit la

changeuse, que je vous dis la verité, à mon très grand regret, et qu'en

estant bien informée, je vous diray la fourbe que l'on luy a faicte, si

vous voulez prendre la patience de l'entendre. L'office que vous tirez

en ligne de conte, il l'a acheté veritablement, depuis qu'il est accordé

à ma cousine, soixante mil livres, et cent pistolles outre trois mil

livres qu'il a promis par promesse separée, qu'il ne veut pas que mon

oncle sçache; mais il en doit encore quarante huict mil livres; le

surplus, il l'a payé des deniers de mon oncle, et mesme son quart

denier. Je le sçay asseurement, monsieur Benoist et mon mary luy ayant

presté l'argent; le Breton en porta une partie: c'est ce qui mit ma

tante en si grande alarme, et qui fit partir ce gentil officier en si

grande diligence pour se rendre auprès d'elle pour accommoder cet

affaire, et l'empescher de declamer comme elle avoit commencé. Le reste

du bien consiste en une maison à Moulins, une maison aux champs, assez

plaisante, size pourtant au territoire le plus ingrat et infertile de

tout le Bourbonnoys, des vignes à la campaigne, une rente de trois cens

livres constituée pour seize cens escus, quelques meubles, et un office

de conseiller au presidial, qu'il a vendu treize mil cinq cens

livres[163]. Tout cela se doit partager entre luy, deux frères, et sa

soeur, mariée au bailly de Montegu; et pour vous faire voir que ce que

je vous dis est très veritable, ledit sieur bailly son beau-frère, ayant

obtenu lettres royaux pour faire restituer sa femme contre son contract,

d'autant qu'on ne lui a donné que douze mil livres en mariage, depuis

lequel un des frères s'est rendu jesuite, a fait voir l'inventaire de

tout leur bien à son conseil, un des intimes amis de mon mary, qui nous

a dit confidamment que ledit inventaire ne monte que quatre vingt deux

mille livres, sur lequel il faut defalquer douze mille livres de debtes;

que l'action en seroit desjà intentée, sans la prière qu'en a faict le

jesuite audit sieur bailly. Il dit que ce pauvre religieux, pour

l'esmouvoir d'avantage, se jetta à ses genoux en sa presence, et le

conjura, les larmes aux yeux, de surseoir toutes poursuites jusques à ce

que le mariage de leur frère fust achevé; qu'autrement sa fortune seroit

perduë; qu'il feroit en sorte qu'il luy donneroit contentement; qu'il

luy en avoit desja parlé plusieurs fois, et representé le grand tort

qu'il faisoit particulierement au jeune frère, de faire faire toutes les

années des descentes sur leurs heritages, supposant quelque gelée ou

gresle pour se faire estrousser les fruicts à bonne condition, ou à

personnes interposées, et tromper le pauvre mineur; que, pour toutes

raisons, il ne luy respondit autre chose, sinon qu'estant l'aisné, il

avoit tousjours esté obligé à faire une grande despence, mesme depuis la

mort de sa femme; que, son revenu n'y pouvant suffire, il avoit esté

contrainct d'emprunter dix mil livres de son premier beau-père, et

plusieurs autres parties à perte de finances, avec son bon compère son

voisin, estant très asseuré que soubs son nom on ne luy eust pas presté

un teston; qu'il ne seroit raisonnable que luy tout seul portast cette

despence, qui absorberoit la moitié de la legitime, puisqu'il l'a

faicte, poussé du courage de leur mère, pour relever le nom de la

maison; que, neantmoins, il luy promettoit qu'après son mariage il leur

rendroit toute sorte de satisfaction, pourveu que monsieur le bailly,

leur beau-frère, permist à leur soeur malade de se faire voir à son

medecin ordinaire, sans soupçon. L'artifice duquel il a usé pour faire

voir à mon oncle qu'il avoit du bien est admirable: il luy a fait

croire, contre la coustume du pays, que la maison des champs luy est

substituée, que le jésuite lui a donné tout son bien, que les rentes

qu'il a renduës du mariage de sa première femme luy appartiennent. Jugez

si le pauvre homme avoit l'esprit perdu. Il luy mit ses contracts entre

les mains, il les leut, et ne cognut pas qu'ils avoient desja changé de

main depuis que ce bon gendre les avoit rendus à son premier beau-père,

qui les avoit cedez au procureur du roy, son autre gendre, et que mesme

ils estoient apostillez de sa main; enfin on luy fit voir quantité

d'obligations personnelles conceuës soubs son nom, desquelles les

creanciers ne seront jamais poursuivis: aussi n'ont-ils jamais rien deu.

Mon oncle, ensorcelé, comme je croy, prit tout pour argent comptant. Hé!

pleust à Dieu qu'auparavant que signer les articles il eust consulté

l'oracle que vit d'autrefois le receveur des tailles son beau-frère pour

recouvrer ses pierres d'or! peut-estre eust-il descouvert quelque chose

de la verité de ce mistère; mais le malheur veut que ce qui nous touche

le plus, c'est de quoy nous sommes les derniers advertis. Croiriez-vous

que chacun s'en rioit en ces quartiers, et en alloit à la

moutarde[164], et que le greffier du bureau des finances ne se put

empescher de dire à monsieur Feuillet que tous les Messieurs de leur

compagnie s'en mocquoient, et soustenoient affirmativement qu'il n'eust

jamais huict mil escus de bien, avec les advantages de sa première

femme. Quel desplaisir pensez-vous, Madame, que mon oncle en reçoive? Il

seiche de regret d'avoir esté ainsi trompé, et ne s'en oze plaindre,

puisque luy tout seul l'a voulu. Je ne sçay qu'il n'a point fait pour

advancer ceste nouvelle mariée, et rendre son mariage meilleur: il a

forcé son autre fille d'entrer en religion; il a donné des maisons

dedans Paris par le contrat de mariage, et a promis, par promesse

séparée, de les retirer dans un temps, pour tromper mon cousin, fils de

sa première femme, supposant que ce seroit acquisitions qu'il auroit

fait avec celle-cy.

--Madame, que je vous arreste, dit la femme d'un advocat au chastelet;

je ne sçaurois souffrir cette injustice; j'en advertiray monsieur le

conseiller Le Bret, qui y mettra bon ordre. N'est-ce pas une grande

ingratitude à vostre oncle, ayant receu tout son bien de sa première

femme, de vouloir aujourd'huy frustrer son fils de sa succession par des

voyes obliques damnables? Ne sçavez-vous pas qu'elle le prit par

amourette, contre le gré de tous les siens, la plupart desquels l'ont

desavoüée depuis, et qu'il n'estoit, en ce temps-là, que simple mercier

et ferreur d'esguillettes? Contentez-vous que, pour votre respect, je

n'en diray pas davantage.

--Madame, respondit la changeuse, si nous ne sommes de noble extraction,

nous sommes pourtant issus de bonne race, et n'avons jamais fait tort à

personne.

--Je ne vous dis rien là-dessus, dit l'advocate; je renvoye l'esteuf au

bon homme Rossignol, qui jure qu'on ne se doit jamais fier à ces

chatemittes, et soustien que vostre oncle a trompé plusieurs fois son

nepveu, l'associant en de mauvaises fermes pour supporter la moitié de

la folle-enchère, mais aux bonnes affaires où l'on peut gaigner quelque

chose, il ne veut point de compagnon: il me suffit de deffendre le party

de mon parent, jusqu'à ce que monsieur son oncle venge sa querelle et

fasse regorger son bien à ceux qui l'ont injustement usurpé, et, ne se

contentant du revenu, veulent faire perdre le fonds.

--Mesdames, je vous prie, pour l'amour de moy, dit la maistresse des

requestes, et le respect que nous devons à ce lieu, que tout se tourne

en raillerie. Pour moi, je veux croire que l'on a choisi ce monsieur le

thresorier pour sa suffisance et capacité, et veritablement il a

tesmoigné qu'il avoit de l'esprit, d'avoir si dextrement conduict son

affaire.

--Madame, repart incontinent la changeuse, qui ne se pouvoit taire, s'il

n'y eust eu que luy qui s'en fust meslé, asseurément nous ne serions en

ceste peine; c'est pourquoy il ne l'eust jamais entrepris sans

l'assistance de son premier beau-père, qui est l'un des braves hommes

les plus desliez et habilles qui se rencontrent en ceste province. Il

faut que je vous avouë que c'est le plus gros buffle que l'on ayt jamais

veu; on le receut l'autre jour à la chambre par grande pitié et avec

beaucoup de peine. Croyez-vous que l'on ne sçeut jamais entendre un mot,

ny de son harangue, ny de ses responses, si bien que celuy qui

l'interrogea le moins en fut le plus satisfaict, et ne peut s'empescher

de dire, opinant à sa reception, qu'il avoit de la bonne fortune de se

présenter en la belle saison du mois de juin, que les asnes passent

partout.

--Mais, Madame, dit la femme d'un procureur en Parlement, il me semble

qu'ayant esté conseiller, il doit sçavoir du latin.

--Madame, reprit la changeuse, chacun s'accordera à ce que vous dites;

mais je suis contrainte, à sa confusion et la nostre, puisqu'il est

entré en nostre alliance, de vous confesser qu'il ne sçait rien du tout,

et qu'il a tousjours exercé si negligemment ceste charge, que son bon

voisin le procureur, pour le soulager et l'empescher de rougir, dressoit

ordinairement les sentences des procez qui lui estoient distribuez. Et

puis Messieurs de la chambre ne les pressent point de ce costé-là, et se

contentent quand on leur parle bon françois. Il eust esté aussi habile

homme que celuy qui passa après luy, par un malheur extraordinaire, le

pouvant et devant preceder par toute sorte de raisons, puisqu'il luy a

tousjours offert, et mesme devant ses juges, de vuider ce different de

presceance par la capacité, asseurement il eust mieux satisfaict.

--N'est-ce point, dit madame Charles, femme du medecin, celuy qui estoit

si fort chargé de chaligourny?

--Non, Madame, respondit la changeuse; c'est un de leurs confrères, qui

fut receu trois jours auparavant.

--Qu'appellez-vous chaligourny? demande la maistresse des requestes.

--Madame, dit la medecine, c'est une intemperie froide et humide qui a

attaqué les anciens et nouveaux officiers de ce bureau.

--_Quod sinifrimity_ là-dessus, Madame, dit une mercière du palais.

--Plaist-il, Madame? respondit l'autre.

--Je dis, reprent la mercière, que cela n'importe, puisqu'ils retournent

en leurs maisons bien guaris.

--Madame, j'en suis fort contente, dit madame Charles; mon mary est très

bien satisfaict.

La mercière, qui estoit en train et sembloit estre interessée, ou au

moins obligée de soustenir le party de ses chalans, ne se peut empescher

d'attaquer la changeuse. Mais Madame, lui dit-elle, il me semble qu'au

paranymphe[165] que vous avez fait de vostre nouveau parent, vous avez

oublié une qualité qui doit estre relevée: vous n'avez rien dit de son

bon naturel. Pour moy, je le trouve bon comme le bon pain. Je m'asseure

que, s'il trouvoit vostre cousine en faisant l'amour, il la traiteroit

encore plus favorablement que n'a fait le comte de Vertus sa femme; et

qu'au lieu de mal traitter celuy qui auroit rendu ce bon office, il le

recueilleroit à bras ouverts.

--Madame, repart la changeuse assez brusquement, ma cousine n'en viendra

jamais là; nous ne pechons point en nostre race de ce costé. Hé, grand

Dieu! d'où le tiendroit-elle? Son père, depuis la mort de sa première

maistresse, a gardé inviolablement la foy à sa femme, et sa mère n'a

jamais eu seulement une mauvaise pensée: la pauvre femme est trop

devote; elle a tousjours le nom de Jesus à la bouche.

Toute la compagnie se mit à rire, reservé madame la maistresse des

requestes, qui se tenoit sur le serieux; elle pria neantmoins la

mercière de leur dire l'histoire du comte de Vertus.

--Helas! Madame, dit la mercière, est-il possible que vous seule en

ceste ville n'en ayez point ouy parler? C'est une tragedie commune dans

Paris; je l'ay ouy dire à mille personnes, qui s'accordent tous à une

mesme verité: que le comte de Vertus[166], ayant surpris dans la ville

d'Angers des lettres qu'escrivoit madame sa femme à un gentil'homme

angevin, nommé Sainct-Germain, et la response dudict Saint-Germain, il

avoit envoyé prier ledit sieur de venir soupper chez luy; et, après

soupper, luy ayant monstré et faict recognoistre leurs missives,

l'auroit fait assassiner en presence de sadite femme, qu'il fit entrer

après dans un carosse, la mena en une sienne maison forte, où il couche

avec elle, et la caresse à l'ordinaire, comme si rien ne s'estoit

passé.

--Jesus! dit une conseillère du Chastelet, que les grands seigneurs sont

heureux dans les petites villes! Ils entreprennent tout sans contredit.

Si le bon seigneur avoit fait cela à Paris, il seroit au Chastelet il y

a long-temps, où on lui feroit son procez en toute diligence.

--Ne me parlez pas de vostre justice, dit une conseillère de la Cour à

celle du Chastelet; vos Messieurs n'ont-ils pas bien operé en l'affaire

de Cotel? Le seul respect d'une robbe qu'il a quitté leur a fait peur.

Je parle contre moi-même, mais veritablement l'acte meritoit une

punition exemplaire. Il faut faire comme l'on fait à la cour, se roidir

au bien de la justice, sans acception ni exception de personnes. Ne

voyez-vous pas comme le pauvre monsieur Demacho, conseiller aux

requestes, a fait mettre son fils prisonnier, pour luy faire espouser

une fille qu'il a desbauchée?

--Madamoiselle, repart la conseillère du Chastelet, si les officiers du

Chastelet alloient du pair avec messieurs du Parlement, desquels ils

relèvent et reçoivent toute leur authorité, ils reformeroient bien

souvent beaucoup d'abus qui s'y commettent, aussi bien qu'aux justices

inferieures. Est-ce bien faire la justice, de permettre qu'un

gentil'homme donne un soufflet à un conseiller, dans la gallerie du

Palais?

--Madamoiselle, dit la conseillère du Parlement, je sçay bien comme

ceste affaire se passa. Sans la prière d'un ancien conseiller de la

grand chambre, qui fit la satisfaction tout à l'heure à monsieur

Deverderonne, asseurement il n'eust point reçeu une moindre punition que

celuy qui parla trop haut devant feu monsieur le président Forget[167];

et s'il luy reste quelque suject de plainte, ce doit estre contre

l'huyssier, qui ne voulut point obeïr au commandement qu'il luy fit de

le conduire prisonnier.

--Et quoy! Madamoiselle, dit une conseillère des enquestes, n'est-ce pas

une grande honte que les jeunes conseillers ne soient point recognus? Il

semble qu'ils ne soyent pas du corps du Parlement, et que tout se

termine à la grand chambre. Ne devroit-on pas punir cet huissier pour sa

desobeyssance? Si messieurs les conseillers des enquestes croyent mon

mary, ils en feront leurs plaintes à monsieur le premier president[168].

Estant premier president de tout le Parlement, il rendra partout

esgallement la justice, et contraindra tous les ministres de rendre

l'honneur et le respect à tous ceux qui la distribuent.

--Madamoyselle, repart la femme d'un maistre d'hostel de chez le roy, il

le faut donc prendre en autre saison: il ne pense aujourd'huy qu'à

l'amour; il est tellement passionné d'une belle dame de la royne, qu'il

mesprise l'exercice de sa charge, et, ne se souciant plus de

l'impression de la cire, reserve sa grande gallerie[169] pour dancer

seulement et faire le bal.

--Madame, respondit la conseillère, j'ay bien ouy parler de ce que vous

dites; mais croyés-moy, qu'il veille tousjours au bien de la justice, et

veut absolument que les anciens reiglements s'observent. Le grand mal

procède de ce que tous les messieurs de la grand chambre n'en demeurent

pas d'accord, et que bien souvent il est tondu. Tout est perverty en ce

temps-cy, il n'y a point de difference entre les juges et les parties.

Messieurs les conseillers font la charge des advocats. Monsieur

Portail, cet ancien senateur, qui devroit servir d'exemple, dresse

luy-mesmes le factum de madamoiselle sa femme, le remplit d'invectives

et reproches contre sa partie, en termes si couverts et si obscurs que

la Cour ne les peut entendre; et lors qu'elle le prie de les

interpreter, et declarer particulierement ce qu'il a desiré de Rose, son

valet, quand il le prit pour l'emonder et repurger en toute sorte de

façons sans exception, il respond sans respect que c'estoit pour lui

torcher le cul, et que, si Rabelais a soustenu que le souverain bien de

l'homme consiste à se torcher le cul du col d'un oye, ou d'un cygne,

qu'à plus forte raison il recevroit plus de contentement se le faisant

torcher de roses. Tout est aujourd'huy permis et toleré. Croyriez-vous

que tout ce qui se fait de plus secret au Parlement est maintenant

divulgué, et que les distributions mesmes, qui ne se pouvoient faire que

chez messieurs les presidens à la sourdine, pour empescher la brigue des

gros procez, se font aujourd'huy en plein marché? Monsieur Tardieu, de

la première, l'asseurera par tout le monde: il en receut une fort

expresse, il n'y a que huict jours, par les pages de monsieur de

Nemours.

--Madamoiselle, vous trouverez bon que je vous die, dit une maistresse

des Comptes, que quoy que nous soyons en robbe courte, l'on ne voit

point de ces desordres à la Chambre: tous d'un commun accord se portent

à ce que veut monsieur le premier president, l'on n'oseroit rien

entreprendre sans son consentement, ny mesme en son absence faire

assembler les semestres, s'il ne le trouve bon. Aussi, de son costé, il

n'a autre soing qu'à relever l'authorité de sa charge, et faire faire la

justice. Il ne pardonneroit pas à son propre fils; quelque prière que

luy aye faict monsieur le duc de Chaunes, il veut que l'on achève le

procez de monsieur Monsigot[170]. La consideration de sa qualité de

maistre ordinaire ne peut rien obtenir.

--Mais à propos, Madamoiselle, dit la femme d'un secretaire du roy, de

Saincte-Opportune, ne voulez-vous pas le faire sortir? Sur ma foy, je

ne sçaurois m'empescher de dire que vous lui faictes tort; c'est le plus

honneste homme qui se peut dire. Mon mary luy a d'estroites

obligations[171]; il luy avoit promis de le mettre en credit bien avant,

et moy en particulier je luy suis redevable: il est cause que j'ay une

porte cochière.

--Madamoiselle, dit la maistresse des Comptes, j'en suis faschée pour

l'amour de vous, car asseurement on luy va faire son procez.

--Madamoiselle, dit la secretaire, à l'extremité, s'il suit le conseil

de mon mary, il se deffendra bien; il a de fort bons amis[172]. Monsieur

le president de Chevry[173] seroit ingrat s'il ne l'assistoit de tout

son pouvoir: il l'a voulu faire secretaire d'Estat pour prendre sa place

de president des Comptes.

--Je pense veritablement, dit la maistresse des Comptes, qu'il le

portera; mais il a contre luy un autre secretaire d'Estat plus puissant,

monsieur le president Doguerre[174], qui a sa brigue plus forte; il luy

peut faire beaucoup de mal, par la grande intelligence qu'il a avec

monsieur le premier president.

--Madamoiselle, dit la secretaire, si on le presse trop, il recourra à

sa bonne maistresse madame la duchesse de Chevreuse[175].

--Je pense, dit la maistresse des Comptes, qu'elle n'a pas aujourd'hui

grand credit[176], encore qu'elle se veuille faire appeller madame la

princesse; je sçay-bien qu'il y eut l'autre jour un grand bruict au

Louvre pour cela, et qu'on lui fit des bonnes reprimandes.

--Je ne vous respondray rien là-dessus, dit la secretaire; mais je suis

très asseurée qu'elle peut beaucoup sous le nom de monsieur son mary,

particulièrement envers monsieur le chancelier, qui est la vraye partie,

pour les offres que luy fit ledit duc de Chevreuse, quand on nomma

monsieur le chevalier de Sillery ambassadeur[177], contre les menaces de

messieurs de Vandosme, qui soustenoient le party du marquis de

Coeuvre, leur oncle[178]; et de fait, je sçay bien que, sur la

promesse qu'on luy feit de la part dudit sieur Monsigot, que quand il

reviendroit en plus grande fortune qu'il n'avoit jamais esté il ne

parleroit plus des chiffres ny de l'estat de secretaire des camps et

armées, monsieur le chevalier manda à Laffemas[179] qu'il feignist de

cesser la poursuitte, et la fist faire sous le nom d'un autre.

--M'amie, dit la maistresse des Comptes, quand tout le monde l'auroit

quitté, monsieur le president Aubery[180] ne l'abbandonnera pas.

--Madamoiselle, dit la secretaire, s'il n'y avoit que luy, il n'auroit

que faire de craindre; il est aysé à recuser, à cause de la composition

qu'il faict avec des assignez d'un mandement de l'espargne, pour

laquelle il eust un adjournement personnel au parlement. Hé! pleust à

Dieu seulement qu'il puisse gaigner le semestre de juillet! J'espère,

quoy que l'on die, qu'il sortira heureusement de son affaire, et

emportera la victoire sur ses ennemis.

--Madamoiselle, dit la femme d'un autre secretaire du roy, de la ruë

des Prouvelles, il a beau faire et se deffendre, on a resolu de le

perdre[181]; j'ay sçeu de monsieur L'Escuyer, mon bon voisin, qui ne me

voudroit point mentir, qu'on ne luy pardonnera jamais[182], et qu'on a

bien preveu à ce que vous dites par l'arrest d'interdiction que l'on a

donné contre luy, les deux semestres assemblez, et la defference que

l'on a tousjours rendu au semestre auquel vous esperez tant de faveur,

les ayant tousjours fait advertir quand on y a voulu travailler, dequoy

il y a bons procez-verbaux dressez par les huissiers, pour les engager

d'honneur à ne rien entreprendre en cet affaire que les semestres

assemblez: si je le cognoissois particulièrement, je luy donnerois un

conseil plus salutaire, le forçant de se servir de son abolition.

--Madamoiselle, dit la secretaire de Saincte-Opportune, il le voudroit

bien, mais le mal'heur veut qu'il n'est plus dans le temps.

--Il est bien empesché! respond l'autre; qu'il s'addresse à M.

Potel[183]: il est homme d'expedient, il luy signera aussi librement des

lettres de surannation, ou telles autres qu'il souhaitera, comme il

faict des advocats du conseil; il tente tout pour de l'argent.

--Madamoiselle, dit la secretaire de Saincte-Opportune, que me

dites-vous? Si cela se cognoissoit, on luy feroit son procez.

--Madamoiselle, respond l'autre, il dit hardiment qu'il ne craint rien,

et que, quelque declaration qu'aye donné monsieur Mangot[184] de

n'avoir eu le loisir de faire des advocats pendant qu'il a eu les

sceaux entre les mains, qu'il ne laissera pas d'en faire d'autres, et

puis que monsieur le maistre des requestes du Lyon-Ferré entreprend

d'adjouster à des arrests signez par monsieur le chancelier, il

hazardera librement d'en faire passer desquels on ne fera pas tant de

bruit.

La maistresse des requestes s'offença, et leur dit en cholère qu'elle ne

le croyoit point, et que si cela venoit à la cognoissance de messieurs

Marescot[185], du Tillet[186] et Foule, ils ne le souffriroient jamais,

et en feroient faire justice. Ceste rumeur fit rompre la compagnie;

chacun prit congé, et se retira. Je sortis incontinent après, et me

rengeay auprès de l'accouchée, pour luy monstrer mon ample memoire[1];

je vous laisse à penser si ce fut sans rire. Elle me pria avec instance

de soupper chez elle; je la prie de m'en excuser, estant engagé d'un

autre costé.

LE PASSE-PARTOUT

DU

CAQUET DES CAQUETS

DE LA NOUVELLE ACCOUCHÉE.

MDCXXII[187].

Selon le dire sententieux d'un poëte très renommé parmy ceux à qui

l'experience faict voile en leurs actions plus relevées, il n'y a rien

qui ne suive son temps et sa mesure. Tout ce qui est çà bas de

corruptible prend son train et sa cadence au niveau de son estre; bref,

tout ce qui emprunte sa lumière souz les favorables auspices du temps et

de la fortune se trouve et fait ses effects à proportion de son instant

et de son temps, jusques là que les moins experimentez recognoissent à

veuë d'oeil, dit-il, les actions humaines estre tributaires à la

censure du public, et au temps qui court pour le jourd'huy.

Qu'ainsi ne soit, pendant la minorité du roy, qu'est-ce qu'un marquis

d'Ancre ne faisoit point? Depuis sa mort, M. de Luynes, que n'a-il point

entrepris au prejudice de la couronne et du bien public? De Luynes mort,

comment la cour a-elle esté bastie et composée? En effect, _omnia tempus

habent_; et, comme j'ay ouy très bien dire à un medecin, heritier en

partie de la bosse et du sçavoir de son père, qui tastoit le poux de

madame l'accouchée, à cause des assauts que la nature luy faisoit, nous

devons ceder aux loix de l'amour, et toutesfois rechercher des moyens

pour luy faire la nicque, si faire se peut. Ce qui ne fut pas si tost

entendu par la palfrenière des bas guichets qu'elle dit à M. le medecin:

Monsieur, monsieur, il vaudroit mieux que vous apprinssiez à dancer la

sarabande, comme deffunt votre père, que de conseiller les dames de se

servir de drogues d'apotiquaire pour passer les tranchées d'amour. Bran,

bran! il ne faut que ces meneurs d'ours pour faire finir le monde, et si

au diable s'ils viendront deux fois en un logis sans tendre la patte par

derrière.

Les caquets de l'accouchée nouvelle édition revue sur les pièces originales · 第 7 / 19 段