chambre: les unes disoyent qu'elle entendoit parler des Pères de la
societé, les autres en parloyent ambiguement et à l'oreille, de sorte
qu'à peine pouvois-je entendre ce qu'elles disoient. Une entr'autres,
relevant ceste assistance, comme assoupie dans ces discours, et
extravaguée tantost deçà, tantost delà, reprit la parole pour madame
l'accouchée: Mais vous ne dictes rien (dit-elle) de Madame: la voilà
desormais guarie et en bon poinct.
--Elle n'en aura que le mal avec le temps, respondit la mère; encore
est-ce un plaisir quand on a de beaux enfans qui ne sont point
contrefaits ni deffigurez; cela apporte du contentement et au père et à
la mère.
--La beauté externe du corps (dit une autre, femme d'un certain advocat
qui fait le philosophe) est souvent un signe de la beauté de l'esprit:
car l'ame, qui de soy est capable de tout sçavoir et de tout comprendre,
faict des effects bien plus admirables quand elle se trouve en un corps
bien organisé, et qui a ses parties mieux disposées à exercer ses
fonctions.
--Holà! Madame, ne passez pas plus outre, dit une vieille chapperonnière
à l'antique: car nous n'entendons pas la moitié de vostre discours; il
n'y a personne en la compagnie qui entende et puisse comprendre des
choses si hautes et relevées, sinon Madame qui est à ce bout, car elle a
leu Calvin, Clement Marot, Beze et une infinité de grands philosophes.
--Mercy de ma vie (dit-elle), ouy, je les ay leus! qu'en voulez-vous
dire, vieille sans dents?
La compagnie se retourna pour la voir, car la colère luy estoit montée
au visage et luy avoit marqué le front d'un vermeillon empourpré.
--N'est-ce pas une estrange chose (dit-elle) qu'on en veut tant à nostre
pauvre religion? On nous appelle libertins, cruels, acariastres,
imposteurs, semeurs de zisanies, la peste des Estats et l'origine de
tous les malheurs qui ont inondé par toute la France, et toutesfois il
n'y a rien de plus simple que nous: nous ne demandons que la paix; nous
ne cherchons que concorde et fraternelle amitié; tout nostre but ne tend
qu'à la reformation.
--Par le vray Dieu, c'est bien à faire à vous à nous reformer! dit la
vieille; il y a douze cens ans que la France a quitté son erreur pour
s'enrooller sous les drappeaux de la vraye Eglise, et aujourd'huy une
femme voudra la reformer! Il ne faut qu'un Calvin, qu'un Luther et deux
autres moynes reniez et appostats pour faire refleurir l'ancienne
majesté de l'Eglise!
Un petit chien, qu'une certaine damoiselle de la rue Sainct-Paul portoit
pour passe-temps, entendant parler de Calvin, leva la teste, croyant
qu'on l'appelast, car c'estoit son nom, ce qui fut assez remarqué de la
compagnie; mais sa maistresse le reserra sous sa cotte, de peur de faire
deshonneur aux saincts.
L'autre ne discontinua pas pourtant son discours: Et venez ça
(dit-elle), m'amie; si vous voulez parler avec verité et sans passion,
d'où sont venus toutes les guerres civiles qui ont miné et deserté toute
ceste monarchie depuis quatre-vingt ou cent ans? Vostre religion
n'a-elle pas allumé le feu aux quatre coins de la France? N'avons nous
pas veu (au moins mon père me l'a dit cent fois), depuis l'advenement du
roy Henry II à la couronne jusqu'à maintenant, tout ce royaume
bouleversé de fond en comble pour votre subject[128]? On vous a veu
naistre tous armez comme les gensdarmes de la Toison-d'Or que Jason
deffit; à peine eustes-vous succé la doctrine impie de Calvin et de
Luther que vous minutastes dès lors la ruine de ceste couronne.
N'avez-vous pas fait des extorsions estranges, où vostre fureur et
vostre rage a peu avoir le dessus? Combien de provinces, de villes, de
bourgades et de bonnes maisons ont esté ruinées par vos partisans! La
Guienne, le Languedoc, les plaines de Jarnac, de Moucontour, de Dreux,
et une infinité de fleuves sont encore empourprez de sang, et jamais,
toutefois, la fortune ne vous a esté favorable en toutes les rencontres
et batailles qui se sont données contre vous; le Ciel n'a jamais secondé
vos monopoles; vos gens y ont tousjours laissé les bottes, et
aujourd'huy il y en a entre vous de si acharnez qu'ils en recherchent
les esperons[129]. Il s'agissoit alors de la religion; c'estoit à vous
à vous deffendre. Mais maintenant que le roy veut protéger tous ses
sujects en paix, sous l'authorité de ses edits; qu'il ne demande que
l'entrée de ses villes, et qu'il ne requiert autre tesmoignage de
l'affection et de l'hommage que vous luy devez que l'obeyssance en tous
les lieux qui sont du ressort de son domaine, ceux de la religion luy
ferment les portes, font des assemblées et monopoles contre sa volonté,
portant opiniastrement les armes contre son service, tranchent du
souverain en leurs factions, disposent des provinces et deniers royaux,
constituent gouverneurs où bon leur semble, partagent tout ce royaume à
leur volonté; bref, se persuadent que la France ne doive plus respirer
que par leur moyen. Vous voilà tantost à la fin de la carrière: le roy
tient le haut bout; plusieurs en bref viendront collationner en Grève
pour aller soupper à l'autre monde.--Elle disoit ces paroles d'un
coeur enflammé pour le service du roy, qu'elle voit estre profané par
telles gens; d'autre costé, l'autre, qui avoit la bouche ouverte pour
luy respondre, confuse de la verité, luy alloit chanter injure, si la
compagnie ne l'eut retenuë; une entre autres, voulant mettre le hola,
monstra de quelle estoffe estoit sa robbe: Ce n'est pas, dit-elle, aux
femmes à s'entremesler si avant dans les affaires, et principalement où
il s'agit de religion: car, outre que notre sexe est imbecille à
proposer les raisons de part et d'autre, nous nous laissons incontinent
emporter à la colère. Si du Moulin estoit icy, peut-estre qu'il
deffendroit le party de Madame.
--Du Moulin, dit la femme d'un musnier, c'est un grand docteur! il
quitte la bergerie et les oüailles au temps de la persecution. Vramy!
voilà bien comme il faut faire; au lieu de songer au troupeau que le
Seigneur luy a donné en garde, il s'enfuit pour eviter les coups. Calvin
ny Luther ne faisoient point cela du temps de la primitive Eglise.
--Que voulez-vous! dit une demoiselle assez jovialle, c'est un moulin
qui tourne à tous vents: il a veu qu'il n'y avoit plus rien à moudre à
Charanton, il a quitté la praticque et a pris ses aisles pour s'envoller
à Sedan[130].
Comme on estoit sur ce discours, voicy une nouvelle compagnie qui
entre. On s'estonna de les voir si tard, et principalement l'accouchée,
car le temps approchoit qu'elle desiroit congedier l'assistance. Ce fut
qu'on recommença les reverences. Ma cousine (elle parloit à
l'accouchée), nous venons du Landy, où nous n'avons pas veu grandes
raretez; je vous asseure que les marchands n'y gaigneront pas chascun
dix mil escus.--Si est-ce pourtant qu'il y en a quelques uns qui y font
bien leur besongne, dit une gantière.--On fait d'aussi bons coups au
Landy qu'à la foire Sainct-Germain, repliqua l'autre; les jeunes gens
font des parties avec leurs maistresses et sont bien ayses d'avancer la
besongne devant le mariage, de peur d'estre renvoyez à la cour des
aydes. Demandez-en vostre advis à deux jeunes marchandes d'auprès
Saincte-Opportune: nous les avons veuës faire leurs quinze tours dans
Sainct-Denis, puis elles sont allées achever le reste de leur voyage
dans le bois de Nostre-Dame-des-Vertus, où je me recommande.
--Ainsy va le temps d'aujourd'huy, dit la mère de l'accouchée; les
filles donnent tant de privauté aux jeunes gens, que bien souvent ils
empruntent un pain sur la fournée, et puis, quand quatre mois après le
mariage madame vient à accoucher, c'est à se plaindre entre nous: Helas!
ma pauvre fille n'a point porté son fruict à terme, elle a faict quelque
effort! Et tous les efforts qu'elles font, c'est qu'elles marchent
quelquefois sur la platte d'une orange, et glissent dans un lieu infame.
--Il y en a qui ne sont point en ceste peine (dit une dame d'honneur),
car dès l'aage de six ans, ils placent leurs filles en religion, sans
sçavoir si elles y sont propres ou non, et bien souvent il faut sauter
les murailles.
--Aussi vray, Madame, dit sa voisine, vous ne rencontrastes jamais
mieux; la pluspart le font pour agrandir leurs maisons, les autres pour
des considerations particulières; mais tous en general, et les parents
et les religieuses, ne songent qu'à leur profit.
--Pour faire bien maintenant son profit, dit la femme d'un certain
receveur, il faut s'associer avec ceux qui tiennent la ferme du sel[131]
et avec les commissaires des guerres: les premiers font leur profit et
desrobent par mer, et les autres pillent et vollent par terre; on fait
passer des batteaux chargez de sel soubs main, et puis ils font les
rencheris. D'autre costé, les tresoriers et commissaires des guerres
sont en saison; s'il leur faut faire un payement de deux ou trois mil
livres: Monsieur, diront-ils à un capitaine, nostre argent n'est pas
encore arrivé; s'il vous plaist d'avoir un petit de patience... L'autre,
qui est pressé, les quitte pour la moitié, et ainsi monsieur le
tresorier se trouve aussi riche tout seul que ceux à qui, en general, il
aura fait son payement[132], sans les passe-vollans[133] qu'ils
admettent dans les compagnies.--M'amie, cela ne sera pas long-temps
ainsi: le roy y mettra bon ordre. Quand il en aura chastié deux ou
trois, les autres n'y retourneront plus.
Tandis, le temps s'escouloit insensiblement. La nourrisse eut bien
désiré de dire un mot devant que de partir, mais sa maistresse la remit
à un autre jour et pria sa mère de congedier la compagnie, ce qui
m'apporta du contentement[134], car, si elle y eut sejourné plus
long-temps, il m'eut fallu faire comme le diable que vit un jour sainct
Martin, qui, tenant registre derrière le pillier d'une eglise de tout ce
que trois ou quatre femmes disoyent, et voulant allonger le papier qui
luy manquoit avec les dents, de mal'heur il se frappa la teste contre le
pillier. Moy, de peur que le mesme accident ne m'arrivast, j'ay mieux
aymé remettre le tout à une autre fois.
LA TROISIÈME APRÈS-DISNÉE DU CAQUET DE L'ACCOUCHÉE[135].
Depuis hier j'ay appris d'un certain medecin de mes amis que les potages
blancs estoient grandement profitables aux accouchées, et que l'on ne
pouvoit leur apprester aucun assaisonnement ou viande plus propre,
d'autant qu'elles ont besoin de restringens propres pour arrester le
grand flux qui arrive aux femmes lors de leur accouchement, outre qu'il
est besoin de les resserrer; ce qui me fit songer aussi tost à ce que
j'ay ouy dire d'un drosle qui, le jour de l'accouchement de sa femme,
s'escrioit devant la porte de la maison: Largesse, largesse! Je fis mon
profit de ce que me dit le medecin, pour le dire le lendemain à ma
cousine, que je fus visiter pour pouvoir escouter tout ce que celles qui
la visiteroient rapporteroient, tant des affaires particulières de leurs
maisons que de celles de dehors, et, m'estant rendu au logis à l'heure
accoustumée, je vis l'accouchée, laquelle n'estoit pas trop contente de
la visite qu'elle avoit eu le jour d'auparavant, d'autant (disoit-elle)
qu'il pourra sembler à la compagnie que, pour luy faire moins d'honneur,
l'on y avoit fait trouver des fruictières, des femmes de meuniers[136]
et autres racailles, qui estoient si impudentes et effrontées que de
parler avec des femmes de Messieurs des Comptes, de secretaires, de
tresoriers et autres de qualité.
Après luy avoir dict ce que j'avois apris de ce medecin, je me plaçay
dans le cabinet qui est au chevet de son lict, et me mis là en estat
d'escrire; et songeant à ce que je commancerois, la femme d'un
commissaire des guerres, qui porte l'attour de damoiselle, combien
qu'elle soit cousine germaine de M. I. G.[137], entre, et, après avoir
faict la reverence assez bien, car elle est courtisane il y a fort
long-temps, s'assit et dit que le temps estoit fort inconstant, et que
le bon-heur luy en avoit bien voulu depuis un an en çà, car son mary
avoit eu suject de revenir de la guerre, ayant eu les jambes cassées, où
il faisoit assez bien ses affaires, mais que pour ce suject il estoit
dispensé de servir, et ne laisseroit de recevoir ses gages par deçà,
tout ainsi que s'il y estoit.--Pour moy, dit l'accouchée, encores est-ce
un contentement quand hors d'exercice l'on est bien payé, veu que
pendant iceluy on a toutes les peines d'estre payé des thresoriers, qui
font passer tant de passe-volans que c'est merveille, et en disant
qu'ils n'ont point d'argent font faire composition d'ordinaire à la
moitié, à la confusion du pauvre soldat et au profit de monsieur le
tresorier.--Veritablement, Madame, dit la damoiselle, vous avez touché
au but, car cela est vray; et ils font bien pis: ils font à toute heure
croire au roy qu'il n'y a point d'argent dans ses coffres, et l'obligent
par ce moyen à trouver de nouvelles inventions pour en avoir, ce qui ne
se fait jamais qu'à la foule du pauvre peuple, lequel est à present aux
plus grans abbois du monde.--Mais encores, dictes-moy, Madamoiselle,
quels sont les plus communs profits de Messieurs les commissaires des
guerres, veu que ces estats sont tant recherchez aujourd'hui, que
beaucoup de tresoriers, conseillers, presidens, advocats, procureurs et
autres y placent leurs enfans et parens? Pour mon regard, il me prend
envie de dire à mon mary qu'il en aye un pour vivre plus à son
aise.--Madame, dit la damoiselle, le gain est si grand que (s'ils
veulent) ils peuvent mettre trois ou quatre livres de poudre dans leurs
pochettes autant de fois et à chaque coup de canon que l'on tire; ainsi
des boulets, ne faisant mettre assez souvent que de la bourre dans les
canons, comme ont fait plusieurs au premier voyage du roy vers
Montauban.--Pendant ces discours, plusieurs damoiselles et bourgeoises
entrèrent en la chambre, lesquelles prirent place.
Une damoiselle, femme d'un autre tresorier des guerres qui se trouva là,
prenant la parole, dit comme en cholère: Madamoiselle, puisque Monsieur
vostre mary est de l'artillerie, vous ne devriez pas parler si
ouvertement. Ne sçavez-vous pas qu'il est besoin de celer le secret des
charges de nos maris, lesquels ne nous les disent qu'avec grande
difficulté, de peur que l'on n'en face quelque rapport au roy, lequel
est assisté de flatteurs qui nous font ronger les ongles d'assez près?
Et tant s'en faut qu'il faille en parler, qu'au contraire il se faut
toujours plaindre. Croyez-vous que nostre cuisine fust si grasse qu'elle
est, et que nous aurions tant de suitte de valets et servantes, si le
roy voyoit bien clair en nos affaires? Et pour empescher la recherche
que l'on voulut faire, il y a quelques années, des tresoriers de la
France, ne composa-on pas avec les partisans? Et asseurez-vous que l'on
ne fera pas autrement si l'on les recherche de nouveau, comme l'on en
murmure.
--Madamoiselle, ce dit la femme d'un secretaire, je vous prie de croire
que MM. les tresoriers de France ne seront pas recherchez, car ils sont
trop grands seigneurs, et que si l'on entreprenoit ceste affaire, ce ne
seroit que pour tirer quelque pièce d'argent[138]; mais toutesfois, pour
que l'on ne descouvre leurs affaires à tout le monde, je pense qu'il n'y
a rien meilleur que de courir au devant, et de jetter, comme on dit, à
la gueule une somme d'argent pour n'en estre point parlé. Mais je sçay
bien que l'on en veut fort aux greffiers, qui reçoivent plus que leurs
droicts, et s'ingèrent de faire des charges qui sont deües à d'autres,
ou au moins prennent des charges en tel nombre que six ou sept jeunes
hommes seroient honnorablement employez, lesquels, au moyen de ce,
perdent leur jeunesse faute d'offices et d'exercice; outre qu'ils sont
cause que les offices sont très chers et se vendent à si haut prix[139]
que bien souvent aussi on n'en peut avoir, car ils en cèlent le revenu.
La femme d'un conseiller dit: Mes damoiselles, voulez-vous que je vous
die ce que mon mary me disoit l'autre jour à propos des greffiers? Il me
dit qu'il s'estonnoit de ce qu'une place de greffe du Chastelet de ceste
ville de Paris a esté venduë dix mille escus, laquelle place, à son
avenement à son office de conseiller, ne se vendoit que mil escus.
N'est-ce pas pour s'estonner avec raison? Car quelle apparence de
gaigner l'interest de ceste somme? Il dict qu'il est impossible, et que
l'affluence des affaires et les droits ne sont si grands; pour le
regard du tour de baston[140], on le faict aussi grand[141] que l'on
veut. L'on ne sçauroit juger de la volonté des hommes et de leur
intention; mais sçay-je (comme dict mon mary) que l'on ne sçauroit faire
son salut en cest exercice, et qu'il faut de necessité exiger plusieurs
droicts qui ne leur sont deubs.
--La femme d'un greffier qui estoit là dict: Madamoiselle, vous parlez
bien des greffiers, mais vous ne sçavez pas la recherche que l'on veut
faire des conseillers; et l'on dict qu'ils ne doivent faire faire des
comparitions en leurs maisons, car les arrests de la Cour les leur
deffendent. Vramy, Madamoiselle, vous devriez bien prendre garde à vos
affaires; vous serez peut-estre plustost en peine que nous, car l'on
commencera premierement par vous et non que par nous.
L'accouchée, levant la teste, dit alors: Là, Mesdames, je vous prie de
prendre ce qui se dit icy par forme de devis, et non pas au point
d'honneur, car c'est à faire aux hommes de le debattre, et prevoir ce
que nous pouvons dire. Parlons, s'il vous plaist, d'autres choses.
N'avez-vous veu et leu les questions de Tabarin[142].
--Ouy, Madame, dit la femme d'un secretaire du roy, je les ay leuës il
n'y a pas un mois; mais je n'y prends pas beaucoup de plaisir, car l'on
m'a dit qu'il y a bien à dire de ce que dit Tabarin et de ce que l'on a
escrit sous son nom, et qu'il n'y a rien de tel que de l'ouyr.
--Vramy, Madamoiselle, dit la femme d'un medecin, je l'ay ouy dire ainsi
à mon mary; mais il trouve que Mont-d'Or dit beaucoup confusement, et
s'estonne de la facilité des bourgeois de Paris, qui se laissent
persuader si legerement à ses discours[143], qu'à le voir debiter
aujourd'huy sa marchandise il semble qu'il arrive tout nouvellement en
ceste ville: car il la departit en si grande quantité que rien plus.
La femme d'un des tresoriers repliqua: Madame, c'est peut-estre la bonne
mine de Mont-d'Or qui luy fait debiter sa marchandise si promptement:
car il y a des personnes qui m'obligeroient plustost à prendre quelque
chose d'eux que non pas les autres.
Peut-estre que la bonne façon de son commis[144] luy faisoit tenir ce
discours, car on dit quelle luy porte quelque affection. J'en appris des
nouvelles il n'y a pas long-temps; mais, sans la scandaliser, elle ne va
guères aux champs sans luy, faisant croire à son mary qu'elle craint les
rencontres mauvaises. Mais oserois-je dire qu'une femme d'un procureur
de la Cour de parlement ne fait rien que par la volonté de son clerc? Et
le plus souvent, quand elle veut prendre un collet monté, il faut
prendre l'advis du clerc pour sçavoir s'il est bien empezé ou non; et,
s'il ne le trouve bien, il le rompt et froisse entre les mains, en
disant qu'il ne veut pas qu'elle le porte, et si elle pense dire qu'il
couste de l'argent, il repond que ce n'est pas grand chouse d'un teston.
La femme du medecin, reprenant la parole à propos de Mont-d'Or, dit:
C'est vray que la bonne mine provoque quelquefois à prendre de la
marchandise, encore bien que l'on n'en aye affaire[145]; mais l'on n'en
peut pas dire autant de Desiderio des Combes, que l'on nomme
Charlatan[146], car il n'a pas bonne trongne[147], et de bien dire il
luy en manque autant; on dit aussi qu'il le sçait bien confesser. Pleust
à Dieu que chacun fust aussi libre de confesser sa naïfveté! En cela
l'on peut croire qu'il n'est pas charlatan, si ce n'est que l'on veut
dire qu'il use de mots estranges pour mieux vendre et debiter ses
drogues, et par ce moyen en baille à garder aux uns et aux autres;
toutefois il faut sçavoir qu'en la medecine il y a des mots fort
obscurs, et de l'art (comme l'on dit), et si cela n'avoit lieu, il
faudroit dire que les apotiquaires et medecins, pour oster la commodité
au menu peuple de composer de soy-mesme quelques medecines, usent de
mots barbares, combien que les choses et drogues qu'ils signifient
soient très communes.
--Je l'ay ouy dire ainsi, dit la femme d'un secretaire, qui ayme fort à
ouyr parler de la medecine et pharmacie, car son premier mary estoit
empirique et distillateur de la royne, et dit luy avoir ouy dire plus,
sçavoir, qu'il y a des herbes dans nos jardins dont nous pourrions bien
ayder et servir pour notre santé, si nous en avions la cognoissance, et
que le plus souvent l'on s'en sert à la medecine et pharmacie, et les
apotiquaires les nomment par mots grecs, latins ou arabes, de façon qu'à
cause des noms, le plus souvent ils font croire qu'ils viennent des
Indes-Orientales ou Occidentales, etc.
La femme d'un notaire qui estoit là dit: Pour mon regard, j'ai demeuré
il y a jà quelque temps chez un apotiquaire; mais je ne luy ay veu
employer que des herbes que l'on racle souvent dans nos jardins, et me
souviens qu'un jour, comme j'estois à la boutique, l'on envoya commander
une medecine: l'apotiquaire ne prit pas d'autres herbes ny ingrediens
que ces meschantes herbes. Depuis j'ay veu les parties pour celuy auquel
on porta la medecine, lesquelles sont pleines de tant de discours
estranges, que pour moy je n'y cognois que le haut alleman, car il y
avoit Or, Occ, Arab, et toutefois je cognoissois tout ce qui estoit
entré en ceste medecine, et je jure la foy qu'il n'y entra jamais que de
meschantes herbes.
--Vramy, Madame, dit la femme de ce secretaire cy-dessus, il ne s'en
faut pas estonner, car s'ils ne faisoient ainsi, ils n'enrichiroient pas
leurs enfans comme ils font. Ne sçavez-vous pas qu'à S.-Germain un
apotiquaire a laissé des moyens suffisamment à son fils pour avoir un
office de payeur, qui vaut huict mil escus et plus? Mais qui vous diroit
qu'ils font aujourd'hui leurs enfans conseillers de la Cour, dont y a eu
un grand bruict entre Messieurs du Parlement, qui ne les veulent
recevoir, à cause de la qualité? Mais il y a un bon remède à cela: c'est
qu'il se font recevoir au Parlement de Bretagne le plus proprement du
monde.
--Madamoiselle, dit la femme de ce medecin, je ne sçay si vous sçavez
qu'un apotiquaire à quitté la moitié de sa boutique pour acheter un
office de secretaire; et qui plus est, sçavés-vous que femme et fille
pleurent ses pechez tous les jours, et n'ont autre resjoüyssance que de
prier Dieu en son logis ou dans les eglises? Mais que ne diray-je pas
des chirurgiens, qui donnent des offices de controoleurs, ou semblables,
qui valent quinze à seize mil francs, à leurs fils? et quant à leurs
filles, il ne leur manque que le masque[148] que l'on ne les prenne pour
damoiselles: elles osent bien aussi faire comparaison avec elles à cause
de leurs moyens.
La femme de ce secretaire dit: Je vous jure, Madame, que jamais je ne
fus plus estonnée. J'estois en une fort honneste compagnie l'autre jour,
où il arriva un jeune muguet vestu à l'adventage, avec l'habit de satin
decoupé, le manteau doublé de panne de soye, le chappeau de castor et le
bas de soye[149], lequel se mit à cajoler une bonne heure entière, et
usoit de toutes sortes de complimens. Après qu'il fust sorty, je
m'enquestay quel il estoit: l'on me dit qu'il estoit fils d'un
chirurgien; mais jamais je ne vis rien de plus leste, car il a mine de
quelque courtisan. Aujourd'huy l'on ne cognoist plus rien aux habits:
tout est permis, pourveu que l'argent marche; quant on parle à
quelqu'un, on ne sçait si l'on doit dire Monseigneur ou Monsieur
simplement.
--Mais que dira-on de l'apotiquaresse qu'un chacun cognoist bien? dit la
femme du notaire. Elle contrefaict si bien la belle, qu'il luy semble
bien qu'ouy. N'avez-vous pas ouy dire qu'elle va souvent en la cour du
Palais, et que l'on est bien receu chez elle pourveu qu'on luy porte?
Quant à elle, elle n'est nullement ceremonieuse.