plus de dix ans que mon mari en porte quelques unes, qui
l'accompagneront en fin jusques au tombeau; aussi bien a-il desjà un
pied dans la fosse; rien ne luy servira d'avoir une barbe reverende et
une calotte à l'antique.
--Tout beau, ma cousine, dist la femme d'un Maistre des Comptes: il ne
faut jamais scandaliser son mary, principalement en une bonne compagnie.
Il faut empescher tant qu'on peut les langues de mal parler, et
particulièrement d'un bon vieillard comme vostre mary; cela est mal
seant: le bon homme n'y songe pas peut-estre; encor faut-il porter
quelque respect à sa barbe.
--Mais à propos de barbe, dit une de la rue Sainct-Honoré, je vois
quelquefois passer un prelat, je ne sçay s'il est evesque ou
archevesque[78], mais je ne vis jamais une telle barbe; on dit qu'il
est tous les jours pour le moins deux heures à la peigner et attifer; il
n'y a point de ferremens assez à Paris pour la friser; il en fait venir
de Normandie.--N'en sçavez-vous que cela? dit une dame de la Cour. Je
cognois de nom et de surnom celuy dont vous parlez. Mais il fait bien
d'avantage: il a esté si curieux qu'il s'est fait peindre en cinq ou six
endroicts de ceste ville, et a envoyé des coppies de son pourtraict à
Rome, pour ravir les cardinaux de la beauté de sa barbe. Mon fils m'a
dit l'avoir veu en plus de six endroicts depeint dans Rome.--C'est de
quoy le reprenoit dernièrement un abbé vestu de rouge (dit la vefve d'un
Maistre des Requestes); mais il ne s'en soucie pas beaucoup, car, avec
le temps, il espère que sa barbe parlera grec, comme celuy qui la
porte.--Ho! ho! grec! dit une bossüe qui avoit leu la Bible, ce seroit
pire que l'asne de Balaam, qui parloit hebreu.--Vous avez leu la Bible,
luy dit une boiteuse qui estoit assise contre le pied du lict.--A la
verité, Madame, j'en ai leu quelque chose; quelques fois j'y passe une
heure de temps.--Mais est-ce à faire aux femmes à lire et manier un
livre si hazardeux, qui tuë et occist ceux qui le veulent expliquer et
manier trop indiscrettement? Voilà d'où viennent tant de ministres et
tant d'errans que nous voyons aujourd'huy, qui tourneboulent, couppent,
rongnent et disposent de l'Escriture selon leur plaisir. Si est-ce
qu'ils ont beau feuilleter, on ne trouvera jamais dans la Bible qu'il
faille se rebeller contre son roy, et se partialiser contre l'authorité
de son souverain.--La bossüe alloit respondre, mais l'Accouchée, levant
un peu sa teste, ce pendant qu'on relevoit son oreiller: Mais, dit-elle,
Mesdames, vous ne dictes rien de l'armée; n'y a-il rien de nouveau? Il y
a long-temps que je n'en ay entendu aucun bruit.
La femme d'un courrier extraordinaire, de la ruë aux Ours, prenant la
parole: Je receus, dit-elle, des lettres hyer au soir de la Cour, par où
on me mandoit que tout succedoit entièrement selon la volonté du roy:
les rebelles ne furent jamais si mal menez. Montauban est aux
abbois[79], la Rochelle enclose et fermée par mer et par terre[80]. Il
ne reste plus qu'à bien servir sa Majesté, comme font quelques uns; mais
il y en a d'autres qui veulent faire leur main, aussi bien que le
connestable deffunct, qui en un jour mettoit dix ou douze mille hommes
dans sa pochette: il y a de la tromperie partout[81].
--Tromperie! dit une sculptrice de la ruë Sainct-Martin. Mercy de ma
vie! je vois là tous les jours devant ma porte mille sortes d'inventions
pour attraper l'argent du roy. Il ne suffit pas aux tresoriers de
gaigner cent mille escus en un an, ils veulent faire leurs commis et
partisans aussi riches qu'eux: s'il faut mener une voye d'argent à Sa
Majesté[82], on prendra quatre cens hommes à qui l'on baillera tous les
jours un escu ou deux pour gages, de sorte que devant que l'argent soit
à l'armée, on trouvera, si on veut bien conter, qu'il couste quinze ou
seize mil escus à le mener. Et cela se fait tous les mois. Encor si ceux
qui conduisent les chariots se contentoient de cela; mais par où ils
passent, ils ruynent et gastent tout (je ne dis pas qu'il ne faille
accompagner l'argent qu'on envoye à Sa Majesté par un bon nombre de
soldats; mais il y a moyen de les treuver à meilleur marché).
--J'entendois l'autre jour chez M. le prince qu'il s'en plaignoit
grandement (dit une fille de chambre).--Aussi y a-il de l'interest,
respondit sa soeur: car il est un peu avaricieux; il a bien pris son
temps: voicy une belle occasion, où il se garnira comme il faut. Quant
je pense à ses liberalitez, je ne peux me tenir de rire. Il me souvient
que j'estois un jour à la messe aux Enfans-Rouges, où de fortune il
arriva. Comme il entendoit chanter un _Salve_, il demanda à celuy qui
chantoit combien il prenoit.--Dix-huict deniers, Monsieur, luy
respondit-il, car il ne le cognoissoit pas, tant son train est
grand.--Tiens, dit-il, chantes-en un pour moy, je te donne trois sols.
N'estoit-ce pas se mettre en frais?
--C'est à faire à M. de Soubize (dit une autre qui estoit freschement
revenuë de Poictou) de se mettre en frais; il y entre jusques aux reins,
et sans son cheval, qui estoit fort et massif, il y eust entré pour
jamais; aussi l'a-on placé et enroollé dans la Chronologie et le
martyrologe des rebelles[83], qui est grossi depuis un an de trois
volumes entiers.
Une certaine de Languedoc: On n'a garde d'y mettre M. de Rohan
(dit-elle), ny de l'enchroniquer si avant dans les Annales: car il ne
s'est jamais trouvé aux meslées; il sçait mieux escrimer de l'espée à
deux jambes que d'une picque. Ne l'a-il pas fait paroistre à
Saint-Jean-d'Angely[84] et en tant d'autres lieux, où sa poltronnerie
l'a signalé par dessus tous ceux de son party? Pour M. de la Force, il a
joüé un tour de son mestier: car quand il a veu qu'il estoit forcé, et
que toute sa force avoit perdu sa pointe devant Thonins, Clerac et
autres places, il s'est rendu quasi comme en reculant, et a attrappé de
bon argent[85].
--Il ne le tient pas encore (dit une grande dame qui a esté mariée
depuis peu à un homme de soixante ans); je sçay de bonne part qu'il n'a
encorerien touché, sinon la promesse que M. de Chomberg[86] luy a
faicte; mais il faut qu'il face voir les effects de la sienne
auparavant.
--Pour mon regard (dit alors une marchande du Palais), c'est une
estrange chose que nous ne faisons plus rien: il n'y a plus de curiosité
à Paris; depuis que le roy est party[87], nous n'avons fait aucun
trafic; la boutique, qui souloit estre remplie, est vague; les
courtisans et la noblesse s'en sont allez avec le roy, de sorte que nous
perdons infiniment; et encor, qui pis est, les loüages des boutiques
nous ruynent.
--Comment, loüage! respondit une gantière de dessus le pont Nostre-Dame.
Vramy, vous devez bien vous plaindre! Je ne sçay comme on n'y met ordre:
il n'y a pas un petit trou sur le pont, depuis le bruslement[88] et
l'incendie du feu qui arriva en octobre dernier, qui ne soit rehaussé
de la moitié; nous ne gaignons pas le loüage de nos chambres; encor,
depuis que la mode est venuë de porter des gans à l'Occasion et à la
Negligence[89], toute la marchandise que nous avions à la Guimbarde[90]
a perdu sa vente et n'est plus en credit. Mais patience! puisque c'est
la mode, il faut vivre à l'Occasion.
Sur ce mot de mode et d'occasion, une jeune brunette qui vend de
l'encre nouvelle[91] sur le pont: Hélas! dit-elle, ma mie, c'est bien à
nous à nous plaindre des destins si cruels, et à vivre à l'occasion! La
fortune nous a bien tourné le dos; depuis que le roy est party, nous
n'avons pas gaigné un teston en nostre boutique. Si ce n'estoit le petit
trafic que nous faisons au logis, je ne sçay comment il nous seroit
possible de vivre. Ce n'est pas faute de marchands, nostre boutique est
tousjours assez garnie: vous y en trouverez tousjours trois ou quatre;
mais leur bourse est si sterile qu'il n'y a point moyen de tirer ny
d'arracher une pistolle d'eux.
Sa soeur alloit advancer quelque propos; mais sa mère, interrompant
son discours, bien que d'un front ridé, dit ces paroles: Mes enfans, il
faut prendre patience; nous sommes en un temps miserable, où le vice a
tellement pris pied dans la nature que la vertu s'en est bannie et
exilée d'elle-mesme; on ne parle que de coupeurs de bourses, que de
Grisons[92] et Rougets[93]; et mesme c'est une chose estrange que les
archers, qui devroient empescher le desordre, au lieu d'y prendre garde,
s'endorment et s'assoupissent sur la venaison.
--Et moy, dit une jeune marchande d'auprès le Chastelet qui dès le
lendemain de ses nopces à emmoysé[94] et acteonisé son mary, le plaçant
dans le zodiaque au signe du Capricorne, arrive ce qu'il pourra, je ne
peux plus manquer; il ne m'en chaut que nous ayons guerre ou paix, je
suis asseurée sur un bon et ferme pillotis; mes enfans ont des benefices
dès l'instant de leur conception, et mesme devant que l'embrion soit
formé.
--Je ne m'estonne plus pourquoy les femmes ont tant de mal à se
descharger de leur fruict, dit la mère de l'accouchée, veu que leurs
enfans sortent avec la crosse et la mittre en teste.
--Mes enfans, repliqua la marchande, n'ont ni crosse ni mittre, mais
j'espère que celuy en qui j'ay fondé ma confiance en aura bien-tost; à
tout le moins on m'a dit que l'evesché[95] est en grand bransle, et
qu'il sent bien la resinée. Si cela est, je vous laisse à penser du
succez de mes affaires, et comme je m'accommoderay, pourveu qu'il me
face tousjours participante de ses affections et de sa faveur.--Mais
vous n'en dictes mot, de la faveur, dit une fille de chambre qui aymoit
à parler des affaires d'estat.
--Ne parlez point de choses qui nous sont indifferentes, repliqua sa
maistresse: les murailles ont des oreilles; on ne sçait quelque fois
devant qui on parle.
--Il est vray, Madame, dit la femme d'un advocat du Chastelet: on me
disoit l'autre jour qu'une honneste compagnie estant venuë voir madame
l'accouchée, qu'il y avoit derrière son lict un certain quidam qui
tenoit registre de tout ce que la compagnie disoit; ce qui ne tourne
qu'à nostre desavantage, car chacun nous appelle caqueteuse. Si
d'avanture il y estoit maintenant, il nous luy faudroit bailler son
change.
Et moy qui entendois toutes ces plaintes, je me resjouyssois de n'avoir
pris ma première place, car sans doute on m'eust faict un affront.
--Nostre Dame! dit alors une damoiselle de marque, parlant à
l'accouchée, y auroit-il bien quelqu'un de si hardy que de nous jouër ce
tour-là?
--Je vous promets, madamoiselle, que je n'en ay ouy parler aucunement.
Une vieille ridée alors se leva: Je vous jure saincte Brigide (dit-elle)
que j'en sçauray la verité. Et de ce pas elle alla en la ruelle du lict,
où elle trouva le nid; mais l'oyseau s'estoit envolé. Et moy, qui
m'esclattois de rire, je ne peus jamais mettre en ligne de compte tout
ce que deux ou trois bourgeoises se disoyent secrettement à l'oreille.
Là, là, Madame, en bonne compagnie il ne faut rien celer: est-ce de la
faveur que vous parlez?
--Comment parlerions-nous de la faveur? il n'en a plus.
--Il y a deux ans que le feu connestable faisoit bien ses affaires
devant Sainct-Jean-d'Angely, dit l'autre[96]: il avoit la solde pour
40,000 hommes, et n'en entretenoit pas vingt-cinq mille. C'est la cause
qu'on n'a pas pris Montauban l'an passé, ma commère: il n'avoit pas
seulement dix mille hommes là devant. N'est-ce pas une volerie? Mais il
a trouvé le terme de ses pilleries dans Monheur[97].
--Je voudrois que vous eussiez veu la prediction du curé de
Mil-Monts[98] sur ce sujet, dit la femme d'un astrologue de
l'Université; vous l'eussiez admiré. Il y a bien dix mois qu'il
l'apporta en nostre logis[99]; elle estoit ainsi:
Quand L. sera changé en R.
Et Loys changé en vray roy,
Lors nous verrons ce vice-roy,
Ce connestable de Luyne,
Qui s'esvanoüira en LaiR,
Et sera changé en Ruyne[100].
Jamais il ne fit prediction[101] plus certaine; mais de ses deux frères
on n'en parle plus. Que font-ils?
Lors la femme d'un certain secretaire porte-calotte dit: Madame, depuis
que la teste est à bas, tout le reste ne vaut plus rien. Je l'ay bien
remarqué en nous depuis la mort de feu Mgr. le connestable: nous y
perdons plus de cent mil escus; ses deux frères[102] n'y perdent pas
moins. Il y en eut un l'autre jour qui pensa mourir à Saumur de despit:
il voulut jouër en trois rafles avec un certain de la cour; mais de
malheur il ne sceut amener qu'une rafle de quatre, et l'autre luy donna
une rafle de cinq. Aussi il ne faut jamais s'adresser à des mareschaux:
ils sont du naturel des chevaux, ils ruent.
--Mamie, dit une dame de la cour, la decadence de l'un, c'est
l'eslèvement de l'autre: le marquis d'Ancre est tombé, Luyne a pris sa
place; Luyne est tombé. Pour trois pelerins qui alloyent en Esmaü, on
vit aussitost naistre quatre evangelistes dans le conseil. Maintenant on
ne faict plus rien que par l'advis de M. le prince de Condé, c'est le
ressort de la guerre[103]; mais le roi commence à s'ingerer dans les
affaires plus avant qu'il n'avoit encore faict; luy-mesme il veut
assister à tout ce qui se delibère. Cela sera cause que plusieurs
n'oseront desrober si hardiment que l'an passé.
Une femme de Tresorier d'auprès l'hostel de Guise, voulant mettre son
nez en cette cause: Arrive, dit-elle, ce qui pourra, Monsieur de
Joinville ne s'en soucie pas; il est maintenant remplumé[104], il a
l'oyseau et les plumes. Qu'il le faict beau voir avec les diamans du
connestable! Comme il se rit du soing et du travail que ce pauvre
deffunct a eu d'acquérir tant de richesses! On luy demandoit l'autre
jour quelque debte qui estoit sur le registre dès long temps: Ouy da,
dit-il, il est raison que je vous paye: ma femme, outre son bien, m'a
donné cent mille escus pour payer mes debtes.
--Que voulez-vous, ma commère! dit une rousse du mesme cartier, ainsi va
la fortune: l'un monte, l'autre descend. Pour moy, je ne l'ay jamais
esprouvé favorable à mes désirs: j'ay dix enfans en nostre logis, dont
le plus grand n'a que xij. ans; il me met hors du sens; j'avois fait
venir un pedan de l'université pour le tenir en bride, mais il y a perdu
son latin. Ils seront en fin contraints d'aller demander l'aumosne, si
le temps dure.
--Il y a tant de pauvres maintenant, dit une bourgeoise de qualité, que
nous en sommes mangez. Je ne sçay comment on ne fait pas un reiglement
sur le desordre; mais ceux qui ont charge des bureaux sont bien aises de
pescher en eau trouble.
--Il y a un moyen très facille d'y remedier, dit la veufve d'un
eschevin. Du temps que mon mary estoit en charge, il y voulut apporter
un expedient; mais les gros bonnets n'y voulurent jamais songer.
Premierement, ou les pauvres sont impuissans, ou habiles à faire quelque
chose: si impuissans de bras, il les faut employer aux reparations de
la ville, ils ont bon dos; si impuissant des jambes, il les faut mettre
en un lieu à part, et leur apprendre à travailler des mains[105]. S'ils
peuvent faire quelque chose, à quoy est bon de voir tant de gueux par
les ruës? Mercy de ma vie! j'en parle comme sçavante, car dernierement
ils en pensèrent voller en mon logis. Il seroit besoin d'y remedier pour
les viellards. A quoy sert de nous taxer et cottiser pour les pauvres
enfermez, si on ne les y renclost?--Chacun approuvoit assez son dire,
quand une tavernière de l'Université se leva: Ce n'est pas tant aux
gueux qu'il faut prendre garde, dit-elle, qu'à une infinité de vagabonds
et de courreurs de nuict, qui pillent, vollent, destroussent mesmes tous
nos marchands ordinaires, et, qui pis est, ils empruntent le nom des
escoliers, et font semblant d'estre de leur caballe; mon mary y pensa
perdre la vie l'autre jour, près des Cordeliers[106].
--Mais on ne parle plus des Cordeliers[107], dict une vieille de la
paroisse de Sainct-André; on ne sçait plus quel party ils tiennent, on
n'y recognoist plus rien. Il y en a encor quelques uns qui portent des
souliers fendus; mais je crois que c'est plustost pour la chaleur que
pour l'austerité ou le bon desir qu'ils ayent de reprendre la reforme,
car ils ont desjà la plus part quitté le manteau.
--Tout beau, Madame, dit une devote qui estoit en un coin! il ne faut
jamais mal juger de son prochain: il y a encor de fort bons religieux là
dedans. Ne sçavez-vous pas qu'on voit toujours quelque grain de zisanie
parmy le froment? Il est impossible autrement, car on ne recognoistroit
par les bons d'avec les meschans, ny le vice de la vertu.
--Je ne plains en cela que le pauvre père general, dit la femme d'un
advocat de la cour, de n'avoir peu faire entheriner ses lettres au
parlement; mon mary y a travaillé en ce qu'il a peu, et toutesfois il
n'a rien effectué. N'est-ce point une chose estrange que ce bon père,
qui est l'humilité mesme et le miroir où tous les religieux de son ordre
devroient mouler leurs actions, aye tant pris de peine et travaux de
venir en France pour trouver ses enfans rebelles? Je ne sçay, pour moy,
où le monde d'aujourd'hui a l'esprit.
Une de la ruë Sainct-Anthoine, qui n'avoit point encor parlé, oyant
discourir d'esprit: Par sainct Jean, Madame, je vous vay conter le plus
plaisant conte que jamais vous ayez entendu d'un esprit[108] (mais il
estoit domestique et familier). Un bon compagnon, depuis quinze jours
en çà, s'est mis en cervelle de faire l'esprit, de sorte qu'il
espouventoit tous les petits enfans de nuict. Ce pendant il disoit au
maistre du logis que l'esprit s'estoit apparu à luy, et qu'il falloit
faire un service à un costé et un pelerinage à l'autre: on lui
fournissoit l'argent, dont il s'accommodoit fort bien. En fin il pria un
jour son maistre de le laisser coucher dedans son estude, et
qu'infailliblement il feroit en sorte, par ses inventions, qu'on
n'entendroit plus d'esprit, ce qu'il fit: car, estant dans l'estude, il
print huict cens livres à son maistre, et depuis on n'a point ouy parler
d'esprit.
--Il n'y a pas long temps que la mesme chose arriva en nos cartiers, dit
une femme d'auprès Sainct-Jacques de la Boucherie; mais l'esprit ne peut
jouer si bien son personnage que celuy dont vous parlez, car il fut mené
prisonnier au Chastelet.
--Saincte Barbe! n'en sçavez-vous que cela? dit une femme du faux-bourg
Sainct-Germain; vramy, on en dit bien d'autres en nos cartiers: on tient
qu'il revient un esprit dans les Carmes deschaussez (je ne sçay si ce
n'est point celuy qui s'est fait enterrer en son jardin). L'autre jour
la reyne en voulut sçavoir des nouvelles certaines[109]: elle y envoya
un gentil-homme, qui sur ce suject fut prié de disner au refectoir; mais
il n'eust pas loisir de manger: car l'esprit, bien qu'invisible, luy
deschira son collet et son pourpoint.
--N'est-ce point aussi la deesse Cerès[110], qui est sur l'eglise des
Carmelines, qui demande ses interests sur les bleds et les terres qui
ont esté gastées dernierement? dit une du faux-bourg Sainct-Michel.
--Madame n'a pas trop mauvaise raison, dit une autre jeune fille qui
avoit les pasles couleurs: car, comme on a desjà dit, il y eut un grand
degast, et encor toute ceste estenduë appartient à de pauvres
particuliers, qui d'autre part estoient assez en disette sans souffrir
ceste perte. Vous sçavez qu'un escu à un pauvre qui en a besoin vaut
autant que dix escus à un riche qui n'en a aucune indigence; mais on
tient que les Chartreux deffendront leur cause, car les terres des
environs où fut fait ce degast leur appartiennent, c'est leur propre.
--Je vous responds, ma commère, dit la femme d'un clerc, quand ils se
mettroyent en procez, je ne sçay si l'affaire leur succederoit selon
leurs desirs, car tout est aujourd'huy corrompu, l'argent fait tout; il
y a tant de tours de souplesse entre ceux qui plaident, tant de
destours, ambiguitez, labyrinthes et faux chemins, qu'il est bien
difficile de parvenir au vray temple de la Justice. On ne fait
maintenant trophée que de tromper son prochain; tel aujourd'huy vous
monstre beau visage, qui en son coeur vous voudroit avoir mangé[111].
--Et vous, Madame, à ce coin, vous ne dites mot, dit une jeune femme de
la ruë du Coq. Il semble, à vous voir, que vous ayez de la tristesse:
est-ce point qu'on vous a mariée contre vostre volonté? (Elle parloit à
une jeune femme de la ruë Sainct-Marceau[112], qu'on avoit mariée depuis
peu, mal-gré l'inclination qu'elle avoit, à un certain[113] partisan du
père Denis.) Il a pourtant des commoditez, et il peut en bref vous
rendre dame d'honneur; plusieurs montent aujourd'huy de la cave à la
première chambre.--Vous ne dictes jamais rien plus vray, Madame: il a
des moyens, à la verité. Mais vous, qui estes toute fraiche, vous sçavez
bien que ce n'est pas là la consequence; les premiers feux sont
tousjours plus cuisans, et les premières flammes plus poignantes que les
dernières[114].
--Comment, se dit une de ces anciennes voisines, vous avez donc aymé
quelque autre, qui avoit preoccupé vostre coeur devant le mariage?
--Ouy, Madame; mais la consideration des biens a aveuglé mes parens[115]
à me faire embrasser un party où je n'ay eu d'affections[116].
--Là, là, Madame, dit une autre, vous estes dans les biens jusques aux
yeux; cela vous doit porter à passer vostre printemps parmi les delices
du monde.--Si nous avons du bien, replicqua-elle, nous ne l'avons pas
acquis, encor nous faut-il soustenir de grands procez[117] pour
l'usurper; mais à tout le moins il se faut resouldre: tout ce qu'est bon
à prendre, comme on dit, sera bon à rendre.
--Encor vaut-il mieux faire restitution que de se laisser excommunier,
dit une vieille qui avoit fait son temps.
--Mais que diriez-vous d'une rencontre où je me trouvay l'autre jour?
dit une sage-femme. Une certaine de nos voisines[118], sur l'esperance
qu'elle avoit d'une succession, accoucha de deux enfans; mais c'est bien
le pis qu'ils ne partageront aucunement au gasteau[119]. Je vous laisse
à penser combien le père est fasché maintenant d'avoir si fort avancé sa
besogne: il pensoit tromper les autres, il s'est trouvé trompé[120].
--Voylà mon conte, dit la première. Pour le jourd'huy on ne tasche qu'à
envahir le bien d'autrui. N'avez-vous point ouy parler des Pères de
l'Oratoire[121], qui ont fait mille tours et ambassades pour
s'installer dans Sainct-Louys de Rome, disans que cela leur
appartenoit[122]?
--J'en ay ouy quelque mot en passant, dit la femme d'un certain Italien
de la ruë Sainct-Honoré; mais on dit qu'ils vouloyent bannir et chasser
tous les pauvres prestres françois qui se retirent en ce lieu, pour y
prendre leurs places et en recevoir les usufruicts[123].
--Voylà comme ils font dans Sainct-Honoré: ils veulent supprimer toutes
les chanoineries, dit une autre, et s'installer en leurs places, afin
qu'au temps advenir ils ayent tout le revenu[124]; mais ils en pourront
bien torcher leur bouche, aussi bien que des six mille escus de rente
qu'ils pretendoient d'avoir à Rome en l'eglise Sainct-Louys.
--Mon mary me conta l'autre jour la plus belle plaisanterie du monde,
dit la femme d'un conseiller du conseil privé. Quand on les va voir, ils
font apporter une carte.--Messieurs, disent-ils, voicy nostre plan[125]:
voilà le grand autel, icy sera la porte, icy la sacristie; voilà les
chappelles.--Ouy; mais, mon père, vous n'aurez guères de veuë de ce
costé-là[126].--Nous aurons bonne veuë, Monsieur: il ne nous faut point
de lunettes pour voir les benefices. Voicy la chappelle de monsieur un
tel, voilà la chappelle de son frère.--Mais qui sont toutes ces petites
entrées que je vois dans vostre plan?--Ce sont des oratoires, Monsieur:
à chasque chappelle il y en aura deux. Cela coustera, à la verité, mais
les bonnes gens nous ayderont: monsieur un tel nous baille cinq cens
escus pour sa chappelle, l'autre autant, et son cousin autant; pour les
oratoires, on ne les vend que deux cens escus.--Et ainsi, ma commère,
tout leur bastiment est payé devant que d'avoir faict les fondemens.
--Si est-ce pourtant que je les trouve bonnes personnes (dit une autre):
ils sont si doux, si affables! Il semble à voir que la courtoisie soit
peinte dans leur visage.
--Je n'en vois pas au contraire, respondit la conseillère; ils sont très
pieux et très devots: il est permis à tout le monde de songer à son
profit. Je voudrois que leur eglise fut desjà bastie: il n'y a rien que
j'affectionne tant que d'ouyr leur musique et leur chant
melodieux[127]. Ce n'est que la forme de recreation ce que j'en dis; je
ne crois pas les offenser, ni personne qui soit en la compagnie.