Alors l'accouchée s'azarde de parler tout doucement, et dit qu'autrefois

elle avoit esté ainsi curieuse d'estre brave; mais maintenant qu'elle

avoit tant d'houërs et ayant cause, qu'elle faisoit servir ses vieilles

besongnes[32] à habiller ses enfans. Et moy, je me passe à peu; mais

voulez-vous que je dise la vérité? ce n'est pas de bonne volonté, ains

par force, car je suis aussi ambitieuse que jamais.

Or, comme l'accouchée eust prononcé un arrest, on fit un silence, qui

fut cause qu'on entendoit au pied du lict une petite bourgeoise qui

parloit bas à sa voisine; et toutes deux sembloient se resjouyr, dont la

compagnie fut jalouse, pour participer à quelqu'autre nouvelle, qui fut

cause qu'une damoiselle proche leur dit: Mes dames, vous avez quelque

contentement en l'ame, puisque, mesprisans nos premiers discours, vous

vous estes entretenues vous deux sous un plus beau sujet.

--Madamoiselle, ce sont petites affaires particulières de nos maisons

qui ne touchent à personne.

L'autre dit:--Ma voisine, vous n'en serez pas deshonnorée pour dire ce

qui en est. La chose est honneste et profitable; tous ceux qui le

meritent ne le sont pas: c'est que le mary de madame brigue

l'echevinage; c'est ce dont elle se resjoüit.

--Ho, ho! il est donc fort aagé, monsieur vostre mary?--C'est vostre

grace, madamoiselle, il n'a pas plus de trente-cinq ou quarante ans;

mais c'est qu'il prend son temps: il a veu que ceux qui y sont à

present, ce sont gens (au moins quelques uns, da) de si petite estoffe,

et que trois ou quatre taverniers commencent à briguer pour y entrer,

qu'il s'est hazardé comme les autres, encore qu'il ne soit que procureur

du Chastelet. Il espère y faire ses affaires, s'il y entre.

--Et y gaigne-on donc quelque chose? ce dit une bonne mère qui avoit son

chaperon destroussé à la mode ancienne[33]. Par le vray Dieu, mon mary

deffunct, monsieur Dambray[34], qui a esté trois fois prevost des

marchands, n'a jamais profité à l'Hostel-de-Ville que d'un pain de

succre par an, aux estrennes; encore faisoit-il difficulté de le

prendre, et quand il est mort il a laissé par testament que l'on mist la

valeur de trois pains de succre au tronc de l'Hostel-Dieu de Paris, que

sa conscience et son ame n'en fussent en peine.

--Vramy, si ceux qui ont esté depuis luy, et qui ont mis tant d'estats

de charbonniers[35], gaigne-deniers[36], jurez-racleurs[37], porteurs de

foin et autres officiers de la ville, en leur bourse, estoient damnez,

il y en auroit bien. Et à present, quand les eschevins sortent de

charge, ils se font payer cinq ou six mil livres de vieux arrerages de

rentes sur toutes natures de deniers pour leur dernière main; et s'ils

n'ont point de rentes, ils acheptent des arrerages de la vefve et de

l'orfelin à six escus pour cent, et se font payer de tout comme ayant

droict par transport.

--Nostre-Dame! et où prennent-ils cet argent-là? On dit que c'est sur

les deniers du domaine de la ville et autres fonds que nous ne sçavons

pas; il n'est que d'estre en charge pour le sçavoir. J'espère bien que,

si mon mary peut gaigner les voix à force de briguer, qu'il viendra bien

à bout de tout aussi bien que les autres.

--Et voyez-vous, Madame (ce dit l'ancienne), au temps passé, le prevost

des marchands et eschevins avoyent plus d'esgard au proffit public qu'au

particulier. Tout cest argent que l'on mange à present en banquets (car

on y disne tous les jours), en estrennes, en superfluitez du feu de la

Sainct-Jean[38], en payement d'arrerages de rentes et autres choses que

nous ne sçavons pas, s'emploioit à fortifier la ville, à refaire les

quais rompus, dont l'argent se prend à present sur l'escu cinq sols qui

a esté imposé sur le vin des bourgeois, et qui jamais ne sera cassé[39];

plus, à faire travailler les pauvres valides, à remuer la terre des

fossés de la ville[40] et autres choses nécessaires. Et de fait, on ne

voyoit point de pauvres; car, pour les vieux et impotens, on les

nourrissoit à l'hospital S.-Germain[41]; toutesfois, si depuis la mort

de mon mary ils ont obtenu lettres patentes du roy pour faire leur

profit particulier de ce qui appartient au public, à la verité je ne le

sçay pas.

--J'ay ouy murmurer que le roi avoit donné commission à deux maistres

des requestes pour faire la recherche[42] de ceux qui prennent des

droicts qui ne leur sont point attribuez; mais je pense qu'ils ne

s'attaqueront pas à ces gens-là: ils ont trop d'amis et de faveur. Et

toutesfois il n'y auroit point de danger de s'informer pourquoy on prend

dix sols tournois pour les frais de chacune voye de bois, et pourquoy

les eschevins permettent que le bois se vende plus que le taux que l'on

y met: car autrement nous n'avons que faire d'eschevins, s'ils ne

servent qu'à faire vendre les denrées plus chères qu'il ne faut.

--Là, là, Madame; vous avez fait vostre temps, laissez faire les

affaires aux jeunes gens, et ne ramentevez point le chat qui dort[43].

--Je m'estonne pourtant que la cour de parlement n'y met ordre.

--M'amie, cela n'est pas de leur justice; chacun a son cas à part: la

reformation de la justice leur appartient, et non pas du bois.

Sçavez-vous pas bien que ces jours passez monsieur le president

Chevalier[44] a ressemblé à celuy qui pour faire peur aux souris avoit

escorché un rat? Depuis qu'il a fait faire le procez au procureur

general de sa justice, tous les commissaires ont tremblé, et si on

frippe quelque chose, c'est en cachette.

--Mais, Madamoiselle, disons la vérité sans faintise: s'il y a eu du

desordre, nous sçavons bien en nostre particulier d'où il procède.

Comment seroit-il possible d'entretenir les garçons de ce temps si on ne

desroboit? Il n'y a fils ne petit-fils de procureur, notaire ou advocat,

qui ne vueille faire comparaison en toutes choses avec les enfans des

conseillers, maistres des comptes, maistres des requestes, presidens et

autres grands officiers. L'on ne les peut distinguer ny en habit, ni en

despence superfluë. Ils hantent les banquets à deux pistoles[45] pour

teste; ils empruntent argent[46], joüent aux dets, au picquet, à la

paulme, à la boule, vont à la chasse, et font le mesme exercice des

grands. Ils empruntent à usure de Traversier, de Dobillon et de

l'Italien Jacomeny[47], qui sont les receleurs de la jeunesse. Et puis

qu'en advient-il enfin? Ils sont contraints de faire l'amour à la

vieille, ou d'anjoler la fille d'une bonne maison, leur faire un enfant

par advance, à fin d'estre condamnez à l'espouser.

Une vieille qui estoit à la trouppe respond: Amen. Ce que vous trouvez

mauvais, je le trouve bon: quand les vieilles peuvent trouver quelque

jeune gars pour leur argent (pourveu qu'il soit bien morigené), c'est un

bon heur; il y a de plaisir pour l'un et pour l'autre: l'un prend la

courtoisie, et l'autre la commodité; cela faict subsister la jeunesse

selon son ambition, et faict vivre la vieillesse plus long-temps. Et que

servent les biens que pour cela?

--O Madame! ce que vous dictes est le suject d'un grand peché: car, sous

ombre d'une nuict ou deux que vous en prendrez contentement, il en

vient un grand malheur: on ne voit que bastars[48], que filles

desbauchées; et toutes les autres qui sont honnestes, qui pourroyent

enjandrer une belle race par un legitime mariage, fait de pareil à

pareil, demeurent en friche, et n'ont pour toute retraicte que la

religion[49].

Et puis qu'en advient-il quand ils ont dequoy despendre[50]? Une

feneantise, hommes sans soucy, sans travail, plus apres à chasser un

lièvre que de servir leur roy et la republicque. Et si d'avanture vous

les faictes entrer par vostre argent à quelque office, si c'est à la

cour de parlement, il faut estudier à monsieur Mozan; si c'est à la

chambre des comptes, à Robichon avec son calpin. Et puis, quand ils

sont receus, cahin, caha, ils ne sçavent par quel bout commencer la

justice; et par ainsi les cours souveraines sont remplies de beaux fils

et bien peignez, logez à l'enseigne de l'Asne.

L'accouchée avoit la teste rompuë de ces discours et commence à dire:

Mesdames, vous me faictes apprehender le temps advenir; je n'ay que

vingt-quatre ans et demy, et sept enfans: si je faits ma portée selon

nature, et que toutes choses augmentent comme ils font, j'envieilliray

de soin, et non d'aage.

--Hé! ma fille, ne songez point à cela; j'y songe assez pour vous.

Prenez courage: le grand desordre qui est à present engendrera un bon

ordre; l'on fera des edicts qui regleront toutes choses; l'on cognoistra

le marchand d'avec le noble, l'homme de justice avec le mechanique, le

fils de procureur avec le fils de conseiller, et puis vostre mary mettra

bon ordre à pourvoir ses enfans selon ses moyens, et si vous avez

encores à heriter de moy pour plus de deux mil cinq cents livres pour

une fois payer; est-ce pas un beau denier à Dieu? De quoi vous

mettez-vous en peine?

--Ma mère, vous estes du bon temps; vous avez accoustumé de ne manger du

roty qu'une fois la sepmaine, encore n'est-ce qu'un aloyau; mais nous ne

sommes pas accoustumez à cela, et si je croy qu'il nous y faudra

accoustumer, si la chair est tousjours si chère.

--Sainct Gry! j'avois accoustumé par sepmaine de ne despendre à la

boucherie que quatre livres dix sols; maintenant je donne à nostre

chambrière cent sols, et si nous mourons de faim. Il faudra doresnavant

manger le potage le matin, et la chair le soir, pour observer

l'ordonnance de Philippe le Bel[51].

--Je voy bien que Madamoiselle, qui n'est pas de ceste ville, se rit de

nostre petitesse; mais que voulez-vous? chacun selon ses moyens.--Et la

damoiselle respond: Madame, chacun se sent de cherté et du peu de

proffit qui se fait à present aux offices, pour le trop grand nombre

d'officiers qu'il y a. Et n'estoit qu'en nostre chambre des comptes de

Normandie, d'où je suis, les officiers s'allient avec les comptables, et

meslent leur gain ensemblement, nous ne pourrions, non plus que vous à

Paris, entretenir nostre grandeur; mais, Dieu mercy, ils s'entendent

bien ensemble.--Et, Madamoiselle, je pensois que la Chambre des Comptes

fussent les juges des comptables?--Hé, Madame, autrefois la linotte et

le chardonneret estoient à part en diverses cages; mais à present tout

est en mesme vollière.

--Je vous asseure, ce dit une femme qui n'avoit encores point parlé,

maigre, pasle, melancolique et pleine d'inquietude, mon mary, qui est

advocat à la Cour, gaigne ce qu'il veut, fait les affaires de tous ceux

de la Religion (comme en estant aussi, da); mais il me semble que tout

ce qu'il gaigne fond en ses mains; je ne voy autre chose en nostre

maison que des demandeurs: l'un vient querir la taille ordinaire du

corps du tresor de la Religion, l'autre la cure[52] de monsieur de Rohan

et de Soubize, l'autre le nouvel entretenement des ministres, la cure

des espions de France, d'Espagne, d'Angleterre, d'Italie, de Flandres,

et de toutes les contrées. Bref, j'ay compté qu'en ceste année j'en ay

pour plus de cent escus à ma part; moy, si cela dure, j'aime bien mieux

que mon mary face le papelart, et qu'il aille à la messe, que de

continuer. Pour cela, ny luy ny moy ne croirons que ce que nous

voudrons; au moins nous serons dispensez de telle taille. Aussi bien

dit-on que les excommunications que font nos ministres contre ceux qui

se retournent n'ont non plus de force et de vigueur que le soleil de

janvier.

--Hé! Madame, quand vous ne croyez à rien qu'à vostre fantaisie, vous

n'estes pas cheute de haut: car tous ceux de vostre religion ont pris à

ferme à vil pris l'ateysme; et qui est cause qu'il n'y a ny enchère ni

tiercement[53], c'est qu'il n'y a rien à gaigner, ny en ce monde, ny en

l'autre: et cela vous demeurera, et si en jouyrez long-temps, si par la

loy du droict canon on ne vous force à mieux faire.

--Madamoyselle, ceste Religion est si douce à supporter, que tous ceux

qui y entrent, ils en sortent difficilement. Et pour mon regard, lorsque

j'en sortiray ce sera à mon grand regret, car, que je face ce que je

voudray, je ne suis point obligée de le confesser; que mes père, mère et

parens meurent, je me resjouys au lieu de pleurer, car je croy qu'ils

sont sauvez; que le caresme et jeusnes viennent, je suis dispensée pour

manger de la chair; que nous mourions subitement, nous n'avons point

peur du purgatoire; et bref, que les anges, les saincts et sainctes

ayent du pouvoir par leurs prières envers Dieu, nous supprimons tout

cela et vivons en liberté d'esprit; que si ceste taille estoit aussi

bien supprimée, nous nous mocquerions de tout le monde.

--Vrayment, c'est une mauvaise police, de permettre qu'il y ait en

France des subjects qui contribuent pour faire la guerre contre leur roy

legitime! Je vous prie, Madame, cachez vostre vice, et parlons d'autres

choses. Avez-vous beaucoup d'enfans?--Elle respond: J'avois trois

garçons et deux filles; mais le mal'heur m'en a voulu qu'un de mes

garçons, qui estoit à la suitte de: monsieur de Soubise[54], a esté pris

prisonnier, et mené aux gallères avec les autres; un autre fut l'autre

jour tué en revenant de soupper de la ville, pour vouloir sauver son

manteau: excusez si je ne vous ay fait prier de l'enterrement; nous

n'avons point fait de ceremonies, nous l'avons mis en nostre jardin au

pied d'un saux[55].--C'est donc là vostre cymetière, ce dit la dame?--Et

elle respond: Toute terre est bonne à cela.--Et quelle raison avez-vous

eue de ceste mort?--Mon mary a poursuivy et fait prendre plusieurs

volleurs; mais par ce qu'il ne s'est pas voulu rendre partie, on les a

eslargis. Il est bien besoin que Dieu face la vengeance des meurtres,

car les prevosts criminels ne la font que pour de l'argent.

--M'amie, c'est qu'il faut qu'il se remboursent de la vente de leurs

offices, lesquels anciennement on donnoit, speciallement le chevalier du

guet[56], le prevost des mareschaux[57], le prevost de l'Isle[58], le

prevost de la connetablie[59], et autres de justice criminelle; et

tandis que l'on leur vendra, jamais ne feront rien qui vaille. Le

messager d'Estempes fut l'autre jour vollé de quatre-vingts ou cent

escus; comme il fit sa plainte, et qu'il demandoit que l'on courut

après, le prevost des mareschaux luy demande cent escus d'avance pour sa

chevauchée, et, voyant que c'estoit double perte, il a mieux aymé

laisser la poursuitte du vol que d'en perdre d'avantage.

--O Dieu! quel desordre! Je ne croy pas que le roy sçache la moitié de

ce qui se passe, car, s'il le sçavoit, il y mettroit ordre: il feroit

observer les loix. A quoy servent tant d'huissiers et sergens? A faire

monstre au mois de may[60], et à piller le manan; tant de prevosts de

mareschaux? à faire pendre ceux qui n'ont point d'argent; tant de juges

criminels? à bien prendre pour acquitter les debtes qu'ils contractent

pour achepter leurs offices; tant de commissaires de Chastelet? à

prendre pension des garses[61], des maquerelles, des boulengers et de

tous ceux qui vendent viandes[62], car à present tout est permis.

--Je ne sçay si ces gens-là enrichissent, et si leurs biens durent

long-temps, car mon père, de son vivant, me disoit: Ma fille, les biens

que je te laisse viennent de mes grands-pères et bisayeuls, et

profiteront à tes enfans, s'ils sont gens de bien et qu'ils facent la

raison à la vefve et à l'orfelin, qu'ils ne prennent rien qu'ils ne

l'ayent bien gaigné. C'est pourquoy, disoit-il, on ne voit point ès

maisons des financiers d'anciens héritages, car, quand ils font bastir

maisons, fermes et chasteaux, ils sont plustost hypotecqués qu'ils ne

sont couverts, plustost vendus qu'ils ne sont achevés, ou, s'ils

viennent à deperir, les grandes debtes sont causes qu'ils tombent en

masure.

--Aussi vray, Madame, à propos de cela, la pluspart de mes parens

estoyent financiers, et qui avoyent grande vogue de leur temps, et si

j'ay esté long-temps si beste que je m'attendois à leur succession:

j'avois mon oncle le Hou, premier commis de l'espargne, mon cousin

Regnault, tresorier de l'extraordinaire, mon cousin Regnard, receveur

general de Paris, mon cousin Puget[63], les Bourderets, les Salvancy,

et un tas d'autres ou il n'est pas resté du fil à lier un boudin.

--Il y en a bien d'autres: et Montescot[64], Sancy[65], Geperny,

Des-Ruës, la Bistrade[66], et ce grand fermier Louvet[67]. Vramy! il n'y

a point de faute de torcheculs sur leurs heritages, car il y a bien des

placarts; je ne sçay plus à qui on se fiera.

--Pour moy, j'ay envie de me mettre du party de celuy qui a entrepris le

pont au Double[68], car luy et ses associez sont de bons compagnons; ils

ont trompé la cour de parlement et le public: ils ont fait semblant de

commencer un pont de pierre, qu'ils n'acheveront jamais[69]; et ce

pendant, avec un double de chacun homme, un sol du carrosse et de la

charette, le tribut des vidanges que l'on y porte, l'impost du bois

flotté, et autres imposts qu'ils prennent, ils tirent par jour plus de

soixante livres, et sont plus que remboursez des frais qu'ils ont faits;

et cependant font accroire que cela ne vaut rien, et continuent à

prendre le jour et la nuict, et s'entendent avec les volleurs, qui, à

une heure induë, pour un escu de tribut passent la rivière.

--M'amie, c'est faute de le faire entendre à monsieur le procureur

general de la Cour: c'est un homme qui n'entend point de raillerie; s'il

le sçavoit, il y mettroit bon ordre; il empescheroit bien que trois ou

quatre partisans trompassent ainsi le public.

Toute la compagnie ne s'ennuioit point de ces discours; et cependant

l'accouchée, qui avoit envie de pisser, poussoit sa mère pour donner

congé à tous; et moy, qui estois à la ruelle, qui manquois de papier et

d'encre, me faschois de ne pouvoir tenir plus long registre de ce qui se

passoit, pour en advertir ceux qui y peuvent mettre ordre, remettant le

tout à une autre après-disnée.

LA SECONDE APRÈS-DISNÉE

DU CAQUET DE L'ACCOUCHÉE[70].

Comme ordinairement, aux maladies froides et humides, la melancholie y

tient le premier rang, et que le seul remède de dissiper tous ses

nuages, c'est de prendre une heure de passe-temps pour se rasserener les

esprits debilitez et attenuez par la longueur de l'indisposition, ayant

veu ces jours passez que j'avois repris une partie de mon embonpoint à

entendre les devis recreatifs des femmes qui estoyent venuës visiter ma

cousine, accouchée depuis peu à la ruë de Quinquempoix, je me resolus,

puis que l'occasion m'avoit esté si favorable, et que tout avoit

tellement reüssy à mon advantage, d'y retourner pour la seconde fois,

esperant, si le caquet de la première après-disnée m'avoit apporté

quelque vigueur et quelque accroissement de santé, que les gaillards

entretiens de la seconde journée ne m'apporteroyent pas moins de force

et de soulagement à dissiper le reste de l'humeur melancholique que la

maladie me pouvoit avoir laissé imprimé en la puissance imaginative.

Cette resolution, excitée plustost d'une consideration interne de

reprendre mes premières forces, que d'une curiosité particulière que

j'aye d'entendre leurs discours (sçachant trop bien, selon ce que

j'avois peu voir auparavant, que les entreprises des femmes ne sont

fondez le plus souvent que sur des choses inutiles et de peu de

consequence), esveilla en moy un desir d'en voir la fin aussi bien que

le commencement. Je m'y rencontray donc à l'heure precise, où je trouvay

madame l'accouchée qui commençoit un peu à se bien porter. Je

m'enquestay de sa maladie, et elle reciproquement de ma disposition; je

luy dis qu'à la verité depuis l'autre jour qu'elle m'avoit fait ce bon

heur que de m'insinuer dans la ruelle de son lict, et que j'avois

entendu les discours des femmes qui l'estoyent venu voir, que ma maladie

s'estoit de beaucoup diminuée.--Vramy, mon cousin, respondit-elle, vous

en orrez bien tantost d'autres: car on m'a adverti que je recevray ceste

après-disnée la plus jovialle compagnie qui se puisse imaginer; mais,

afin que vous y preniez du contentement et que vous ne soyez descouvert,

derrière le chevet de mon lict il y a une petite estude, où l'on peut

entrer par une petite porte: de là vous entendrez facilement et sans

aucune doute.

Je fus quelque temps, depuis une heure jusqu'à deux, à discourir avec

elle sur diverses particularitez qui se presentoyent; enfin, sur les

deux heures on commença de frapper à la porte: cela me fit resserrer

subtilement dans l'estude prochaine, qui respondoit sur le chevet du

lict, d'où je pouvois facilement et contempler les actions des femmes et

entendre leurs discours. La chambre bien parée, et les siéges dressez,

la compagnie entre, chacun prend sa place, on se saluë, et demeurèrent

quelque temps sans rien dire, comme par ceremonie et par respect l'une

de l'autre; toutesfois, comme les langues des femmes ne peuvent demeurer

arrestées, n'y ayant rien de plus mobile qu'elles, une damoyselle

d'auprez de la porte Sainct-Victor s'avança de dire: Vramy, Mesdames,

vous estes bien ceremonieuses; s'il vous arrivoit ce qui m'arriva

l'autre jour, sur les onze heures du soir, devant les Carmes

deschaussez, vous ne parleriez jamais de ceremonies: j'y fus entièrement

bruslée; c'est la raison pourquoy je n'ai pas deffait mon masque en

entrant[71], car je ne suis pas encor guarie tout à fait.

--Comment, ma cousine, respondit une jeune mariée, estiez-vous à ce feu?

Je ne vis jamais un tel desordre ny tant de degasts; un de mes frères y

a eu aussi toute la face emportée, et n'y a encor aucune apparence de

guarison.

--Mais à quoy bon toutes ces superfluitez? dit alors une vieille

edentée? De mon jeune temps je n'oüis jamais parler de canoniser les

saincts de la façon[72]; c'est plutost les canonner que les

canoniser[73].

--Tout beau, tout beau, ma tante, dit une marchande de la rue

Sainct-Denis: on en a bien fait davantage à Rome. Ce sont des

resjouyssances publicques, il n'y a point de danger de faire quelques

fois ces superfluitez, quand on y est porté d'une pure et sincère

affection. Et puis, ce que les Carmes deschaussez en ont fait, ce n'a

esté que par le commandement de la reyne, qui a fourni ceste despence, à

cause que saincte Therèse estoit d'Espagne[74].--Il n'importe, on y a

plus offencé Dieu mille fois que lui faire honneur, dit une bourgeoise

d'auprès Saint-Leu. Je vous promets, pour moy, que je n'approuve

aucunement ces choses. Combien pensez-vous qu'il y ait eu de filles

enlevées? Tous les bleds des environs sont renversez et bruslez; il ont

trouvé le mois d'août plustost que celuy de juillet.--Pour moy, dit la

femme d'un advocat du grand conseil, j'eusse esté d'avis de mettre

toutes ces superfluitez à la decoration de leur eglise; à tout le moins

cela leur fust demeuré, et les eust-on estimé d'avantage, sans faire

evaporer tant de richesses en fumée; cela eust allumé le feu de devotion

dans le coeur de ceux qui les eussent visité, où, au contraire, tout

l'air voisin et les champs des environs ont esté embrasez de leur

fuzées; j'ay encore un colet monté à cinq estages[75] qui est

entièrement gasté. Encor si on eust allumé le feu à huict heures, on

n'y eust perdu tant de manteaux: tous les escoliers y estoyent en armes.

--Mais ce qui est plus à rire, ma commère (dit la femme d'un procureur

de la paroisse Sainct-Germain), c'est qu'en allant à l'eglise des Carmes

deschaussez, j'entendis crier la Vie et miracles de madame saincte

Therèse. J'en voulus acheter une, afin de pouvoir gaigner les

indulgences; mais comme je fus retournée au logis, mon mary commença à

lire, et fust estonné qu'on avoit attribué deux pères à saincte

Therèse[76]: le premier, le roy dom Bermude, et le second, Alonse

Sanchez de Cepède; il n'y a peut-estre personne d'entre nous autres qui

y eut pris garde.

--C'est peut-estre la faute de l'imprimeur, dit la femme d'un libraire

de la ruë Saint-Jacques; cela est excusable: c'est une chose qui arrive

souvent; on rapporta l'autre jour un livre à mon mary, où il y avoit

autant de fautes que de mots.--Une femme du palais, que tout le monde

cognoist assez bien, luy respondit: Ma commère, il ne se faut pas

esmerveiller: l'autre jour nous avions fait faire un factum chez un

certain imprimeur, demeurant en l'université, qui est bon compagnon;

mais je ne vis jamais tant de fautes: en tous les lieux où il falloit un

V, il y avoit mis un Y grec[77]; je ne sçais pas si c'est pour declarer

à tout le monde que mon mary porte les cornes.

Les caquets de l'accouchée nouvelle édition revue sur les pièces originales · 第 3 / 19 段