elle avoit esté ainsi curieuse d'estre brave; mais maintenant qu'elle
avoit tant d'houërs et ayant cause, qu'elle faisoit servir ses vieilles
besongnes[32] à habiller ses enfans. Et moy, je me passe à peu; mais
voulez-vous que je dise la vérité? ce n'est pas de bonne volonté, ains
par force, car je suis aussi ambitieuse que jamais.
Or, comme l'accouchée eust prononcé un arrest, on fit un silence, qui
fut cause qu'on entendoit au pied du lict une petite bourgeoise qui
parloit bas à sa voisine; et toutes deux sembloient se resjouyr, dont la
compagnie fut jalouse, pour participer à quelqu'autre nouvelle, qui fut
cause qu'une damoiselle proche leur dit: Mes dames, vous avez quelque
contentement en l'ame, puisque, mesprisans nos premiers discours, vous
vous estes entretenues vous deux sous un plus beau sujet.
--Madamoiselle, ce sont petites affaires particulières de nos maisons
qui ne touchent à personne.
L'autre dit:--Ma voisine, vous n'en serez pas deshonnorée pour dire ce
qui en est. La chose est honneste et profitable; tous ceux qui le
meritent ne le sont pas: c'est que le mary de madame brigue
l'echevinage; c'est ce dont elle se resjoüit.
--Ho, ho! il est donc fort aagé, monsieur vostre mary?--C'est vostre
grace, madamoiselle, il n'a pas plus de trente-cinq ou quarante ans;
mais c'est qu'il prend son temps: il a veu que ceux qui y sont à
present, ce sont gens (au moins quelques uns, da) de si petite estoffe,
et que trois ou quatre taverniers commencent à briguer pour y entrer,
qu'il s'est hazardé comme les autres, encore qu'il ne soit que procureur
du Chastelet. Il espère y faire ses affaires, s'il y entre.
--Et y gaigne-on donc quelque chose? ce dit une bonne mère qui avoit son
chaperon destroussé à la mode ancienne[33]. Par le vray Dieu, mon mary
deffunct, monsieur Dambray[34], qui a esté trois fois prevost des
marchands, n'a jamais profité à l'Hostel-de-Ville que d'un pain de
succre par an, aux estrennes; encore faisoit-il difficulté de le
prendre, et quand il est mort il a laissé par testament que l'on mist la
valeur de trois pains de succre au tronc de l'Hostel-Dieu de Paris, que
sa conscience et son ame n'en fussent en peine.
--Vramy, si ceux qui ont esté depuis luy, et qui ont mis tant d'estats
de charbonniers[35], gaigne-deniers[36], jurez-racleurs[37], porteurs de
foin et autres officiers de la ville, en leur bourse, estoient damnez,
il y en auroit bien. Et à present, quand les eschevins sortent de
charge, ils se font payer cinq ou six mil livres de vieux arrerages de
rentes sur toutes natures de deniers pour leur dernière main; et s'ils
n'ont point de rentes, ils acheptent des arrerages de la vefve et de
l'orfelin à six escus pour cent, et se font payer de tout comme ayant
droict par transport.
--Nostre-Dame! et où prennent-ils cet argent-là? On dit que c'est sur
les deniers du domaine de la ville et autres fonds que nous ne sçavons
pas; il n'est que d'estre en charge pour le sçavoir. J'espère bien que,
si mon mary peut gaigner les voix à force de briguer, qu'il viendra bien
à bout de tout aussi bien que les autres.
--Et voyez-vous, Madame (ce dit l'ancienne), au temps passé, le prevost
des marchands et eschevins avoyent plus d'esgard au proffit public qu'au
particulier. Tout cest argent que l'on mange à present en banquets (car
on y disne tous les jours), en estrennes, en superfluitez du feu de la
Sainct-Jean[38], en payement d'arrerages de rentes et autres choses que
nous ne sçavons pas, s'emploioit à fortifier la ville, à refaire les
quais rompus, dont l'argent se prend à present sur l'escu cinq sols qui
a esté imposé sur le vin des bourgeois, et qui jamais ne sera cassé[39];
plus, à faire travailler les pauvres valides, à remuer la terre des
fossés de la ville[40] et autres choses nécessaires. Et de fait, on ne
voyoit point de pauvres; car, pour les vieux et impotens, on les
nourrissoit à l'hospital S.-Germain[41]; toutesfois, si depuis la mort
de mon mary ils ont obtenu lettres patentes du roy pour faire leur
profit particulier de ce qui appartient au public, à la verité je ne le
sçay pas.
--J'ay ouy murmurer que le roi avoit donné commission à deux maistres
des requestes pour faire la recherche[42] de ceux qui prennent des
droicts qui ne leur sont point attribuez; mais je pense qu'ils ne
s'attaqueront pas à ces gens-là: ils ont trop d'amis et de faveur. Et
toutesfois il n'y auroit point de danger de s'informer pourquoy on prend
dix sols tournois pour les frais de chacune voye de bois, et pourquoy
les eschevins permettent que le bois se vende plus que le taux que l'on
y met: car autrement nous n'avons que faire d'eschevins, s'ils ne
servent qu'à faire vendre les denrées plus chères qu'il ne faut.
--Là, là, Madame; vous avez fait vostre temps, laissez faire les
affaires aux jeunes gens, et ne ramentevez point le chat qui dort[43].
--Je m'estonne pourtant que la cour de parlement n'y met ordre.
--M'amie, cela n'est pas de leur justice; chacun a son cas à part: la
reformation de la justice leur appartient, et non pas du bois.
Sçavez-vous pas bien que ces jours passez monsieur le president
Chevalier[44] a ressemblé à celuy qui pour faire peur aux souris avoit
escorché un rat? Depuis qu'il a fait faire le procez au procureur
general de sa justice, tous les commissaires ont tremblé, et si on
frippe quelque chose, c'est en cachette.
--Mais, Madamoiselle, disons la vérité sans faintise: s'il y a eu du
desordre, nous sçavons bien en nostre particulier d'où il procède.
Comment seroit-il possible d'entretenir les garçons de ce temps si on ne
desroboit? Il n'y a fils ne petit-fils de procureur, notaire ou advocat,
qui ne vueille faire comparaison en toutes choses avec les enfans des
conseillers, maistres des comptes, maistres des requestes, presidens et
autres grands officiers. L'on ne les peut distinguer ny en habit, ni en
despence superfluë. Ils hantent les banquets à deux pistoles[45] pour
teste; ils empruntent argent[46], joüent aux dets, au picquet, à la
paulme, à la boule, vont à la chasse, et font le mesme exercice des
grands. Ils empruntent à usure de Traversier, de Dobillon et de
l'Italien Jacomeny[47], qui sont les receleurs de la jeunesse. Et puis
qu'en advient-il enfin? Ils sont contraints de faire l'amour à la
vieille, ou d'anjoler la fille d'une bonne maison, leur faire un enfant
par advance, à fin d'estre condamnez à l'espouser.
Une vieille qui estoit à la trouppe respond: Amen. Ce que vous trouvez
mauvais, je le trouve bon: quand les vieilles peuvent trouver quelque
jeune gars pour leur argent (pourveu qu'il soit bien morigené), c'est un
bon heur; il y a de plaisir pour l'un et pour l'autre: l'un prend la
courtoisie, et l'autre la commodité; cela faict subsister la jeunesse
selon son ambition, et faict vivre la vieillesse plus long-temps. Et que
servent les biens que pour cela?
--O Madame! ce que vous dictes est le suject d'un grand peché: car, sous
ombre d'une nuict ou deux que vous en prendrez contentement, il en
vient un grand malheur: on ne voit que bastars[48], que filles
desbauchées; et toutes les autres qui sont honnestes, qui pourroyent
enjandrer une belle race par un legitime mariage, fait de pareil à
pareil, demeurent en friche, et n'ont pour toute retraicte que la
religion[49].
Et puis qu'en advient-il quand ils ont dequoy despendre[50]? Une
feneantise, hommes sans soucy, sans travail, plus apres à chasser un
lièvre que de servir leur roy et la republicque. Et si d'avanture vous
les faictes entrer par vostre argent à quelque office, si c'est à la
cour de parlement, il faut estudier à monsieur Mozan; si c'est à la
chambre des comptes, à Robichon avec son calpin. Et puis, quand ils
sont receus, cahin, caha, ils ne sçavent par quel bout commencer la
justice; et par ainsi les cours souveraines sont remplies de beaux fils
et bien peignez, logez à l'enseigne de l'Asne.
L'accouchée avoit la teste rompuë de ces discours et commence à dire:
Mesdames, vous me faictes apprehender le temps advenir; je n'ay que
vingt-quatre ans et demy, et sept enfans: si je faits ma portée selon
nature, et que toutes choses augmentent comme ils font, j'envieilliray
de soin, et non d'aage.
--Hé! ma fille, ne songez point à cela; j'y songe assez pour vous.
Prenez courage: le grand desordre qui est à present engendrera un bon
ordre; l'on fera des edicts qui regleront toutes choses; l'on cognoistra
le marchand d'avec le noble, l'homme de justice avec le mechanique, le
fils de procureur avec le fils de conseiller, et puis vostre mary mettra
bon ordre à pourvoir ses enfans selon ses moyens, et si vous avez
encores à heriter de moy pour plus de deux mil cinq cents livres pour
une fois payer; est-ce pas un beau denier à Dieu? De quoi vous
mettez-vous en peine?
--Ma mère, vous estes du bon temps; vous avez accoustumé de ne manger du
roty qu'une fois la sepmaine, encore n'est-ce qu'un aloyau; mais nous ne
sommes pas accoustumez à cela, et si je croy qu'il nous y faudra
accoustumer, si la chair est tousjours si chère.
--Sainct Gry! j'avois accoustumé par sepmaine de ne despendre à la
boucherie que quatre livres dix sols; maintenant je donne à nostre
chambrière cent sols, et si nous mourons de faim. Il faudra doresnavant
manger le potage le matin, et la chair le soir, pour observer
l'ordonnance de Philippe le Bel[51].
--Je voy bien que Madamoiselle, qui n'est pas de ceste ville, se rit de
nostre petitesse; mais que voulez-vous? chacun selon ses moyens.--Et la
damoiselle respond: Madame, chacun se sent de cherté et du peu de
proffit qui se fait à present aux offices, pour le trop grand nombre
d'officiers qu'il y a. Et n'estoit qu'en nostre chambre des comptes de
Normandie, d'où je suis, les officiers s'allient avec les comptables, et
meslent leur gain ensemblement, nous ne pourrions, non plus que vous à
Paris, entretenir nostre grandeur; mais, Dieu mercy, ils s'entendent
bien ensemble.--Et, Madamoiselle, je pensois que la Chambre des Comptes
fussent les juges des comptables?--Hé, Madame, autrefois la linotte et
le chardonneret estoient à part en diverses cages; mais à present tout
est en mesme vollière.
--Je vous asseure, ce dit une femme qui n'avoit encores point parlé,
maigre, pasle, melancolique et pleine d'inquietude, mon mary, qui est
advocat à la Cour, gaigne ce qu'il veut, fait les affaires de tous ceux
de la Religion (comme en estant aussi, da); mais il me semble que tout
ce qu'il gaigne fond en ses mains; je ne voy autre chose en nostre
maison que des demandeurs: l'un vient querir la taille ordinaire du
corps du tresor de la Religion, l'autre la cure[52] de monsieur de Rohan
et de Soubize, l'autre le nouvel entretenement des ministres, la cure
des espions de France, d'Espagne, d'Angleterre, d'Italie, de Flandres,
et de toutes les contrées. Bref, j'ay compté qu'en ceste année j'en ay
pour plus de cent escus à ma part; moy, si cela dure, j'aime bien mieux
que mon mary face le papelart, et qu'il aille à la messe, que de
continuer. Pour cela, ny luy ny moy ne croirons que ce que nous
voudrons; au moins nous serons dispensez de telle taille. Aussi bien
dit-on que les excommunications que font nos ministres contre ceux qui
se retournent n'ont non plus de force et de vigueur que le soleil de
janvier.
--Hé! Madame, quand vous ne croyez à rien qu'à vostre fantaisie, vous
n'estes pas cheute de haut: car tous ceux de vostre religion ont pris à
ferme à vil pris l'ateysme; et qui est cause qu'il n'y a ny enchère ni
tiercement[53], c'est qu'il n'y a rien à gaigner, ny en ce monde, ny en
l'autre: et cela vous demeurera, et si en jouyrez long-temps, si par la
loy du droict canon on ne vous force à mieux faire.
--Madamoyselle, ceste Religion est si douce à supporter, que tous ceux
qui y entrent, ils en sortent difficilement. Et pour mon regard, lorsque
j'en sortiray ce sera à mon grand regret, car, que je face ce que je
voudray, je ne suis point obligée de le confesser; que mes père, mère et
parens meurent, je me resjouys au lieu de pleurer, car je croy qu'ils
sont sauvez; que le caresme et jeusnes viennent, je suis dispensée pour
manger de la chair; que nous mourions subitement, nous n'avons point
peur du purgatoire; et bref, que les anges, les saincts et sainctes
ayent du pouvoir par leurs prières envers Dieu, nous supprimons tout
cela et vivons en liberté d'esprit; que si ceste taille estoit aussi
bien supprimée, nous nous mocquerions de tout le monde.
--Vrayment, c'est une mauvaise police, de permettre qu'il y ait en
France des subjects qui contribuent pour faire la guerre contre leur roy
legitime! Je vous prie, Madame, cachez vostre vice, et parlons d'autres
choses. Avez-vous beaucoup d'enfans?--Elle respond: J'avois trois
garçons et deux filles; mais le mal'heur m'en a voulu qu'un de mes
garçons, qui estoit à la suitte de: monsieur de Soubise[54], a esté pris
prisonnier, et mené aux gallères avec les autres; un autre fut l'autre
jour tué en revenant de soupper de la ville, pour vouloir sauver son
manteau: excusez si je ne vous ay fait prier de l'enterrement; nous
n'avons point fait de ceremonies, nous l'avons mis en nostre jardin au
pied d'un saux[55].--C'est donc là vostre cymetière, ce dit la dame?--Et
elle respond: Toute terre est bonne à cela.--Et quelle raison avez-vous
eue de ceste mort?--Mon mary a poursuivy et fait prendre plusieurs
volleurs; mais par ce qu'il ne s'est pas voulu rendre partie, on les a
eslargis. Il est bien besoin que Dieu face la vengeance des meurtres,
car les prevosts criminels ne la font que pour de l'argent.
--M'amie, c'est qu'il faut qu'il se remboursent de la vente de leurs
offices, lesquels anciennement on donnoit, speciallement le chevalier du
guet[56], le prevost des mareschaux[57], le prevost de l'Isle[58], le
prevost de la connetablie[59], et autres de justice criminelle; et
tandis que l'on leur vendra, jamais ne feront rien qui vaille. Le
messager d'Estempes fut l'autre jour vollé de quatre-vingts ou cent
escus; comme il fit sa plainte, et qu'il demandoit que l'on courut
après, le prevost des mareschaux luy demande cent escus d'avance pour sa
chevauchée, et, voyant que c'estoit double perte, il a mieux aymé
laisser la poursuitte du vol que d'en perdre d'avantage.
--O Dieu! quel desordre! Je ne croy pas que le roy sçache la moitié de
ce qui se passe, car, s'il le sçavoit, il y mettroit ordre: il feroit
observer les loix. A quoy servent tant d'huissiers et sergens? A faire
monstre au mois de may[60], et à piller le manan; tant de prevosts de
mareschaux? à faire pendre ceux qui n'ont point d'argent; tant de juges
criminels? à bien prendre pour acquitter les debtes qu'ils contractent
pour achepter leurs offices; tant de commissaires de Chastelet? à
prendre pension des garses[61], des maquerelles, des boulengers et de
tous ceux qui vendent viandes[62], car à present tout est permis.
--Je ne sçay si ces gens-là enrichissent, et si leurs biens durent
long-temps, car mon père, de son vivant, me disoit: Ma fille, les biens
que je te laisse viennent de mes grands-pères et bisayeuls, et
profiteront à tes enfans, s'ils sont gens de bien et qu'ils facent la
raison à la vefve et à l'orfelin, qu'ils ne prennent rien qu'ils ne
l'ayent bien gaigné. C'est pourquoy, disoit-il, on ne voit point ès
maisons des financiers d'anciens héritages, car, quand ils font bastir
maisons, fermes et chasteaux, ils sont plustost hypotecqués qu'ils ne
sont couverts, plustost vendus qu'ils ne sont achevés, ou, s'ils
viennent à deperir, les grandes debtes sont causes qu'ils tombent en
masure.
--Aussi vray, Madame, à propos de cela, la pluspart de mes parens
estoyent financiers, et qui avoyent grande vogue de leur temps, et si
j'ay esté long-temps si beste que je m'attendois à leur succession:
j'avois mon oncle le Hou, premier commis de l'espargne, mon cousin
Regnault, tresorier de l'extraordinaire, mon cousin Regnard, receveur
general de Paris, mon cousin Puget[63], les Bourderets, les Salvancy,
et un tas d'autres ou il n'est pas resté du fil à lier un boudin.
--Il y en a bien d'autres: et Montescot[64], Sancy[65], Geperny,
Des-Ruës, la Bistrade[66], et ce grand fermier Louvet[67]. Vramy! il n'y
a point de faute de torcheculs sur leurs heritages, car il y a bien des
placarts; je ne sçay plus à qui on se fiera.
--Pour moy, j'ay envie de me mettre du party de celuy qui a entrepris le
pont au Double[68], car luy et ses associez sont de bons compagnons; ils
ont trompé la cour de parlement et le public: ils ont fait semblant de
commencer un pont de pierre, qu'ils n'acheveront jamais[69]; et ce
pendant, avec un double de chacun homme, un sol du carrosse et de la
charette, le tribut des vidanges que l'on y porte, l'impost du bois
flotté, et autres imposts qu'ils prennent, ils tirent par jour plus de
soixante livres, et sont plus que remboursez des frais qu'ils ont faits;
et cependant font accroire que cela ne vaut rien, et continuent à
prendre le jour et la nuict, et s'entendent avec les volleurs, qui, à
une heure induë, pour un escu de tribut passent la rivière.
--M'amie, c'est faute de le faire entendre à monsieur le procureur
general de la Cour: c'est un homme qui n'entend point de raillerie; s'il
le sçavoit, il y mettroit bon ordre; il empescheroit bien que trois ou
quatre partisans trompassent ainsi le public.
Toute la compagnie ne s'ennuioit point de ces discours; et cependant
l'accouchée, qui avoit envie de pisser, poussoit sa mère pour donner
congé à tous; et moy, qui estois à la ruelle, qui manquois de papier et
d'encre, me faschois de ne pouvoir tenir plus long registre de ce qui se
passoit, pour en advertir ceux qui y peuvent mettre ordre, remettant le
tout à une autre après-disnée.
LA SECONDE APRÈS-DISNÉE
DU CAQUET DE L'ACCOUCHÉE[70].
Comme ordinairement, aux maladies froides et humides, la melancholie y
tient le premier rang, et que le seul remède de dissiper tous ses
nuages, c'est de prendre une heure de passe-temps pour se rasserener les
esprits debilitez et attenuez par la longueur de l'indisposition, ayant
veu ces jours passez que j'avois repris une partie de mon embonpoint à
entendre les devis recreatifs des femmes qui estoyent venuës visiter ma
cousine, accouchée depuis peu à la ruë de Quinquempoix, je me resolus,
puis que l'occasion m'avoit esté si favorable, et que tout avoit
tellement reüssy à mon advantage, d'y retourner pour la seconde fois,
esperant, si le caquet de la première après-disnée m'avoit apporté
quelque vigueur et quelque accroissement de santé, que les gaillards
entretiens de la seconde journée ne m'apporteroyent pas moins de force
et de soulagement à dissiper le reste de l'humeur melancholique que la
maladie me pouvoit avoir laissé imprimé en la puissance imaginative.
Cette resolution, excitée plustost d'une consideration interne de
reprendre mes premières forces, que d'une curiosité particulière que
j'aye d'entendre leurs discours (sçachant trop bien, selon ce que
j'avois peu voir auparavant, que les entreprises des femmes ne sont
fondez le plus souvent que sur des choses inutiles et de peu de
consequence), esveilla en moy un desir d'en voir la fin aussi bien que
le commencement. Je m'y rencontray donc à l'heure precise, où je trouvay
madame l'accouchée qui commençoit un peu à se bien porter. Je
m'enquestay de sa maladie, et elle reciproquement de ma disposition; je
luy dis qu'à la verité depuis l'autre jour qu'elle m'avoit fait ce bon
heur que de m'insinuer dans la ruelle de son lict, et que j'avois
entendu les discours des femmes qui l'estoyent venu voir, que ma maladie
s'estoit de beaucoup diminuée.--Vramy, mon cousin, respondit-elle, vous
en orrez bien tantost d'autres: car on m'a adverti que je recevray ceste
après-disnée la plus jovialle compagnie qui se puisse imaginer; mais,
afin que vous y preniez du contentement et que vous ne soyez descouvert,
derrière le chevet de mon lict il y a une petite estude, où l'on peut
entrer par une petite porte: de là vous entendrez facilement et sans
aucune doute.
Je fus quelque temps, depuis une heure jusqu'à deux, à discourir avec
elle sur diverses particularitez qui se presentoyent; enfin, sur les
deux heures on commença de frapper à la porte: cela me fit resserrer
subtilement dans l'estude prochaine, qui respondoit sur le chevet du
lict, d'où je pouvois facilement et contempler les actions des femmes et
entendre leurs discours. La chambre bien parée, et les siéges dressez,
la compagnie entre, chacun prend sa place, on se saluë, et demeurèrent
quelque temps sans rien dire, comme par ceremonie et par respect l'une
de l'autre; toutesfois, comme les langues des femmes ne peuvent demeurer
arrestées, n'y ayant rien de plus mobile qu'elles, une damoyselle
d'auprez de la porte Sainct-Victor s'avança de dire: Vramy, Mesdames,
vous estes bien ceremonieuses; s'il vous arrivoit ce qui m'arriva
l'autre jour, sur les onze heures du soir, devant les Carmes
deschaussez, vous ne parleriez jamais de ceremonies: j'y fus entièrement
bruslée; c'est la raison pourquoy je n'ai pas deffait mon masque en
entrant[71], car je ne suis pas encor guarie tout à fait.
--Comment, ma cousine, respondit une jeune mariée, estiez-vous à ce feu?
Je ne vis jamais un tel desordre ny tant de degasts; un de mes frères y
a eu aussi toute la face emportée, et n'y a encor aucune apparence de
guarison.
--Mais à quoy bon toutes ces superfluitez? dit alors une vieille
edentée? De mon jeune temps je n'oüis jamais parler de canoniser les
saincts de la façon[72]; c'est plutost les canonner que les
canoniser[73].
--Tout beau, tout beau, ma tante, dit une marchande de la rue
Sainct-Denis: on en a bien fait davantage à Rome. Ce sont des
resjouyssances publicques, il n'y a point de danger de faire quelques
fois ces superfluitez, quand on y est porté d'une pure et sincère
affection. Et puis, ce que les Carmes deschaussez en ont fait, ce n'a
esté que par le commandement de la reyne, qui a fourni ceste despence, à
cause que saincte Therèse estoit d'Espagne[74].--Il n'importe, on y a
plus offencé Dieu mille fois que lui faire honneur, dit une bourgeoise
d'auprès Saint-Leu. Je vous promets, pour moy, que je n'approuve
aucunement ces choses. Combien pensez-vous qu'il y ait eu de filles
enlevées? Tous les bleds des environs sont renversez et bruslez; il ont
trouvé le mois d'août plustost que celuy de juillet.--Pour moy, dit la
femme d'un advocat du grand conseil, j'eusse esté d'avis de mettre
toutes ces superfluitez à la decoration de leur eglise; à tout le moins
cela leur fust demeuré, et les eust-on estimé d'avantage, sans faire
evaporer tant de richesses en fumée; cela eust allumé le feu de devotion
dans le coeur de ceux qui les eussent visité, où, au contraire, tout
l'air voisin et les champs des environs ont esté embrasez de leur
fuzées; j'ay encore un colet monté à cinq estages[75] qui est
entièrement gasté. Encor si on eust allumé le feu à huict heures, on
n'y eust perdu tant de manteaux: tous les escoliers y estoyent en armes.
--Mais ce qui est plus à rire, ma commère (dit la femme d'un procureur
de la paroisse Sainct-Germain), c'est qu'en allant à l'eglise des Carmes
deschaussez, j'entendis crier la Vie et miracles de madame saincte
Therèse. J'en voulus acheter une, afin de pouvoir gaigner les
indulgences; mais comme je fus retournée au logis, mon mary commença à
lire, et fust estonné qu'on avoit attribué deux pères à saincte
Therèse[76]: le premier, le roy dom Bermude, et le second, Alonse
Sanchez de Cepède; il n'y a peut-estre personne d'entre nous autres qui
y eut pris garde.
--C'est peut-estre la faute de l'imprimeur, dit la femme d'un libraire
de la ruë Saint-Jacques; cela est excusable: c'est une chose qui arrive
souvent; on rapporta l'autre jour un livre à mon mary, où il y avoit
autant de fautes que de mots.--Une femme du palais, que tout le monde
cognoist assez bien, luy respondit: Ma commère, il ne se faut pas
esmerveiller: l'autre jour nous avions fait faire un factum chez un
certain imprimeur, demeurant en l'université, qui est bon compagnon;
mais je ne vis jamais tant de fautes: en tous les lieux où il falloit un
V, il y avoit mis un Y grec[77]; je ne sçais pas si c'est pour declarer
à tout le monde que mon mary porte les cornes.