Or de sa part, le proudomme fait aprester à diner selon son estat, et y

travaille bien, et y mettra plus de viande la moitié que au commencement

propousé n'avoit, par les ataintes que sa femme lui a dites. Et tantoust

viennent les commères, et le proudomme va au devant, qui les festoye et

fait bonne chière, et est sans chapperon par la meson, tant est jolis,

et semble un foul, combien qu'il ne l'est pas. Il maine les commères

devers la dame en sa chambre et vient le premier devers elle, et lui

dit: M'amie, voyez cy vos commères qui sont venues.--_Ave Maria_,

fait-elle, je amasse mieulx qu'elles fussent à leur meson, etc. Lors

les commères entrent; elles desjunent, elles disnent, elles menjent à

raassie; maintenant boivent au lit de la commère, maintenant à la cuve,

et confondent des biens et du vin plus qu'il n'en entreroit en une bote;

et à l'aventure il vient à barrilz où n'en y a que une pipe. Et le

pouvre homme, qui a tout le soussy de la despense, va souvent voir

comment le vin se porte quand il voit terriblement boire. L'une lui dit

ung brocart, l'autre li gette une pierre dans son jardin. Briefvement,

tout se despend; les commères s'en vont bien coiffées, parlant et

janglant, et ne s'esmoient point dont il vient...., etc. (P. 26 des

QUINZE _Joyes de mariage_; nouvelle édition, conforme au manuscrit de la

Bibliothèque de Rouen, etc. _Paris, Bibliothèque elzevirienne de P.

Jannet_, 1853.)

Le passage suivant, des _Ténèbres de Mariage_, complète le tableau:

Quand vient à l'enfant recevoir,

Il fault la sage-femme avoir,

Et des commères un grand tas.

L'une viendra au cas pourvoir;

L'autre n'y viendra que pour veoir

Comme on entretient telz estatz.

Vous ne vistes oncq tel caquet:

Çà ces drapeaux, çà ce paquet,

Çà ce baing, ce cremeau, ce laict

Et voilà le povre Jaquet

Qui luy servira de naquet,

De chamberière et de varlet.

III.

Dieu scet se bien sont espluchées

Paroles et menus fatras

Aux chambres de ces accouchées;

Les fenestres ne sont bouchées

Que à faulx et à manches d'estrilles;

Les couches ne sont attachées

Que de grands lardons pour chevilles;

Les carreaux sur quoy seent les filles

Sont pains d'ung tas de semi-dieux;

Les tapis, ce sont evangilles

Et vies à povres amoureux.

Au chevet du lict, pour tous jeux,

Pend ung benoistier qui est gourd,

Avec ung aspergès joyeulx,

Tout plain d'eaue benoiste de court;

La garderobbe, c'est la court

Là où on traicte noz mignons;

Là on n'espargne sot ne sourt;

C'est là où on les tient sur fons.

L'une commence les leçons

Au coing de quelque cheminée,

Et l'autre chante les responz

Après la légende dorée.

Sitost que matine est sonnée,

Il n'y a ne quignet ne place

Que on n'y carillonne à journée;

Il est tousjours la Dedicace.

En la messe il y a Preface,

Mais de _Confiteor_ jamais.

Oncques puis le temps Boniface

Aussi on n'y bailla la paix,

Car il y a entre deux ais

Tousjours quelqu'une qui grumelle

D'entre sa voisine d'emprès,

Qui veult dire qu'elle est plus belle.

Bref, c'est une droicte chappelle,

Et si n'y a prelat d'honneur

Qui ne tâche bien, sans sequelle,

D'avoir place d'enfant de cueur.

L'une comptera de Monsieur,

Et l'autre d'une creature

Qui a cul de bonne grosseur,

Mais il ne vient pas de nature.

L'une dict que c'est enfanture,

L'autre dira qu'il n'en est rien,

Et, pour oster la conjecture,

Chascune faict taster le sien,

S'il est fagotté, s'il est bien,

S'il est troussé, s'il est serré,

S'il est espais, quoy et combien;

S'il est rond, ou long, ou carré.

Tel y a, s'il estoit paré,

Et qu'on lui vist un peu la cuisse,

On le trouveroit bigarré

Comme un hocqueton de Souysse.

Celuy-si, me semble, est bien nice

Qui fonde dessus une maison,

Car, quelque chose que on bastisse,

Le fondement n'en est point bon.

Après qu'on a dit ce jargon,

Tantost après arrivera

Une grande procession

Qui d'aultre matière lira.

L'une d'elles commencera

A resgaudir ses esperitz;

Dieu scet s'elle praticquera

Le tiltre _De injuriis_!

Quelqu'une, par moyens subtilz,

Ira semer de sa voysine

Qu'elle suborne les amys

Et les chalans de sa cousine;

D'une autre on dira que c'est signe

D'une parfaicte mesnagière

Prester, pour garder sa cuisine,

Son cul plustost que sa chaudière.

S'on touche de quelque compère,

L'une dit qu'il est trop faschant,

L'autre qu'il a belle manière,

Mais il se panche un peu devant,

D'ung tel, il sent son entregent,

Et si luy siet bien à dancer,

Mais il n'a pas souvent argent;

Il ne scet que c'est que foncer.

Quelque vieille va commencer

A filler, qui empongnera

Sa quenoille de Haut tancer,

Son fuzeau de Tout se dira,

Les estoupes de On le sçaura,

Le rouet de J'ay bec ouvert,

Le vertillon de On verra

Le pot aux roses descouvert.

Le fil de la quenoille est vert

Et si delié pour s'enfiler,

Que le grand diable de Vauvert

A peine s'en peut desmesler.

Pour mieux à l'aise vaneler,

On met estoupes par dedans

La saincture de Trop parler,

Et là couche l'on des plus grans.

On empesche langues et dents,

Et mettent leurs soings et leurs cures

Par lardons, broquars, motz piquans

A exposer les escriptures.

C'est ainsy que telz créatures,

En parlant de l'autre et de l'ung,

Lisent le tiltre _Des injures_.

(Guillaume Coquillart, _Poëmes des droits nouveaux_, t. 1, p. 134, des

oeuvres complètes (publiées par M. Tarbé). Reims-Paris, 1847, in-8, 2

vol.)

IV.

L'aultre dira, comme trop medisante:

Hélas! commère, d'une telle gesante

Si vous voyiez la pompe et braguerie,

Vous jugeriez qu'est vraye mocquerie;

Elle a ses lictz, la popine accouchée,

Et mesmement où la dicte est couchée,

Si bien garniz et si très bien à poinct,

Que mieulx en ordre ne sçauroit estre poinct.

Ung lict d'anticque peint d'or, d'asur et d'acre,

Au bort du quel, pour servir de soubdiacre,

Maint ung muguet, trouvères et causeur,

Prothonotaire, ou bien aultre jaseur,

Qu'entretiendra icelle dicte dame

Sans honte avoir, en cestuy monde deame.

Sur une chaire le gallant est assis

Qui de pareilles aura bien cinq ou six,

De fin velours, de drap d'or ou broché;

Sur celles chaires par grand gloire couché;

Lict et couchette, et chambre ou morte soye,

Sont tous garniz de drap d'or ou de soye.

Si la chambre est parfumée et parée,

N'en faut parler; elle est équiparée,

Ou bien y a encor plus de richesse

Qu'en nulle chambre de grand dame ou duchesse,

Et si n'ay paour que disse chose vaine

Quand je diroys qu'est plus fort d'une Royne.

Du demeurant, s'il est bien, Dieu le sçait!

Dessus son corps elle porte un corset

D'ung fin drap d'or frizé, pour vray le diz,

Fourré de martres ils ont veu plus de dix;

Et qui pis est, sans que du propos sorte,

Tous les dimanches en a changé de sorte.

De menestriers, puisqu'il faut que le dye,

Et d'instrument y a telle melodie,

Tant de chansons, d'orgues et de plaisir,

Que vous n'auriez certes aultre desir

Que d'escouter leurs accords et cadences,

Et compasser maintes sortes de dances;

Dancer verrez celles dances lombardes

Que l'on appelle en ce temps cy gaillardes.

(_Controverses des sexes masculin et foemenin._ Paris, Denis Janot,

etc. 1540, pet. in 8, fº 32, Rº [par Gratien du Pont].)

V.

LE FRÈRE.

Voirement

Que dict-on de nos acouchées?

LA SEUR.

Qu'on en dict? Tout premièrement,

Les unes sont trop longuement

En leur lict mollement couchées.

LE FRÈRE.

Elz sont bouchées.

LA SEUR.

Elz sont touchées.

LE FRÈRE.

Ilz leur fault tant mirlificques.

LA SEUR.

Elz sont visitées et preschées

Et bien souvent plus empeschées

Qu'on est à baiser les reliques.

LE FRÈRE.

Les brasseroles magnifiques...

LA SEUR.

Riches carcans,

LE FRÈRE.

Tapisserye...

LA SEUR.

De peur qu'elz ne soient fleumatiques,

Ou trop mègres ou trop eticques,

On vous les sert d'espicerye.

LE FRÈRE.

Hypocras...

LA SEUR.

La patisserie.

LE FRÈRE.

Couliz de chapons...

LA SEUR.

Tant de drogues.

LE FRÈRE.

Arrière la rotisserie!

LA SEUR.

Fy! fy! Ce n'est que mincerie.

LE FRÈRE.

En leur lict, pompeuses et rogues...

LA SEUR.

Bendées...

LE FRÈRE.

Comme les synagogues

Qu'on voit au portail de l'eglise.

LA SEUR.

Accouchées ont le temps.

LE FRÈRE.

Les vogues...

LA SEUR.

Je ne deuil que de vielles dogues

Qui font les sucrées.

LE FRÈRE.

C'est la guyse.

LA SEUR.

Mon frère, il est temps qu'on s'avise

D'aller autre part caqueter.

(Dyalogue composé l'an mil cinq cent douze pour jeunes enfans

[_OEuvres de maistre Roger de Collerye, etc._ Paris, _Bibliothèque

elzevirienne de P. Jannet_, 1855, in-16].)

VI.

«17.--Deffendons de faire le procès extraordinaire à quelques personnes

que ce soit, si ce n'est _chez les accouchées_ ou autres bureaux

solennels à ce expressement dediez, ausquels lieux seront traictez et

decidez tous affaires d'Estat, et signamment ceux qui concernent les

mariages inegaux, soit pour le regard de l'aage, des moeurs ou des

biens; et pareillement les bons ou mauvais traictements des maris à

l'endroict de leurs femmes, et au reciproque, des femmes envers leurs

maris; les entreprinses qui se font par unes et autres dames au

pardessus de leurs puissances et dignitez, et, à peu dire, toutes telles

matières qui regardent tant la police que le criminel. En quoy nous

enjoignons et très expressément commandons à toutes dames, damoiselles

et bourgeoises, de quelque état et condition qu'elles soient, vuider

sommairement et de plein telles matières, sans aucun respect ou

acception de personnes.»

(Est. Pasquier, _Ordonn. générales d'amour..._ Paris, 1618, in-8, p. 8.)

VII.

_Sur un vieux lit de famille retrouvé à Susy, chez madame Amelot._

Sur l'air: _Enfin, grâce au dépit_.

Enfin je vous revois, vieux lit de damas verd.

Vos rideaux sont d'été, vos pentes sont d'hiver;

Je vous revois, vieux lit si chéri de mes pères,

Où jadis toutes mes grands-mères,

Lorsque Dieu leur donnoit d'heureux accouchements,

De leur fecondité recevoient compliments.

Helas! que vous avez une taille écrasée!

On ne voit plus en vous ni grâce ni façon....

Autant de modes que d'années.

Aujourd'huy, le tapissier Bon

A si bien fait par ses journées,

Qu'un lit tient toute une maison.

(_Recueil de Chansons_ [par Coulanges]. Paris, 1694, in-8, p. 72.)

RECUEIL GENERAL

DES CAQUETS

_DE L'ACCOUCHÉE_

Ou discours facecieux où se voit les moeurs, actions et façons de

faire de ce siècle,

_Le tout discouru par Dames, Damoiselles, Bourgeoises et autres_,

Et mis par ordre en viij. après-dinées, qu'elles ont faict leurs

assemblées, par un Secretaire qui a le tout ouy et escrit;

_Avec un discours du relevement de l'Accouchée._

Imprimé au temps de ne se plus fascher

_M.DC.XXIII._

AU LECTEUR CURIEUX[19].

_Quelques critiques (m'asseuray-je), voyant que le frontispice de ces

diverses journées du_ Caquet de l'Accouchée _n'est decoré d'aucun tiltre

autre que celuy que la qualité de la chose luy donne, riront à gorge

desployée du secretaire qui a ramassé une chose infructueuse pour en

faire part au public, et d'une imposture s'efforceront à ternir sa

reputation. Mais je ne veux en cela arrester leur ordinaire regime,

m'estant une chose indifferente ce qu'ils en pourront dire, pardonnant

aussi librement à leur calomnie comme l'on pardonne aux corbeaux

croassans, parce qu'ils ont ce langage de nature: jamais les corps des

cyones n'ont esté plus invulnerables aux traicts des centaures que mon

ame l'est au langage des langues mesdisantes. Ce n'est à eux ny pour eux

que je me suis adonné à ceste occupation, ains pour les esprits vuides

de passion, et qui, desireux de ronger la moelle des escrits, ne

s'arrestent à l'escorce. La chose, pour naïfve qu'elle soit, contient en

soy de l'enphaze, et, sous des apparences basses, il y a des effects

relevez dignes de contenter les ames les plus difficiles. Voy donc,

amiable lecteur, cest ouvrage de bon oeil; il n'a esté mis au jour que

pour reformer les moeurs, reigler les actions et retrancher les abus.

Cet escrit ne retient rien de la flatterie; il publie murement les

choses comme elles sont, retenant de la liberté de vivre des anciens,

qui preferoient le supplice à la complaisance. Quand tu sçaurois quel je

suis, volontiers agrerois-tu davantage cet oeuvre, voyant qu'estant ce

que Dieu ma faict naistre, et colloqué en un rang qui me separe du

vulgaire, tu croirois qu'il y auroit apparence que je ne me fusse

appliqué à ce travail s'il n'estoit profitable. Je cache mon dessein

aussi bien que mon nom pour ce coup, me contentant de t'asseurer

qu'aucune intention de mesdire ne m'a faict prendre tant de peine, mais

seulement afin que plusieurs qui se recreront en la lecture de ceste

pièce profitent de mon labeur. Lis attentivement cet abregé de la

vicissitude humaine, et tu trouveras quelque chose propre à assouvir ton

appetit, si au moins, desbauché et despravé, toutes sortes de viandes ne

luy sont à coeur. Adieu._

VERS DE L'AUTHEUR[20]

L'oysiveté est dommageable

A un esprit infatigable

Qui cherist la diversité;

Le mien, qui jamais ne se lasse,

Veut faire voir comme se passe

Le temps aux couches limité.

Aprestez vos gorges pour rire

De ce que j'ay voulu descrire

En ces Caquets d'accouchement;

La matière est si trivialle,

Qu'il n'y a suject qui l'égale

Pour prendre du contentement.

Si l'accouchée est en collère

De me voir conter le mystère

Du secret dit en sa maison,

J'appaiseray sa fantasie,

Et d'une parole adoucie

Je luy en diray ma raison.

LE CAQUET

DE L'ACCOUCHÉE

M.DC.XXII[21].

Nouvellement relevé d'une grande et penible maladie, de laquelle j'avois

esté fort bien pensé, me donna le subject de me gouverner doresnavant

par le regime de vivre que l'on m'en donneroit: pour quoy je fis

assembler deux medecins de divers aages et diverses humeurs, qui, après

m'avoir veu en bon estat, chacun d'eux dict son advis sur mon futur

gouvernement et pour retourner en ma pristine santé.

Le plus jeune oppina le premier, et me dit qu'il donnoit conseil à

autruy selon qu'il se gouvernoit luy-mesme, qui estoit d'aller souvent

en sa maison des champs pour secoüer l'oreille de la tulippe et du

martigon, faire cinq ou six tours de jardin, prendre la dragme du vin

clairet, puis monter sur son mulet et s'en revenir soupper à Paris, et

qu'ainsi l'air des champs divertissoit les mauvaises humeurs, restauroit

les membres et reveilloit l'esprit.

L'autre medecin, plus vieil, fut d'advis que ce plaisir estoit trop

court, et que, souvent reyteré, en fin il ennuyoit plus qu'il ne donnoit

de plaisir; pour son regard, qu'il ne trouvoit point un plus grand

divertissement d'esprit que la comedie, la tragedie et la farce, et que

souvent il la faisoit joüer en sa presence, et par ses enfans

mesmes[22], sans avoir esgard à ce vieux dicton: _Corrumpunt mores

colloquia prava_, et quoy que, parmy ces jeux, les enfans impriment

mille astuces et fallaces en leurs ames, se mocquans ordinairement de

toutes personnes sans suject. Mais passe, c'est pourtant un des plaisirs

que je vous conseille de prendre, plaisir qui est à present ordinaire

dans Paris; et, tout ainsi (Dieu mercy da) que la religion catholique,

apostolique et romaine sort de France pour habiter au Perou et terres

estrangères, ainsi l'Italie commence à se purger de telles folies de

jeux publics, qu'ils nous renvoyent à Paris[23] pour nous rendre encore

plus vicieux qu'eux, estans bien informez que les officiers qui ont le

pouvoir de donner telles punitions ou de l'empescher n'en font aucune

difficulté, ny de faire observer les ordonnances de sainct Louys, qui de

son temps avoit chassé toutes ces canailles hors de France.

Le second plaisir que vous prendrez (et qui est le meilleur), c'est de

tascher à accoster quelqu'une de vos parentes ou amies, ou voisines,

accouchées, pour vous permettre vous glisser à la ruelle du lict une

apresdinée, pour entendre les nouvelles qui se racontent par la

multitude des femmes qui la viennent voir, et en tenir bon registre; et

par ainsi vous aurez non seulement dequoy contenter vostre esprit, mais

aussi cela vous fera rajeunir et remettre en vostre pristine santé.

Advis que je trouve assez bon, qui fut cause que, d'une pleine

liberalité, je leur donne à chacun leur droict de consultation, avec

promesse de loüange si ma santé en augmentoit.

Or, pour l'executer dès le lendemain, je me fais conduire sur le

Pont-Neuf, où je taschois à aller le petit pas; mais il me fut

impossible, pour estre poussé et foullé par une multitude de petit

peuple de toutes sortes d'estats, qui avoient quitté leur boutique pour

venir voir le charlatan[24]: les uns y menoyent leurs enfans plus

soigneusement qu'au sermon, les autres estoient huyez par leurs femmes,

qui se lamentoyent de n'avoir point de pain à la maison; et neantmoins

que leur meschant mari s'amusoit à la farce plus qu'à sa besongne; et

bref, quant je fus arrivé sur le lieu, j'y vis une si grande confusion,

meslée de querelles et de batteries, pour les couppe-bourses qui s'y

rencontrent, que je n'eus le loisir que d'entendre trois ou quatre mots

de leur science, qui m'estonnèrent de prime face, parce que le

charlatan promettoit de guarir toutes sortes de maux en vingt-quatre

heures pour une pièce de huict sols.

Je suis bien miserable, ce di-je alors, d'avoir despencé tant d'argent à

me faire medeciner, et avoir eu tant de mal, puis qu'avec si peu

d'argent on peut recouvrer sa santé! Et comme je me plaignois, marmotant

entre mes dents, un homme de la trouppe, qui m'escoutoit, me toucha sur

l'espaule et me dit: Ne vous faschez point de n'avoir usé de ses

drogues: j'en ay acheté plusieurs fois, et pour beaucoup d'argent, pour

me guarir le mal d'estomach, les dents et les caterres; j'ay trouvé,

pour en avoir usé, mon mal estre augmenté, et ce qui estoit mal

procedant de chaleur voire augmenté en chaleur, et ce qui estoit trop

froid s'estre converty en mauvaise humeur. C'est pourquoy je l'abandonne

et le donne au diable avec mon argent.

Je disois qu'en cela l'advis du medecin ne me plaisoit plus, et que, si

celuy de l'accouchée estoit pareil, que j'avois perdu mon argent aussi

mal à propos que celuy qui avoit acheté les drogues du charlatan.

Le lendemain, pour executer l'advis tout entier, je fus adverty qu'une

mienne cousine demeurant ruë Quimquempoix, autrement dicte ruë des

Mauvaises Paroles[25], estoit accouchée il n'y avoit que deux jours,

laquelle j'alay voir, et, après avoir congratulé l'accouchée, je la

priay me donner ce contentement de me cacher à la ruelle du lict aux

apresdinées, pour entendre le discours des femmes qui la venoient voir;

ce qu'elle m'octroya facilement, à la charge de l'en dispenser si

j'estois antiché de la maladie de la toux, parce que pour rien elle ne

voudroit cela estre descouvert.

Or, pour le faire court, le lendemain vingt-quatriesme avril, je m'y

transporte sur le midy, où, comme l'on m'avoit promis, je trouve à la

ruelle du lict une chaire tapissée pour me seoir, et une petite selle

pour mettre mes pieds. L'on ferme le rideau, et tout incontinent après,

à une heure attendant deux, arrivèrent, de toutes parts, toutes sortes

de belles dames, damoiselles, jeunes, vieilles, riches et mediocres, de

toutes façons, qui, après avoir faict le salut ordinaire, prindrent

place chacun selon son rang et dignité, puis commencèrent à caqueter

comme il s'ensuit.

Qui commença la querelle, ce fut la mère de l'accouchée, qui estoit

assise proche le chevet du lict, à costé droict de sa fille, qui

respondoit à une damoiselle qui lui demandoit combien sa fille avoit

d'enfans, et si c'estoit le premier? La fille accouchée rioit et n'osoit

parler, luy ayant esté deffendu, à cause de la fièvre causée de la

multitude de son laict, et la mère respond: Vramy, Madamoiselle, c'est

le septiesme, dont je suis fort estonnée. Si j'eusse bien pensé que ma

fille eust esté si viste en besongne, je luy eusse laissé gratter son

devant jusques à l'aage de vingt-quatre ans sans estre mariée; je ne

fusse pas maintenant à la peine de voir tant de canailles à ma

queuë.--Eh! Madame, ce dit la damoiselle, resjouyssez-vous, ce n'est que

benediction!--Par S. Jean, dit la mère, ce sont biens de Dieu, mais ce

ne sont pas des meilleurs, maintenant que l'on a tant de peine à marier

les filles et pourvoir les garçons; il faudra à la fin, bon gré mal gré

qu'ils en ayent, qu'ils soyent moynes et religieuses, car les offices et

les mariages sont trop chers.

--C'est la vérité ce que Madame dit, ce fit une damoiselle de haut

parage: je resens bien en moy-mesme ceste incommodité, et toutes les

financières de mon calibre qui s'estoient deliberez de pourvoir leurs

filles à de la noblesse, pour avoir du support cy-après, en cas de

recherche des financiers.[26] J'ay veu que nous estions quittes de tels

mariages pour cinquante ou soixante mil escus; mais à present que l'un

de nos confrères a marié sa fille à un comte, avec doüaire de cinq cens

mil livres comptant, et vingt mil escus d'or pour les bagues, toute la

noblesse en veut avoir autant à present, et cela nous recule fort; je

voy bien que, pour en marier une doresnavant, il faut que mon mary entre

en charge deux ou trois années davantage qu'il ne pensoit.

Sa damoiselle de chambre, qui estoit derrière sa maistresse, s'advança

de parler, et luy dit avec humeur: Madamoiselle, je ne sçay comment me

plaindre, puis que vous vous plaignez, qui avez acquis soixante mil

livres de rente en trois ans. Mon père, que vous sçavez estre procureur,

et qui a des moyens assez honestement, a marié au commencement ses

premières filles à deux mil escus, et a trouvé d'honnestes gens. A

present, quant il auroit douze mil livres comptant, il ne pourroit

trouver party pour moy, occasion qui a meu ma mère de convertir ma

souffrance en supercession, et me donner la coiffe et le masque pour

servir de servante et avoir la superintendance sur le pot à pisser et

sur la vaisselle d'argent.

--Et moy donc, se dit une servante qui estoit assise sur ses genoux près

de la porte, je suis plus à plaindre que vous autres: car autrefois,

quand nous avions servy huict ou neuf ans, et que nous avions amassé un

demy ceint d'argent, et cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer

la mule[27], nous trouvions un bon officier sergent en mariage, ou un

bon marchand mercier[28]. Et à present, pour nostre argent, nous ne

pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous fait trois ou

quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus nourrir, pour le

peu de gain qu'ils font, sommes contrainctes de nous en aller reservir

comme devant, ou de demander l'aumosne; on ne voit autre chose par ces

ruës.

--Et vous, Madame, à ce coing, vous ne dites mot? Le temps ne vous

importe-il point comme aux autres?--Je vous asseure, Madamoiselle, que

je ne m'estonne nullement de vos discours: car, ce qui est cause en

partie de ce desordre, je recognois que ce sont les bombances d'aucuns;

car moy qui suis marchande, je le cognois à la vente. Il est aujourd'huy

venu à nostre boutique un nombre de bourgeoises, conduisant une fiancée

pour achepter des estoffes, le fiancé present, qui menoit la fiancée par

dessous le bras; et comme je leur ay demandé quelles estoffes ils

vouloyent, ils se regardoyent l'un l'autre, et se disoient: Parlez,

Madame.--Moy, je m'en rapporte aux parens les plus proches.--Et comme je

ne pouvois avoir raison d'aucun d'eux de le dire, je demande quel estat

avoit le fiancé. Une bonne vieille respond: Il est d'un grand estat; il

est tresorier et receveur, et payeur des gages des conseillers et juges

presidiaux de Montfort[29].--Tresorier, ce dis-je alors, il faut

doncques des plus belles estoffes. Incontinent je desploye un velours à

la turque[30], un satin à fleurs, un velours à ramage, un damas meslé et

autres grandes estoffes; puis je demande au fiancé si ces estoffes luy

plaisoient. Il n'osoit respondre. Je m'en rapporte, dit-il, à ma

maistresse. La fiancée dit que c'estoit bien son cas; luy, au contraire,

se hazarde de parler, et dit que ces estoffes estoient de trop grand

pris pour sa qualité; qu'il n'avoit que cent livres de gages à son

office, et qu'il ne pourroit pas entretenir si grande vogue. Mais la

mère de la fille, qui n'a nul esgard à cela, dit qu'elle veut que sa

fille soit brave, et partant que l'on couppe: si bien que j'ay delivré

pour douze cens livres à monsieur le tresorier.

--Ho, ho! ce fit la femme d'un notaire, S. Gry! mon mary n'a point de

gages, et si je porte bien de pareilles estoffes, et si on ne m'en

donnoit j'en trouverois bien; je ne veux pas estre moindre que ma

cousine, encores que son mary soit officier du roy.

--Nous serions bien sottes, dit la femme d'un petit advocat du

Chastelet, de porter de moindres estoffes que cela; ce que nous en

faisons donne davantage de courage à nos maris de travailler, et plumer

la fauvette sur le manant pour nous entretenir[31], et si faut que nos

maris portent la soustane de damas pour nous honorer davantage, et non

pas un saye, comme au temps passé, qui ne passe pas la braguette, pour

les distinguer d'avec les conseillers.

--Madame, ce dit une autre, quelquefois cela ne dure pas; le temps n'est

pas tousjours propre à gaigner, les hommes ont de la peine.

--Hé! Madame, ce dit-elle, quand ils ont trop de peine, il faut leur

donner des aydes pour les soulager.

--Ha, ha, ha! ce fit une jeune bourgeoise qui avoit espousé un vieillard

de cinquante-six ans, qui estoit au milieu de la troupe, je me ris de

vos plaintes, mes dames; pour moy, je ne me puis plaindre, car ce dont

j'ay le plus de besoin, c'est ce que j'aurois tout à l'instant si je le

voulois: il y a assez de jeunes gens qui m'en font l'offre.

Les caquets de l'accouchée nouvelle édition revue sur les pièces originales · 第 2 / 19 段