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LES
CAQUETS DE L'ACCOUCHÉE
Paris. Impr. Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honoré.
LES CAQUETS
DE L'ACCOUCHÉE
NOUVELLE ÉDITION
Revue sur les pièces originales et annotée
PAR M. ÉDOUARD FOURNIER
AVEC UNE INTRODUCTION
PAR M. LE ROUX DE LINCY
A PARIS
Chez P. JANNET, Libraire
MDCCCLV
INTRODUCTION.
L'ouvrage dont nous donnons une édition complète, revue sur les
originaux, est une des satires les plus remarquables du dix-septième
siècle. Publiés pour la première fois dans le cours de l'année 1622, par
petits cahiers de quelques feuillets, les _Caquets de l'Accouchée_
furent, dès l'année suivante, réunis dans un seul volume, dont il y eut
plusieurs éditions, sous le titre de _Recueil général des Caquets de
l'Accouchée_[1].
Pendant le cours du dix-huitième siècle, ce livre n'a jamais cessé
d'être fort apprécié des bibliophiles, qui payoient très cher les
exemplaires bien conservés des éditions originales. De nos jours, les
_Caquets de l'Accouchée_ ont conservé la même valeur, et, cette fois,
l'engoûment des amateurs peut se justifier: ce n'est pas seulement la
rareté de l'ouvrage, c'est encore l'esprit qu'on y trouve, qui les
pousse à se le procurer. Voyons d'abord ce qu'il faut entendre par
_Caquets de l'Accouchée_.
§ I.--_Caquets de l'Accouchée._
Au moyen âge, la naissance d'un enfant étoit entourée de soins et de
cérémonies qui n'existent plus maintenant. Chez les grands et chez les
riches, on se préparoit à cet événement solennel par des attentions
touchantes qui se rattachoient aux croyances et aux superstitions de
cette époque. La chambre de la _gisante_ étoit tendue des étoffes et des
tapisseries les plus belles; une petite couchette, connue encore de nos
jours sous le nom de _lit de misère_, étoit placée auprès du grand lit
nuptial; un bon feu brûloit incessamment dans la vaste cheminée; des
linges de toutes sortes, tirés des grands bahuts, séchoient à l'entour.
Dans certaines provinces, on mettoit devant la cheminée une petite table
couverte de linge très fin; sur cette table, trois coupes, un pot de vin
ou d'hippocras, trois pains de fleurs de farine et deux flambeaux qui
restoient allumés durant la nuit. Ce repas frugal étoit destiné aux
fées, qui, d'après les croyances, devoient venir répandre leurs dons sur
le nouveau-né. On lit dans le roman de Guillaume au Courtné, qui remonte
à la seconde moitié du XIIe siècle:
«Il y avoit alors en Provence, et dans plusieurs autres pays, une
coutume qui consistoit à placer sur la table trois pains blancs, trois
pots de vin, et trois hanaps ou verres à côté; on posoit le nouveau-né
au milieu, puis les matrones reconnoissoient le sexe de l'enfant, qui
ensuite étoit baptisé.
«Le fils de Maillefer fut donc ainsi exposé, et les matrones, après
l'avoir vu, s'éloignèrent. Tout dormoit dans la chambre quand cette
aventure eut lieu. Le temps étoit beau, la lune brillante. Alors trois
fées entrèrent, prirent l'enfant, le réchauffèrent, le couvrirent et le
placèrent dans son berceau. Prenant ensuite le pain et le vin, elles
soupèrent, et chacune d'elles fit au nouveau-né présent d'un beau
souhait[2].»
Dans un ouvrage de la fin du quinzième siècle intitulé, _les Honneurs de
la Cour_, on trouve des détails précieux sur le même sujet. Aliénor de
Poitiers, vicomtesse de Furnes, auteur de cet ouvrage, parle des
cérémonies et des usages observés à la cour et dans la noblesse au
moment des couches, du baptême et des relevailles.
«J'ai vu, dit-elle, plusieurs grandes dames faire leurs couches à la
cour; elles avoient un grand lit et deux couchettes, dont l'une étoit à
un coin de la chambre, et l'autre devant le feu. La chambre étoit tendue
de tapisseries à verdure ou à personnages, mais les rideaux du lit et le
ciel étoient de soie, les couvertures du grand lit et des couchettes
fourrées de _menu vair_; le drap étoit de crêpe bien empesé; le
dressoir, à trois degrés, tout chargé de vaisselle: on l'éclaire avec
deux grands flambeaux de cire, on garnit d'un tapis de velours le
plancher de la chambre; les oreillers du grand lit et des couchettes
doivent être de velours ou de drap de soie, aussi bien que le dais du
dressoir; à chaque bout de ce dressoir, il faut placer un drageoir tout
plein, couvert d'une serviette fine. Les femmes de simples seigneurs
bannerets ne devroient pas avoir de couchette devant le feu; toutesfois,
depuis dix ans, quelques dames du pays de Flandres l'y ont eue. L'on
s'est moqué d'elles, et avec raison, car du temps de Madame Isabelle,
nulle ne le faisoit; mais aujourd'hui, chacun agit à sa guise. Aussi
est-il à craindre que tout n'aille mal, car le luxe est trop grand,
comme chacun dit.
«Dans la chambre d'une accouchée, le plus grand prince du monde s'y
trouvât-il, nul ne peut servir vin ou épices, excepté une femme mariée.
Si quelque princesse vient rendre visite à la malade, c'est à la
première dame d'honneur de sa suite qu'il appartient de lui présenter le
drageoir[3].»
De chez les grands, une partie de ces usages ne tarda pas à se répandre
chez les bourgeois des bonnes villes devenus riches et puissants.
Christine de Pisan, cette femme poète, historien de Charles V, a parlé,
dans son livre du _Trésor de la Cité des Dames_, du luxe étalé par les
bourgeoises, et principalement par celles de Paris. «Ce n'est pas,
dit-elle, aux marchands de Venise ou de Gennes, qui vont oultre-mer et
dans tous les pays du monde, qui ont leurs facteurs, achettent en gros
et font grands frais, que ces remontrances s'adressent: ceux-là envoyent
leurs marchandises dans toutes les contrées, amassent de grandes
richesses, et sont appelés nobles marchands; mais la femme dont je veux
parler achette en gros et vend au détail pour quatre sous de denrées,
si besoin est, quoique très riche. Il n'y a pas longtemps qu'elle fut en
couche. Avant de parvenir à sa chambre, on passoit par deux autres
chambres très belles, où se trouvoient des grands lits richement
_encourtinés_; dans la seconde chambre, un grand dressoir étoit couvert,
comme un autel, de vaisselle d'argent; de là, on entroit dans la chambre
de l'accouchée. Cette chambre étoit grande et belle, toute tendue de
tapisserie faite à la devise de la dame, ornée très richement de fin or
de Chippre; le lit, grand et beau, _encourtiné_ d'un riche parement; les
tappis tout alentour sur lesquels on marchoit étoient d'étoffe d'or; les
grands draps de parement qu'on appercevoit par dessous la couverture
étoient d'une toile de Reims si fine, qu'on la prisoit plus de trois
cents francs; par dessus cette couverture, toute tissue d'or, étoit un
grand drap de lin, _aussi delié que soye_, tout d'une pièce et sans
couture, ce qui est une invention nouvelle et d'un grand prix, qu'on
estimoit plus de deux cents francs. Ce drap étoit si grand et si large,
qu'il couvroit de tous côtés le grand lict de parement, et passoit les
bords de la couverture. Dans cette chambre de l'accouchée, il y avoit un
grand dressoir tout paré, couvert de vaisselle dorée. Dans ce beau lit
étoit la gisante accouchée, vêtue d'une grande robe de soye cramoisie,
appuyée sur des oreillers de soye pareille, ornés de gros boutons en
perles. Dieu sait les dépenses superflues en fêtes, bains, qui, suivant
les usages de Paris, eurent lieu pendant ces couches! Elles furent
tellement extraordinaires, quelles méritent d'être citées dans un livre.
Il en fut parlé dans la chambre de la reine, et, à cette occasion,
quelques uns dirent que les gens de Paris avoient trop de sang; qu'il
seroit bon que le roi les chargeât de certains impôts, afin que leurs
femmes n'allassent plus se comparer, par leur luxe, à la reine de
France[4].»
Au milieu du XVe siècle, il y avoit déjà longtemps que l'usage étoit
établi parmi les bourgeoises de Paris et des autres bonnes villes de se
rendre visite pendant que l'une d'entre elles étoit en couches. Cet
usage avoit donné lieu à des abus qui n'ont pas échappé à la verve
railleuse des écrivains satiriques de ce temps. Le premier en date est
l'auteur des _Quinze joyes de Mariage_. Voici en quels termes il a
signalé ces abus dans le troisième chapitre de son livre: «Or approche
le temps de l'enfantement; il faut que le mari cherche les commères, les
nourrices et les matrones, suivant le bon plaisir de la dame. Or il a
grand souci de rassembler toutes ces commères, qui boiront du vin autant
comme il en contiendroit dans une botte. Or double sa peine, or se voue
la dame en sa douleur à plus de vingt pelerinages, et le pauvre homme
aussi la voue à tous les saints. Les commères arrivent de toutes pars.
On convient que le pauvre homme face tant qu'elles soient contentes. Les
dames et les commères parlent, plaisantent, disent de bonnes choses et
prennent de l'aise, quiconques en ait la peine et quelque temps qu'il
fasse. S'il pleut, gelle ou grèle, et que le mari soit dehors, l'une
d'elles pourra bien dire: Helas! mon compère, qui est dehors, a
maintenant beaucoup de mal à endurer. Mais une autre repond qu'il est
bien heureux. S'il arrive que quelque chose deplaise à ces commères, une
d'elles ira dire à l'accouchée: Vraiment, ma commère, je m'emerveille
bien, ainsi que toutes mes commères qui sont ici, de ce que votre mari
fait si peu de compte de vous et de votre enfant. Regardez ce qu'il
feroit si vous en aviez cinq ou six! On voit bien qu'il ne vous aime
guères, et cependant, vous lui avez fait en l'épousant plus d'honneurs
qu'il n'en advint jamais à nul homme de son lignage.--Par mon serment,
dit une autre, si mon mari agissoit ainsi, j'aimerois mieux qu'il n'eût
oeil en tête, etc., etc., et tant d'autres discours du même genre[5].»
A la fin du chapitre, l'auteur représente le pauvre mari contraint de
donner à dîner aux bonnes commères et de les festoyer. «Il y travaille
bien, dit-il, et il y mettra moitié plus qu'il ne se l'étoit proposé,
afin d'obéir aux désirs de sa femme. Bientôt arrivent les commères; le
bonhomme va au devant d'elles et leur fait bon visage. Il est sans
chapperon, va, vient par la maison, et semble fou, bien qu'il ne le soit
guères. Après avoir presenté les commères à sa femme, il les conduit
dans la salle pour les faire manger. Elles dejeunent, elles dînent,
elles mangent à se rassasier; elles portent la santé maintenant au lit
de la commère, maintenant à la cave du patron, et gaspillent plus de
denrées et de vins qu'il n'en tiendroit dans une botte. Le pauvre homme,
qui a tout le souci, se lève bien souvent pour voir combien il reste de
vin, qui coule beaucoup trop vite. Les commères le taquinent: l'une lui
dit un brocard, l'autre lui jette une pierre dans son jardin. Bref, tout
se depense. Les commères, bien repues, bien joyeuses, s'en vont en se
moquant, peu soucieuses de l'avenir du pauvre homme.»
Guillaume Coquillart, official de l'église de Reims, qui fut un des
poètes satiriques les plus hardis de la seconde moitié du XVe siècle,
trace un tableau comique et peu flatteur des caquets de l'accouchée. Son
langage est très libre et ne se ressent pas du caractère sacré dont
l'auteur étoit revêtu. Seulement, il emprunte au sacrifice de la messe
et aux prières de l'église ses termes de comparaison. «Au chevet du lit,
dit-il, il y a un benitier tout rempli d'_eau bénite de cour_. Une des
commères commence _les leçons_, une autre chante les _réponses_. Dans
cette messe il y a préface, mais de _Confiteor_ jamais.» Puis il cite
quelques uns des caquets en termes assez crus, que nous croyons inutile
de reproduire ici[6].
Un autre poète de la même époque, religieux bénédictin, parle aussi
contre les caquets de l'accouchée, mais dans un langage plus mesuré.
Jean du Castel, chroniqueur de France, abbé de Saint-Maure, fils de
Christine de Pisan, dans son _Miroir des Pécheurs_, décrit en ces termes
la chambre d'une accouchée: Il y a là caquetoire paré, tout plein de
fins carreaux pour asseoir les femmes qui surviennent, et près du lit
une chaise ou _faudesteuil_ garni de fleurs. L'accouchée est dans son
lit, plus parée qu'une épousée, coiffée à la coquarde, tant que diriez
que c'est la tête d'une marote ou d'une idole. Au regard des brassières,
elles sont de satin cramoisi, paille ou blanc, de velours ou de toile
d'or et d'argent, que les femmes excellent à choisir. Elles ont colliers
autour du cou, bracelets d'or, et sont plus couvertes de bijoux que des
idoles ou des reines de cartes; leur lit est garni de draps de Hollande
ou de toile de coton de la plus grande finesse, et si bien apreté que
pas un pli ne passe l'autre; le bois est taillé à l'antique et orné de
marqueteries et de devises[7].»
Gratien du Pont, au commencement du seizième siècle, dans son poème
satirique contre le sexe féminin, a tracé un tableau du même genre;
seulement, il y ajoute plusieurs détails qui appartiennent à l'époque où
il écrivoit. En reproduisant les discours que les _muguettes_ ou femmes
à la mode avoient entre elles, il leur fait tenir ces propos: «Helas!
commère, avez-vous vu la pompe et la _braguerie_ d'une telle, qui est en
couche? C'est une vraie moquerie: elle a deux lits, la popine accouchée!
et celui qu'elle occupe est admirablement dressé, un lit à l'antique
peint d'or et d'azur, incrusté de nacre. Près d'elle est un muguet, beau
parleur et poëte; un prothonotaire qui entretient la dame de ses beaux
discours. Il est assis sur une des chaises de drap d'or ou de soie qui
parent la chambre au nombre de cinq ou six. La couchette, et même la
chambre, sont tendues de même étoffe; enfin cette chambre, toute
parfumée, est aussi riche que celle d'une duchesse ou d'une reine.
L'accouchée est vêtue d'un corsage d'un fin drap d'or, fourré de martre,
qu'elle change chaque dimanche. Des musiciens, joueurs habiles de toutes
sortes d'instruments, font entendre une si douce mélodie, qu'on
désireroit les écouter sans cesse. De plus, on se divertit par des
danses de tous les genres[8].»
Un poète de la même époque, Roger de Collerye, dans un dialogue composé
l'année 1512, parle aussi du luxe des accouchées, de leurs colliers, de
leurs riches accoutrements, et les représente pompeuses et rogues comme
les figures du portail d'une église[9]. Cette mode avoit aussi frappé le
satirique par excellence, Henry Estienne; il dit: «qu'on avoit donné à
Paris le nom de _caquetoires_ aux siéges sur les quels estans assises
les dames (et principalement si c'estoit autour d'une gisante), chacune
vouloit monstrer n'avoir point le bec gelé[10].» De même Estienne
Pasquier, dans ses _Ordonnances d'amour_, n'oublie pas de parler des
caqueteuses qui bourdonnoient autour du lit des accouchées. En sage
législateur qui permet ce qu'il ne peut empêcher, il leur donne licence
pour toutes sortes de commérages[11].
Courval Sonnet, poète satirique assez connu, dont les oeuvres ont été
publiées cette même année, 1622, où parurent les premiers _Caquets de
l'accouchée_, fait allusion, dans une pièce dirigée contre le mariage,
au luxe déployé par les femmes dans cette circonstance:
Les toilettes de nuict et les coiffes de couche,
Brassières de satin, quand Madame est en couche,
Sans oublier encor les coiffes de velours,
La robbe de damas avec tous ses atours[12].
Enfin, Coulange, dans une de ses chansons, célèbre le vieux lit où ses
aïeules faisoient leurs couches et en recevoient compliment[13].
§ II.--_Recueil général des Caquets de l'Accouchée._
On a pu juger, d'après les détails précédents, que la fable imaginée par
l'auteur des _Caquets de l'Accouchée_ est excellente et empruntée aux
vieux usages de la bourgeoisie parisienne. Voyons comment elle est mise
en oeuvre. L'auteur suppose que, relevé naguère d'une grande maladie,
il va consulter deux médecins différents d'âge et d'humeur, afin de
savoir quel régime il doit suivre pour retrouver toute sa santé. Le plus
jeune lui donne le conseil de s'en aller souvent à sa maison des champs,
de s'y livrer au jardinage, de boire un peu de vin clairet, puis de
remonter sur sa mule et de s'en revenir souper à Paris. Le plus vieux
l'engage à se rendre souvent à la comédie, ou bien, s'il le préfère, à
chercher une parente, une amie ou une voisine récemment accouchée, à lui
demander la permission de se glisser dans la ruelle de son lit, afin d'y
écouter tous les propos tenus par les commères réunies autour de
l'accouchée. Ce dernier conseil est celui qui sourit le plus à notre
auteur. Dès le lendemain il s'empresse de le mettre à exécution. Il s'en
va donc rue _Quincampoix_, autrement dit _rue des Mauvaises-Paroles_,
chez une de ses cousines, où il est bientôt installé sur une chaise
tapissée, caché sous les rideaux de la ruelle. «Incontinent après, à une
heure attendant deux, arrivèrent de toutes parts toutes sortes de belles
dames, damoiselles, jeunes, vieilles, riches, mediocres, de toutes
façons, qui, après avoir faict le salut ordinaire, prindrent place
chacun selon son rang et dignité, puis commencèrent à caqueter comme il
s'ensuit.» (P. 12.) La scène ainsi décrite, l'auteur y introduit ses
personnages, qui viennent tour à tour y débiter le rôle qu'il leur
prête.
Dans la première journée, l'auteur passe en revue différentes classes de
la bourgeoisie parisienne: les officiers de justice, tels qu'avocats,
procureurs, notaires au Châtelet; les officiers municipaux, tels que le
prévôt des marchands, les échevins et autres; les partisans, les
prêteurs sur gages, les financiers, sont mis tour à tour sur la
sellette, et assez maltraités. L'auteur ne craint pas de dire le nom des
usuriers, des enrichis célèbres de cette époque. Il lance plusieurs
traits acérés aux partisans de la réforme, contre lesquels il écrira
plus loin une page très éloquente. Il excelle à faire tenir aux acteurs
qu'il met en scène un langage en harmonie avec leur caractère, et
disposé de telle sorte qu'ils se chargent de faire leur propre satire.
Dans ce genre, rien de plus ingénieux que le récit de la marchande qui
le matin même avoit vendu la robe de noce à la fiancée d'un petit
trésorier de province. (Voir plus loin, p. 17.)
La seconde journée est principalement consacrée aux affaires de la
politique et de la religion. L'auteur parle en termes assez durs du
connétable de Luynes et de ses deux frères. Il cite quelques vers
injurieux qui couroient contre le premier (p. 66). Au sujet de la chute
rapide du marquis d'Ancre et du connétable de Luynes, une dame de la
cour tient ce propos: «Pour trois pelerins qui alloyent en Emaüs, on vit
aussitost naistre quatre evangelistes dans le conseil.» (P. 67.) Les
trois pèlerins d'Emaüs, ce sont les frères de Luynes, ainsi qu'on peut
le comprendre d'après ce qui est dit plus haut; mais les quatre
évangélistes, qui sont-ils? Henri, IIe du nom, prince de Condé, en
est un bien certainement, puisque la dame de cour ajoute: «Maintenant on
ne faict plus rien que par l'advis de M. le prince de Condé, etc.» (P.
67.) Mais quels sont les trois autres évangélistes? C'est une question
qui, pour être complétement résolue, nous entraîneroit un peu loin; nous
nous contenterons de la signaler.
Quant aux affaires de la religion, elles avoient assez d'importance en
1622 pour exercer la langue de nos commères. L'auteur débute par
quelques détails sur les réjouissances qui eurent lieu dans Paris au
sujet de la canonisation de sainte Thérèse; puis, après avoir parlé des
Cordeliers, des Carmélites, des pères de l'Oratoire et des Jésuites, il
met en scène une vieille bourgeoise chaperonnée à l'antique, qui,
interpellant une réformée, fait observer qu'elle a lu Calvin, Clément
Marot et Bèze, et une infinité de _grands philosophes_. «Mercy de ma
vie, reprend la religionnaire piquée au vif, oui, je les ai lus; qu'en
voulez-vous dire, vieille sans dents? Continuant ce propos, elle déclare
que les gens de sa secte ne cherchent que concorde, fraternelle amitié,
et ne veulent que _réformation_.--C'est bien à faire à vous de nous
reformer! reprend la vieille; il y a douze cens ans que la France a
quitté son erreur pour s'enroller sous les drappeaux de la vraye eglise;
et aujourd'huy une femme voudra la reformer! Il ne faut qu'un _Calvin_,
qu'un Luther, et deux autres moines reniez et appostatz pour faire
refleurir l'ancienne majesté de l'Eglise!»
Ici l'auteur interrompt cette vive querelle pour lancer contre les
réformés un trait d'autant plus vif qu'il est inattendu. «Un petit
chien, dit-il, qu'une certaine damoiselle de la rue S.-Paul portoit pour
passe-temps, entendant parler de _Calvin_, leva sa teste, croyant qu'on
l'appellast, car c'estoit son nom, ce qui fust assez remarqué de la
compagnie; mais sa maistresse le resserra sous sa cotte, de peur de
faire deshonneur aux saintz.» Puis, reprenant son propos, il fait tenir
à la vieille bourgeoise ce discours: «D'où sont venues toutes les
guerres civilles qui ont miné et deserté toute ceste monarchie depuis
quatre-vingt ou cent ans? Vostre religion n'a-t-elle pas allumé le feu
aux quatre coins de la France? N'avons-nous pas vu, au moins mon père me
l'a dit cent fois, depuis l'avenement du roy Henry II à la couronne
jusqu'à maintenant, tout ce royaume bouleversé pour vostre subjet? On
vous a veu naistre tous armez comme les gens d'armes de la Toison-d'Or,
que Jason deffit; à peine eustes-vous sucé la doctrine impie de Calvin
et de Luther, que vous minutastes dès lors la ruine de ceste couronne.
N'avez-vous pas fait des extorsions estranges où vostre fureur et vostre
rage a peu avoir le dessus? Combien de provinces, de villes, de
bourgades et de bonnes maisons ont été ruinées par vos partisans! La
Guienne, le Languedoc, les plaines de Jarnac, de Moncontour, de Dreux,
et une infinité de fleuves, sont empourprés de sang, et jamais,
toutesfois, la fortune ne vous a esté favorable en toutes les rencontres
et batailles qui se sont données contre vous; le Ciel n'a jamais secondé
vos monopoles; vos gens y ont tousjours laissé les bottes, et
aujourd'huy il y en a entre vous de si acharnez qu'ils en recherchent
les eperons. Il s'agissoit alors de la religion, c'estoit à vous à vous
deffendre; mais maintenant que le roy veut proteger tous ses sujets en
paix, sous l'authorité de ses edits..., ceux de la religion luy ferment
les portes, font des assemblées et monopoles contre son service,
tranchent du souverain en leurs factions, disposent des provinces et
deniers royaux, constituent gouverneurs où bon leur semble, partagent
tout ce royaume à leur volonté, bref, se persuadent que la France ne
doive plus respirer que par leur moyen. Vous voilà tantost à la fin de
la carrière. Le Roy tient le haut bout. Plusieurs viendront collationner
en Grève pour aller soupper en l'autre monde.» (P. 85.)
On nous pardonnera cette citation, bien qu'un peu longue, en faveur de
l'éloquente indignation dont l'auteur a fait preuve; on y retrouve
cette haine invétérée des habitants de Paris contre la religion
nouvelle. Il suffit de se reporter à l'histoire de nos guerres de
religion du seizième au dix-septième siècle pour comprendre la portée de
ce discours.
Dans la troisième journée, la conversation roule principalement sur la
bourgeoisie parisienne, dont les différentes classes sont censurées avec
une verve impitoyable des plus amusantes. Ce sont d'abord les gens de
finance et de robe: trésoriers, greffiers, notaires et plusieurs autres;
les médecins et les apothicaires viennent après eux, et ne sont pas
épargnés. L'auteur trouve le moyen de faire une petite digression sur
les livres et opuscules nouveaux qui se débitoient et sur les bévues
commises par les imprimeurs. Il cite entre autres deux _Vies de sainte
Thérèse_, dans l'une desquelles on fait dire à l'auteur que cette sainte
avait eu deux pères. Les femmes et les filles de la bourgeoisie
fournissent aussi leur bonne part aux caquets de l'assemblée; on y
raconte, en les amplifiant beaucoup, nous aimons à le croire, les
tromperies que les unes faisoient à leurs maris, ou les autres à leurs
parents.
Ces trois journées composent la première partie, et la plus originale,
du recueil d'opuscules connu sous le nom de _Caquets de l'Accouchée_.
Elles seules ont été publiées sous ce titre, et elles doivent sortir de
la même plume. Les autres pièces, imprimées, chacune avec un titre
différent, aussi pendant l'année 1622, sont, nous le croyons, de
plusieurs mains[14]. Du reste, ceux qui les ont écrites ont suivi le
même plan que l'auteur des trois _Caquets_, c'est-à-dire que, tout en
devisant des nouvelles du jour, ils ont consacré chaque pièce à un sujet
particulier. Ainsi, dans la quatrième assemblée, il est surtout question
des mariages que les différentes classes de la bourgeoisie parisienne
contractoient les unes avec les autres, et des mésalliances que faisoit
trop souvent la noblesse pour s'enrichir. On y raconte plusieurs
aventures tragiques ou scandaleuses, telles que l'histoire de la
comtesse de Vertus, contrainte par son mari d'assister au meurtre de son
amant (p. 139); celle du soufflet donné par un gentilhomme à un
conseiller dans la galerie du Palais (p. 142). Entre les noms restés
plus ou moins célèbres donnés par l'auteur à la fin de cette assemblée,
je citerai celui de la duchesse de Chevreuse, qui, à cette époque,
venoit d'épouser en secondes noces Claude de Lorraine. Une maîtresse des
comptes s'exprime ainsi: «Je pense qu'elle n'a pas grand credit, encore
qu'elle se veuille faire appeler Madame la Princesse. Je sçay bien qu'il
y eut l'autre jour un grand bruict au Louvre pour cela, et qu'on lui fit
de bonnes reprimandes.»
Au commencement de la cinquième assemblée, les affaires de la religion
et de la politique reviennent de nouveau sur le tapis. Les exactions
commises durant les siéges de Montauban, de Montpellier et de La
Rochelle, par des fournisseurs infidèles, sont impitoyablement
signalées. Nos commères parlent tout d'abord d'un certain _Desplan_,
qui, de laquais du prince de Condé, s'éleva, par la faveur du connétable
de Luynes, au grade de maréchal de France; viennent après les maréchaux
de Bassompierre et de Créqui et le connétable de Lesdiguières, qui tous
trois sont assez rudement traités.
Avant de parler de ces illustres personnages, l'auteur introduit dans la
chambre de l'accouchée deux femmes célèbres des règnes de Henri IV et de
Louis XIII, la duchesse de Verneuil (Henriette de Balzac d'Entragues) et
_Mathurine_, folle de la reine Marie de Médicis. En 1622, cette duchesse
de Verneuil, qui, vingt années auparavant, put se croire un instant
reine de France, n'avoit encore que quarante-trois ans. Ce n'étoit plus
cette femme séduisante au point que, même après son mariage et malgré
des trahisons de toute sorte, Henri IV resta plusieurs années son amant.
Il ne rompit avec elle que vers l'année 1608. «Alors, dit Tallemant des
Réaux, elle se mit à faire une vie de Sardanapale ou de Vitellius; elle
ne songeoit qu'à la mangeaille, qu'à des ragoûts, etc. Elle devint si
grasse qu'elle en étoit monstrueuse; mais elle avoit toujours bien de
l'esprit.[15]» Bassompierre avait eu long-temps pour maîtresse Marie
d'Entragues, soeur de la duchesse de Verneuil. En 1609, il eut d'elle
un fils, Louis de Bassompierre, mort évêque de Saintes. Marie
d'Entragues avoit obtenu de son amant une promesse écrite de mariage, et
lui en avoit fait une autre de ne jamais s'en servir. Elle prenoit
quelquefois le nom de madame de Bassompière. Au Cours-la-Reine, son
carrosse fut arrêté devant celui de Marie de Médicis, qui étoit
accompagnée du maréchal: «Ah! dit la reine, voici madame de
Bassompierre.--Ce n'est que son nom de guerre, reprit assez haut le
maréchal pour être entendu.--Vous êtes un sot, Bassompierre, lui dit
Marie d'Entragues.--Il n'a pas tenu à vous, Madame.» Et les deux
carrosses de s'éloigner. On comprend pourquoi la duchesse de Verneuil
n'étoit pas d'humeur à entendre parler de Bassompierre; aussi la
voyons-nous s'éloigner au plus tôt.
Quant à _Mathurine_, c'étoit une femme d'assez bas étage, qui jouoit à
la cour de Marie de Médicis le rôle de folle du logis, et qui, sous ce
prétexte, avoit acquis le droit de dire à chacun toutes ses vérités. Du
Perron, contre lequel cette femme dispute dans le premier chapitre du
deuxième livre de la _Confession de Sancy_, lui reproche toutes sortes
de vilenies, dont quelques unes pourroient bien être vraies. Il est
certain qu'elle touchoit une pension de la reine, et que les petits
enfants couroient après elle dans la rue, en criant: Aga! Mathurine la
folle! Plusieurs pièces satiriques de ce temps furent publiées sous son
nom. Sa présence, dans la chambre de l'accouchée à ce cinquième Caquet,
donna l'idée à quelque esprit libre et facétieux d'écrire une petite
pièce intitulée _les Essais de Mathurine_. On y trouve plusieurs traits
piquants et spirituels, mais ils sont gâtés par un cynisme de langage
que n'excuse même pas l'état de folie du personnage à qui on le prête.
Nous y avons remarqué, du reste, un curieux détail sur la vogue obtenue
par les _Caquets de l'Accouchée_: «_Vous autres lisarts, n'avez-vous
point leu certain petit fatras qui se nomme le Caquet de l'Accouchée?
Si avez, sans doute, si avez, car il s'en est vendu plus que d'epistres
familières ou d'oraisons des saincts._» Malgré tout, cette pièce ne peut
nullement entrer en comparaison avec les _Caquets_, qu'elle semble avoir
pour but de censurer.
Nos bourgeoises terminent cette cinquième assemblée par des propos
méchants dirigés contre leurs voisines. C'est un tableau de moeurs
assez piquant et assez joliment esquissé. Le tout est couronné par un
caquet sur le comte de Mansfeld[16].
La sixième assemblée est consacrée à une apologie railleuse fort
amusante du sexe féminin; elle est écrite avec autant de verve que de
malice. Nous avons remarqué que l'auteur, à propos du courage déployé
par les femmes, s'exprime ainsi sur Jeanne d'Arc: «N'avons-nous pas
cette généreuse guerrière en France, la Pucelle d'Orléans, qui s'est
signalée en tant de combats, rencontres, en tant d'assauts et batailles,
sans aller en Thrace chercher les antiques Amazones?»
Nous n'avons rien à dire des deux dernières assemblées, dans lesquelles
il n'est question que d'aventures privées et de commérages de quartier.
On y parle à plusieurs reprises du bruit que faisoient dans Paris les
premiers _Caquets de l'Accouchée_. Les petits cahiers sont lus et
examinés soigneusement par nos commères, qui ne tardent pas à
reconnoître le portrait et l'historique des unes et des autres, et à se
les signaler entre elles impitoyablement. Dans la septième journée,
l'auteur explique comment il a pris soin de se déguiser en apothicaire,
de ne pas prendre sa place accoutumée dans la ruelle de sa cousine, et
de se mettre _au bout de la tapisserie_. C'est le moment qui a été
choisi par Abraham Bosse dans cette gravure où il nous a si bien
représenté la chambre de l'accouchée. Une des commères, femme d'un
huissier à verge, propose à ses compagnes de rédiger une lettre de
désaveu, que l'on trouve jointe à la sixième journée. Enfin, dans
l'_Anti-Caquet_, sous prétexte de répondre aux accusations différentes
portées contre les diverses classes de la bourgeoisie parisienne,
l'auteur ajoute de nouveaux détails à ceux qu'il a donnés, et cite
plusieurs noms, tant parmi les médecins que parmi les gens de robe ou de
finance. Cette petite pièce, écrite sur le même ton et dans le même
style que les quatre premières, paroît être sortie de la même plume.
Nous avons signalé précédemment les principaux personnages et les
événements historiques dont il est question dans les _Caquets de
l'Accouchée_; nous ajouterons qu'on y trouve aussi, sur l'histoire
physique et morale de Paris, des détails nombreux, qu'il seroit trop
long d'énumérer ici. Nous indiquerons seulement, dans le premier Caquet,
ceux qui ont rapport au _Pont-Neuf_ et au _charlatan_ (p. 10), au _feu
de la Saint-Jean_ (p. 23), à l'_hôpital Saint-Germain_ (p. 25), à la
construction du _Pont-au-Double_ (p. 41); dans le second, la fête de la
canonisation de _sainte Thérèse_ (p. 48), l'incendie du _Pont-au-Change_
et la cherté du loyer des maisons (p. 58), les _voleurs_ (p. 70), les
revenants et mauvais esprits; la statue de Cérès du couvent des
Carmélites (p. 74), les Pères de l'Oratoire (p. 78) et les Jésuites (p.
82).
Nous devons encore signaler la dernière des trois pièces que nous avons
jointes aux _Caquets de l'Accouchée_; elle a pour titre: _Sentence par
corps obtenue par plusieurs femmes de Paris contre l'auteur des
Caquets_. C'est une facétie très spirituelle écrite dans le style du
Palais, qui attribue la composition des _Caquets_ au _baron de
Grattelart_, un des farceurs de ce temps. Mondor, Tabarin et sa femme
portent plainte devant Gautier Garguille; celui-ci fait faire une
enquête par Gros-Guillaume, Jean Farine et La Vigne, autres farceurs de
la même époque, qui demandent et obtiennent jugement contre le coupable.
Cette pièce, des plus rares, est une nouvelle preuve du succès de vogue
obtenu par l'auteur de ces satires, aussi mordantes que hardies.
§ III. _Auteur des_ Caquets de l'Accouchée.--_Editions originales et
réimpressions.--Méthode suivie dans cette nouvelle édition._
Non seulement l'auteur des _Caquets de l'Accouchée_ a gardé le plus
strict anonyme, mais encore il a eu soin de ne rien dire qui pût faire
deviner à quelle classe de la société parisienne il appartenoit. Cette
phrase de l'avis au lecteur dans l'édition de 1623: _Quand tu sçaurois
quel je suis, volontiers agrerois-tu davantage cet oeuvre, voyant
qu'estant ce que Dieu m'a faict naistre et colloqué en un rang qui me
separe du vulgaire, etc._, paroît se rapporter plutôt au caractère de
l'auteur qu'à sa condition. D'ailleurs, nous ne pensons pas que
l'anonyme réviseur de l'édition collective de 1623 soit l'auteur des
pièces originales publiées l'année précédente. Nous n'en voulons pour
garant que les mutilations maladroites qu'il a fait subir à ces pièces
sans aucune nécessité. Il est facile de comprendre pourquoi l'auteur des
_Caquets_ a pris tant de précautions afin de rester inconnu. Les
hardiesses de ses satires, l'audace avec laquelle il nommoit tous ses
personnages, l'eussent sans nul doute exposé à toutes sortes de
désagréments. Le titre des quatre premières pièces originales ne porte
aucun nom de ville ni d'imprimeur; dans celles où le nom de Paris est
indiqué, imprimeur et libraire ont eu soin de se cacher sous un
facétieux pseudonyme, tel que: _De l'imprimerie de Lucas Joffu, comédien
ordinaire de l'Isle du Palais_.
On a pensé que Deslauriers, comédien de l'hôtel de Bourgogne, qui, sous
le nom de _Bruscambille_[17], a publié plusieurs ouvrages facétieux,
pourroit bien avoir écrit les _Caquets de l'Accouchée_. Le judicieux
auteur de l'_Analectabiblion_, qui émet cette opinion sous toutes
réserves, trouve entre les Fantaisies de Bruscambille et les _Caquets_
une _certaine conformité de tour d'esprit et d'historiette_[18]. Il est
possible que des historiettes racontées dans les _Caquets_ soient
empruntées aux oeuvres de Deslauriers. Malgré tout, entre le style et
le genre d'esprit de l'auteur des _Caquets_ et le comédien de l'hôtel de
Bourgogne nous trouvons une différence trop grande pour accepter ce
rapprochement. Nous croyons plutôt que c'est dans la magistrature
parisienne qu'il faut chercher l'auteur anonyme. Quel que soit le rang
qu'il ait eu, quelle que soit la profession qu'il ait exercée, on ne
peut lui refuser une grande connoissance des affaires politiques et
religieuses de son temps. Plusieurs des opinions qu'il émet sont dans un
tel accord avec celles que professoit le cardinal de Richelieu qu'il est
impossible de chercher l'auteur anonyme autre part que dans les
serviteurs du célèbre ministre. Un heureux hasard fera peut-être un jour
découvrir ce petit mystère, resté jusqu'à présent impénétrable.
Les _Caquets de l'Accouchée_, avons-nous dit plus haut, furent publiés
dans le cours de l'année 1622, sous des titres différents. Voici ces
titres, que nous copions sur les originaux:
1º Le Caquet de l'Accouchée. MDCXXII, in-8 de 24 pages, y compris le
titre.
2º La seconde Après-Disnée du Caquet de l'Accouchée. MDCXXII, in-8 de 32
pages, y compris le titre.
3º La troisiesme Après-Disnée du Caquet de l'Accouchée. MDCXXII, in-8 de
32 pages, y compris le titre.
4º La dernière et certaine Journée du Caquet de l'Accouchée. MDCXXII,
in-8 de 24 pages, y compris le titre.
5º Le Passe-Partout du Caquet des Caquets de la nouvelle Accouchée.
MDCXXII, in-8 de 32 pages avec le titre.
6º La Responce aux trois Caquets de l'Accouchée. MDCXXII, in-8 de 16
pages, y compris le titre. En tête de la page 3 on lit: La Responce des
Dames et Bourgeoises de la ville de Paris au Caquet de l'Accouchée. Une
autre édition de la même pièce porte le titre suivant: La Responce des
Dames et Bourgeoises de Paris au Caquet de l'Accouchée, par mademoiselle
E. D. M. A Paris, chez l'imprimeur de la Ville, à l'enseigne des
Trois-Pucelles.
7º Les dernières Parolles ou le dernier Adieu de l'Accouchée.--Ensemble
ce qui c'est passé en la dernière visite et quatriesme Après-Disnée des
Dames et Bourgeoises de Paris. A Paris, de l'imprimerie de Lucas Joffu,
comédien ordinaire de l'Isle du Palais. MDCXXII, in-8 de 16 pages, y
compris le titre.
8º Le Relevement de l'Accouchée. A Paris, MDCXXII, in-8 de 16 pages, y
compris le titre.
A ces huit pièces il faut en joindre trois autres qui ont été publiées
cette même année 1622, et qui sont un complément nécessaire du recueil:
1º L'Anti-Caquet de l'Accouchée. MDCXXII, in-8 de 14 pages, y compris le
titre.
2º Les Essais de Mathurine. S. L., S. D., in-8 de 16 pages, y compris le
titre.
3º La Sentence par corps obtenue par plusieurs femmes de Paris contre
l'autheur des Caquets de l'Accouchée. A Paris, etc., MDCXXII, 16 pages,
y compris le titre.
L'année 1623, les huit premières pièces seulement servirent à la
composition d'un recueil au sujet duquel nous allons donner quelques
détails. Voici le titre de la première édition:
RECUEIL général des Caquets de l'Accouchée, ou Discours facétieux où se
voit les moeurs, actions et façons de faire des grands et petits de ce
siècle; le tout discouru par Dames, Damoiselles, Bourgeoises et autres,
et mis par ordre en VIII après-dinées qu'elles ont faict leurs
assemblées, par un secretaire qui a le tout ouy et escrit, avec un
discours du Relevement de l'Accouchée.
Imprimé au temps de ne se plus fascher. (Paris,) 1623, petit in-8.
Cette édition du Recueil général est la plus recherchée; elle a 200
pages, précédées de 4 feuillets qui contiennent un frontispice gravé, un
titre, un avis au lecteur et des vers de l'auteur anonyme, que nous
avons reproduits.
Il a été fait en 1624 deux éditions de ce recueil, petit in-8, qui sont
aussi très recherchées. L'une contient 3 feuillets préliminaires, 198
pages et un frontispice gravé; l'autre comprend 180 pages, sans compter
les feuillets préliminaires et le frontispice gravé.
Il y a aussi une édition de 1625, avec un titre gravé portant le
millésime de l'année précédente.
Citons encore, ajoute M. Brunet dans son Manuel du Libraire, t. 4, p.
45, les éditions de Poitiers, par Abr. Mounin, 1630, petit in-8.--De
Troyes, Claude Bridon, ou Nicolas Oudot, 1630, petit in-8 de 94
feuillets non chiffrés et 2 feuillets préliminaires (sous le titre de
Recueil général des quaquets [_sic_]).--De Troyes, Denis Clément (sans
date), petit in-8 de 95 feuillets non chiffrés, signés A. M.--De Troyes,
Nic. Oudot (sans date), petit in-8 de 2 et 72 feuillets non chiffrés.
Nous avons comparé plusieurs de ces éditions les unes avec les autres:
elles reproduisent toutes le texte de l'édition de 1623; seulement, plus
elles s'éloignent de cette date, plus elles contiennent de fautes. En
1847, une réimpression textuelle du Recueil général des Caquets de
l'Accouchée, d'après l'édition de 1625, fut faite à Metz, petit in-8
carré, et tirée seulement à soixante-seize exemplaires. Cette
réimpression est suivie d'une notice de l'éditeur, signée L. H. F.
Il faut signaler entre les pièces originales et les éditions collectives
des différences notables que le réviseur a cru devoir introduire afin de
donner au livre une plus grande uniformité. Ces changements sont faits
avec assez de maladresse, comme on peut en juger d'après le début et la
fin du sixième Caquet. (Voir page 195 et page 210.)
Nous n'avions qu'une marche à suivre pour cette nouvelle édition:
réimprimer textuellement les pièces originales, en y joignant les
principales variantes d'après l'édition collective de 1623; ajouter les
trois pièces l'_Anti-Caquet_, les _Essais de Mathurine_ et la _Sentence
par corps_, qui, depuis l'année 1622, n'ont jamais été réimprimées;
ajouter au texte le plus d'éclaircissements possible sur les événements
et les personnages dont il est question dans les Caquets de
l'Accouchée. M. Edouard Fournier, connu par des travaux excellents sur
l'histoire de la ville de Paris, s'est chargé de cette dernière partie,
aussi longue que difficile. A force de recherches dans les documents des
règnes de Henri IV et de Louis XIII, presque tous les points importants
traités par l'auteur des Caquets ont été éclaircis, et presque tous les
noms propres, souvent obscurs, ont été les objets de notices
biographiques. Cependant plusieurs noms et plusieurs faits sont restés
impénétrables: M. Fournier a préféré garder le silence que d'émettre des
conjectures. Un index de tous les noms cités dans ce Recueil nous a paru
nécessaire pour faciliter les recherches, car nous espérons que ce
livre, qui n'a été considéré jusqu'à présent que comme une facétie
divertissante, sera classé dorénavant parmi les ouvrages historiques,
échos fidèles des préjugés et des opinions d'une époque.
LE ROUX DE LINCY.
APPENDICE.
I.
Car, puisque nous sommes à parler des marchandes, ne fut-ce pas
voirement grand oultraige à cette femme de marchand de vivre voire comme
marchant. Ce n'est mie comme ceulx de Venise ou de Gennes, qui vont
oultre-mer et par tous pays ont leurs facteurs, achaptent en gros et
font grandz fraiz, et puis semblablement envoyent leurs marchandises en
toutes terres, à grandz fardeaulx, et ainsi gaignent grandz richesses,
et tels sont appellez nobles marchantz; mais celle dont nous disons
achapte en gros et vend en detail pour quatre souz de denrées, se
besoing est, ou pour plus ou pour moins, quoiqu'elle soit riche et
portant trop grand estat. Elle fist une gesine d'ung enfant qu'elle eut
n'a pas longtemps. Ains qu'on entrast dans sa chambre, on passoit par
deux autres chambres moult belles, où il y avoit en chascune un grand
lict, bien et richement encourtiné; et, en la deuxiesme, ung grand
dressoir, couvert comme ung autel, tout chargé de vaisselle d'argent; et
puis, de celle-là on entroit en la chambre de la gisante, laquelle
estoit grande et belle, toute encourtinée de tapisserie faicte à la
devise d'elle, ouvrée très richement de fin or de Chippre; le lict grand
et bel, encourtiné d'ung moult beau parement, et les tappis d'entour le
lict mis par terre, sur quoy on marchoit, tous pareilz à or. Et estoient
ouvrez les grandz draps de parement, qui passoient plus d'un espan par
soubz la couverture, de si fine toille de Reims, qu'ils estoient prisez
à trois cens frans; et tout par dessus le dict couvertouer à or tissu
estoit ung autre grand drap de lin aussi délié que soye, tout d'une
pièce et sans cousture, qui est une chose nouvellement trouvée à faire
et de moult grand coust, qu'on prisoit deux cens frans et plus, qui
estoit si grand et si large qu'il couvroit de tous lez le grand lict de
parement, et passoit le bort du dict couvertouer qui traisnoit de tous
les costez; et en cette chambre estoit ung grand dressoir tout paré,
couvert de vaisselle dorée; et en ce lict estoit la gisante, vestue de
drap de soye tainct en cramoisy, appuyée de grandz oreillez de pareille
soye, à gros boutons de perles, atournée comme une damoyselle. Et Dieu
scet les autres superfluz despens de festes, baigneries, de diverses
assembleez, selon les usaiges de Paris à accouchées, les unes plus que
les autres, qui là furent faictes en celle gesine! Et pour ce que cest
oultraige passa les autres (quoy qu'on en face plusieurs grandz), il est
digne d'estre mis en livre. Si fust ceste chose rapportée en la chambre
de la Royne, dont aucuns dirent que les gens de Paris avoient trop de
sang, dont l'abondance aucunes fois engendroit plusieurs maladies.
C'estoit à dire que la grand habondance de richesses les pourroit bien
faire desvoyer; et pour ce seroit le mieulx que le roy les chargeast de
aucun ayde, emprunt ou taille; par quoy leurs femmes ne se allassent
plus comparer à la royne de France, qui guères plus n'en feroit. (Fº 107
de _le Trésor de la cité des dames, selon dame Christine, de la cité de
Pise, livre très utile et prouffitable pour l'introduction des roynes,
dames, princesses et autres femmes de tous estats, auquel elles pourront
veoir la grande et saine richesse de toute prudence, saigesse, sapience,
honneur et dignité dedans contenue.--Avec privilége.--1536, in-8._)
II.
Or approche le temps de l'enfantement; or convient qu'il ait compères et
commères à l'ordonnance de la dame; or a grand soussy pour querir ce
qu'il faut aux commères et nourrisses et matrones qui y seront pour
garder la dame tant comme elle couchera, qui beuvront de vin autant
comme l'en en bouteroit en une bote. Or double sa peine; or se voue la
dame en sa douleur en plus de vingt pelerinages, et le pauvre homme
aussi la voue à tous les saincts. Or viennent commères de toutes pars;
or convient que le pauvre homme face tant que elles soient bien aises.
La dame et les commères parlent et raudent et dient de bonnes chouses,
et se tiennent bien aises, quiconques ait la peine de le querir,
quelque temps qu'il face; et s'il pleut, ou gelle, ou grelle, et le mary
soit dehors, l'une d'elles dira ainsi: Hellas! mon compère, qui est
dehors, a maintenant mal endurer! Et l'autre repond qu'il n'y a force et
qu'il est bien aise. Et s'il avient qu'il faille aucune chose qui leur
plaise, l'une des commères dira à la dame: Vraiment, ma commère, je me
merveille bien, si font toutes mes commères qui cy sont, dont vostre
mary fait si petit compte de vous et de vostre enfant! Or, regardez
qu'il feroit si vous en aviez cinq ou six. Il appert bien qu'il ne vous
ayme guères: si lui feistes-vous le plus grand honneur de le prendre
qu'il avenist oncques à pièce de son lignage.--Par mon serment, fait
l'autre des commères, si mon mary le me faisoit ainsi, je ameroye mieux
qu'il n'eust oeil en teste.--Ma commère, fait l'autre, ne lui
accoustumez pas ainsi à vous lesser mettre sous les piez, car il vous en
feroit autant ou pis, l'année à venir, à vos autres accouchemens, etc.,
etc.........................................