Au large!
L'île Victoria flottait alors dans la partie la plus vaste de la
mer de Behring, à six cents milles encore des premières
Aléoutiennes et à plus de deux cents milles de la côte la plus
rapprochée dans l'est. Son déplacement s'opérait toujours avec une
vitesse relativement considérable. Mais, en admettant qu'il ne
subît aucune diminution, trois semaines, au moins, lui seraient
encore nécessaires pour qu'elle atteignît cette barrière
méridionale de la mer de Behring.
Pourrait-elle durer jusque-là, cette île, dont la base
s'amincissait chaque jour sous l'action des eaux déjà tièdes, et
portées à une température moyenne de cinquante degrés Fahrenheit
(10° centigr. au-dessus de zéro)? Son sol ne pouvait-il à chaque
instant s'entrouvrir?
Le lieutenant Hobson pressait de tout son pouvoir la construction
du radeau, dont le bâtis inférieur flottait déjà sur les eaux du
lagon. Mac Nap voulait donner à cet appareil une très grande
solidité, afin qu'il pût résister pendant un long temps, s'il le
fallait, aux secousses de la mer. En effet, il était à supposer,
s'il ne rencontrait pas quelque baleinier dans les parages de
Behring, qu'il dériverait jusqu'aux îles Aléoutiennes, et un long
espace de mer lui restait à franchir.
Toutefois, l'île Victoria n'avait encore éprouvé aucun changement
de quelque importance dans sa configuration générale. Des
reconnaissances étaient journellement faites, mais les
explorateurs ne s'aventuraient plus qu'avec une extrême
circonspection, car, à chaque instant, une fracture du sol, un
morcellement de l'île pouvaient les isoler du centre commun. Ceux
qui partaient ainsi, on pouvait toujours craindre de ne plus les
revoir.
La profonde entaille située aux approches du cap Michel, que les
froids de l'hiver avaient refermée, s'était peu à peu rouverte.
Elle s'étendait maintenant sur l'espace d'un mille à l'intérieur
jusqu'au lit desséché de la petite rivière. On pouvait craindre
même qu'elle ne suivît ce lit, qui, déjà creusé, amincissait
d'autant la croûte de glace. Dans ce cas, toute cette portion
comprise entre le cap Michel et le port Barnett, limitée à l'ouest
par le lit de la rivière, aurait disparu, -- c'est-à-dire un
morceau énorme, d'une superficie de plusieurs milles carrés. Le
lieutenant Hobson recommanda donc à ses compagnons de ne point s'y
aventurer sans nécessité, car il suffisait d'un fort mouvement de
la mer pour détacher cette importante partie du territoire de
l'île.
Cependant, on pratiqua des sondages sur plusieurs points, afin de
connaître ceux qui présentaient le plus de résistance à la
dissolution par suite de leur épaisseur. On reconnut que cette
épaisseur était plus considérable précisément aux environs du cap
Bathurst, sur l'emplacement de l'ancienne factorerie, non pas
l'épaisseur de la couche de terre et de sable -- ce qui n'eût
point été une garantie --, mais bien l'épaisseur de la croûte de
glace. C'était, en somme, une heureuse circonstance. Ces trous de
sondage furent tenus libres, et chaque jour on put constater ainsi
la diminution que subissait la base de l'île. Cette diminution
était lente, mais, chaque jour, elle faisait quelques progrès. On
pouvait estimer que l'île ne résisterait pas trois semaines
encore, en tenant compte de cette circonstance fâcheuse, qu'elle
dérivait vers des eaux de plus en plus échauffées par les rayons
solaires.
Pendant cette semaine, du 19 au 25 mai, le temps fut fort mauvais.
Une tempête assez violente se déclara. Le ciel s'illumina
d'éclairs et les éclats de la foudre retentirent. La mer, soulevée
par un grand vent du nord-ouest, se déchaîna en hautes lames qui
fatiguèrent extrêmement l'île. Cette houle lui donna même quelques
secousses très inquiétantes. Toute la petite colonie demeura sur
le qui-vive, prête à s'embarquer sur le radeau, dont la plate-
forme était à peu près achevée. On y transporta même une certaine
quantité de provisions et d'eau douce, afin de parer à toutes les
éventualités.
Pendant cette tempête, la pluie tomba très abondamment, pluie
d'orage, dont les tièdes et larges gouttes pénétrèrent
profondément le sol et durent attaquer la base de l'île. Ces
infiltrations eurent pour effet de dissoudre la glace inférieure
en de certains endroits et de produire des affouillements
suspects. Sur les pentes de quelques monticules, le sol fut
absolument raviné et la croûte blanche mise à nu. On se hâta de
combler ces excavations avec de la terre et du sable, afin de
soustraire la base à l'action de la température. Sans cette
précaution, le sol eût été bientôt troué comme une écumoire.
Cette tempête causa aussi d'irréparables dommages aux collines
boisées qui bordaient la lisière occidentale du lagon. Le sable et
la terre furent entraînés par ces abondantes pluies, et les
arbres, n'étant plus maintenus par le pied, s'abattirent en grand
nombre. En une nuit, tout l'aspect de cette portion de l'île
comprise entre le lac et l'ancien port Barnett fut changé. C'est à
peine s'il resta quelques groupes de bouleaux, quelques bouquets
de sapins isolés qui avaient résisté à la tourmente. Dans ces
faits, il y avait des symptômes de décomposition qu'on ne pouvait
méconnaître, mais contre lesquels l'intelligence humaine était
impuissante. Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le
sergent, tous voyaient bien que leur île éphémère s'en allait peu
à peu, tous le sentaient, -- sauf peut-être Thomas Black, sombre,
muet, qui semblait ne plus être de ce monde.
Pendant la tempête, le 23 mai, le chasseur Sabine, en quittant son
logement, le matin, par une brume assez épaisse, faillit se noyer
dans un large trou qui s'était creusé dans la nuit. C'était sur
l'emplacement occupé autrefois par la maison principale de la
factorerie.
Jusqu'alors, cette maison, ensevelie sous la couche de terre et de
sable, et aux trois quarts engloutie, on le sait, paraissait être
fixée à la croûte glacée de l'île. Mais, sans doute, les
ondulations de la mer, choquant cette large crevasse à sa partie
inférieure, l'agrandirent, et la maison, chargée de ce poids
énorme des matières qui formaient autrefois le cap Bathurst
s'abîma entièrement. Terre et sable se perdirent dans ce trou, au
fond duquel se précipitèrent les eaux clapotantes de la mer.
Les compagnons de Sabine, accourus à ses cris, parvinrent à le
retirer de cette crevasse, pendant qu'il était encore suspendu à
ses parois glissantes, et il en fut quitte pour un bain très
inattendu, qui aurait pu très mal finir.
Plus tard on aperçut les poutres et les planches de la maison, qui
avaient glissé sous l'île, flottant au large du rivage, comme les
épaves d'un navire naufragé. Ce fut le dernier dégât produit par
la tempête, dégât qui dans une certaine proportion compromettait
encore la solidité de l'île, puisqu'il permettait aux flots de la
ronger à l'intérieur. C'était comme une sorte de cancer qui devait
la détruire peu à peu.
Pendant la journée du 25 mai, le vent sauta au nord-est. La rafale
ne fut plus qu'une forte brise, la pluie cessa, et la mer commença
à se calmer. La nuit se passa paisiblement, et au matin, le soleil
ayant reparu, Jasper Hobson put obtenir un bon relèvement.
Et, en effet, sa position à midi, ce jour-là, lui fut donnée par
la hauteur du soleil:
Latitude: 56°, 13';
Longitude: 170°, 23'.
La vitesse de l'île était donc excessive, puisqu'elle avait dérivé
de près de huit cents milles depuis le point qu'elle occupait deux
mois auparavant dans le détroit de Behring, au moment de la
débâcle.
Cette rapidité de déplacement rendit quelque peu d'espoir à Jasper
Hobson.
«Mes amis, dit-il à ses compagnons en leur montrant la carte de la
mer de Behring, voyez-vous ces îles Aléoutiennes? Elles ne sont
pas à deux cents milles de nous, maintenant! En huit jours, peut-
être, nous pourrions les atteindre!
-- Huit jours! répondit le sergent Long en secouant la tête. C'est
long, huit jours!
-- J'ajouterai, dit le lieutenant Hobson, que si notre île eût
suivi le cent soixante-huitième méridien, elle aurait déjà gagné
le parallèle de ces îles. Mais il est évident qu'elle s'écarte
dans le sud-ouest, par une déviation du courant de Behring.»
Cette observation était juste. Le courant tendait à rejeter l'île
Victoria fort au large des terres, et peut-être même en dehors des
Aléoutiennes, qui ne s'étendent que jusqu'au cent soixante-dixième
méridien.
Mrs. Paulina Barnett considérait la carte en silence! Elle
regardait ce point, fait au crayon, qui indiquait la position
actuelle de l'île. Sur cette carte, établie à une grande échelle,
ce point paraissait presque imperceptible, tant la mer de Behring
semblait immense. Elle revoyait alors toute sa route retracée
depuis le lieu d'hivernage, cette route que la fatalité ou plutôt
l'immutable direction des courants avait dessinée à travers tant
d'îles, au large de deux continents, sans toucher nulle part, et
devant elle s'ouvrait maintenant l'infini de l'océan Pacifique!
Elle songeait ainsi, perdue dans une sombre rêverie, et n'en
sortit que pour dire:
«Mais cette île, ne peut-on donc la diriger? Huit jours, huit
jours encore de cette vitesse, et nous pourrions peut-être
atteindre la dernière des Aléoutiennes!
-- Ces huit jours sont dans la main de Dieu! répondit le
lieutenant Hobson d'un ton grave. Voudra-t-il nous les donner? Je
vous le dis bien sincèrement, madame, le salut ne peut venir que
du Ciel.
-- Je le pense comme vous, monsieur Jasper, reprit Mrs. Paulina
Barnett, mais le Ciel veut que l'on s'aide pour mériter sa
protection. Y a-t-il donc quelque chose à faire, à tenter, quelque
parti à prendre que j'ignore?»
Jasper Hobson secoua la tête d'un air de doute. Pour lui, il n'y
avait plus qu'un moyen de salut, le radeau; mais fallait-il s'y
embarquer dès maintenant, y établir une voilure quelconque au
moyen de draps et de couvertures, et chercher à gagner la côte la
plus prochaine?
Jasper Hobson consulta le sergent, le charpentier Mac Nap, en qui
il avait grande confiance, le forgeron Raë, les chasseurs Sabine
et Marbre. Tous, après avoir pesé le pour et le contre, furent
d'accord sur ce point qu'il ne fallait abandonner l'île que
lorsqu'on y serait forcé. En effet, ce ne pouvait être qu'une
dernière et suprême ressource, ce radeau, que les lames
balayeraient incessamment, qui n'aurait même pas la vitesse
imprimée à l'île, que les icebergs poussaient vers le sud. Quant
au vent, il soufflait le plus généralement de la partie est, et il
tendrait plutôt à rejeter le radeau au large de toute terre.
Il fallait attendre, attendre encore, puisque l'île dérivait
rapidement vers les Aléoutiennes. Aux approches de ce groupe, on
verrait ce qu'il conviendrait de faire.
C'était, en effet, le parti le plus sage, et certainement, dans
huit jours, si sa vitesse ne diminuait pas, ou bien l'île
s'arrêterait sur cette frontière méridionale de la mer de Behring,
ou, entraînée au sud-ouest sur les eaux du Pacifique, elle serait
irrévocablement perdue.
Mais la fatalité qui avait tant accablé ces hiverneurs et depuis
si longtemps, allait encore les frapper d'un nouveau coup. Cette
vitesse de déplacement sur laquelle ils comptaient devait avant
peu leur faire défaut.
En effet, pendant la nuit du 26 au 27 mai, l'île Victoria subit un
dernier changement d'orientation, dont les conséquences furent
extrêmement graves. Elle fit un demi-tour sur elle-même. Les
icebergs, restes de l'énorme banquise qui la bornaient au nord,
furent par ce changement reportés au sud.
Au matin, les naufragés, -- ne peut-on leur donner ce nom? --
virent le soleil se lever du côté du cap Esquimau et non plus sur
l'horizon du port Barnett.
Quelles allaient être les conséquences de ce changement
d'orientation? Ces montagnes de glace n'allaient-elles pas se
séparer de l'île?
Chacun avait le pressentiment d'un nouveau malheur, et chacun
comprit ce que voulait dire le soldat Kellet, qui s'écria:
«Avant ce soir, nous aurons perdu notre hélice!»
Kellet voulait dire par là que les icebergs, à présent qu'ils
n'étaient plus à l'arrière, mais à l'avant de l'île, ne
tarderaient pas à se détacher. C'étaient eux, en effet, qui lui
imprimaient cette excessive vitesse, parce que, pour chaque pied
dont ils s'élevaient au-dessus du niveau de la mer, ils en avaient
six ou sept au-dessous. Plus enfoncés que l'île dans le courant
sous-marin, ils étaient, par cela même, plus soumis à leur
influence, et il était à craindre que ce courant ne les séparât de
l'île, puisqu'aucun ciment ne les liait à elle.
Oui, le soldat Kellet avait raison. L'île serait alors comme un
bâtiment désemparé de sa mâture, et dont l'hélice aurait été
brisée!
À cette parole de Kellet, personne n'avait répondu. Mais un quart
d'heure ne s'était pas écoulé, que le bruit d'un craquement se
faisait entendre. Le sommet des icebergs s'ébranlait, leur masse
se détachait, et tandis que l'île restait en arrière, les
icebergs, irrésistiblement entraînés par le courant sous-marin,
dérivaient rapidement vers le sud.