La mer de Behring.
Ainsi, l'île, poussée par la banquise, avait, sous une vitesse
excessive, reculé jusque dans les eaux de la mer de Behring, après
avoir passé le détroit sans se fixer à ses bords! Elle dérivait,
pressée par cette irrésistible barrière qui prenait sa force dans
les profondeurs du courant sous-marin! La banquise la repoussait
toujours vers ces eaux plus chaudes qui ne pouvaient tarder à se
changer en abîme pour elle! Et l'embarcation, écrasée, était hors
d'usage!
Lorsque Mrs. Paulina Barnett eut entièrement repris l'usage de ses
sens, elle put en quelques mots raconter l'histoire de ces
soixante-quatorze heures passées dans les profondeurs de la maison
engloutie. Thomas Black, Madge, la jeune Esquimaude avaient été
surpris par la brusquerie de l'avalanche. Tous s'étaient
précipités à la porte, aux fenêtres. Plus d'issue! la couche de
terre ou de sable, qui s'appelait un instant auparavant le cap
Bathurst, recouvrait la maison entière. Presque aussitôt, les
prisonniers purent entendre le choc des glaçons énormes que la
banquise projetait sur la factorerie.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, et déjà Mrs. Paulina
Barnett, son compagnon, ses deux compagnes sentaient la maison,
qui résistait à cette épouvantable pression, s'enfoncer dans le
sol de l'île. La base de glace s'effondrait! L'eau de la mer
apparaissait.
S'emparer de quelques provisions demeurées dans l'office, se
réfugier dans le grenier, ce fut l'affaire d'un instant. Cela se
fit par un vague instinct de conservation. Et cependant, ces
infortunés pouvaient-ils garder une lueur d'espoir? En tout cas,
le grenier semblait devoir résister, et il était probable que deux
blocs de glace, s'arc-boutant au-dessus du faîte, l'avaient sauvé
d'un écrasement immédiat.
Pendant qu'ils étaient emprisonnés dans ce grenier, ils
entendaient au-dessus d'eux les énormes débris de l'avalanche qui
tombaient sans cesse. Au-dessous, l'eau montait toujours. Écrasés
ou noyés!
Mais par un miracle, on peut le dire, le toit de la maison,
supporté sur ses solides fermes, résista, et la maison elle-même,
après s'être enfoncée à une certaine profondeur, s'arrêta, mais
alors l'eau dépassait d'un pied le niveau du grenier.
Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas Black, avaient dû se
réfugier jusque dans l'entrecroisement des fermes. C'est là qu'ils
restèrent pendant tant d'heures. La dévouée Kalumah s'était faite
la servante de tous, et portait à travers la nappe d'eau la
nourriture à l'un et à l'autre. Il n'y avait rien à tenter pour le
salut! Le secours ne pouvait venir que du dehors!
Situation épouvantable. La respiration était douloureuse dans cet
air comprimé, qui, bientôt désoxygéné et chargé d'acide
carbonique, devint à peu près irrespirable... Quelques heures
encore d'emprisonnement dans cet étroit espace, et le lieutenant
Hobson n'eût plus trouvé que les cadavres des victimes!
En outre, aux tortures physiques s'étaient jointes les tortures
morales. Mrs. Paulina Barnett avait à peu près compris ce qui
s'était passé. Elle avait deviné que la banquise s'était jetée sur
l'île, et aux bouillonnements de l'eau qui grondait sous la
maison, elle sentait bien que l'île dérivait irrésistiblement vers
le sud. Et voilà pourquoi, dès que ses yeux se rouvrirent, elle
regarda autour d'elle, et prononça ces mots, que la destruction de
la chaloupe rendait si terribles en cette circonstance:
«La mer! la mer!»
Mais, en ce moment, tous ceux qui l'entouraient ne voulaient voir,
ne voulaient comprendre qu'une chose, c'est qu'ils avaient sauvé
celle pour laquelle ils eussent donné leur vie, et, avec elle,
Madge, Thomas Black, Kalumah. Enfin, et jusqu'alors, malgré tant
d'épreuves, tant de dangers, pas un de ceux que le lieutenant
Jasper Hobson avait emmenés dans cette désastreuse expédition ne
manquait encore à l'appel.
Mais les circonstances allaient devenir plus graves que jamais et
hâter sans nul doute la catastrophe finale dont le dénouement ne
pouvait être éloigné.
Le premier soin du lieutenant Hobson, pendant cette journée, fut
de relever la situation de l'île. Il ne fallait plus songer à la
quitter, puisque la chaloupe était détruite, et que la mer, libre
enfin, n'offrait pas un point solide autour d'elle. En fait
d'icebergs, il ne restait plus que ce reste de banquise, dont le
sommet venait d'écraser le cap Bathurst, nais dont la base,
profondément immergée poussait l'île vers le sud.
En fouillant les ruines de la maison principale, on avait pu
retrouver les instruments et les cartes de l'astronome que Thomas
Black avait tout d'abord emportés avec lui, et qui n'avaient point
été brisés fort heureusement. Le ciel était couvert de nuages,
mais le soleil apparaissait parfois, et le lieutenant Hobson put
prendre hauteur en temps utile et avec une approximation
suffisante.
De cette observation, il résulta que, ce jour même, 12 mai, à
midi, l'île Victoria occupait en longitude 168°12' à l'ouest du
méridien de Greenwich, et en latitude 63°27'. Le point, rapporté
sur la carte, se trouvait être par le travers du golfe Norton,
entre la pointe asiatique de Tchaplin et le cap américain
Stephens, mais à plus de cent milles de l'une et de l'autre côte.
«Il faut donc renoncer à atterrir sur le continent? dit alors Mrs.
Paulina Barnett.
-- Oui, madame, répondit Jasper Hobson, tout espoir est fermé de
ce côté. Le courant nous porte au large avec une extrême vitesse,
et nous ne pouvons compter que sur la rencontre d'un baleinier qui
passerait en vue de l'île.
-- Mais, reprit la voyageuse, si nous ne pouvons atterrir au
continent, pourquoi le courant ne nous porterait-il pas sur une
des îles de la mer de Behring?»
C'était encore là un frêle espoir, et ces désespérés s'y
accrochèrent, comme l'homme qui se noie à la planche de salut. Les
îles ne manquaient pas à ces parages de la mer de Behring, Saint-
Laurent, Saint-Mathieu, Nouniwak, Saint-Paul, Georges, etc.
Précisément, l'île errante n'était pas très éloignée de Saint-
Laurent, assez vaste terre entourée d'îlots, et, en tout cas, si
on la manquait, il était permis d'espérer que ce semis des
Aléoutiennes qui ferme la mer de Behring au sud, l'arrêterait dans
sa marche.
Oui, sans doute! l'île Saint-Laurent pouvait être un port de salut
pour les hiverneurs. S'ils le manquaient, Saint-Mathieu et tout ce
groupe d'îlots dont il forme le centre se trouveraient peut-être
encore sur leur passage. Mais ces Aléoutiennes, dont plus de huit
cents milles les séparaient, il ne fallait pas espérer les
atteindre. Avant, bien avant, l'île Victoria, minée, dissoute par
les eaux chaudes, fondue par ce soleil qui s'avançait déjà dans le
signe des Gémeaux, serait abîmée au fond de la mer!
On devait le supposer. En effet, la distance à laquelle les glaces
se rapprochent de l'Équateur est très variable. Elle est plus
courte dans l'hémisphère austral que dans l'hémisphère boréal. On
les a rencontrées quelquefois par le travers du cap de Bonne-
Espérance, soit au trente-sixième parallèle environ, tandis que
les icebergs qui descendent la mer Arctique n'ont jamais dépassé
le quarantième degré de latitude. Mais la limite de fusion des
glaces est évidemment liée à l'état de la température, et elle
dépend des conditions climatériques. Par des hivers prolongés, les
glaces persistent sous des parallèles relativement bas, et c'est
tout le contraire avec des printemps précoces.
Or, précisément, cette précocité de la saison chaude, en cette
année 1861, devait promptement amener la dissolution de l'île
Victoria. Déjà ces eaux de la mer de Behring étaient vertes et non
plus bleues, comme elles le sont aux approches des icebergs,
suivant la remarque du navigateur Hudson. On devait donc, à tout
moment, redouter une catastrophe, maintenant que la chaloupe
n'existait plus.
Jasper Hobson résolut d'y parer en faisant construire un radeau
assez vaste pour porter toute la petite colonie, et qui pût
naviguer, tant bien que mal, vers le continent. Il fit réunir les
bois nécessaires à la construction d'un appareil flottant sur
lequel on pourrait tenir la mer sans crainte de sombrer. Après
tout, les chances de rencontre étaient possibles à une époque où
les baleiniers remontent vers le nord à la poursuite des baleines.
Mac Nap eut donc mission d'établir un radeau large et solide, qui
surnagerait au moment où l'île Victoria s'engloutirait dans la
mer.
Mais auparavant, il était nécessaire de préparer une demeure
quelconque qui pût abriter les malheureux habitants de l'île. Le
plus simple parut être de déblayer l'ancien logement des soldats,
annexe de la maison principale, dont les murs pourraient encore
servir. Tous se mirent résolument à l'ouvrage, et en quelques
jours on put se garder contre les intempéries d'un climat très
capricieux, que les rafales et les pluies attristaient
fréquemment.
On pratiqua aussi des fouilles dans la maison principale, et on
put extraire des chambres submergées nombre d'objets plus ou moins
utiles, des outils, des armes, de la literie, quelques meubles,
les pompes d'aération, le réservoir à air, etc.
Dès le lendemain de ce jour, le 13 mai, on avait dû renoncer à
l'espoir de dériver sur l'île Saint-Laurent. Le point de
relèvement indiqua que l'île Victoria passait fort à l'est de
cette île; et, en effet, les courants, ne viennent généralement
point butter contre les obstacles naturels; ils les tournent
plutôt, et le lieutenant Hobson comprit bien qu'il fallait
renoncer à l'espoir d'atterrir de cette façon. Seules, les îles
Aléoutiennes, tendues comme un immense filet semi-circulaire sur
un espace de plusieurs degrés, auraient pu arrêter l'île, mais, on
l'a dit, pouvait-on espérer de les atteindre? L'île était emportée
avec une extrême vitesse, sans doute, mais n'était-il pas probable
que cette vitesse diminuerait singulièrement, lorsque les icebergs
qui la poussaient en avant se détacheraient par une raison
quelconque, ou se dissoudraient, eux qu'une couche de terre ne
protégeait pas contre l'action des rayons du soleil?
Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent Long et le
maître charpentier causèrent souvent de ces choses, et, après
mûres réflexions, ils furent de cet avis que l'île ne pourrait, en
aucun cas, atteindre le groupe des Aléoutiennes, soit que sa
vitesse diminuât, soit qu'elle fût rejetée hors du courant de
Behring, soit enfin qu'elle fondît sous la double influence
combinée des eaux et du soleil.
Le 14 mai, maître Mac Nap et ses hommes s'étaient mis à l'ouvrage
et avaient commencé la construction d'un vaste radeau. Il
s'agissait de maintenir cet appareil à un niveau aussi élevé que
possible au-dessus des flots, afin de le soustraire au balayage
des lames. C'était là un gros ouvrage, mais devant lequel le zèle
de ces travailleurs ne recula pas. Le forgeron Raë avait
heureusement retrouvé, dans un magasin attenant au logement, une
grande quantité de ces chevilles de fer qui avaient été apportées
du Fort-Reliance, et elles servirent à fixer fortement entre elles
les diverses pièces qui formaient les bâtis du radeau.
Quant à l'emplacement sur lequel il fut construit, il importe de
le signaler. Ce fut d'après l'idée du lieutenant que Mac Nap prit
les mesures suivantes. Au lieu de disposer les poutres et
poutrelles sur le sol, le charpentier les établit immédiatement à
la surface du lagon. Les diverses pièces, taraudées et mortaisées
sur la rive, étaient ensuite lancées isolément à la surface du
petit lac, et là on les ajustait sans peine. Cette manière
d'opérer présentait deux avantages: 1° le charpentier pourrait
juger immédiatement du point de flottaison et du degré de
stabilité qu'il convenait de donner à l'appareil; 2° lorsque l'île
Victoria viendrait à se dissoudre, le radeau flotterait déjà et ne
serait point soumis aux dénivellements, aux chocs même que le sol
disloqué pouvait lui imprimer à terre. Ces deux raisons, très
sérieuses, engagèrent donc le maître charpentier à procéder comme
il est dit.
Pendant ces travaux, Jasper Hobson, tantôt seul, tantôt accompagné
de Mrs. Paulina Barnett, errait sur le littoral. Il observait
l'état de la mer et les sinuosités changeantes du rivage que le
flot rongeait peu à peu. Son regard parcourait l'horizon
absolument désert. Dans le nord, on ne voyait plus aucune montagne
de glace se profiler à l'horizon. En vain cherchait-il comme tous
les naufragés, ce navire «qui n'apparaît jamais!» La solitude de
l'Océan n'était troublée que par le passage de quelques
souffleurs, qui fréquentaient les eaux vertes où pullulent ces
myriades d'animalcules microscopiques dont ils font leur unique
nourriture. Puis c'étaient aussi des bois qui flottaient, des
essences diverses arrachées aux pays chauds, et que les grands
courants du globe entraînaient jusque dans ces parages.
Un jour, le 16 mai, Mrs. Paulina Barnett et Madge se promenaient
ensemble sur cette partie de l'île comprise entre le cap Bathurst
et l'ancien port. Il faisait un beau temps. La température était
chaude. Depuis bien des jours déjà, il n'existait plus trace de
neige à la surface de l'île. Seuls, les glaçons que la banquise y
avait entassés dans sa partie septentrionale rappelaient l'aspect
polaire de ces climats. Mais ces glaçons se dissolvaient peu à
peu, et de nouvelles cascades s'improvisaient chaque jour au
sommet et sur les flancs des icebergs. Certainement, avant peu, le
soleil aurait fondu ces dernières masses agglomérées par le froid.
C'était un curieux aspect que celui de l'île Victoria! Des yeux
moins attristés l'eussent contemplé avec intérêt. Le printemps s'y
déclarait avec une force inaccoutumée. Sur ce sol, ramené à des
parallèles plus doux, la vie végétale débordait. Les mousses, les
petites fleurs, les plantations de Mrs. Joliffe se développaient
avec une véritable prodigalité. Toute la puissance végétative de
cette terre, soustraite aux âpretés du climat arctique,
s'épanchait au-dehors, non seulement par la profusion des plantes
qui s'épanouissaient à sa surface, mais aussi par la vivacité de
leurs couleurs. Ce n'étaient plus ces nuances pâles et noyées
d'eau, mais des tons colorés, dignes du soleil qui les éclairait
alors. Les diverses essences, arbousiers ou saules, pins ou
bouleaux, se couvraient d'une verdure sombre. Leurs bourgeons
éclataient sous la sève échauffée à de certaines heures par une
température de soixante-huit degrés Fahrenheit (20° centigr. au-
dessus de zéro). La nature arctique se transformait sous un
parallèle qui était déjà celui de Christiana ou de Stockholm, en
Europe, c'est-à-dire celui des plus verdoyants pays des zones
tempérées.
Mais Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir ces avertissements
que lui donnait la nature. Pouvait-elle changer l'état de son
domaine éphémère? Pouvait-elle lier cette île errante à l'écorce
solide du globe? Non, et le sentiment d'une suprême catastrophe
était en elle. Elle en avait l'instinct, comme ces centaines
d'animaux qui pullulaient aux abords de la factorerie. Ces
renards, ces martres, ces hermines, ces lynx, ces castors, ces
rats musqués, ces wisons, ces loups même que le sentiment d'un
danger prochain, inévitable, rendaient moins farouches, toutes ces
bêtes se rapprochaient de plus en plus de leurs anciens ennemis,
les hommes, comme si les hommes eussent pu les sauver! C'était
comme une reconnaissance tacite, instinctive, de la supériorité
humaine, et précisément dans une circonstance où cette supériorité
ne pouvait rien!
Non! Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir toutes ces choses,
et ses regards ne quittaient plus cette impitoyable mer, immense,
infinie, sans autre horizon que le ciel qui se confondait avec
elle!
«Ma pauvre Madge, dit-elle un jour, c'est moi qui t'ai entraînée à
cette catastrophe, toi, qui m'as suivie partout, toi, dont le
dévouement et l'amitié méritaient un autre sort! Me pardonnes-tu?
-- Il n'y a qu'une chose au monde que je ne t'aurais pas
pardonnée, ma fille, répondit Madge. C'eût été une mort que je
n'eusse pas partagée avec toi!
-- Madge! Madge! s'écria la voyageuse, si ma vie pouvait sauver
celle de tous ces infortunés, je la donnerais sans hésiter!
-- Ma fille, répondit Madge, tu n'as donc plus d'espoir?
-- Non!...» murmura Mrs. Paulina Barnett en se cachant dans les
bras de sa compagne.
La femme venait de reparaître un instant dans cette nature virile!
Et qui ne comprendrait un moment de défaillance en de telles
épreuves!
Mrs. Paulina Barnett sanglotait! Son coeur débordait. Des larmes
s'échappaient de ses yeux.
«Madge! Madge! dit la voyageuse en relevant la tête, ne leur dis
pas, au moins, que j'ai pleuré!
-- Non, répondit Madge. D'ailleurs, ils ne me croiraient pas.
C'est un instant de faiblesse! Relève-toi, ma fille, toi, notre
âme à tous, ici! Relève-toi et prends courage!
-- Mais tu espères donc encore? s'écria Mrs. Paulina Barnett,
regardant dans les yeux sa fidèle compagne.
-- J'espère toujours!» répondit simplement Madge.
Et cependant, aurait-on pu conserver encore une lueur d'espérance,
lorsque, quelques jours après, l'île errante, passant au large du
groupe de Saint-Mathieu, n'avait plus une terre où se raccrocher
sur toute cette mer de Behring!