Le tour de l'île.
À compter de ce jour, il fut décidé que le point serait fait,
ainsi que cela se pratique à bord d'un navire, toutes les fois que
l'état de l'atmosphère rendrait cette opération possible. Cette
île Victoria, n'était-ce pas, désormais, un vaisseau désemparé,
errant à l'aventure, sans voiles, sans gouvernail?
Le lendemain, après le relèvement, Jasper Hobson constata que
l'île, sans avoir changé sa direction en latitude, s'était encore
portée de quelques milles plus à l'ouest. Ordre fut donné au
charpentier Mac Nap de procéder à la construction d'une vaste
embarcation. Jasper Hobson donna pour prétexte qu'il voulait,
l'été prochain, opérer une reconnaissance du littoral jusqu'à
l'Amérique russe. Le charpentier, sans en demander davantage,
s'occupa donc de choisir ses bois, et il prit pour chantier la
grève située au pied du cap Bathurst, de manière à pouvoir lancer
facilement son bateau à la mer.
Ce jour-là même, le lieutenant Hobson aurait voulu mettre à
exécution ce projet qu'il avait formé de reconnaître ce territoire
sur lequel ses compagnons et lui étaient emprisonnés maintenant.
Des changements considérables pouvaient se produire dans la
configuration de cette île de glace, exposée à l'influence de la
température variable des eaux, et il importait d'en déterminer la
forme actuelle, sa superficie, et même son épaisseur en de
certains endroits. La ligne de rupture, très vraisemblablement
l'isthme, devait être examinée avec soin, et, sur cette cassure
neuve encore, peut-être distinguerait-on ces couches stratifiées
de glace et de terre qui constituaient le sol de l'île.
Mais, ce jour-là, l'atmosphère s'embruma subitement, et une forte
bourrasque, accompagnée de brumailles, se déclara dans l'après-
dîner. Bientôt le ciel se chargea et la pluie tomba à torrents.
Une grosse grêle crépita sur le toit de la maison, et même
quelques coups d'un tonnerre éloigné se firent entendre, --
phénomène qui a été rarement observé sous des latitudes aussi
hautes.
Le lieutenant Hobson dut retarder son voyage, et attendre que le
trouble des éléments se fût apaisé. Mais pendant les journées des
20, 21 et 22 juillet, l'état du ciel ne se modifia pas. La tempête
fut violente, le ciel se chargea, et les lames battirent le
littoral avec un fracas assourdissant. Des avalanches liquides
heurtaient le cap Bathurst, et si violemment que l'on pouvait
craindre pour sa solidité, désormais fort problématique, puisqu'il
ne se composait que d'une agrégation de terre et de sable sans
base assurée. Ils étaient à plaindre, les navires exposés en mer à
ce terrible coup de vent! Mais l'île errante ne ressentait rien de
ces agitations des eaux, et son énorme masse la rendait
indifférente aux colères de l'Océan.
Pendant la nuit du 22 au 23 juillet, la tempête s'apaisa
subitement. Une forte brise, venant du nord-est, chassa les
dernières brumes accumulées sur l'horizon. Le baromètre avait
remonté de quelques lignes, et les conditions atmosphériques
parurent favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son
voyage.
Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient l'accompagner
dans cette reconnaissance. Il s'agissait d'une absence d'un à deux
jours, qui ne pouvait étonner les habitants de la factorerie, et
on se munit en conséquence d'une certaine quantité de viande
sèche, de biscuit et de quelques flacons de brandevin, qui ne
chargerait pas trop le havresac des explorateurs. Les jours
étaient très longs alors, et le soleil n'abandonnait l'horizon que
pendant quelques heures.
Aucune rencontre d'animal dangereux n'était probablement à
craindre. Les ours, guidés par leur instinct, semblaient avoir
abandonné l'île Victoria, alors qu'elle était encore presqu'île.
Cependant, par précaution, Jasper Hobson, le sergent et Mrs.
Paulina Barnett elle-même s'armèrent de fusils. En outre, le
lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le couteau
à neige, qui n'abandonnent jamais un voyageur des régions
polaires.
Pendant l'absence du lieutenant Hobson et du sergent Long, le
commandement du fort revenait hiérarchiquement au caporal Joliffe,
c'est-à-dire à sa petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu'il
pouvait se fier à celle-ci. Quant à Thomas Black, on ne pouvait
plus compter sur lui, pas même pour se joindre aux explorateurs.
Toutefois, l'astronome promit de surveiller avec soin les parages
du nord, pendant l'absence du lieutenant, et de noter les
changements qui pourraient se produire, soit en mer, soit dans
l'orientation de l'île.
Mrs. Paulina Barnett avait bien essayé de raisonner le pauvre
savant, mais il ne voulut entendre à rien. Il se considérait, non
sans raison, comme un mystifié de la nature, et il ne pardonnerait
jamais à la nature une pareille mystification.
Après quelques bonnes poignées de main échangées en guise d'adieu,
Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons quittèrent la maison
du fort, franchirent la poterne, et se dirigeant vers l'ouest, ils
suivirent la courbe allongée formée par le littoral depuis le cap
Bathurst jusqu'au cap Esquimau.
Il était huit heures du matin. Les obliques rayons du soleil
animaient la côte, en la piquant de lueurs fauves. Les dernières
houles de la mer tombaient peu à peu. Les oiseaux, dispersés par
la tempête, ptarmigans, guillemots, puffins, pétrels, étaient
revenus par milliers. Des bandes de canards se hâtaient de
regagner les bords du lac Barnett, courant sans le savoir au-
devant du pot-au-feu de Mrs. Joliffe. Quelques lièvres polaires,
des martres, des rats musqués, des hermines, se levaient devant
les voyageurs, et s'enfuyaient, mais sans trop de hâte. Les
animaux se sentaient évidemment portés à rechercher la société de
l'homme, par le pressentiment d'un danger commun.
«Ils savent bien que la mer les entoure, dit Jasper Hobson, et
qu'ils ne peuvent plus quitter cette île!
-- Ces rongeurs, lièvres ou autres, demanda Mrs. Paulina Barnett,
n'ont-ils pas l'habitude, avant l'hiver, d'aller chercher au sud
des climats plus doux?
-- Oui, madame, répondit Jasper Hobson; mais, cette fois, à moins
qu'ils ne puissent s'enfuir à travers les champs de glace, ils
devront rester emprisonnés comme nous, et il est à craindre que,
pendant l'hiver, la plupart ne meurent de froid ou de faim.
-- J'aime à croire, dit le sergent Long, que ces bêtes-là nous
rendront le service de nous alimenter, et il est fort heureux pour
la colonie qu'elles n'aient point eu l'instinct de s'enfuir avant
la rupture de l'isthme.
-- Mais les oiseaux nous abandonneront sans doute? demanda Mrs.
Paulina Barnett.
-- Oui, madame, répondit Jasper Hobson. Tous ces échantillons de
l'espèce volatile fuiront avec les premiers froids. Ils peuvent
traverser, eux, de larges espaces sans se fatiguer, et, plus
heureux que nous, ils sauront bien regagner la terre ferme.
-- Eh bien, pourquoi ne nous serviraient-ils pas de messagers?
répondit la voyageuse.
-- C'est une idée, madame, et une excellente idée, dit le
lieutenant Hobson. Rien ne nous empêchera de prendre quelques
centaines de ces oiseaux et de leur attacher au cou un papier sur
lequel sera mentionné le secret de notre situation. Déjà John
Ross, en 1848, essaya, par un moyen analogue, de faire connaître
la présence de ses navires, _l'Entreprise_ et l'_Investigator_,
dans les mers polaires, aux survivants de l'expédition Franklin.
Il prit dans des pièges quelques centaines de renards blancs, il
leur riva au cou un collier de cuivre sur lequel étaient gravées
les mentions nécessaires, puis il les lâcha en toutes directions.
-- Peut-être quelques-uns de ces messagers sont-ils tombés entre
les mains des naufragés? dit Mrs. Paulina Barnett.
-- Peut-être, répondit Jasper Hobson. En tout cas, je me rappelle
qu'un de ces renards, vieux déjà, fut pris par le capitaine
Hatteras pendant son voyage de découverte, et ce renard portait
encore au cou un collier à demi usé et perdu au milieu de sa
blanche fourrure. Quant à nous, ce que nous ne pouvons faire avec
des quadrupèdes, nous le ferons avec des oiseaux!»
Tout en causant ainsi, en formant des projets pour l'avenir, les
deux explorateurs et leur compagne suivaient le littoral de l'île.
Ils n'y remarquèrent aucun changement. C'étaient toujours ces
mêmes rivages, très accores, recouverts de terre et de sable, mais
ces rivages ne présentaient aucune cassure nouvelle qui pût faire
supposer que le périmètre de l'île se fût récemment modifié.
Toutefois, il était à craindre que l'énorme glaçon, en traversant
des courants plus chauds, ne s'usât par sa base et ne diminuât
d'épaisseur, hypothèse qui inquiétait très justement Jasper
Hobson.
À onze heures du matin, les explorateurs avaient franchi les huit
milles qui séparaient le cap Bathurst du cap Esquimau. Ils
retrouvèrent sur ce point les traces du campement qu'avait occupé
la famille de Kalumah. Des maisons de neige, il ne restait
naturellement plus rien; mais les cendres refroidies et les
ossements de phoques attestaient encore le passage des Esquimaux.
Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long firent
halte en cet endroit, leur intention étant de passer les courtes
heures de nuit à la baie des Morses, qu'ils comptaient atteindre
quelques heures plus tard. Ils déjeunèrent, assis sur une légère
extumescence du sol, recouverte d'une herbe maigre et rare. Devant
leurs yeux se développait un bel horizon de mer, tracé avec une
grande netteté. Ni une voile, ni un iceberg n'animait cet immense
désert d'eau.
«Est-ce que vous seriez très surpris, monsieur Hobson, demanda
Mrs. Paulina Barnett, si quelque bâtiment se montrait à nos yeux
en ce moment?
-- Très surpris, non, madame, répondit le lieutenant Hobson, mais
je le serais agréablement, je l'avoue. Pendant la belle saison, il
n'est pas rare que les baleiniers de Behring s'avancent jusqu'à
cette latitude, surtout depuis que l'océan Arctique est devenu le
vivier des cachalots et des baleines. Mais nous sommes au 23
juillet, et l'été est déjà bien avancé. Toute la flottille de
pêche se trouve, sans doute, en ce moment dans le golfe Kotzebue,
à l'entrée du détroit. Les baleiniers défient, et avec raison, des
surprises de la mer Arctique. Ils redoutent les glaces et ont
souci de ne point se laisser enfermer par elles. Or, précisément,
ces icebergs, ces icestreams, cette banquise qu'ils craignent
tant, ces glaces enfin, ce sont elles que nous appelons de tous
nos voeux!
-- Elles viendront, mon lieutenant, répondit le sergent Long,
ayons patience, et avant deux mois les lames du large ne battront
plus le cap Esquimau.
-- Le cap Esquimau! dit en souriant Mrs. Paulina Barnett, mais ce
nom, cette dénomination, ainsi que toutes celles que nous avons
données aux anses et aux pointes de la presqu'île, sont peut-être
un peu bien aventurés! Nous avons déjà perdu le port Barnett, la
Paulina-river, qui sait si le cap Esquimau et la baie des Morses
ne disparaîtront pas à leur tour?
-- Ils disparaîtront aussi, madame, répondit Jasper Hobson, et,
après eux, l'île Victoria tout entière, puisque rien ne la
rattache plus au continent et qu'elle est fatalement condamnée à
périr! Ce résultat est inévitable, et nous nous serons inutilement
mis en frais de nomenclature géographique! Mais, en tout cas, nos
dénominations n'avaient point encore été adoptées par la Société
royale, et l'honorable Roderick Murchison[10] n'aura aucun nom à
effacer de ses cartes.
-- Si, un seul! dit le sergent.
-- Lequel? demanda Jasper Hobson.
-- Le cap Bathurst, répondit le sergent.
-- En effet, vous avez raison, le cap Bathurst est maintenant à
rayer de la cartographie polaire!»
Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs. À une heure
après midi, ils se disposèrent à continuer leur voyage.
Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap Esquimau, porta
un dernier regard sur la mer environnante. Puis, n'ayant rien vu
qui pût solliciter son attention, il redescendit et rejoignit Mrs.
Paulina Barnett, qui l'attendait près du sergent.
«Madame, lui demanda-t-il, vous n'avez point oublié la famille
d'indigènes que nous rencontrâmes ici même, quelque temps avant la
fin de l'hiver?
-- Non, monsieur Hobson, répondit la voyageuse, et j'ai conservé
de cette bonne petite Kalumah un excellent souvenir. Elle a même
promis de venir nous revoir au Fort-Espérance, promesse qu'il lui
sera maintenant impossible de remplir. Mais à quel propos me
faites-vous cette question?
-- Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait auquel je
n'ai pas attaché assez d'importance alors, et qui me revient
maintenant à l'esprit.
-- Et lequel?
-- Vous souvenez-vous de cette sorte d'étonnement inquiet que ces
Esquimaux manifestèrent en voyant que nous avions fondé une
factorerie au pied du cap Bathurst?
-- Parfaitement, monsieur Hobson.
-- Vous rappelez-vous aussi que j'ai insisté à cet égard pour
comprendre, pour deviner la pensée de ces indigènes, mais que je
n'ai pu y parvenir?
-- En effet.
-- Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je m'explique
leurs hochements de tête. Ces Esquimaux, par tradition, par
expérience, enfin par une raison quelconque, connaissaient la
nature et l'origine de la presqu'île Victoria. Ils savaient que
nous n'avions pas bâti sur un terrain solide. Mais, sans doute,
les choses étant ainsi depuis des siècles, ils n'ont pas cru le
danger imminent, et c'est pourquoi ils ne se sont pas expliqués
d'une façon plus catégorique.
-- Cela doit être, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett,
mais très certainement Kalumah ignorait ce que soupçonnaient ses
compagnons, car, si elle l'avait su, la pauvre enfant n'aurait pas
hésité à nous l'apprendre.»
Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea l'opinion de Mrs.
Paulina Barnett.
«Il faut avouer que c'est une bien grande fatalité, dit alors le
sergent, que nous soyons venus nous installer sur cette
presqu'île, précisément à l'époque où elle allait se détacher du
continent pour courir les mers! Car enfin, mon lieutenant, il y
avait longtemps, bien longtemps que les choses étaient en cet
état! Des siècles peut-être!
-- Vous pouvez dire des milliers et des milliers d'années, sergent
Long, répondit Jasper Hobson. Songez donc que la terre végétale
que nous foulons en ce moment a été apportée par les vents
parcelle par parcelle, que ce sable a volé jusqu'ici grain à
grain! Pensez au temps qu'il a fallu à ces semences de sapins, de
bouleaux, d'arbousiers pour se multiplier, pour devenir des
arbrisseaux et des arbres! Peut-être ce glaçon qui nous porte
était-il formé et soudé au continent avant même l'apparition de
l'homme sur la terre!
-- Eh bien, s'écria le sergent Long, il aurait bien dû attendre
encore quelques siècles avant de s'en aller à la dérive, ce glaçon
capricieux! Cela nous eût épargné bien des inquiétudes et, peut-
être, bien des dangers!»
Cette très juste réflexion du sergent Long termina la
conversation, et on se remit en route.
Depuis le cap Esquimau jusqu'à la baie des Morses, la côte courait
à peu près nord et sud, suivant la projection du cent vingt-
septième méridien. En arrière, on apercevait, à une distance de
quatre à cinq milles, l'extrémité pointue du lagon, qui
réverbérait les rayons du soleil, et un peu au-delà, les dernières
rampes boisées dont la verdure encadrait ses eaux. Quelques
aigles-siffleurs passaient dans l'air avec de grands battements
d'aile. De nombreux animaux à fourrures, des martres, des visons,
des hermines, tapis derrière quelques excroissances sablonneuses
ou cachés entre les maigres buissons d'arbousiers et de saules,
regardaient les voyageurs. Ils semblaient comprendre qu'ils
n'avaient aucun coup de fusil à redouter. Jasper Hobson entrevit
aussi quelques castors, errant à l'aventure et fort désorientés,
sans doute, depuis la disparition de la petite rivière. Sans
huttes pour s'abriter, sans cours d'eau pour y construire leur
village, ils étaient destinés à périr par le froid, dès que les
grandes gelées se feraient sentir. Le sergent Long reconnut
également une bande de loups qui couraient à travers la plaine.
On pouvait donc croire que tous les animaux de la ménagerie
polaire étaient emprisonnés sur l'île flottante, et que les
carnassiers, lorsque l'hiver les aurait affamés -- puisqu'il leur
était interdit d'aller chercher leur nourriture sous un climat
plus doux --, deviendraient évidemment redoutables pour les hôtes
du Fort-Espérance.
Seuls -- et il ne fallait pas s'en plaindre --, les ours blancs
semblaient manquer à la faune de l'île. Toutefois, le sergent crut
apercevoir confusément, à travers un bouquet de bouleaux, une
masse blanche, énorme, qui se mouvait lentement; mais, après un
examen plus rigoureux, il fut porté à croire qu'il s'était trompé.
Cette partie du littoral, qui confinait à la baie des Morses,
était généralement peu élevée au-dessus du niveau de la mer.
Quelques portions même affleuraient la nappe liquide, et les
dernières ondulations des lames couraient en écumant à leur
surface, comme si elles se fussent développées sur une grève. Il
était à craindre qu'en cette partie de l'île, le sol ne se fût
abaissé depuis quelque temps seulement, mais les points de
contrôle manquaient et ne permettaient pas de reconnaître cette
modification et d'en déterminer l'importance. Jasper Hobson
regretta de n'avoir pas, avant son départ, établi des repères aux
environs du cap Bathurst, qui lui eussent permis de noter les
divers abaissements et affaissements du littoral. Il se promit de
prendre cette précaution à son retour.
Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni au
lieutenant, ni au sergent, ni à la voyageuse, de marcher
rapidement. Souvent on s'arrêtait, on examinait le sol, on
recherchait si quelque fracture ne menaçait pas de se produire sur
le rivage, et parfois les explorateurs durent se porter jusqu'à un
demi-mille à l'intérieur de l'île. En de certains points, le
sergent prit la précaution de planter des branches de saule ou de
bouleau, qui devaient servir de jalons pour l'avenir, surtout en
ces portions plus profondément affouillées, et dont la solidité
semblait problématique. Il serait, dès lors, aisé de reconnaître
les changements qui pourraient se produire.
Cependant on avançait, et, vers trois heures après midi, la baie
des Morses ne se trouvait plus qu'à trois milles dans le sud.
Jasper Hobson put déjà faire observer à Mrs. Paulina Barnett la
modification apportée par la rupture de l'isthme, modification
très importante, en effet.
Autrefois, l'horizon, dans le sud-ouest, était barré par une très
longue ligne de côtes, légèrement arrondie, formant le littoral de
la vaste baie Liverpool. Maintenant, c'était une ligne d'eau qui
fermait cet horizon. Le continent avait disparu. L'île Victoria se
terminait là par un angle brusque, à l'endroit même où la fracture
avait dû se faire. On sentait que, cet angle tourné, l'immense mer
apparaîtrait aux regards, baignant la partie méridionale de l'île
sur toute cette ligne, solide autrefois, qui s'étendait de la baie
des Morses à la baie Washburn.
Mrs. Paulina Barnett ne considéra pas ce nouvel aspect sans une
certaine émotion. Elle s'attendait à cela, et pourtant son coeur
battit fort. Elle cherchait des yeux ce continent qui manquait à
l'horizon, ce continent qui maintenant restait à plus de deux
cents milles en arrière, et elle sentit bien qu'elle ne foulait
plus du pied la terre américaine. Pour tous ceux qui ont l'âme
sensible, il est inutile d'insister sur ce point, et on doit dire
que Jasper Hobson et le sergent lui-même partagèrent l'émotion de
leur compagne.
Tous pressèrent le pas, afin d'atteindre l'angle brusque qui
fermait encore le sud. Le sol remontait un peu sur cette portion
de littoral. La couche de terre et de sable était plus épaisse, ce
qui s'expliquait par la proximité de cette partie du vrai
continent qui autrefois jouxtait l'île et ne faisait qu'un même
territoire avec elle. L'épaisseur de la croûte glacée et de la
couche de terre à cette jonction, probablement accrue à chaque
siècle, démontrait pourquoi l'isthme avait dû résister, tant qu'un
phénomène géologique n'en avait pas provoqué la rupture. Le
tremblement de terre du 8 janvier n'avait agité que le continent
américain, mais la secousse avait suffi à casser la presqu'île,
livrée désormais à tous les caprices de l'Océan.
Enfin, à quatre heures, l'angle fut atteint. La baie des Morses,
formée par une échancrure de la terre ferme, n'existait plus. Elle
était restée attachée au continent.
«Par ma foi, madame, dit gravement le sergent Long à la voyageuse,
il est heureux pour vous que nous ne lui ayons pas donné le nom de
baie Paulina Barnett!
-- En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, et je commence à
croire que je suis une triste marraine en nomenclature
géographique!»