Un campement de nuit.
Ainsi, Jasper Hobson ne s'était pas trompé sur la question du
point de rupture. C'était l'isthme qui avait cédé aux secousses du
tremblement de terre. Aucune trace du continent américain, plus de
falaises, plus de volcans dans l'ouest de l'île. La mer partout.
L'angle, formé au sud-ouest de l'île par le détachement du glaçon,
dessinait maintenant un cap assez aigu qui, rongé par les eaux
plus chaudes, exposé à tous les chocs, ne pouvait évidemment
échapper à une destruction prochaine.
Les explorateurs reprirent donc leur marche, en prolongeant la
ligne rompue qui, presque droite, courait à peu près ouest et est.
La cassure était nette, comme si elle eût été produite par un
instrument tranchant. On pouvait, en de certains endroits,
observer la disposition du sol. Cette berge, mi-partie glace, mi-
partie terre et sable, émergeait d'une dizaine de pieds. Elle
était absolument accore, sans talus, et quelques portions,
quelques tranches plus fraîches, attestaient des éboulements
récents. Le sergent Long signala même deux ou trois petits glaçons
détachés de la rive, qui achevaient de se dissoudre au large. On
sentait que, dans ses mouvements de ressac, l'eau plus chaude
rongeait plus facilement cette lisière nouvelle, que le temps
n'avait pas encore revêtu, comme le reste du littoral, d'une sorte
de mortier de neige et de sable. Aussi, cet état de choses était-
il rien moins que rassurant.
Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant Hobson et le sergent Long,
avant de prendre du repos, voulurent achever l'examen de cette
arête méridionale de l'île. Le soleil, suivant un arc très
allongé, ne devait pas se coucher avant onze heures du soir, et
par conséquent, le jour ne manquait pas. Le disque brillant se
traînait avec lenteur sur l'horizon de l'ouest, et ses obliques
rayons projetaient démesurément devant leurs pas les ombres des
explorateurs. À de certains instants, la conversation de ceux-ci
s'animait, puis, pendant de longs intervalles, ils restaient
silencieux, interrogeant la mer, songeant à l'avenir.
L'intention de Jasper Hobson était de camper, pendant la nuit, à
la baie Washburn. Rendu à ce point, il aurait fait environ dix-
huit milles, c'est-à-dire, si ses hypothèses étaient justes, la
moitié de son voyage circulaire. Puis, après quelques heures de
repos, quand sa compagne serait remise de ses fatigues, il
comptait reprendre, par le rivage occidental, la route du Fort-
Espérance.
Aucun incident ne marqua cette exploration du nouveau littoral,
compris entre la baie des Morses et la baie Washburn. À sept
heures du soir, Jasper Hobson était arrivé au lieu de campement
dont il avait fait choix. De ce côté, même modification. De la
baie Washburn, il ne restait plus que la courbe allongée, formée
par la côte de l'île, et qui, autrefois, la délimitait au nord.
Elle s'étendait sans altération jusqu'à ce cap qu'on avait nommé
cap Michel, et sur une longueur de sept milles. Cette portion de
l'île ne semblait avoir souffert aucunement de la rupture de
l'isthme. Les taillis de pins et de bouleaux, qui se massaient un
peu en arrière, étaient feuillus et verdoyants à cette époque de
l'année. On voyait encore une assez grande quantité d'animaux à
fourrures bondir à travers la plaine.
Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons de route s'arrêtèrent
en cet endroit. Si leurs regards étaient bornés au nord, du moins,
dans le sud, pouvaient-ils embrasser une moitié de l'horizon. Le
soleil traçait un arc tellement ouvert que ses rayons, arrêtés par
le relief du sol plus accusé vers l'ouest, n'arrivaient plus
jusqu'aux rivages de la baie Washburn. Mais ce n'était pas encore
la nuit, pas même le crépuscule, puisque l'astre radieux n'avait
pas disparu.
«Mon lieutenant, dit alors le sergent Long du ton le plus sérieux
du monde, si, par miracle, une cloche venait à sonner en ce
moment, que croyez-vous qu'elle sonnerait?
-- L'heure du souper, sergent, répondit Jasper Hobson. Je pense,
madame, que vous êtes de mon avis?
-- Entièrement, répondit la voyageuse, et puisque nous n'avons
qu'à nous asseoir pour être attablés, asseyons-nous. Voici un
tapis de mousse -- un peu usé, il faut bien le dire --, mais que
la Providence semble avoir étendu pour nous.»
Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sèche, un pâté de
lièvres, tiré de l'officine de Mrs. Joliffe, quelque peu de
biscuit, formèrent le menu du souper.
Ce repas terminé un quart d'heure après, Jasper Hobson retourna
vers l'angle sud-est de l'île, pendant que Mrs. Paulina Barnett
demeurait assise au pied d'un maigre sapin à demi ébranché, et que
le sergent Long préparait le campement pour la nuit.
Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure du glaçon qui
formait l'île, et reconnaître, s'il était possible, son mode de
fondation. Une petite berge, produite par un éboulement, lui
permit de descendre jusqu'au niveau de la mer, et, de là, il put
observer la muraille accore qui formait le littoral.
En cet endroit, le sol s'élevait de trois pieds à peine au-dessus
de l'eau. Il se composait, à sa partie supérieure, d'une assez
mince couche de terre et de sable, mélangée d'une poussière de
coquillages. Sa partie inférieure consistait en une glace
compacte, très dure et comme métallisée, qui supportait ainsi
l'humus de l'île.
Cette couche de glace ne dépassait que d'un pied seulement le
niveau de la mer. On voyait nettement, sur cette coupure
nouvellement faite, les stratifications qui divisaient
uniformément l'icefield. Ces nappes horizontales semblaient
indiquer que les gelées successives qui les avaient faites
s'étaient produites dans des eaux relativement tranquilles.
On sait que la congélation s'opère par la partie supérieure des
liquides; puis, si le froid persévère, l'épaisseur de la carapace
solide s'accroît en allant de haut en bas. Du moins, il en est
ainsi pour les eaux tranquilles. Au contraire, pour les eaux
courantes, on a reconnu qu'il se formait des glaces de fond,
lesquelles montaient ensuite à la surface.
Mais, pour ce glaçon, base de l'île Victoria, il n'était pas
douteux que, sur le rivage du continent américain, il ne se fût
constitué en eaux calmes. Sa congélation s'était évidemment faite
par sa partie supérieure, et, en bonne logique, on devait
nécessairement admettre que le dégel s'opérerait par sa surface
inférieure. Le glaçon diminuerait d'épaisseur, quand il serait
dissous par des eaux plus chaudes, et alors le niveau général de
l'île s'abaisserait d'autant par rapport à la surface de la mer.
C'était là le grand danger.
Jasper Hobson, on vient de le dire, avait observé que la couche
solidifiée de l'île, le glaçon proprement dit, ne s'élevait que
d'un pied environ au-dessus du niveau de la mer. Or, on sait que
tout au plus les quatre cinquièmes d'une glace flottante sont
immergés. Un icefield, un iceberg, pour un pied qu'ils ont au-
dessus de l'eau, en ont quatre au-dessous. Cependant, il faut dire
que, suivant leur mode de formation ou leur origine, la densité,
ou, si l'on veut, le poids spécifique des glaces flottantes est
variable. Celles qui proviennent de l'eau de mer, poreuses,
opaques, teintes de bleu ou de vert, suivant les rayons lumineux
qui les traversent, sont plus légères que les glaces formées d'eau
douce. Leur surface saillante s'élève donc un peu plus au-dessus
du niveau océanique. Or, il était certain que la base de l'île
Victoria était un glaçon d'eau de mer. Donc, tout considéré,
Jasper Hobson fut amené à conclure, en tenant compte du poids de
la couche minérale et végétale qui recouvrait le glaçon, que son
épaisseur au-dessous du niveau de la mer devait être de quatre à
cinq pieds environ. Quant aux divers reliefs de l'île, aux
éminences, aux extumescences du sol, ils n'affectaient évidemment
que sa surface terreuse et sableuse, et on devait admettre que,
d'une façon générale, l'île errante n'était pas immergée de plus
de cinq pieds.
Cette observation rendit Jasper Hobson fort soucieux. Cinq pieds
seulement! Mais, sans compter les causes de dissolution auxquelles
cet icefield pouvait être soumis, le moindre choc n'amènerait-il
pas une rupture à sa surface? Une violente agitation des eaux,
provoquée par une tempête, par un coup de vent, ne pouvait-elle
entraîner la dislocation du champ de glaces, sa rupture en glaçons
et bientôt sa décomposition complète? Ah! l'hiver, le froid, la
colonne mercurielle gelée dans sa cuvette de verre, voilà ce que
le lieutenant Hobson appelait de tous ses voeux! Seul, le terrible
froid des contrées polaires, le froid d'un hiver arctique,
pourrait consolider, épaissir la base de l'île, en même temps
qu'il établirait une voie de communication entre elle et le
continent.
Le lieutenant Hobson revint au lieu de halte. Le sergent Long
s'occupait d'organiser la couchée, car il n'avait pas l'intention
de passer la nuit à la belle étoile, ce à quoi la voyageuse se fût
pourtant résignée. Il fit connaître à Jasper Hobson son intention
de creuser dans le sol une maison de glace, assez large pour
contenir trois personnes, sorte de «snow-house», qui les
préserverait fort bien du froid de la nuit.
«Dans le pays des Esquimaux, dit-il, rien de plus sage que de se
conduire en Esquimau.»
Jasper Hobson approuva, mais il recommanda à son sergent de ne pas
trop profondément fouiller dans le sol de glace, qui ne devait pas
mesurer plus de cinq pieds d'épaisseur.
Le sergent Long se mit à la besogne. Sa hachette et son couteau à
neige aidant, il eut bientôt déblayé la terre et creusé une sorte
de couloir en pente douce qui aboutissait directement à la
carapace glacée. Puis il s'attaqua à cette masse friable, que le
sable et la terre recouvraient depuis de longs siècles.
Il ne fallait pas plus d'une heure pour creuser cette retraite
souterraine, ou plutôt ce terrier à parois de glace, très propre à
conserver la chaleur, et, par conséquent, d'une habitabilité
suffisante pour quelques heures de nuit.
Tandis que le sergent Long travaillait comme un termite, le
lieutenant Hobson, ayant rejoint sa compagne, lui communiquait le
résultat de ses observations sur la constitution physique de l'île
Victoria. Il ne lui cacha pas les craintes sérieuses que cet
examen laissait dans son esprit. Le peu d'épaisseur du glaçon,
suivant lui, devait provoquer avant peu des failles à sa surface,
puis des ruptures impossibles à prévoir, et par conséquent
impossibles à empêcher. L'île errante pouvait, à chaque instant,
ou s'immerger peu à peu par changement de pesanteur spécifique, ou
se diviser en îlots plus ou moins nombreux dont la durée serait
nécessairement éphémère. Sa conclusion fut, qu'autant que
possible, les hôtes du Fort-Espérance ne devaient pas s'éloigner
de la factorerie et rester réunis sur le même point afin de
partager ensemble les mêmes chances.
Jasper Hobson en était là de sa conversation, quand des cris se
firent entendre.
Mrs. Paulina Barnett et lui se levèrent aussitôt. Ils regardèrent
autour d'eux, vers le taillis, sur la plaine, en mer.
Personne.
Cependant, les cris redoublaient.
«Le sergent! le sergent!» dit Jasper Hobson.
Et, suivi de Mrs. Paulina Barnett, il se précipita vers le
campement.
À peine fut-il arrivé à l'ouverture béante de la maison de neige,
qu'il aperçut le sergent Long, cramponné des deux mains à son
couteau qu'il avait enfoncé dans la paroi de glace, et appelant,
d'ailleurs, d'une voix forte, mais avec le plus grand sang-froid.
On ne voyait plus que la tête et les bras du sergent. Pendant
qu'il creusait, le sol glacé avait soudain manqué sous lui, et il
avait été plongé dans l'eau jusqu'à la ceinture.
Jasper Hobson se contenta de dire: «Tenez bon!» Et, se couchant
sur l'entaille, il arriva au bord du trou.
Puis il tendit la main au sergent qui, sûr de ce point d'appui,
parvint à sortir de l'excavation. «Mon Dieu, sergent Long! s'écria
Mrs. Paulina Barnett, que vous est-il donc arrivé?
-- Il m'est arrivé, madame, répondit Long, en se secouant comme un
barbet mouillé, que ce sol de glace a cédé sous moi et que j'ai
pris un bain forcé.
-- Mais, demanda Jasper Hobson, vous n'avez donc pas tenu compte
de ma recommandation de ne pas creuser trop profondément au-
dessous de la couche de terre?
-- Faites excuse, mon lieutenant. Vous pouvez voir que c'est à
peine si j'ai entamé de quinze pouces le sol de glace. Seulement,
il faut croire qu'il existait en dessous une boursouflure, qu'il y
avait là comme une sorte de caverne. La glace ne reposait pas sur
l'eau, et je suis passé comme au travers d'un plafond qui se fend.
Si je n'avais pu m'accrocher à mon couteau, je m'en allais tout
bêtement sous l'île, et c'eût été fâcheux, n'est-il pas vrai,
madame?
-- Très fâcheux, brave sergent!» répondit la voyageuse, en tendant
la main au digne homme.
L'explication donnée par le sergent Long était exacte. En cet
endroit, par une raison quelconque, sans doute par suite d'un
emmagasinage d'air, la glace avait formé voûte au-dessus de l'eau,
et, par conséquent, sa paroi peu épaisse, amincie encore par le
couteau à neige, n'avait pas tardé à se rompre sous le poids du
sergent.
Cette disposition qui, sans doute, se reproduisait en mainte
partie du champ de glace, n'était point rassurante. Où serait-on
jamais certain de poser le pied sur un terrain solide? Le sol ne
pouvait-il à chaque pas céder à la pression? Et quand on songeait
que sous cette mince couche de terre et de glace se creusaient les
gouffres de l'Océan, quel coeur ne se serait pas serré, si
énergique qu'il fût!
Cependant le sergent Long, se préoccupant peu du bain qu'il venait
de prendre, voulait reprendre en un autre endroit son travail de
mineur. Mais, cette fois, Mrs. Paulina Barnett n'y voulut pas
consentir. Une nuit à passer en plein air ne l'embarrassait pas.
L'abri du taillis voisin lui suffirait aussi bien qu'à ses
compagnons, et elle s'opposa absolument à ce que le sergent Long
recommençât son opération. Celui-ci dut se résigner et obéir.
Le campement fut donc reporté à une centaine de pieds en arrière
du littoral, sur une petite extumescence où poussaient quelques
bouquets isolés de pins et de bouleaux, dont l'agglomération ne
méritait certainement pas la qualification de taillis. Un feu
pétillant de branches mortes fut allumé vers dix heures du soir,
au moment où le soleil rasait les bords de cet horizon au-dessous
duquel il n'allait disparaître que pendant quelques heures.
Le sergent Long eut là une belle occasion de sécher ses jambes, et
il ne la manqua pas. Jasper Hobson et lui causèrent jusqu'au
moment où le crépuscule remplaça la lumière du jour. Mrs. Paulina
Barnett prenait de temps en temps part à la conversation et
cherchait à distraire le lieutenant de ses idées un peu sombres.
Cette belle nuit, très étoilée au zénith, comme toutes les nuits
polaires, était propice d'ailleurs à un apaisement de l'esprit. Le
vent murmurait à travers les sapins. La mer semblait dormir sur le
littoral. Une houle très allongée gonflait à peine sa surface et
venait expirer sans bruit à la lisière de l'île. Pas un cri
d'oiseau dans l'air, pas un vagissement sur la plaine. Quelques
crépitements des souches de sapins s'épanouissant en flammes
résineuses, puis, à de certains intervalles, le murmure des voix
qui s'envolaient dans l'espace, troublaient seuls, en le faisant
paraître sublime, ce silence de la nuit.
«Qui pourrait croire, dit Mrs. Paulina Barnett, que nous sommes
ainsi emportés à la surface de l'Océan! En vérité, monsieur
Hobson, il me faut un certain effort pour me rendre à l'évidence,
car cette mer nous paraît absolument immobile, et, cependant, elle
nous entraîne avec une irrésistible puissance!
-- Oui, madame, répondit Jasper Hobson, et j'avouerai que si le
plancher de notre véhicule était solide, si la carène ne devait
pas tôt ou tard manquer au bâtiment, si sa coque ne devait pas
s'entrouvrir un jour ou l'autre, et enfin si je savais où il me
mène, j'aurais quelque plaisir à flotter ainsi sur cet Océan.
-- En effet, monsieur Hobson, reprit la voyageuse, est-il un mode
de locomotion plus agréable que le nôtre? Nous ne nous sentons pas
aller. Notre île a précisément la même vitesse que celle du
courant qui l'emporte. N'est-ce pas le même phénomène que celui
qui accompagne un ballon dans l'air? Puis, quel charme ce serait
de voyager ainsi avec sa maison, son jardin, son parc, son pays
lui-même! Une île errante, mais j'entends une véritable île, avec
une base solide, insubmersible, ce serait véritablement le plus
confortable et le plus merveilleux véhicule que l'on pût imaginer.
On a fait des jardins suspendus, dit-on? Pourquoi, un jour, ne
ferait-on pas des parcs flottants qui nous transporteraient à tous
les points du monde? Leur grandeur les rendrait absolument
insensibles à la houle. Ils n'auraient rien à craindre des
tempêtes. Peut-être même, par les vents favorables, pourrait-on
les diriger avec de grandes voiles tendues à la brise? Et puis,
quels miracles de végétation surprendraient les regards des
passagers, quand des zones tempérées ils seraient passés sous les
zones tropicales! J'imagine même qu'avec d'habiles pilotes, bien
instruits des courants, on saurait se maintenir sous des latitudes
choisies et jouir à son gré d'un printemps éternel!»
Jasper Hobson ne pouvait que sourire aux rêveries de
l'enthousiaste Paulina Barnett. L'audacieuse femme se laissait
entraîner avec tant de grâce, elle ressemblait si bien à cette île
Victoria qui marchait sans aucunement trahir sa marche! Certes,
étant donnée la situation, on pouvait ne pas se plaindre de cette
étrange façon de courir les mers, mais à la condition, toutefois,
que l'île ne menaçât point à chaque instant de fondre et de
s'effondrer dans l'abîme.
La nuit se passa. On dormit quelques heures. Au réveil, on
déjeuna, et chacun trouva le déjeuner excellent. Des broussailles
bien flambantes ranimèrent les jambes des dormeurs, un peu
engourdis par le froid de la nuit.
À six heures du matin, Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le
sergent Long se remettaient en route.
La côte, depuis le cap Michel jusqu'à l'ancien port Barnett, se
dirigeait presque en droite ligne du sud au nord, sur une longueur
de onze milles environ. Elle n'offrait aucune particularité et ne
semblait pas avoir souffert depuis la rupture de l'isthme. C'était
une lisière généralement basse, peu ondulée. Le sergent Long, sur
l'ordre du lieutenant, plaça quelques repères en arrière du
littoral, qui permettraient plus tard d'en reconnaître les
modifications.
Le lieutenant Hobson désirait, et pour cause, rallier le Fort-
Espérance le soir même. De son côté, Mrs. Paulina Barnett avait
hâte de revoir ses compagnons, ses amis, et, dans les conditions
où ils se trouvaient, il ne fallait pas prolonger l'absence du
chef de la factorerie.
On marcha donc vite, en coupant par une ligne oblique, et, à midi,
on tournait le petit promontoire qui défendait autrefois le port
Barnett contre les vents de l'est.
De ce point au Fort-Espérance il ne fallait plus compter qu'une
huitaine de milles. Avant quatre heures du soir, ces huit milles
étaient franchis, et le retour des explorateurs était salué par
les hurrahs du caporal Joliffe.