«Depuis ce temps-là, dès qu'il s'écarte quelque chien au bout de la

rue, il est aussitôt décidé qu'il a passé par mes mains. Une bonne

bourgeoise qui en avoit perdu un petit, qu'elle aimoit, disoit-elle,

plus que ses enfants, vint l'autre jour s'évanouir dans ma chambre;

et, ne le trouvant pas, elle me cita devant le magistrat. Je crois

que je ne serai jamais délivré de la malice importune de ces femmes

qui, avec leurs voix glapissantes, m'étourdissent sans cesse de

l'oraison funèbre de tous les automates qui sont morts depuis dix

ans.

«Je suis, etc.»

Tous les savants étoient autrefois accusés de magie. Je n'en suis

point étonné. Chacun disoit en lui-même: j'ai porté les talents

naturels aussi loin qu'ils peuvent aller; cependant un certain

savant a des avantages sur moi: il faut bien qu'il y ait là quelque

diablerie.

A présent que ces sortes d'accusations sont tombées dans le décri,

on a pris un autre tour; et un savant ne sauroit guère éviter le

reproche d'irréligion ou d'hérésie. Il a beau être absous par le

peuple: la plaie est faite; elle ne se fermera jamais bien. C'est

toujours pour lui un endroit malade. Un adversaire viendra, trente

ans après, lui dire modestement: A Dieu ne plaise que je dise que ce

dont on vous accuse soit vrai! mais vous avez été obligé de vous

défendre. C'est ainsi qu'on tourne contre lui sa justification même.

S'il écrit quelque histoire, et qu'il ait de la noblesse dans

l'esprit, et quelque droiture dans le coeur, on lui suscite mille

persécutions. On ira contre lui soulever le magistrat sur un fait

qui s'est passé il y a mille ans. Et on voudra que sa plume soit

captive, si elle n'est pas vénale.

Plus heureux cependant que ces hommes lâches, qui abandonnent leur

foi pour une médiocre pension; qui, à prendre toutes leurs

impostures en détail, ne les vendent pas seulement une obole; qui

renversent la constitution de l'empire, diminuent les droits d'une

puissance, augmentent ceux d'une autre, donnent aux princes, ôtent

aux peuples, font revivre des droits surannés, flattent les passions

qui sont en crédit de leur temps, et les vices qui sont sur le

trône, imposant à la postérité, d'autant plus indignement qu'elle a

moins de moyens de détruire leur témoignage.

Mais ce n'est point assez, pour un auteur, d'avoir essuyé toutes ces

insultes; ce n'est point assez pour lui d'avoir été dans une

inquiétude continuelle sur le succès de son ouvrage. Il voit le jour

enfin, cet ouvrage qui lui a tant coûté. Il lui attire des querelles

de toutes parts. Et comment les éviter? Il avoit un sentiment; il

l'a soutenu par ses écrits: il ne savoit pas qu'un homme, à deux

cents lieues de lui, avoit dit tout le contraire. Voilà cependant la

guerre qui se déclare.

Encore s'il pouvoit espérer d'obtenir quelque considération! Non. Il

n'est tout au plus estimé que de ceux qui se sont appliqués au même

genre de science que lui. Un philosophe a un mépris souverain pour

un homme qui a la tête chargée de faits; et il est, à son tour,

regardé comme un visionnaire par celui qui a une bonne mémoire.

Quant à ceux qui font profession d'une orgueilleuse ignorance, ils

voudroient que tout le genre humain fût enseveli dans l'oubli où ils

seront eux-mêmes.

Un homme à qui il manque un talent se dédommage en le méprisant: il

ôte cet obstacle qu'il rencontroit entre le mérite et lui; et, par

là, se trouve au niveau de celui dont il redoute les travaux.

Enfin, il faut joindre, à une réputation équivoque, la privation des

plaisirs et la perte de la santé.

De Paris, le 20 de la lune de Chahban 1720.

LETTRE CXLVI.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Il y a longtemps que l'on a dit que la bonne foi étoit l'âme d'un

grand ministre.

Un particulier peut jouir de l'obscurité où il se trouve; il ne se

décrédite que devant quelques gens; il se tient couvert devant les

autres: mais un ministre qui manque à la probité a autant de

témoins, autant de juges, qu'il y a de gens qu'il gouverne.

Oserai-je le dire? le plus grand mal que fait un ministre sans

probité n'est pas de desservir son prince et de ruiner son peuple:

il y en a un autre, à mon avis, mille fois plus dangereux; c'est le

mauvais exemple qu'il donne.

Tu sais que j'ai longtemps voyagé dans les Indes. J'y ai vu une

nation, naturellement généreuse, pervertie en un instant, depuis le

dernier des sujets jusqu'aux plus grands, par le mauvais exemple

d'un ministre: j'y ai vu tout un peuple, chez qui la générosité, la

probité, la candeur et la bonne foi ont passé de tout temps pour les

qualités naturelles, devenir tout à coup le dernier des peuples; le

mal se communiquer, et n'épargner pas même les membres les plus

sains; les hommes les plus vertueux faire des choses indignes; et

violer, dans toutes les occasions de leur vie, les premiers

principes de la justice, sur ce vain prétexte qu'on la leur avoit

violée.

Ils appeloient des lois odieuses en garantie des actions les plus

lâches; et nommoient nécessité l'injustice et la perfidie.

J'ai vu la foi des contrats bannie, les plus saintes conventions

anéanties, toutes les lois des familles renversées. J'ai vu des

débiteurs avares, fiers d'une insolente pauvreté, instruments

indignes de la fureur des lois et de la rigueur des temps, feindre

un payement au lieu de le faire, et porter le couteau dans le sein

de leurs bienfaiteurs.

J'en ai vu d'autres, plus indignes encore, acheter presque pour

rien, ou plutôt ramasser de terre des feuilles de chêne, pour les

mettre à la place de la substance des veuves et des orphelins.

J'ai vu naître soudain, dans tous les coeurs, une soif insatiable

des richesses. J'ai vu se former en un moment une détestable

conjuration de s'enrichir, non par un honnête travail et une

généreuse industrie, mais par la ruine du prince, de l'État et des

concitoyens.

J'ai vu un honnête citoyen, dans ces temps malheureux, ne se coucher

qu'en disant: J'ai ruiné une famille aujourd'hui; j'en ruinerai une

autre demain.

Je vais, disoit un autre, avec un homme noir qui porte une écritoire

à la main et un fer pointu à l'oreille, assassiner tous ceux à qui

j'ai de l'obligation.

Un autre disoit: Je vois que j'accommode mes affaires: il est vrai

que, lorsque j'allai, il y a trois jours, faire un certain payement,

je laissai toute une famille en larmes, que je dissipai la dot de

deux honnêtes filles, que j'ôtai l'éducation à un petit garçon; le

père en mourra de douleur, la mère périt de tristesse: mais je n'ai

fait que ce qui est permis par la loi.

Quel plus grand crime que celui que commet un ministre, lorsqu'il

corrompt les moeurs de toute une nation, dégrade les âmes les plus

généreuses, ternit l'éclat des dignités, obscurcit la vertu même, et

confond la plus haute naissance dans le mépris universel?

Que dira la postérité, lorsqu'il lui faudra rougir de la honte de

ses pères? Que dira le peuple naissant, lorsqu'il comparera le fer

de ses aïeux avec l'or de ceux à qui il doit immédiatement le jour?

Je ne doute pas que les nobles ne retranchent de leurs quartiers un

indigne degré de noblesse qui les déshonore, et ne laissent la

génération présente dans l'affreux néant où elle s'est mise.

De Paris, le 11 de la lune de Rhamazan, 1720.

LETTRE CXLVII.

LE GRAND EUNUQUE A USBEK.

A Paris.

Les choses sont venues à un état qui ne se peut plus soutenir: tes

femmes se sont imaginé que ton départ leur laissoit une impunité

entière; il se passe ici des choses horribles: je tremble moi-même

au cruel récit que je vais te faire.

Zélis, allant il y a quelques jours à la mosquée, laissa tomber son

voile, et parut presque à visage découvert devant tout le peuple.

J'ai trouvé Zachi couchée avec une de ses esclaves; chose si

défendue par les lois du sérail.

J'ai surpris, par le plus grand hasard du monde, une lettre que je

t'envoie: je n'ai jamais pu découvrir à qui elle étoit adressée.

Hier au soir, un jeune garçon fut trouvé dans le jardin du sérail,

et il se sauva par-dessus les murailles.

Ajoute à cela ce qui n'est pas parvenu à ma connoissance; car

sûrement tu es trahi. J'attends tes ordres: et, jusqu'à l'heureux

moment que je les recevrai, je vais être dans une situation

mortelle. Mais, si tu ne mets toutes ces femmes à ma discrétion, je

ne te réponds d'aucune d'elles, et j'aurai tous les jours des

nouvelles aussi tristes à te mander.

Du sérail d'Ispahan, le 1er de la lune de Rhégeb, 1717.

LETTRE CXLVIII.

USBEK AU PREMIER EUNUQUE.

Au sérail d'Ispahan.

Recevez par cette lettre un pouvoir sans bornes sur tout le sérail:

commandez avec autant d'autorité que moi-même; que la crainte et la

terreur marchent avec vous; courez d'appartements en appartements

porter les punitions et les châtiments; que tout vive dans la

consternation, que tout fonde en larmes devant vous; interrogez tout

le sérail; commencez par les esclaves; n'épargnez pas mon amour; que

tout subisse votre tribunal redoutable; mettez au jour les secrets

les plus cachés; purifiez ce lieu infâme; et faites-y rentrer la

vertu bannie. Car, dès ce moment, je mets sur votre tête les

moindres fautes qui se commettront. Je soupçonne Zélis d'être celle

à qui la lettre que vous avez surprise s'adressoit: examinez cela

avec des yeux de lynx.

De ***, le 11 de la lune de Zilhagé, 1718.

LETTRE CXLIX.

NARSIT A USBEK.

A Paris.

Le grand eunuque vient de mourir, magnifique seigneur: comme je suis

le plus vieux de tes esclaves, j'ai pris sa place, jusques à ce que

tu aies fait connoître sur qui tu veux jeter les yeux.

Deux jours après sa mort, on m'apporta une de tes lettres qui lui

étoit adressée: je me suis bien gardé de l'ouvrir; je l'ai

enveloppée avec respect, et l'ai serrée, jusques à ce que tu m'aies

fait connoître tes sacrées volontés.

Hier, un esclave vint, au milieu de la nuit, me dire qu'il avoit

trouvé un jeune homme dans le sérail: je me levai, j'examinai la

chose, et je trouvai que c'étoit une vision.

Je te baise les pieds, sublime seigneur; et je te prie de compter

sur mon zèle, mon expérience et ma vieillesse.

Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune de Gemmadi 1, 1718.

LETTRE CL.

USBEK A NARSIT.

Au sérail d'Ispahan.

Malheureux que vous êtes, vous avez dans vos mains des lettres qui

contiennent des ordres prompts et violents; le moindre retardement

peut me désespérer: et vous demeurez tranquille sous un vain

prétexte!

Il se passe des choses horribles: j'ai peut-être la moitié de mes

esclaves qui méritent la mort. Je vous envoie la lettre que le

premier eunuque m'écrivit là-dessus avant de mourir. Si vous aviez

ouvert le paquet qui lui est adressé, vous y auriez trouvé des

ordres sanglants. Lisez-les donc ces ordres: et vous périrez, si

vous ne les exécutez pas.

De ***, le 25 de la lune de Chalval, 1718.

LETTRE CLI.

SOLIM A USBEK.

A Paris.

Si je gardois plus longtemps le silence, je serois aussi coupable

que tous ces criminels que tu as dans le sérail.

J'étois le confident du grand eunuque, le plus fidèle de tes

esclaves. Lorsqu'il se vit près de sa fin, il me fit appeler, et me

dit ces paroles: Je me meurs; mais le seul chagrin que j'aie en

quittant la vie, c'est que mes derniers regards aient trouvé les

femmes de mon maître criminelles. Le ciel puisse le garantir de tous

les malheurs que je prévois! puisse, après ma mort, mon ombre

menaçante venir avertir ces perfides de leur devoir, et les

intimider encore! Voilà les clefs de ces redoutables lieux; va les

porter au plus vieux des noirs. Mais si, après ma mort, il manque de

vigilance, songe à en avertir ton maître. En achevant ces mots, il

expira dans mes bras.

Je sais ce qu'il t'écrivit, quelque temps avant sa mort, sur la

conduite de tes femmes: il y a dans le sérail une lettre qui auroit

porté la terreur avec elle, si elle avoit été ouverte; celle que tu

as écrite depuis a été surprise à trois lieues d'ici: je ne sais ce

que c'est, tout se tourne malheureusement.

Cependant tes femmes ne gardent plus aucune retenue: depuis la mort

du grand eunuque, il semble que tout leur soit permis; la seule

Roxane est restée dans le devoir, et conserve de la modestie. On

voit les moeurs se corrompre tous les jours. On ne trouve plus sur

le visage de tes femmes cette vertu mâle et sévère qui y régnoit

autrefois: une joie nouvelle, répandue dans ces lieux, est un

témoignage infaillible, selon moi, de quelque satisfaction nouvelle;

dans les plus petites choses, je remarque des libertés jusqu'alors

inconnues. Il règne, même parmi tes esclaves, une certaine indolence

pour leur devoir et pour l'observation des règles, qui me surprend;

ils n'ont plus ce zèle ardent pour ton service, qui sembloit animer

tout le sérail.

Tes femmes ont été huit jours à la campagne, à une de tes maisons

les plus abandonnées. On dit que l'esclave qui en a soin a été

gagné; et qu'un jour avant qu'elles arrivassent, il avoit fait

cacher deux hommes dans un réduit de pierre qui est dans la muraille

de la principale chambre, d'où ils sortoient le soir lorsque nous

étions retirés. Le vieux eunuque, qui est à présent à notre tête,

est un imbécile, à qui l'on fait croire tout ce qu'on veut.

Je suis agité d'une colère vengeresse contre tant de perfidies: et

si le ciel vouloit, pour le bien de ton service, que tu me jugeasses

capable de gouverner, je te promets que, si tes femmes n'étoient pas

vertueuses, au moins elles seroient fidèles.

Du sérail d'Ispahan, le 6 de la lune de Rebiab 1, 1719.

LETTRE CLII.

NARSIT A USBEK.

A Paris.

Roxane et Zélis ont souhaité d'aller à la campagne; je n'ai pas cru

devoir le leur refuser. Heureux Usbek! tu as des femmes fidèles et

des esclaves vigilants: je commande en des lieux où la vertu semble

s'être choisi un asile. Compte qu'il ne s'y passera rien que tes

yeux ne puissent soutenir.

Il est arrivé un malheur qui me met en grande peine. Quelques

marchands arméniens, nouvellement arrivés à Ispahan, avoient apporté

une de tes lettres pour moi; j'ai envoyé un esclave pour la

chercher; il a été volé à son retour, de manière que la lettre est

perdue. Écris-moi donc promptement; car je m'imagine que, dans ce

changement, tu dois avoir des choses de conséquence à me mander.

Du sérail de Fatmé, le 6 de la lune de Rebiab 1, 1719.

LETTRE CLIII.

USBEK A SOLIM.

Au sérail d'Ispahan.

Je te mets le fer à la main. Je te confie ce que j'ai à présent dans

le monde de plus cher, qui est ma vengeance. Entre dans ce nouvel

emploi: mais n'y porte ni coeur ni pitié. J'écris à mes femmes de

t'obéir aveuglément: dans la confusion de tant de crimes, elles

tomberont devant tes regards. Il faut que je te doive mon bonheur et

mon repos: rends-moi mon sérail comme je l'ai laissé. Mais commence

par l'expier; extermine les coupables, et fais trembler ceux qui se

proposoient de le devenir. Que ne peux-tu pas espérer de ton maître

pour des services si signalés? Il ne tiendra qu'à toi de te mettre

au-dessus de ta condition même, et de toutes les récompenses que tu

as jamais désirées.

De Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1719.

LETTRE CLIV.

USBEK A SES FEMMES.

Au sérail d'Ispahan.

Puisse cette lettre être comme la foudre qui tombe au milieu des

éclairs et des tempêtes! Solim est votre premier eunuque, non pas

pour vous garder, mais pour vous punir. Que tout le sérail s'abaisse

devant lui. Il doit juger vos actions passées: et, pour l'avenir, il

vous fera vivre sous un joug si rigoureux, que vous regretterez

votre liberté, si vous ne regrettez pas votre vertu.

De Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1719.

LETTRE CLV.

USBEK A NESSIR.

A Ispahan.

Heureux celui qui, connoissant tout le prix d'une vie douce et

tranquille, repose son coeur au milieu de sa famille, et ne

connoît d'autre terre que celle qui lui a donné le jour.

Je vis dans un climat barbare, présent à tout ce qui m'importune,

absent de tout ce qui m'intéresse. Une tristesse sombre me saisit;

je tombe dans un accablement affreux: il me semble que je

m'anéantis; et je ne me retrouve moi-même que lorsqu'une sombre

jalousie vient s'allumer, et enfanter dans mon âme la crainte, les

soupçons, la haine et les regrets.

Tu me connois, Nessir; tu as toujours vu dans mon coeur comme dans

le tien: je te ferois pitié, si tu savois mon état déplorable.

J'attends quelquefois six mois entiers des nouvelles du sérail; je

compte tous les instants qui s'écoulent; mon impatience me les

allonge toujours; et lorsque celui qui a été tant attendu est près

d'arriver, il se fait dans mon coeur une révolution soudaine; ma

main tremble d'ouvrir une lettre fatale; cette inquiétude qui me

désespéroit, je la trouve l'état le plus heureux où je puisse être,

et je crains d'en sortir par un coup plus cruel pour moi que mille

morts.

Mais, quelque raison que j'aie eue de sortir de ma patrie, quoique

je doive ma vie à ma retraite, je ne puis plus, Nessir, rester dans

cet affreux exil. Et ne mourrois-je pas tout de même en proie à mes

chagrins? J'ai pressé mille fois Rica de quitter cette terre

étrangère; mais il s'oppose à toutes mes résolutions; il m'attache

ici par mille prétextes: il semble qu'il ait oublié sa patrie; ou

plutôt il semble qu'il m'ait oublié moi-même, tant il est insensible

à mes déplaisirs.

Malheureux que je suis! je souhaite de revoir ma patrie, peut-être

pour devenir plus malheureux encore! Eh! qu'y ferai-je? Je vais

rapporter ma tête à mes ennemis. Ce n'est pas tout: j'entrerai dans

le sérail; il faut que j'y demande compte du temps funeste de mon

absence: et si j'y trouve des coupables, que deviendrai-je? Et si la

seule idée m'accable de si loin, que sera-ce, lorsque ma présence la

rendra plus vive? que sera-ce, s'il faut que je voie, s'il faut que

j'entende ce que je n'ose imaginer sans frémir? que sera-ce enfin,

s'il faut que des châtiments que je prononcerai moi-même soient des

marques éternelles de ma confusion et de mon désespoir?

J'irai m'enfermer dans des murs plus terribles pour moi que pour les

femmes qui y sont gardées; j'y porterai tous mes soupçons; leurs

empressements ne m'en déroberont rien; dans mon lit, dans leurs

bras, je ne jouirai que de mes inquiétudes; dans un temps si peu

propre aux réflexions, ma jalousie trouvera à en faire. Rebut

indigne de la nature humaine, esclaves vils dont le coeur a été

fermé pour jamais à tous les sentiments de l'amour, vous ne gémiriez

plus sur votre condition, si vous connoissiez le malheur de la

mienne.

De Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1719.

LETTRE CLVI.

ROXANE A USBEK.

A Paris.

L'horreur, la nuit et l'épouvante règnent dans le sérail; un deuil

affreux l'environne: un tigre y exerce à chaque instant toute sa

rage; il a mis dans les supplices deux eunuques blancs, qui n'ont

avoué que leur innocence; il a vendu une partie de nos esclaves, et

nous a obligées de changer entre nous celles qui nous restoient.

Zachi et Zélis ont reçu dans leur chambre, dans l'obscurité de la

nuit un traitement indigne; le sacrilége n'a pas craint de porter

sur elles ses viles mains. Il nous tient enfermées chacune dans

notre appartement; et, quoique nous y soyons seules, il nous y fait

vivre sous le voile: il ne nous est plus permis de nous parler; ce

seroit un crime de nous écrire: nous n'avons plus rien de libre que

les pleurs.

Une troupe de nouveaux eunuques est entrée dans le sérail, où ils

nous assiégent nuit et jour: notre sommeil est sans cesse interrompu

par leurs méfiances feintes ou véritables. Ce qui me console, c'est

que tout ceci ne durera pas longtemps, et que ces peines finiront

avec ma vie: elle ne sera pas longue, cruel Usbek! je ne te donnerai

pas le temps de faire cesser tous ces outrages.

Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Maharram, 1720.

LETTRE CLVII.

ZACHI A USBEK.

A Paris.

O ciel! un barbare m'a outragée jusque dans la manière de me punir!

Il m'a infligé ce châtiment qui commence par alarmer la pudeur; ce

châtiment qui met dans l'humiliation extrême; ce châtiment qui

ramène, pour ainsi dire, à l'enfance.

Mon âme, d'abord anéantie sous la honte, reprenoit le sentiment

d'elle-même, et commençoit à s'indigner, lorsque mes cris firent

retentir les voûtes de mes appartements. On m'entendit demander

grâce au plus vil de tous les humains, et tenter sa pitié, à mesure

qu'il étoit plus inexorable.

Depuis ce temps, son âme insolente et servile s'est élevée sur la

mienne. Sa présence, ses regards, ses paroles, tous les malheurs

viennent m'accabler. Quand je suis seule, j'ai du moins la

consolation de verser des larmes; mais lorsqu'il s'offre à ma vue,

la fureur me saisit; je la trouve impuissante; et je tombe dans le

désespoir.

Le tigre ose me dire que tu es l'auteur de toutes ces barbaries. Il

voudrait m'ôter mon amour, et profaner jusques aux sentiments de mon

coeur. Quand il me prononce le nom de celui que j'aime, je ne sais

plus me plaindre: je ne puis plus que mourir.

J'ai soutenu ton absence, et j'ai conservé mon amour, par la force

de mon amour. Les nuits, les jours, les moments, tout a été pour

toi. J'étois superbe de mon amour même; et le tien me faisoit

respecter ici. Mais à présent... Non, je ne puis plus soutenir

l'humiliation où je suis descendue. Si je suis innocente, reviens

pour m'aimer; reviens, si je suis coupable, pour que j'expire à tes

pieds.

Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Maharram, 1720.

LETTRE CLVIII.

ZÉLIS A USBEK.

A Paris.

A mille lieues de moi, vous me jugez coupable: à mille lieues de

moi, vous me punissez.

Qu'un eunuque barbare porte sur moi ses viles mains, il agit par

votre ordre: c'est le tyran qui m'outrage, et non pas celui qui

exerce la tyrannie.

Vous pouvez, à votre fantaisie, redoubler vos mauvais traitements.

Mon coeur est tranquille, depuis qu'il ne peut plus vous aimer.

Votre âme se dégrade, et vous devenez cruel. Soyez sûr que vous

n'êtes point heureux. Adieu.

Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Maharram, 1720.

LETTRE CLIX.

SOLIM A USBEK.

A Paris.

Je me plains, magnifique seigneur, et je te plains: jamais serviteur

fidèle n'est descendu dans l'affreux désespoir où je suis. Voici tes

malheurs et les miens; je ne t'en écris qu'en tremblant.

Je jure, par tous les prophètes du ciel, que, depuis que tu m'as

confié tes femmes, j'ai veillé nuit et jour sur elles; que je n'ai

jamais suspendu un moment le cours de mes inquiétudes. J'ai commencé

mon ministère par les châtiments; et je les ai suspendus, sans

sortir de mon austérité naturelle.

Mais que dis-je? pourquoi te vanter ici une fidélité qui t'a été

inutile? Oublie tous mes services passés; regarde-moi comme un

traître; et punis-moi de tous les crimes que je n'ai pu empêcher.

Roxane, la superbe Roxane, ô ciel! à qui se fier désormais? Tu

soupçonnois Zachi, et tu avois pour Roxane une sécurité entière;

mais sa vertu farouche étoit une cruelle imposture; c'étoit le voile

de sa perfidie. Je l'ai surprise dans les bras d'un jeune homme,

qui, dès qu'il s'est vu découvert, est venu sur moi; il m'a donné

deux coups de poignard; les eunuques, accourus au bruit, l'ont

entouré: il s'est défendu longtemps, en a blessé plusieurs; il

vouloit même rentrer dans la chambre, pour mourir, disoit-il, aux

yeux de Roxane. Mais enfin il a cédé au nombre, et il est tombé à

nos pieds.

Je ne sais si j'attendrai, sublime seigneur, tes ordres sévères: tu

as mis ta vengeance en mes mains; je ne dois pas la faire languir.

Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rebiab 1, 1730,

LETTRE CLX.

SOLIM A USBEK.

A Paris.

J'ai pris mon parti: tes malheurs vont disparoître; je vais punir.

Je sens déjà une joie secrète; mon âme et la tienne vont s'apaiser:

nous allons exterminer le crime, et l'innocence va pâlir.

O vous, qui semblez n'être faites que pour ignorer tous vos sens et

être indignées de vos désirs mêmes; éternelles victimes de la honte

et de la pudeur, que ne puis-je vous faire entrer à grands flots

dans ce sérail malheureux, pour vous voir étonnées de tout le sang

que j'y vais répandre!

Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rebiab 1, 1720.

LETTRE CLXI.

ROXANE A USBEK.

A Paris.

Oui, je t'ai trompé; j'ai séduit tes eunuques; je me suis jouée de

ta jalousie; et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de

délices et de plaisirs.

Je vais mourir; le poison va couler dans mes veines: car que

ferois-je ici, puisque le seul homme qui me retenoit à la vie n'est

plus? Je meurs; mais mon ombre s'envole bien accompagnée: je viens

d'envoyer devant moi ces gardiens sacriléges, qui ont répandu le

plus beau sang du monde.

Lettres persanes, tome II · 第 8 / 14 段