«Mais depuis je me suis bien pourvu de ces précieuses raretés. Il y

a quelques jours que je vendis ma vaisselle d'argent pour acheter

une lampe de terre qui avoit servi à un philosophe stoïcien. Je me

suis défait de toutes les glaces dont mon oncle avoit couvert

presque tous les murs de ses appartements, pour avoir un petit

miroir un peu fêlé, qui fut autrefois à l'usage de Virgile: je suis

charmé d'y voir ma figure représentée, au lieu de celle du cygne de

Mantoue. Ce n'est pas tout: j'ai acheté cent louis d'or cinq ou six

pièces de monnoie de cuivre qui avoit cours il y a deux mille ans.

Je ne sache pas avoir à présent dans ma maison un seul meuble qui

n'ait été fait avant la décadence de l'empire. J'ai un petit cabinet

de manuscrits fort précieux et fort chers: quoique je me tue la vue

à les lire, j'aime beaucoup mieux m'en servir que des exemplaires

imprimés, qui ne sont pas si corrects, et que tout le monde a entre

les mains. Quoique je ne sorte presque jamais, je ne laisse pas

d'avoir une passion démesurée de connoître tous les anciens chemins

qui étoient du temps des Romains. Il y en a un qui est près de chez

moi, qu'un proconsul des Gaules fit faire il y a environ douze cents

ans: lorsque je vais à ma maison de campagne, je ne manque jamais

d'y passer, quoiqu'il soit très incommode, et qu'il m'allonge de

plus d'une lieue; mais ce qui me fait enrager, c'est qu'on y a mis

des poteaux de bois de distance en distance, pour marquer

l'éloignement des villes voisines; je suis désespéré de voir ces

misérables indices, au lieu des colonnes milliaires qui y étoient

autrefois: je ne doute pas que je ne les fasse rétablir par mes

héritiers, et que je ne les engage à cette dépense par mon

testament. Si vous avez, monsieur, quelque manuscrit persan, vous me

ferez plaisir de m'en accommoder: je vous le payerai tout ce que

vous voudrez; et je vous donnerai par-dessus le marché quelques

ouvrages de ma façon, par lesquels vous verrez que je ne suis point

un membre inutile de la république des lettres. Vous y remarquerez

entre autres une dissertation, où je prouve que la couronne dont on

se servoit autrefois dans les triomphes étoit de chêne, et non pas

de laurier: vous en admirerez une autre, où je prouve, par de doctes

conjectures tirées des plus graves auteurs grecs, que Cambyses fut

blessé à la jambe gauche, et non pas à la droite; une autre, où je

prouve qu'un petit front étoit une beauté recherchée par les

Romains. Je vous enverrai encore un volume in-quarto, en forme

d'explication d'un vers du sixième livre de l'Enéide de Virgile.

Vous ne recevrez tout ceci que dans quelques jours; et quant à

présent, je me contente de vous envoyer ce fragment d'un ancien

mythologiste grec, qui n'avoit point paru jusques ici, et que j'ai

découvert dans la poussière d'une bibliothèque. Je vous quitte pour

une affaire importante que j'ai sur les bras: il s'agit de restituer

un beau passage de Pline le naturaliste, que les copistes du

cinquième siècle ont étrangement défiguré. Je suis, etc.»

FRAGMENT D'UN ANCIEN MYTHOLOGISTE.

«Dans une île près des Orcades, il naquit un enfant qui avoit pour

père Éole, dieu des vents, et pour mère une nymphe de Calédonie. On

dit de lui qu'il apprit tout seul à compter avec ses doigts; et que,

dès l'âge de quatre ans, il distinguoit si parfaitement les métaux,

que sa mère ayant voulu lui donner une bague de laiton au lieu d'une

d'or, il reconnut la tromperie, et la jeta par terre.

«Dès qu'il fut grand, son père lui apprit le secret d'enfermer les

vents dans une outre, qu'il vendoit ensuite à tous les voyageurs;

mais comme la marchandise n'étoit pas fort prisée dans son pays, il

le quitta, et se mit à courir le monde en compagnie de l'aveugle

dieu du hasard.

«Il apprit dans ses voyages que dans la Bétique l'or reluisoit de

toutes parts: cela fit qu'il y précipita ses pas. Il y fut fort mal

reçu de Saturne, qui régnoit pour lors; mais ce dieu ayant quitté la

terre, il s'avisa d'aller dans tous les carrefours, où il crioit

sans cesse d'une voix rauque: Peuples de Bétique, vous croyez être

riches parce que vous avez de l'or et de l'argent; votre erreur me

fait pitié: croyez-moi, quittez le pays des vils métaux; venez dans

l'empire de l'imagination; et je vous promets des richesses qui vous

étonneront vous-mêmes. Aussitôt il ouvrit une grande partie des

outres qu'il avoit apportées, et il distribua de sa marchandise à

qui en voulut.

«Le lendemain il revint dans les mêmes carrefours, et il s'écria:

Peuples de Bétique, voulez-vous être riches? Imaginez-vous que je le

suis beaucoup, et que vous l'êtes beaucoup aussi; mettez-vous tous

les matins dans l'esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit;

levez-vous ensuite; et, si vous avez des créanciers, allez les payer

de ce que vous aurez imaginé; et dites-leur d'imaginer à leur tour.

«Il reparut quelques jours après, et il parla ainsi: Peuples de

Bétique, je vois bien que votre imagination n'est pas si vive que

les premiers jours; laissez-vous conduire à la mienne; je mettrai

tous les matins devant vos yeux un écriteau qui sera pour vous la

source des richesses: vous n'y verrez que quatre paroles; mais elles

seront bien significatives, car elles régleront la dot de vos

femmes, la légitime de vos enfants, le nombre de vos domestiques. Et

quant à vous, dit-il à ceux de la troupe qui étoient le plus près de

lui; quant à vous, mes chers enfants (je puis vous appeler de ce

nom, car vous avez reçu de moi une seconde naissance), mon écriteau

décidera de la magnificence de vos équipages, de la somptuosité de

vos festins, du nombre et de la pension de vos maîtresses.

«A quelques jours de là il arriva dans le carrefour, tout essoufflé;

et, transporté de colère, il s'écria: Peuples de Bétique, je vous

avois conseillé d'imaginer, et je vois que vous ne le faites pas: eh

bien! à présent je vous l'ordonne. Là-dessus, il les quitta

brusquement; mais la réflexion le rappela sur ses pas. J'apprends

que quelques-uns de vous sont assez détestables pour conserver leur

or et leur argent. Encore passe pour l'argent; mais pour de l'or....

pour de l'or... Ah! cela me met dans une indignation... Je jure par

mes outres sacrées que, s'ils ne viennent me l'apporter, je les

punirai sévèrement. Puis il ajouta d'un air tout à fait persuasif:

Croyez-vous que ce soit pour garder ces misérables métaux que je

vous les demande? Une marque de ma candeur, c'est que, lorsque vous

me les apportâtes il y a quelques jours, je vous en rendis

sur-le-champ la moitié.

«Le lendemain on l'aperçut de loin, et on le vit s'insinuer avec une

voix douce et flatteuse: Peuples de Bétique, j'apprends que vous

avez une partie de vos trésors dans les pays étrangers; je vous

prie, faites-les-moi venir; vous me ferez plaisir, et je vous en

aurai une reconnoissance éternelle.

«Le fils d'Éole parloit à des gens qui n'avoient pas grande envie de

rire; ils ne purent pourtant s'en empêcher: ce qui fit qu'il s'en

retourna bien confus. Mais, reprenant courage, il hasarda encore une

petite prière: je sais que vous avez des pierres précieuses; au nom

de Jupiter, défaites-vous-en: rien ne vous appauvrit comme ces

sortes de choses; défaites-vous-en, vous dis-je: si vous ne le

pouvez pas par vous-mêmes, je vous donnerai des hommes d'affaires

excellents. Que de richesses vont couler chez vous, si vous faites

ce que je vous conseille! Oui, je vous promets tout ce qu'il y aura

de plus pur dans mes outres.

«Enfin il monta sur un tréteau, et, prenant une voix plus assurée,

il dit: Peuples de Bétique, j'ai comparé l'heureux état dans lequel

vous êtes, avec celui où je vous trouvai lorsque j'arrivai ici; je

vous vois le plus riche peuple de la terre: mais, pour achever votre

fortune, souffrez que je vous ôte la moitié de vos biens. A ces

mots, d'une aile légère le fils d'Eole disparut, et laissa ses

auditeurs dans une consternation inexprimable; ce qui fit qu'il

revint le lendemain, et parla ainsi: Je m'aperçus hier que mon

discours vous déplut extrêmement. Eh bien! prenez que je ne vous aie

rien dit. Il n'y a qu'à prendre d'autres expédients pour arriver au

but que je me suis proposé. Assemblons nos richesses dans un même

endroit; nous le pouvons facilement, car elles ne tiennent pas un

gros volume. Aussitôt il en disparut les trois quarts.»

De Paris, le 9 de la lune de Chahban, 1720.

LETTRE CXLIII.

RICA A NATHANAEL LÉVI, MÉDECIN JUIF.

A Livourne.

Tu me demandes ce que je pense de la vertu des amulettes, et de la

puissance des talismans. Pourquoi t'adresses-tu à moi? tu es Juif,

et je suis mahométan: c'est-à-dire que nous sommes tous deux bien

crédules.

Je porte toujours sur moi plus de deux mille passages du saint

Alcoran; j'attache à mes bras un petit paquet, où sont écrits les

noms de plus de deux cents dervis: ceux d'Ali, de Fatmé, et de tous

les Purs, sont cachés en plus de vingt endroits de mes habits.

Cependant je ne désapprouve point ceux qui rejettent cette vertu que

l'on attribue à de certaines paroles: il nous est bien plus

difficile de répondre à leurs raisonnements, qu'à eux de répondre à

nos expériences.

Je porte tous ces chiffons sacrés par une longue habitude, pour me

conformera une pratique universelle: je crois que, s'ils n'ont pas

plus de vertu que les bagues et les autres ornements dont on se

pare, ils n'en ont pas moins. Mais toi, tu mets toute ta confiance

sur quelques lettres mystérieuses, et, sans cette sauvegarde, tu

serois dans un effroi continuel.

Les hommes sont bien malheureux! ils flottent sans cesse entre de

fausses espérances et des craintes ridicules: et, au lieu de

s'appuyer sur la raison, ils se font des monstres qui les

intimident, ou des fantômes qui les séduisent.

Quel effet veux-tu que produise l'arrangement de certaines lettres?

Quel effet veux-tu que leur dérangement puisse troubler? quelle

relation ont-elles avec les vents, pour apaiser les tempêtes; avec

la poudre à canon, pour en vaincre l'effort; avec ce que les

médecins appellent l'humeur peccante et la cause morbifique des

maladies, pour les guérir?

Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que ceux qui fatiguent leur

raison pour lui faire rapporter de certains événements à des vertus

occultes, n'ont pas un moindre effort à faire pour s'empêcher d'en

voir la véritable cause.

Tu me diras que de certains prestiges ont fait gagner une bataille:

et moi je te dirai qu'il faut que tu t'aveugles, pour ne pas trouver

dans la situation du terrain, dans le nombre ou dans le courage des

soldats, dans l'expérience des capitaines, des causes suffisantes

pour produire cet effet dont tu veux ignorer la cause.

Je te passe pour un moment qu'il y ait des prestiges: passe-moi à

mon tour, pour un moment, qu'il n'y en ait point; car cela n'est pas

impossible. Cette concession que tu me fais n'empêche pas que deux

armées ne puissent se battre: veux-tu que, dans ce cas-là, aucune

des deux ne puisse remporter la victoire?

Crois-tu que leur sort restera incertain jusqu'à ce que quelque

puissance invisible vienne le déterminer? que tous les coups seront

perdus, toute la prudence vaine, et tout le courage inutile?

Penses-tu que la mort, dans ces occasions, rendue présente de mille

manières, ne puisse pas produire dans les esprits ces terreurs

paniques que tu as tant de peine à expliquer? Veux-tu que, dans une

armée de cent mille hommes, il ne puisse pas y avoir un seul homme

timide? Crois-tu que le découragement de celui-ci ne puisse pas

produire le découragement d'un autre? que le second, qui quitte un

troisième, ne lui fasse pas bientôt abandonner un quatrième? Il n'en

faut pas davantage pour que le désespoir de vaincre saisisse soudain

toute une armée, et la saisisse d'autant plus facilement qu'elle se

trouve plus nombreuse.

Tout le monde sait, et tout le monde sent, que les hommes, comme

toutes les créatures qui tendent à conserver leur être, aiment

passionnément la vie; on sait cela en général: et on cherche

pourquoi, dans une certaine occasion particulière, ils ont craint de

la perdre?

Quoique les livres sacrés de toutes les nations soient remplis de

ces terreurs paniques ou surnaturelles, je n'imagine rien de si

frivole, parce que, pour s'assurer qu'un effet qui peut être produit

par cent mille causes naturelles est surnaturel, il faut avoir

auparavant examiné si aucune de ces causes n'a agi; ce qui est

impossible.

Je ne t'en dirai pas davantage, Nathanaël: il me semble que la

matière ne mérite pas d'être si sérieusement traitée.

De Paris, le 20 de la lune de Chahban, 1720.

_P. S._ Comme je finissois, j'ai entendu crier dans la rue une

lettre d'un médecin de province à un médecin de Paris (car ici

toutes les bagatelles s'impriment, se publient, et s'achètent): j'ai

cru que je ferois bien de te l'envoyer, parce qu'elle a du rapport à

notre sujet. Il y a bien des choses que je n'entends pas: mais toi,

qui es médecin, tu dois entendre le langage de tes confrères.

LETTRE D'UN MÉDECIN DE PROVINCE A UN MÉDECIN DE PARIS.

Il y avoit dans notre ville un malade qui ne dormoit point depuis

trente-cinq jours: son médecin lui ordonna l'opium; mais il ne

pouvoit se résoudre à le prendre; et il avoit la coupe à la main;

qu'il étoit plus indéterminé que jamais. Enfin il dit à son médecin:

Monsieur, je vous demande quartier seulement jusqu'à demain: je

connois un homme qui n'exerce pas la médecine, mais qui a chez lui

un nombre innombrable de remèdes contre l'insomnie; souffrez que je

l'envoie quérir: et, si je ne dors pas cette nuit, je vous promets

que je reviendrai à vous. Le médecin congédié, le malade fit fermer

les rideaux, et dit à un petit laquais: Tiens, va-t'en chez M. Anis,

et dis-lui qu'il vienne me parler. M. Anis arrive. Mon cher monsieur

Anis, je me meurs, je ne puis dormir: n'auriez-vous point, dans

votre boutique, la C. du G., ou bien quelque livre de dévotion

composé par un révérend père jésuite, que vous n'ayez pas pu vendre?

car souvent les remèdes les plus gardés sont les meilleurs.

Monsieur, dit le libraire, j'ai chez moi la Cour sainte du P.

Caussin, en six volumes, à votre service: je vais vous l'envoyer; je

souhaite que vous vous en trouviez bien. Si vous voulez les

oeuvres du révérend père Rodriguez, jésuite espagnol, ne vous en

faites faute. Mais, croyez-moi, tenons-nous-en au père Caussin;

j'espère, avec l'aide de Dieu, qu'une période du père Caussin vous

fera autant d'effet qu'un feuillet tout entier de la C. du G.

Là-dessus M. Anis sortit, et courut chercher le remède à sa

boutique. La Cour sainte arrive: on en secoue la poudre; le fils du

malade, jeune écolier, commence à la lire: il en sentit le premier

l'effet, à la seconde page il ne prononçoit plus que d'une voix mal

articulée, et déjà toute la compagnie se sentoit affoiblie: un

instant après tout ronfla, excepté le malade, qui après avoir été

longtemps éprouvé, s'assoupit à la fin.

Le médecin arrive de grand matin. Hé bien! a-t-on pris mon opium? On

ne lui répond rien: la femme, la fille, le petit garçon, tous

transportés de joie, lui montrent le père Caussin. Il demande ce que

c'est; on lui dit: Vive le père Caussin! il faut l'envoyer relier.

Qui l'eût dit? qui l'eût cru? c'est un miracle! Tenez, monsieur,

voyez donc le père Caussin: c'est ce volume-là qui a fait dormir mon

père. Et là-dessus on lui expliqua la chose, comme elle s'étoit

passée.

Le médecin étoit un homme subtil, rempli des mystères de la cabale,

et de la puissance des paroles et des esprits: cela le frappa; et,

après plusieurs réflexions, il résolut de changer absolument sa

pratique. Voilà un fait bien singulier, disoit-il. Je tiens une

expérience; il faut la pousser plus loin. Hé pourquoi un esprit ne

pourroit-il pas transmettre à son ouvrage les mêmes qualités qu'il a

lui-même? ne le voyons-nous pas tous les jours? Au moins cela

vaut-il bien la peine de l'essayer. Je suis las des apothicaires;

leurs sirops, leurs juleps, et toutes les drogues galéniques ruinent

les malades et leur santé: changeons de méthode; éprouvons la vertu

des esprits. Sur cette idée il dressa une nouvelle pharmacie, comme

vous allez voir par la description que je vous vais faire des

principaux remèdes qu'il mit en pratique.

_Tisane purgative._

Prenez trois feuilles de la logique d'Aristote en grec; deux

feuilles d'un traité de théologie scholastique le plus aigu, comme,

par exemple, du subtil Scot; quatre de Paracelse; une d'Avicenne;

six d'Averroès; trois de Porphyre; autant de Plotin; autant de

Jamblique: faites infuser le tout pendant vingt-quatre heures, et

prenez-en quatre prises par jour.

_Purgatif plus violent._

Prenez dix A*** du C*** concernant la B*** et la C*** des I***;

faites-les distiller au bain-marie; mortifiez une goutte de l'humeur

âcre et piquante qui en viendra, dans un verre d'eau commune: avalez

le tout avec confiance.

_Vomitif._

Prenez six harangues; une douzaine d'oraisons funèbres

indifféremment, prenant garde pourtant de ne point se servir de

celles de M. de N.; un recueil de nouveaux opéras; cinquante romans;

trente mémoires nouveaux: mettez le tout dans un matras; laissez-le

en digestion pendant deux jours; puis faites-le distiller au feu de

sable. Et si tout cela ne suffit pas,

_Autre plus puissant._

Prenez une feuille de papier marbré, qui ait servi à couvrir un

recueil des pièces des J. F.; faites-la infuser l'espace de trois

minutes; faites chauffer une cuillerée de cette infusion; et avalez.

_Remède très-simple pour guérir de l'asthme._

Lisez tous les ouvrages du révérend père Maimbourg, ci-devant

jésuite, prenant garde de ne vous arrêter qu'à la fin de chaque

période: et vous sentirez la faculté de respirer vous revenir peu à

peu, sans qu'il soit besoin de réitérer le remède.

_Pour préserver de la gale, gratelle, teigne, farcin des chevaux._

Prenez trois catégories d'Aristote, deux degrés métaphysiques, une

distinction, six vers de Chapelain, une phrase tirée des lettres de

M. l'abbé de Saint-Cyran: écrivez le tout sur un morceau de papier,

que vous plierez, attacherez à un ruban, et porterez au col.

_Miraculum chymicum, de violenta fermentatione cum fumo, igne et

flammâ._

Misce Quesnellianam infusionem, cum infusione Lallemaniana; fiat

fermentatio cum magna vi, impetu et tonitru, acidis pugnantibus, et

invicem penetrantibus alcalinos sales: fiet evaporatio ardentium

spirituum. Pone liquorem fermentatum in alembico: nihil inde

extrahes, et nihil invenies, nisi caput mortuum.

_Lenitivum._

Recipe Molinæ anodyni chartas duas; Escobaris relaxativi paginas

sex; Vasquii emollientis folium unum: infunde in aquæ communis

libras iiij. Ad consumptionem dimidiæ partis colentur et

exprimantur; et in expressione dissolve Bauni detersivi et Tamburini

abluentis folia iij.

Fiat clyster.

_In chlorosim, quam vulgus pallidos-colores, aut febrim-amatoriam,

appellat._

Recipe Aretini figuras quatuor; R. Thomæ Sanchii de matrimonio folia

ij. Infundantur in aquæ communis libras quinque.

Fiat ptisana aperiens.

* * * * *

Voilà les drogues que notre médecin mit en pratique, avec un succès

imaginable. Il ne vouloit pas, disoit-il, pour ne pas ruiner ses

malades, employer des remèdes rares, et qui ne se trouvent presque

point: comme, par exemple, une épître dédicatoire qui n'ait fait

bâiller personne; une préface trop courte; un mandement fait par un

évêque; et l'ouvrage d'un janséniste méprisé par un janséniste, ou

bien admiré par un jésuite. Il disoit que ces sortes de remèdes ne

sont propres qu'à entretenir la charlatanerie, contre laquelle il

avoit une antipathie insurmontable.

LETTRE CXLIV.

USBEK A RICA.

Je trouvai, il y a quelques jours, dans une maison de campagne où

j'étois allé, deux savants qui ont ici une grande célébrité. Leur

caractère me parut admirable. La conversation du premier, bien

appréciée, se réduisoit à ceci: Ce que j'ai dit est vrai, parce que

je l'ai dit. La conversation du second portoit sur autre chose: Ce

que je n'ai pas dit n'est pas vrai, parce que je ne l'ai pas dit.

J'aimois assez le premier: car qu'un homme soit opiniâtre, cela ne

me fait absolument rien; mais qu'il soit impertinent, cela me fait

beaucoup. Le premier défend ses opinions; c'est son bien; le second

attaque les opinions des autres; et c'est le bien de tout le monde.

Oh, mon cher Usbek, que la vanité sert mal ceux qui en ont une dose

plus forte que celle qui est nécessaire pour la conservation de la

nature! Ces gens-là veulent être admirés à force de déplaire. Ils

cherchent à être supérieurs; et ils ne sont pas seulement égaux.

Hommes modestes, venez, que je vous embrasse. Vous faites la douceur

et le charme de la vie. Vous croyez que vous n'avez rien; et moi je

vous dis que vous avez tout. Vous pensez que vous n'humiliez

personne; et vous humiliez tout le monde. Et, quand je vous compare

dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout, je les

précipite de leur tribunal, et je les mets à vos pieds.

De Paris, le 22 de la lune de Chahban, 1720.

LETTRE CXLV.

USBEK A ***.

Un homme d'esprit est ordinairement difficile dans les sociétés. Il

choisit peu de personnes; il s'ennuie avec tout ce grand nombre de

gens qu'il lui plaît appeler mauvaise compagnie; il est impossible

qu'il ne fasse un peu sentir son dégoût: autant d'ennemis.

Sûr de plaire quand il voudra, il néglige très-souvent de le faire.

Il est porté à la critique, parce qu'il voit plus de choses qu'un

autre, et les sent mieux.

Il ruine presque toujours sa fortune, parce que son esprit lui

fournit pour cela un plus grand nombre de moyens.

Il échoue dans ses entreprises, parce qu'il hasarde beaucoup. Sa

vue, qui se porte toujours loin, lui fait voir des objets qui sont à

de trop grandes distances. Sans compter que, dans la naissance d'un

projet, il est moins frappé des difficultés qui viennent de la

chose, que des remèdes qui sont de lui, et qu'il tire de son propre

fonds.

Il néglige les menus détails, dont dépend cependant la réussite de

presque toutes les grandes affaires.

L'homme médiocre, au contraire, cherche à tirer parti de tout: il

sent bien qu'il n'a rien à perdre en négligences.

L'approbation universelle est plus ordinairement pour l'homme

médiocre. On est charmé de donner à celui-ci, on est enchanté d'ôter

à celui-là. Pendant que l'envie fond sur l'un, et qu'on ne lui

pardonne rien, on supplée tout en faveur de l'autre: la vanité se

déclare pour lui.

Mais, si un homme d'esprit a tant de désavantages, que dirons-nous

de la dure condition des savants?

Je n'y pense jamais que je ne me rappelle une lettre d'un d'eux à un

de ses amis. La voici.

«Monsieur,

«Je suis un homme qui m'occupe, toutes les nuits, à regarder, avec

des lunettes de trente pieds, ces grands corps qui roulent sur nos

têtes; et quand je veux me délasser, je prends mes petits

microscopes, et j'observe un ciron ou une mite.

«Je ne suis point riche, et je n'ai qu'une seule chambre: je n'ose

même y faire du feu, parce que j'y tiens mon thermomètre, et que la

chaleur étrangère le feroit hausser. L'hiver dernier, je pensai

mourir de froid; et quoique mon thermomètre, qui étoit au plus bas

degré, m'avertît que mes mains alloient se geler, je ne me dérangeai

point; et j'ai la consolation d'être instruit exactement des

changements de temps les plus insensibles de toute l'année passée.

«Je me communique fort peu: et, de tous les gens que je vois, je

n'en connois aucun. Mais il y a un homme à Stockholm, un autre à

Leipsick, un autre à Londres, que je n'ai jamais vus, et que je ne

verrai sans doute jamais, avec lesquels j'entretiens une

correspondance si exacte, que je ne laisse pas passer un courrier

sans leur écrire.

«Mais, quoique je ne connoisse personne dans mon quartier, je suis

dans une si mauvaise réputation, que je serai, à la fin, obligé de

le quitter. Il y a cinq ans que je fus rudement insulté par une de

mes voisines, pour avoir fait la dissection d'un chien qu'elle

prétendoit lui appartenir. La femme d'un boucher, qui se trouva là,

se mit de la partie; et, pendant que celle-là m'accabloit d'injures,

celle-ci m'assommoit à coups de pierres, conjointement avec le

docteur ***, qui étoit avec moi, et qui reçut un coup terrible sur

l'os frontal et occipital, dont le siége de sa raison fut

très-ébranlé.

Lettres persanes, tome II · 第 7 / 14 段