On voit ensuite les auteurs des idylles et des églogues, qui

plaisent même aux gens de cour, par l'idée qu'ils leur donnent d'une

certaine tranquillité qu'ils n'ont pas, et qu'ils leur montrent dans

la condition des bergers.

De tous les auteurs que nous avons vus, voici les plus dangereux: ce

sont ceux qui aiguisent les épigrammes, qui sont de petites flèches

déliées qui font une plaie profonde et inaccessible aux remèdes.

Vous voyez ici les romans, qui sont des espèces de poëtes, et qui

outrent également le langage de l'esprit et celui du coeur; qui

passent leur vie à chercher la nature, et la manquent toujours; et

qui font des héros, qui y sont aussi étrangers que les dragons ailés

et les hippocentaures.

J'ai vu, lui dis-je, quelques-uns de vos romans: et, si vous voyiez

les nôtres, vous en seriez encore plus choqué. Il sont aussi peu

naturels, et d'ailleurs extrêmement gênés par nos moeurs: il faut

dix années de passion avant qu'un amant ait pu voir seulement le

visage de sa maîtresse. Cependant les auteurs sont forcés de faire

passer les lecteurs dans ces ennuyeux préliminaires. Or, il est

impossible que les incidents soient variés: on a recours à un

artifice pire que le mal même qu'on veut guérir; c'est aux prodiges.

Je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu'une magicienne fasse

sortir une armée de dessous terre; qu'un héros lui seul en détruise

une de cent mille hommes. Cependant voilà nos romans: ces aventures

froides et souvent répétées nous font languir, et ces prodiges

extravagants nous révoltent.

De Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1719.

LETTRE CXXXVIII.

RICA A IBBEN.

A Smyrne.

Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons:

depuis trois ans j'ai vu changer quatre fois de système sur les

finances. On lève aujourd'hui, en Perse et en Turquie, les subsides

de la même manière que les fondateurs de ces monarchies les

levoient: il s'en faut bien qu'il en soit ici de même. Il est vrai

que nous n'y mettons pas tant d'esprit que les Occidentaux: nous

croyons qu'il n'y a pas plus de différence entre l'administration

des revenus du prince et de ceux d'un particulier qu'il y en a entre

compter cent mille tomans ou en compter cent. Mais il y a ici bien

plus de finesse et de mystère. Il faut que de grands génies

travaillent nuit et jour; qu'ils enfantent sans cesse, et avec

douleur, de nouveaux projets; qu'ils écoutent les avis d'une

infinité de gens qui travaillent pour eux sans en être priés; qu'ils

se retirent et vivent dans le fond d'un cabinet impénétrable aux

grands et sacré aux petits; qu'ils aient toujours la tête remplie de

secrets importants, de desseins miraculeux, de systèmes nouveaux; et

qu'absorbés dans les méditations, ils soient privés non-seulement de

l'usage de la parole, mais même quelquefois de la politesse.

Dès que le feu roi eut fermé les yeux, on pensa à établir une

nouvelle administration. On sentoit qu'on étoit mal, mais ne savoit

comment faire pour être mieux. On s'étoit mal trouvé de l'autorité

sans bornes des ministres précédents: on la voulut partager. On créa

pour cet effet six ou sept conseils; et ce ministère est peut-être

celui de tous qui a gouverné la France avec plus de sens: la durée

en fut courte, aussi bien que celle du bien qu'il produisit.

La France, à la mort du feu roi, étoit un corps accablé de mille

maux: N*** prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles, et

appliqua quelques remèdes topiques; mais il restoit toujours un vice

intérieur à guérir. Un étranger est venu, qui a entrepris cette

cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son

embonpoint; et il l'a seulement rendue bouffie.

Tous ceux qui étoient riches il y a six mois sont à présent dans la

pauvreté, et ceux qui n'avoient pas de pain regorgent de richesses.

Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près.

L'étranger a tourné l'État comme un fripier tourne un habit: il fait

paroître dessus ce qui étoit dessous; et ce qui étoit dessus, il le

met à l'envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux

qui les ont faites! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du

néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain

par leurs maîtres!

Tout ceci produit souvent des choses bizarres. Les laquais qui

avoient fait fortune sous le règne passé vantent aujourd'hui leur

naissance: ils rendent à ceux qui viennent de quitter leur livrée

dans une certaine rue tout le mépris qu'on avoit pour eux il y a six

mois; ils crient de toute leur force: La noblesse est ruinée, quel

désordre dans l'État! quelle confusion dans les rangs! On ne voit

que des inconnus faire fortune! Je te promets que ceux-ci prendront

bien leur revanche sur ceux qui viendront après eux; et que, dans

trente ans, ces gens de qualité feront bien du bruit.

De Paris, le 1er de la lune de Zilcadé, 1720.

LETTRE CXXXIX.

RICA AU MÊME.

Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non-seulement dans

une femme, mais dans une reine. La reine de Suède, voulant à toute

force associer le prince son époux à la couronne, pour aplanir

toutes les difficultés, a envoyé aux états une déclaration par

laquelle elle se désiste de la régence, en cas qu'il soit élu.

Il y a soixante et quelques années qu'une autre reine, nommée

Christine, abdiqua la couronne pour se donner tout entière à la

philosophie. Je ne sais lequel de ces deux exemples nous devons

admirer davantage.

Quoique j'approuve assez que chacun se tienne ferme dans le poste où

la nature l'a mis; et que je ne puisse louer la foiblesse de ceux

qui, se trouvant au-dessous de leur état, le quittent comme par une

espèce de désertion; je suis cependant frappé de la grandeur d'âme

de ces deux princesses, et de voir l'esprit de l'une et le coeur

de l'autre supérieurs à leur fortune. Christine a songé à connoître

dans le temps que les autres ne songent qu'à jouir; et l'autre ne

veut jouir que pour mettre tout son bonheur entre les mains de son

auguste époux.

De Paris, le 27 de la lune de Maharram, 1720.

LETTRE CXL.

RICA A USBEK.

A ***.

Le parlement de Paris vient d'être relégué dans une petite ville

qu'on appelle Pontoise. Le conseil lui a envoyé enregistrer ou

approuver une déclaration qui le déshonore; et il l'a enregistrée

d'une manière qui déshonore le conseil.

On menace d'un pareil traitement quelques parlements du royaume.

Ces compagnies sont toujours odieuses: elles n'approchent des rois

que pour leur dire de tristes vérités; et pendant qu'une foule de

courtisans leur représentent sans cesse un peuple heureux sous leur

gouvernement, elles viennent démentir la flatterie, et apporter au

pied du trône les gémissements et les larmes dont elles sont

dépositaires.

C'est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la vérité,

lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes: ils doivent bien penser

que ceux qui le font y sont contraints, et qu'ils ne se résoudroient

jamais à faire des démarches si tristes et si affligeantes pour ceux

qui les font, s'ils n'y étoient forcés par leur devoir, leur

respect, et même leur amour.

De Paris, le 21 de la lune de Gemmadi 1, 1720.

LETTRE CXLI.

RICA AU MÊME.

A ***.

J'irai te voir sur la fin de la semaine: que les jours couleront

agréablement avec toi!

Je fus présenté, il y a quelques jours, à une dame de la cour, qui

avoit quelque envie de voir ma figure étrangère. Je la trouvai

belle, digne des regards de notre monarque, et d'un rang auguste

dans le lieu sacré où son coeur repose.

Elle me fit mille questions sur les moeurs des Persans, et sur la

manière de vivre des Persanes: il me parut que la vie du sérail

n'étoit pas de son goût, et qu'elle trouvoit de la répugnance à voir

un homme partagé entre dix ou douze femmes. Elle ne put voir sans

envie le bonheur de l'un, et sans pitié la condition des autres.

Comme elle aime la lecture, surtout celle des poëtes et des romans,

elle souhaita que je lui parlasse des nôtres: ce que je lui en dis

redoubla sa curiosité; elle me pria de lui faire traduire un

fragment de quelques-uns de ceux que j'ai apportés. Je le fis, et je

lui envoyai, quelques jours après, un conte persan: peut-être

seras-tu, bien aise de le voir travesti.

* * * * *

Du temps de Cheik-Ali-Can, il y avoit en Perse une femme nommée

Zuléma: elle savoit par coeur tout le saint Alcoran; il n'y avoit

point de dervis qui entendît mieux qu'elle les traditions des saints

prophètes; les docteurs arabes n'avoient rien dit de si mystérieux

qu'elle n'en comprît tous les sens; et elle joignoit à tant de

connoissances un certain caractère d'esprit enjoué, qui laissoit à

peine deviner si elle vouloit amuser ceux à qui elle parloit, ou les

instruire.

Un jour qu'elle étoit avec ses compagnes dans une des salles du

sérail, une d'elles lui demanda ce qu'elle pensoit de l'autre vie,

et si elle ajoutoit foi à cette ancienne tradition de nos docteurs,

que le paradis n'est fait que pour les hommes.

C'est le sentiment commun, leur dit-elle; il n'y a rien que l'on

n'ait fait pour dégrader notre sexe. Il y a même une nation répandue

par toute la Perse, qu'on appelle la nation juive, qui soutient, par

l'autorité de ses livres sacrés, que nous n'avons point d'âme.

Ces opinions si injurieuses n'ont d'autre origine que l'orgueil des

hommes, qui veulent porter leur supériorité au delà même de leur

vie; et ne pensent pas que, dans le grand jour, toutes les créatures

paroîtront devant Dieu comme le néant, sans qu'il y ait entre elles

de prérogatives que celles que la vertu y aura mises.

Dieu ne se bornera point dans ses récompenses: et comme les hommes

qui auront bien vécu, et bien usé de l'empire qu'ils ont ici-bas sur

nous, seront dans un paradis plein de beautés célestes et

ravissantes, et telles que, si un mortel les avoit vues, il se

donneroit aussitôt la mort, dans l'impatience d'en jouir; aussi les

femmes vertueuses iront dans un lieu de délices, où elles seront

enivrées d'un torrent de voluptés, avec des hommes divins qui leur

seront soumis: chacune d'elles aura un sérail, dans lequel ils

seront enfermés; et des eunuques, encore plus fidèles que les

nôtres, pour les garder.

J'ai lu, ajouta-t-elle, dans un livre arabe, qu'un homme, nommé

Ibrahim, étoit d'une jalousie insupportable. Il avoit douze femmes

extrêmement belles, qu'il traitoit d'une manière très-dure: il ne se

fioit plus à ses eunuques, ni aux murs de son sérail; il les tenoit

presque toujours sous la clef, enfermées dans leur chambre, sans

qu'elles pussent se voir ni se parler; car il étoit même jaloux

d'une amitié innocente: toutes ses actions prenoient la teinture de

sa brutalité naturelle; jamais une douce parole ne sortit de sa

bouche; et jamais il ne fit un moindre signe qui n'ajoutât quelque

chose à la rigueur de leur esclavage.

Un jour qu'il les avoit toutes assemblées dans une salle de son

sérail, une d'entre elles, plus hardie que les autres, lui reprocha

son mauvais naturel. Quand on cherche si fort les moyens de se faire

craindre, lui dit-elle, on trouve toujours auparavant ceux de se

faire haïr. Nous sommes si malheureuses, que nous ne pouvons nous

empêcher de désirer un changement: d'autres, à ma place,

souhaiteroient votre mort; je ne souhaite que la mienne: et, ne

pouvant espérer d'être séparée de vous que par là, il me sera encore

bien doux d'en être séparée. Ce discours, qui auroit dû le toucher,

le fit entrer dans une furieuse colère; il tira son poignard, et le

lui plongea dans le sein. Mes chères compagnes, dit-elle d'une voix

mourante, si le ciel a pitié de ma vertu, vous serez vengées. A ces

mots, elle quitta cette vie infortunée, pour aller dans le séjour

des délices, où les femmes qui ont bien vécu jouissent d'un bonheur

qui se renouvelle toujours.

D'abord elle vit une prairie riante, dont la verdure étoit relevée

par les peintures des fleurs les plus vives: un ruisseau, dont les

eaux étoient plus pures que le cristal, y faisoit un nombre infini

de détours. Elle entra ensuite dans des bocages charmants, dont le

silence n'étoit interrompu que par le doux chant des oiseaux; de

magnifiques jardins se présentèrent ensuite; la nature les avoit

ornés avec sa simplicité, et toute sa magnificence. Elle trouva

enfin un palais superbe préparé pour elle, et rempli d'hommes

célestes destinés à ses plaisirs.

Deux d'entre eux se présentèrent aussitôt pour la déshabiller;

d'autres la mirent dans le bain, et la parfumèrent des plus

délicieuses essences; on lui donna ensuite des habits infiniment

plus riches que les siens; après quoi on la mena dans une grande

salle, où elle trouva un feu fait avec des bois odoriférants, et une

table couverte des mets les plus exquis. Tout sembloit concourir au

ravissement de ses sens: elle entendoit d'un côté une musique

d'autant plus divine qu'elle étoit plus tendre; de l'autre, elle ne

voyoit que des danses de ces hommes divins, uniquement occupés à lui

plaire. Cependant tant de plaisirs ne devoient servir qu'à la

conduire insensiblement à des plaisirs plus grands. On la mena dans

sa chambre; et, après l'avoir encore une fois déshabillée, on la

porta dans un lit superbe, où deux hommes d'une beauté charmante la

reçurent dans leurs bras. C'est pour lors qu'elle fut enivrée, et

que ses ravissements passèrent même ses désirs. Je suis toute hors

de moi, leur disoit-elle; je croirois mourir, si je n'étois sûre de

mon immortalité. C'en est trop, laissez-moi; je succombe sous la

violence des plaisirs. Oui, vous rendez un peu le calme à mes sens;

je commence à respirer et à revenir à moi-même. D'où vient que l'on

a ôté les flambeaux? Que ne puis-je à présent considérer votre

beauté divine? Que ne puis-je voir... Mais pourquoi voir? Vous me

faites rentrer dans mes premiers transports. O dieux! que ces

ténèbres sont aimables! Quoi! je serai immortelle, et immortelle

avec vous! je serai... Non, je vous demande grâce, car je vois bien

que vous êtes gens à n'en demander jamais.

Après plusieurs commandements réitérés, elle fut obéie: mais elle ne

le fut que lorsqu'elle voulut l'être bien sérieusement. Elle se

reposa languissamment, et s'endormit dans leurs bras. Deux moments

de sommeil réparèrent sa lassitude: elle reçut deux baisers qui

l'enflammèrent soudain, et lui firent ouvrir les yeux. Je suis

inquiète, dit-elle; je crains que vous ne m'aimiez plus. C'étoit un

doute dans lequel elle ne vouloit pas rester longtemps: aussi

eut-elle avec eux tous les éclaircissements qu'elle pouvoit désirer.

Je suis désabusée, s'écria-t-elle; pardon, pardon; je suis sûre de

vous. Vous ne me dites rien, mais vous prouvez mieux que tout ce que

vous me pourriez dire: oui, oui, je vous le confesse, on n'a jamais

tant aimé. Mais quoi! vous vous disputez tous deux l'honneur de me

persuader! Ah! si vous vous disputez, si vous joignez l'ambition au

plaisir de ma défaite, je suis perdue; vous serez tous deux

vainqueurs, il n'y aura que moi de vaincue; mais je vous vendrai

bien cher la victoire.

Tout ceci ne fut interrompu que par le jour. Ses fidèles et aimables

domestiques entrèrent dans sa chambre, et firent lever ces deux

jeunes hommes, que deux vieillards ramenèrent dans les lieux où ils

étoient gardés pour ses plaisirs. Elle se leva ensuite, et parut

d'abord à cette cour idolâtre dans les charmes d'un déshabillé

simple, et ensuite couverte des plus somptueux ornements. Cette nuit

l'avoit embellie; elle avoit donné de la vie à son teint, et de

l'expression à ses grâces. Ce ne fut pendant tout le jour que

danses, que concerts, que festins, que jeux, que promenades; et l'on

remarquoit qu'Anaïs se déroboit de temps en temps, et voloit vers

ses deux jeunes héros; après quelques précieux instants d'entrevue,

elle revenoit vers la troupe qu'elle avoit quittée, toujours avec un

visage plus serein. Enfin, sur le soir, on la perdit tout à fait:

elle alla s'enfermer dans le sérail, où elle vouloit, disoit-elle,

faire connoissance avec ces captifs immortels qui devoient à jamais

vivre avec elle. Elle visita donc les appartements de ces lieux les

plus reculés et les plus charmants où elle compta cinquante esclaves

d'une beauté miraculeuse: elle erra toute la nuit de chambre en

chambre, recevant partout des hommages toujours différents, et

toujours les mêmes.

Voilà comment l'immortelle Anaïs passoit sa vie, tantôt dans des

plaisirs éclatants, tantôt dans des plaisirs solitaires; admirée

d'une troupe brillante, ou bien aimée d'un amant éperdu: souvent

elle quittoit un palais enchanté pour aller dans une grotte

champêtre; les fleurs sembloient naître sous ses pas, et les jeux se

présentoient en foule au-devant d'elle.

Il y avoit plus de huit jours qu'elle étoit dans cette demeure

heureuse, que, toujours hors d'elle-même, elle n'avoit pas fait une

seule réflexion: elle avoit joui de son bonheur sans le connoître,

et sans avoir eu un seul de ces moments tranquilles, où l'âme se

rend, pour ainsi dire, compte à elle-même, et s'écoute dans le

silence des passions.

Les bienheureux ont des plaisirs si vifs, qu'ils peuvent rarement

jouir de cette liberté d'esprit: c'est pour cela qu'attachés

invinciblement aux objets présents, ils perdent entièrement la

mémoire des choses passées, et n'ont plus aucun souci de ce qu'ils

ont connu ou aimé dans l'autre vie.

Mais Anaïs, dont l'esprit étoit vraiment philosophe, avoit passé

presque toute sa vie à méditer: elle avoit poussé ses réflexions

beaucoup plus loin qu'on n'auroit dû l'attendre d'une femme laissée

à elle-même. La retraite austère que son mari lui avoit fait garder

ne lui avoit laissé que cet avantage. C'est cette force d'esprit qui

lui avoit fait mépriser la crainte dont ses compagnes étoient

frappées, et la mort, qui devoit être la fin de ses peines et le

commencement de sa félicité.

Ainsi elle sortit peu à peu de l'ivresse des plaisirs, et s'enferma

seule dans un appartement de son palais. Elle se laissa aller à des

réflexions bien douces sur sa condition passée, et sur sa félicité

présente; elle ne put s'empêcher de s'attendrir sur le malheur de

ses compagnes: on est sensible à des tourments que l'on a partagés.

Anaïs ne se tint pas dans les simples bornes de la compassion: plus

tendre envers ces infortunées, elle se sentit portée à les secourir.

Elle donna ordre à un de ces jeunes hommes qui étoient auprès d'elle

de prendre la figure de son mari; d'aller dans son sérail de s'en

rendre maître: de l'en chasser, et d'y rester à sa place jusqu'à ce

qu'elle le rappelât.

L'exécution fut prompte: il fendit les airs, arriva à la porte du

sérail d'Ibrahim, qui n'y étoit pas. Il frappe, tout lui est ouvert;

les eunuques tombent à ses pieds: il vole vers les appartements où

les femmes d'Ibrahim étoient enfermées. Il avoit, en passant, pris

les clefs dans la poche de ce jaloux, à qui il s'étoit rendu

invisible. Il entre, et les surprend d'abord par son air doux et

affable; et, bientôt après, il les surprend davantage par ses

empressements et par la rapidité de ses entreprises. Toutes eurent

leur part de l'étonnement; et elles l'auroient pris pour un songe,

s'il y eût eu moins de réalité.

Pendant que ces nouvelles scènes se jouent dans le sérail, Ibrahim

heurte, se nomme, tempête, et crie. Après avoir essuyé bien des

difficultés, il entre, et jette les eunuques dans un désordre

extrême. Il marche à grands pas; mais il recule en arrière, et tombe

comme des nues, quand il voit le faux Ibrahim, sa véritable image,

dans toutes les libertés d'un maître. Il crie au secours; il veut

que les eunuques lui aident à tuer cet imposteur; mais il n'est pas

obéi. Il n'a plus qu'une foible ressource, c'est de s'en rapporter

au jugement de ses femmes. Dans une heure le faux Ibrahim avoit

séduit tous ses juges. Il est chassé et traîné indignement hors du

sérail, et il auroit reçu la mort mille fois, si son rival n'avoit

ordonné qu'on lui sauvât la vie. Enfin, le nouvel Ibrahim, resté

maître du champ de bataille, se montra de plus en plus digne d'un

tel choix, et se signala par des miracles jusqu'alors inconnus. Vous

ne ressemblez pas à Ibrahim, disoient ces femmes. Dites, dites

plutôt que cet imposteur ne me ressemble pas, disoit le triomphant

Ibrahim: comment faut-il faire pour être votre époux, si ce que je

fais ne suffit pas?

Ah! nous n'avons garde de douter, dirent les femmes. Si vous n'êtes

pas Ibrahim, il nous suffit que vous ayez si bien mérité de l'être:

vous êtes plus Ibrahim en un jour qu'il ne l'a été dans le cours de

dix années. Vous me promettez donc, reprit-il, que vous vous

déclarerez en ma faveur contre cet imposteur? N'en doutez pas,

dirent-elles d'une commune voix; nous vous jurons une fidélité

éternelle: nous n'avons été que trop longtemps abusées: le traître

ne soupçonnoit point notre vertu, il ne soupçonnoit que sa

foiblesse; nous voyons bien que les hommes ne sont point faits comme

lui; c'est à vous sans doute qu'ils ressemblent: si vous saviez

combien vous nous le faites haïr! Ah! je vous donnerai souvent de

nouveaux sujets de haine, reprit le faux Ibrahim: vous ne connoissez

point encore tout le tort qu'il vous a fait. Nous jugeons de son

injustice par la grandeur de votre vengeance, reprirent-elles. Oui,

vous avez raison, dit l'homme divin; j'ai mesuré l'expiation au

crime: je suis bien aise que vous soyez contentes de ma manière de

punir. Mais, dirent ces femmes, si cet imposteur revient, que

ferons-nous? Il lui seroit, je crois, difficile de vous tromper,

répondit-il: dans la place que j'occupe auprès de vous, on ne se

soutient guère par la ruse; et d'ailleurs je l'enverrai si loin, que

vous n'entendrez plus parler de lui, pour lors je prendrai sur moi

le soin de votre bonheur. Je ne serai point jaloux; je saurai

m'assurer de vous, sans vous gêner; j'ai assez bonne opinion de mon

mérite pour croire que vous me serez fidèles: si vous n'étiez pas

vertueuses avec moi, avec qui le seriez-vous? Cette conversation

dura longtemps entre lui et ces femmes, qui, plus frappées de la

différence des deux Ibrahims que de leur ressemblance, ne songeoient

pas même à se faire éclaircir de tant de merveilles. Enfin le mari

désespéré revint encore les troubler; il trouva toute sa maison dans

la joie, et les femmes plus incrédules que jamais. La place n'étoit

pas tenable pour un jaloux; il sortit furieux; et un instant après

le faux Ibrahim le suivit, le prit, le transporta dans les airs, et

le laissa à quatre cents lieues de là.

O dieux! dans quelle désolation se trouvèrent ces femmes dans

l'absence de leur cher Ibrahim! Déjà leurs eunuques avoient repris

leur sévérité naturelle; toute la maison étoit en larmes; elles

s'imaginoient quelquefois que tout ce qu'il leur étoit, arrivé

n'étoit qu'un songe; elles se regardoient toutes les unes les

autres, et se rappeloient les moindres circonstances de ces étranges

aventures. Enfin, Ibrahim revint, toujours plus aimable; il leur

parut que son voyage n'avoit pas été pénible. Le nouveau maître prit

une conduite si opposée à celle de l'autre qu'elle surprit tous les

voisins. Il congédia tous les eunuques, rendit sa maison accessible

à tout le monde: il ne voulut pas même souffrir que ses femmes se

voilassent. C'étoit une chose singulière de les voir dans les

festins, parmi des hommes, aussi libres qu'eux. Ibrahim crut avec

raison que les coutumes du pays n'étoient pas faites pour des

citoyens comme lui. Cependant il ne se refusoit aucune dépense: il

dissipa avec une immense profusion les biens du jaloux, qui, de

retour trois ans après des pays lointains où il avoit été

transporté, ne trouva plus que ses femmes et trente-six enfants.

De Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1720.

LETTRE CXLII.

RICA A USBEK.

A ***.

Voici une lettre que je reçus hier d'un savant: elle te paroîtra

singulière.

«Monsieur,

«Il y a six mois que j'ai recueilli la succession d'un oncle

très-riche, qui m'a laissé cinq ou six cent mille livres, et une

maison superbement meublée. Il y a plaisir d'avoir du bien lorsqu'on

en sait faire un bon usage. Je n'ai point d'ambition ni de goût pour

les plaisirs: je suis presque toujours enfermé dans un cabinet, où

je mène la vie d'un savant. C'est dans ce lieu que l'on trouve un

curieux amateur de la vénérable antiquité.

«Lorsque mon oncle eut fermé les yeux, j'aurois fort souhaité de le

faire enterrer avec les cérémonies observées par les anciens Grecs

et Romains: mais je n'avois pour lors ni lacrymatoires, ni urnes, ni

lampes antiques.

Lettres persanes, tome II · 第 6 / 14 段