jugeai qu'elle en ferait la conquête: je le dis, et cela se trouva
vrai. Enflé de ce succès, j'ajoutai que cette flotte victorieuse
iroit débarquer à Final pour faire la conquête du Milanès. Comme je
trouvai de la résistance à faire recevoir cette idée, je voulus la
soutenir glorieusement: je pariai cinquante pistoles, et je les
perdis encore; car ce diable d'Alberoni, malgré la foi des traités,
envoya sa flotte en Sicile, et trompa tout à la fois deux grands
politiques, le duc de Savoie et moi.
«Tout cela, monsieur, me déroute si fort, que j'ai résolu de prédire
toujours et de ne parier jamais. Autrefois nous ne connoissions
point aux Tuileries l'usage des paris, et feu M. le comte de L. ne
les souffrait guère; mais, depuis qu'une troupe de petits-maîtres
s'est mêlée parmi nous, nous ne savons plus où nous en sommes. A
peine ouvrons-nous la bouche pour dire une nouvelle, qu'un de ces
jeunes gens propose de parier contre.
«L'autre jour, comme j'ouvrois mon manuscrit, et accommodois mes
lunettes sur mon nez, un de ces fanfarons, saisissant justement
l'intervalle du premier mot au second, me dit: Je parie cent
pistoles que non. Je fis semblant de n'avoir pas fait d'attention à
cette extravagance; et, reprenant la parole d'une voix plus forte,
je dis: M. le maréchal de *** ayant appris... Cela est faux, me
dit-il, vous avez toujours des nouvelles extravagantes; il n'y a pas
le sens commun à tout cela. Je vous prie, monsieur, de me faire le
plaisir de me prêter trente pistoles; car je vous avoue que ces
paris m'ont fort dérangé. Je vous envoie la copie de deux lettres
que j'ai écrites au ministre. Je suis, etc.»
LETTRE D'UN NOUVELLISTE AU MINISTRE.
«Monseigneur,
«Je suis le sujet le plus zélé que le roi ait jamais eu: c'est moi
qui obligeai un de mes amis d'exécuter le projet que j'avois formé
d'un livre pour démontrer que Louis le Grand étoit le plus grand de
tous les princes qui ont mérité le nom de Grand. Je travaille depuis
longtemps à un autre ouvrage qui fera encore plus d'honneur à notre
nation, si Votre Grandeur veut m'accorder un privilége: mon dessein
est de prouver que, depuis le commencement de la monarchie, les
François n'ont jamais été battus, et que ce que les historiens ont
dit jusqu'ici de nos désavantages sont de véritables impostures. Je
suis obligé de les redresser en bien des occasions; et j'ose me
flatter que je brille surtout dans la critique. Je suis,
monseigneur, etc.»
«Monseigneur,
«Depuis la perte que nous avons faite de M. le comte de L., nous
vous supplions d'avoir la bonté de nous permettre d'élire un
président. Le désordre se met dans nos conférences, et les affaires
d'État n'y sont pas traitées avec la même discussion que par le
passé; nos jeunes gens vivent absolument sans égard pour les
anciens, et entre eux sans discipline: c'est le véritable conseil de
Roboam, où les jeunes imposent aux vieillards. Nous avons beau leur
représenter que nous étions paisibles possesseurs des Tuileries
vingt ans avant qu'ils fussent au monde; je crois qu'ils nous en
chasseront à la fin, et qu'obligés de quitter ces lieux où nous
avons tant de fois évoqué les ombres de nos héros françois, il
faudra que nous allions tenir nos conférences au Jardin du Roi ou
dans quelque lieu plus écarté. Je suis...»
De Paris, le 7 de la lune de Gemmadi 2, 1719.
LETTRE CXXXI.
RHÉDI A RICA.
A Paris.
Une des choses qui a le plus exercé ma curiosité en arrivant en
Europe, c'est l'histoire et l'origine des républiques. Tu sais que
la plupart des Asiatiques n'ont pas seulement d'idée de cette sorte
de gouvernement, et que l'imagination ne les a pas servis jusqu'à
leur faire comprendre qu'il puisse y en avoir sur la terre d'autre
que le despotique.
Les premiers gouvernements du monde furent monarchiques: ce ne fut
que par hasard et par la succession des siècles que les républiques
se formèrent.
La Grèce ayant été abîmée par un déluge, de nouveaux habitants
vinrent la peupler: elle tira presque toutes ses colonies d'Égypte
et des contrées de l'Asie les plus voisines; et, comme ces pays
étoient gouvernés par des rois, les peuples qui en sortirent furent
gouvernés de même. Mais la tyrannie de ces princes devenant trop
pesante, on secoua le joug; et du débris de tant de royaumes
s'élevèrent ces républiques qui firent si fort fleurir la Grèce,
seule polie au milieu des barbares.
L'amour de la liberté, la haine des rois, conserva longtemps la
Grèce dans l'indépendance, et étendit au loin le gouvernement
républicain. Les villes grecques trouvèrent des alliées dans l'Asie
mineure: elles y envoyèrent des colonies aussi libres qu'elles, qui
leur servirent de remparts contre les entreprises des rois de Perse.
Ce n'est pas tout: la Grèce peupla l'Italie; l'Italie, l'Espagne, et
peut-être les Gaules. On sait que cette grande Hespérie, si fameuse
chez les anciens, étoit au commencement la Grèce, que ses voisins
regardoient comme un séjour de félicité: les Grecs qui ne trouvoient
point chez eux ce pays heureux, l'allèrent chercher en Italie; ceux
de l'Italie, en Espagne; ceux d'Espagne, dans la Bétique ou le
Portugal: de manière que toutes ces régions portèrent ce nom chez
les anciens. Ces colonies grecques apportèrent avec elles un esprit
de liberté qu'elles avoient pris dans ce doux pays. Ainsi, on ne
voit guère, dans ces temps reculés, de monarchies dans l'Italie,
l'Espagne, les Gaules. On verra bientôt que les peuples du Nord et
d'Allemagne n'étoient pas moins libres: et, si l'on trouve des
vestiges de quelque royauté parmi eux, c'est qu'on a pris pour des
rois les chefs des armées ou des républiques.
Tout ceci se passoit en Europe: car, pour l'Asie et l'Afrique, elles
ont toujours été accablées sous le despotisme, si vous en exceptez
quelques villes de l'Asie mineure dont nous avons parlé, et la
république de Carthage en Afrique.
Le monde fut partagé entre deux puissantes républiques: celle de
Rome et celle de Carthage. Il n'y a rien de si connu que les
commencements de la république romaine, et rien qui le soit si peu
que l'origine de celle de Carthage. On ignore absolument la suite
des princes africains depuis Didon, et comment ils perdirent leurs
puissance. C'eût été un grand bonheur pour le monde que
l'agrandissement prodigieux de la république romaine, s'il n'y avoit
pas eu cette différence injuste entre les citoyens romains et les
peuples vaincus; si l'on avoit donné au gouverneur des provinces une
autorité moins grande; si les lois si saintes pour empêcher leur
tyrannie avoient été observées, et s'ils ne s'étoient pas servis,
pour les faire taire, des mêmes trésors que leur injustice avoit
amassés.
Il semble que la liberté soit faite pour le génie des peuples
d'Europe, et la servitude pour celui des peuples d'Asie. C'est en
vain que les Romains offrirent aux Cappadociens ce précieux trésor:
cette nation lâche le refusa, et elle courut à la servitude avec le
même empressement que les autres peuples couroient à la liberté.
César opprima la république romaine, et la soumit à un pouvoir
arbitraire.
L'Europe gémit longtemps sous un gouvernement militaire et violent,
et la douceur romaine fut changée en une cruelle oppression.
Cependant une infinité de nations inconnues sortirent du Nord, se
répandirent comme des torrents dans les provinces romaines; et,
trouvant autant de facilité à faire des conquêtes qu'à exercer leurs
pirateries, les démembrèrent et en firent des royaumes. Ces peuples
étoient libres et ils bornoient si fort l'autorité de leurs rois,
qu'ils n'étoient proprement que des chefs ou des généraux. Ainsi ces
royaumes, quoique fondés par la force, ne sentirent point le joug du
vainqueur. Lorsque les peuples d'Asie, comme les Turcs et les
Tartares, firent des conquêtes, soumis à la volonté d'un seul, ils
ne songèrent qu'à lui donner de nouveaux sujets, et à établir par
les armes son autorité violente: mais les peuples du Nord, libres
dans leur pays, s'emparant des provinces romaines, ne donnèrent
point à leurs chefs une grande autorité. Quelques-uns même de ces
peuples, comme les Vandales en Afrique, les Goths en Espagne,
déposoient leurs rois dès qu'ils n'en étoient pas satisfaits; et,
chez les autres, l'autorité du prince étoit bornée de mille manières
différentes: un grand nombre de seigneurs la partageoient avec lui;
les guerres n'étoient entreprises que de leur consentement; les
dépouilles étoient partagées entre le chef et les soldats; aucun
impôt en faveur du prince; les lois étoient faites dans les
assemblées de la nation. Voilà le principe fondamental de tous ces
États, qui se formèrent des débris de l'empire romain.
De Venise, le 20 de la lune de Rhégeb, 1719.
LETTRE CXXXII.
RICA A ***.
Je fus, il y a cinq ou six mois, dans un caffé; j'y remarquai un
gentilhomme assez bien mis qui se faisoit écouter: il parloit du
plaisir qu'il y avoit de vivre à Paris; il déploroit sa situation
d'être obligé de vivre dans la province. J'ai, dit-il, quinze mille
livres de rente en fonds de terre, et je me croirois plus heureux si
j'avois le quart de ce bien-là en argent et en effets portables
partout. J'ai beau presser mes fermiers, et les accabler de frais de
justice, je ne fais que les rendre plus insolvables: je n'ai jamais
pu voir cent pistoles à la fois. Si je devois dix mille francs, on
me feroit saisir toutes mes terres, et je serois à l'hôpital.
Je sortis sans avoir fait grande attention à tout ce discours; mais,
me trouvant hier dans ce quartier, j'entrai dans la même maison, et
j'y vis un homme grave, d'un visage pâle et allongé, qui, au milieu
de cinq ou six discoureurs, paroissoit morne et pensif, jusques à ce
que, prenant brusquement la parole: Oui, messieurs, dit-il en
haussant la voix, je suis ruiné; je n'ai plus de quoi vivre; car
j'ai actuellement chez moi deux cent mille livres en billets de
banque, et cent mille écus d'argent: je me trouve dans une situation
affreuse; je me suis cru riche, et me voilà à l'hôpital: au moins si
j'avois seulement une petite terre où je pusse me retirer, je serois
sûr d'avoir de quoi vivre; mais je n'ai pas grand comme ce chapeau
en fonds de terre.
Je tournai par hasard la tête d'un autre côté, et je vis un autre
homme qui faisoit des grimaces de possédé. A qui se fier désormais?
s'écrioit-il. Il y a un traître que je croyois si fort de mes amis
que je lui avois prêté mon argent: et il me l'a rendu! quelle
perfidie horrible! Il a beau faire; dans mon esprit il sera toujours
déshonoré.
Tout près de là étoit un homme très-mal vêtu, qui, élevant les yeux
au ciel, disoit: Dieu bénisse les projets de nos ministres!
puissé-je voir les actions à deux mille, et tous les laquais de
Paris plus riches que leurs maîtres! J'eus la curiosité de demander
son nom. C'est un homme extrêmement pauvre, me dit-on; aussi a-t-il
un pauvre métier: il est généalogiste, et il espère que son art
rendra, si les fortunes continuent; et que tous ces nouveaux riches
auront besoin de lui pour réformer leur nom, décrasser leurs
ancêtres, et orner leurs carrosses; il s'imagine qu'il va faire
autant de gens de qualité qu'il voudra; il tressaille de joie de
voir multiplier ses pratiques.
Enfin, je vis entrer un vieillard pâle et sec, que je reconnus pour
nouvelliste avant qu'il se fût assis; il n'étoit pas du nombre de
ceux qui ont une assurance victorieuse contre tous les revers, et
présagent toujours les victoires et les trophées: c'étoit au
contraire un de ces trembleurs qui n'ont que des nouvelles tristes.
Les affaires vont bien mal du côté d'Espagne, dit-il: nous n'avons
point de cavalerie sur la frontière, et il est à craindre que le
prince Pio, qui en a un gros corps, ne fasse contribuer tout le
Languedoc. Il y avoit vis-à-vis de moi un philosophe assez mal en
ordre qui prenoit le nouvelliste en pitié, et haussoit les épaules à
mesure que l'autre haussoit la voix; je m'approchai de lui, et il me
dit à l'oreille: Vous voyez que ce fat nous entretient, il y a une
heure, de sa frayeur pour le Languedoc; et moi, j'aperçus hier au
soir une tache dans le soleil, qui, si elle augmentoit, pourroit
faire tomber toute la nature en engourdissement; et je n'ai pas dit
un seul mot.
De Paris, le 17 de la lune de Rhamazan, 1719.
LETTRE CXXXIII.
RICA A ***.
J'allai l'autre jour voir une grande bibliothèque dans un couvent de
dervis, qui en sont comme les dépositaires, mais qui sont obligés
d'y laisser entrer tout le monde à certaines heures.
En entrant, je vis un homme grave qui se promenoit au milieu d'un
nombre innombrable de volumes qui l'entouroient. J'allai à lui, et
le priai de me dire quels étoient quelques-uns de ces livres que je
voyois mieux reliés que les autres. Monsieur, me dit-il, j'habite
ici une terre étrangère: je n'y connois personne: bien des gens me
font de pareilles questions; mais vous voyez bien que je n'irai pas
lire tous ces livres pour les satisfaire; mais j'ai mon
bibliothécaire qui vous donnera satisfaction, car il s'occupe nuit
et jour à déchiffrer tout ce que vous voyez là; c'est un homme qui
n'est bon à rien, et qui nous est très à charge, parce qu'il ne
travaille point pour le couvent. Mais j'entends l'heure du
réfectoire qui sonne. Ceux qui comme moi sont à la tête d'une
communauté doivent être les premiers à tous les exercices. En disant
cela, le moine me poussa dehors, ferma la porte, et, comme s'il eût
volé, disparut à mes yeux.
De Paris, le 21 de la lune de Rhamazan, 1719.
LETTRE CXXXIV.
RICA AU MÊME.
Je retournai le lendemain à cette bibliothèque, où je trouvai tout
un autre homme que celui que j'avois vu la première fois: son air
étoit simple, sa physionomie spirituelle, et son abord très-affable.
Dès que je lui eus fait connoître ma curiosité, il se mit en devoir
de la satisfaire, et même en qualité d'étranger, de m'instruire.
Mon père, lui dis-je, quels sont ces gros volumes qui tiennent tout
ce côté de bibliothèque? Ce sont, me dit-il, les interprètes de
l'Écriture. Il y en a un grand nombre! lui repartis-je; il faut que
l'Écriture fût bien obscure autrefois, et bien claire à présent;
reste-t-il encore quelques doutes? peut-il y avoir des points
contestés? S'il y en a, bon Dieu! s'il y en a! me répondit-il; il y
en a presque autant que de lignes. Oui, lui dis-je! Et qu'ont donc
fait tous ces auteurs! Ces auteurs, me repartit-il, n'ont point
cherché dans l'Écriture ce qu'il faut croire, mais ce qu'ils croient
eux-mêmes; ils ne l'ont point regardée comme un livre où étoient
contenus les dogmes qu'ils devoient recevoir, mais comme un ouvrage
qui pourroit donner de l'autorité à leurs propres idées: c'est pour
cela qu'ils en ont corrompu tous les sens, et ont donné la torture à
tous les passages. C'est un pays où les hommes de toutes les sectes
font des descentes, et vont comme au pillage; c'est un champ de
bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des
combats, où l'on s'attaque, où l'on s'escarmouche de bien des
manières.
Tout près de là vous voyez les livres ascétiques ou de dévotion;
ensuite les livres de morale, bien plus utiles; ceux de théologie,
doublement inintelligibles, et par la matière qui y est traitée, et
par la manière de la traiter; les ouvrages des mystiques,
c'est-à-dire des dévots qui ont le coeur tendre. Ah! mon père, lui
dis-je, un moment; n'allez pas si vite; parlez-moi de ces mystiques.
Monsieur, dit-il, la dévotion échauffe un coeur disposé à la
tendresse, et lui fait envoyer des esprits au cerveau qui
l'échauffent de même, d'où naissent les extases et les ravissements.
Cet état est le délire de la dévotion; souvent il se perfectionne,
ou plutôt dégénère en quiétisme: vous savez qu'un quiétiste n'est
autre chose qu'un homme fou, dévot et libertin.
Voyez les casuistes, qui mettent au jour les secrets de la nuit; qui
forment dans leur imagination tous les monstres que le démon d'amour
peut produire, les rassemblent, les comparent, et en font l'objet
éternel de leurs pensées: heureux si leur coeur ne se met pas de
la partie, et ne devient pas lui-même complice de tant d'égarements
si naïvement décrits et si nuement peints!
Vous voyez, monsieur, que je pense librement, et que je vous dis
tout ce que je pense. Je suis naturellement naïf, et plus encore
avec vous, qui êtes un étranger, qui voulez savoir les choses, et
les savoir telles qu'elles sont. Si je voulois, je ne vous parlerois
de tout ceci qu'avec admiration; je vous dirois sans cesse: Cela est
divin, cela est respectable; il y a du merveilleux. Et il en
arriveroit de deux choses l'une, ou que je vous tromperois, ou que
je me déshonorerois dans votre esprit.
Nous en restâmes là; une affaire qui survint au dervis rompit notre
conversation jusqu'au lendemain.
De Paris, le 23 de la lune de Rhamazan, 1719.
LETTRE CXXXV.
RICA AU MÊME.
Je revins à l'heure marquée, et mon homme me mena précisément dans
l'endroit où nous nous étions quittés. Voici, me dit-il, les
grammairiens, les glossateurs, et les commentateurs. Mon père, lui
dis-je, tous ces gens-là ne peuvent-ils pas se dispenser d'avoir du
bon sens? Oui, dit-il, ils le peuvent; et même il n'y paroît pas,
leurs ouvrages n'en sont pas plus mauvais; ce qui est très-commode
pour eux. Cela est vrai, lui dis-je; et je connois bien des
philosophes qui feroient bien de s'appliquer à ces sortes de
sciences-là.
Voilà, poursuivit-il, les orateurs, qui ont le talent de persuader
indépendamment des raisons; et les géomètres, qui obligent un homme
malgré lui d'être persuadé, et le convainquent avec tyrannie.
Voici les livres de métaphysique, qui traitent de si grands
intérêts, et dans lesquels l'infini se rencontre partout; les livres
de physique, qui ne trouvent pas plus de merveilleux dans l'économie
du vaste univers que dans la machine la plus simple de nos artisans;
les livres de médecine, ces monuments de la fragilité de la nature
et de la puissance de l'art; qui font trembler quand ils traitent
des maladies même les plus légères, tant ils nous rendent la mort
présente; mais qui nous mettent dans une sécurité entière quand ils
parlent de la vertu des remèdes, comme si nous étions devenus
immortels.
Tout près de là sont les livres d'anatomie, qui contiennent bien
moins la description des parties du corps humain que les noms
barbares qu'on leur a donnés: chose qui ne guérit ni le malade de
son mal, ni le médecin de son ignorance.
Voici la chimie, qui habite tantôt l'hôpital et tantôt les
petites-maisons, comme des demeures qui lui sont également propres.
Voici les livres de science, ou plutôt d'ignorance occulte: tels
sont ceux qui contiennent quelque espèce de diablerie; exécrables
selon la plupart des gens; pitoyables selon moi. Tels sont encore
les livres d'astrologie judiciaire. Que dites-vous, mon père? Les
livres d'astrologie judiciaire, repartis-je avec feu! Et ce sont
ceux dont nous faisons plus de cas en Perse: ils règlent toutes les
actions de notre vie, et nous déterminent dans toutes nos
entreprises; les astrologues sont proprement nos directeurs; ils
font plus, ils entrent dans le gouvernement de l'État. Si cela est,
me dit-il, vous vivez sous un joug bien plus dur que celui de la
raison: voilà ce qui s'appelle le plus étrange de tous les empires;
je plains bien une famille, et encore plus une nation, qui se laisse
si fort dominer par les planètes. Nous nous servons, lui
repartis-je, de l'astrologie, comme vous vous servez de l'algèbre.
Chaque nation a sa science, selon laquelle elle règle sa politique:
tous les astrologues ensemble n'ont jamais fait tant de sottises en
notre Perse qu'un seul de vos algébristes en a fait ici. Croyez-vous
que le concours fortuit des astres ne soit pas une règle aussi sûre
que les beaux raisonnements de votre faiseur de système? Si l'on
comptoit les voix là-dessus en France et en Perse, ce seroit un beau
sujet de triomphe pour l'astrologie; vous verriez les mathématiciens
bien humiliés: quel accablant corollaire en pourroit-on tirer contre
eux!
Notre dispute fut interrompue, et il fallut nous quitter.
De Paris, le 26 de la lune de Rhamazan, 1719.
LETTRE CXXXVI.
RICA AU MÊME.
Dans l'entrevue suivante, mon savant me mena dans un cabinet
particulier. Voici les livres d'histoire moderne, me dit-il. Voyez
premièrement les historiens de l'Église et des papes; livres que je
lis pour m'édifier, et qui font souvent en moi un effet tout
contraire.
Là, ce sont ceux qui ont écrit de la décadence du formidable empire
romain, qui s'étoit formé du débris de tant de monarchies, et sur la
chute duquel il s'en forma tant de nouvelles. Un nombre infini de
peuples barbares, aussi inconnus que les pays qu'ils habitoient,
parurent tout à coup, l'inondèrent, le ravagèrent, le dépecèrent, et
fondèrent tous les royaumes que vous voyez à présent en Europe. Ces
peuples n'étoient point proprement barbares, puisqu'ils étoient
libres: mais ils le sont devenus depuis que, soumis pour la plupart
à une puissance absolue, ils ont perdu cette douce liberté si
conforme à la raison, à l'humanité, et à la nature.
Vous voyez ici les historiens de l'Allemagne, laquelle n'est qu'une
ombre du premier empire, mais qui est, je crois, la seule puissance
qui soit sur la terre, que la division n'a point affoiblie; la
seule, je crois encore, qui se fortifie à mesure de ses pertes; et
qui, lente à profiter des succès, devient indomptable par ses
défaites.
Voici les historiens de France, où l'on voit d'abord la puissance
des rois se former, mourir deux fois, renaître de même, languir
ensuite pendant plusieurs siècles; mais, prenant insensiblement des
forces, accrue de toutes parts, monter à son dernier période:
semblable à ces fleuves qui dans leur course perdent leurs eaux, ou
se cachent sous terre; puis reparoissant de nouveau, grossis par les
rivières qui s'y jettent, entraînent avec rapidité tout ce qui
s'oppose à leur passage.
Là, vous voyez la nation espagnole sortir de quelques montagnes: les
princes mahométans subjugués aussi insensiblement qu'ils avoient
rapidement conquis; tant de royaumes réunis dans une vaste
monarchie, qui devint presque la seule; jusqu'à ce qu'accablée de sa
fausse opulence, elle perdit sa force et sa réputation même, et ne
conserva que l'orgueil de sa première puissance.
Ce sont ici les historiens d'Angleterre, où l'on voit la liberté
sortir sans cesse des feux de la discorde et de la sédition; le
prince toujours chancelant sur un trône inébranlable; une nation
impatiente, sage dans sa fureur même; et qui, maîtresse de la mer
(chose inouïe jusqu'alors), mêle le commerce avec l'empire.
Tout près de là sont les historiens de cette autre reine de la mer,
la république de Hollande, si respectée en Europe, et si formidable
en Asie, où ses négociants voient tant de rois prosternés devant
eux.
Les historiens d'Italie vous représentent une nation autrefois
maîtresse du monde, aujourd'hui esclave de toutes les autres; ses
princes divisés et foibles, et sans autre attribut de souveraineté
qu'une vaine politique.
Voilà les historiens des républiques: de la Suisse, qui est l'image
de sa liberté; de Venise, qui n'a de ressources qu'en son économie;
et de Gênes, qui n'est superbe que par ses bâtiments.
Voici ceux du nord, et entre autres de la Pologne, qui use si mal de
sa liberté et du droit qu'elle a d'élire ses rois, qu'il semble
qu'elle veuille consoler par là les peuples ses voisins, qui ont
perdu l'un et l'autre.
Là-dessus, nous nous séparâmes jusqu'au lendemain.
De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1719.
LETTRE CXXXVII.
RICA AU MÊME.
Le lendemain, il me mena dans un autre cabinet. Ce sont ici les
poëtes, me dit-il; c'est-à-dire ces auteurs dont le métier est de
mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les
agréments comme on ensevelissoit autrefois les femmes sous leurs
parures et leurs ornements. Vous les connoissez; ils ne sont pas
rares chez les Orientaux, où le soleil, plus ardent, semble
échauffer les imaginations mêmes.
Voilà les poëmes épiques. Hé! qu'est-ce que les poëmes épiques? En
vérité, me dit-il, je n'en sais rien; les connoisseurs disent qu'on
n'en a jamais fait que deux, et que les autres qu'on donne sous ce
nom ne le sont point: c'est aussi ce que je ne sais pas. Ils disent
de plus qu'il est impossible d'en faire de nouveaux; et cela est
encore plus surprenant.
Voici les poëtes dramatiques, qui, selon moi, sont les poëtes par
excellence, et les maîtres des passions. Il y en a de deux sortes:
les comiques, qui nous remuent si doucement; et les tragiques, qui
nous troublent et nous agitent avec tant de violence.
Voici les lyriques, que je méprise autant que je fais cas des
autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance.