J'ose le dire: au lieu de faire passer les Espagnols dans les Indes,

il faudroit faire repasser les Indiens et les métifs en Espagne; il

faudroit rendre à cette monarchie tous ses peuples dispersés; et, si

la moitié seulement de ces grandes colonies se conservoit, l'Espagne

deviendroit la puissance de l'Europe la plus redoutable.

On peut comparer les empires à un arbre dont les branches trop

étendues ôtent tout le suc du tronc, et ne servent qu'à faire de

l'ombrage.

Rien ne devrait corriger les princes de la fureur des conquêtes

lointaines que l'exemple des Portugais et des Espagnols.

Ces deux nations ayant conquis, avec une rapidité inconcevable, des

royaumes immenses, plus étonnées de leurs victoires que les peuples

vaincus de leur défaite, songèrent aux moyens de les conserver, et

prirent chacune pour cela une voie différente.

Les Espagnols, désespérant de retenir les nations vaincues dans la

fidélité, prirent le parti de les exterminer, et d'y envoyer

d'Espagne des peuples fidèles: jamais dessein horrible ne fut plus

ponctuellement exécuté. On vit un peuple, aussi nombreux que tous

ceux de l'Europe ensemble, disparoître de la terre à l'arrivée de

ces barbares, qui semblèrent, en découvrant les Indes, avoir voulu

en même temps découvrir aux hommes quel étoit le dernier période de

la cruauté.

Par cette barbarie, ils conservèrent ce pays sous leur domination.

Juge par là combien les conquêtes sont funestes, puisque les effets

en sont tels: car enfin ce remède affreux étoit unique. Comment

auroient-ils pu retenir tant de millions d'hommes dans l'obéissance?

Comment soutenir une guerre civile de si loin? Que seroient-ils

devenus, s'ils avoient donné le temps à ces peuples de revenir de

l'admiration où ils étoient de l'arrivée de ces nouveaux dieux et de

la crainte de leurs foudres?

Quant aux Portugais, ils prirent une voie tout opposée; ils

n'employèrent pas les cruautés: aussi furent-ils bientôt chassés de

tous les pays qu'ils avoient découverts. Les Hollandois favorisèrent

la rébellion de ces peuples, et en profitèrent.

Quel prince envieroit le sort de ces conquérants? Qui voudroit de

ces conquêtes à ces conditions? Les uns en furent aussitôt chassés;

les autres en firent des déserts, et rendirent de même leur propre

pays.

C'est le destin des héros de se ruiner à conquérir des pays qu'ils

perdent soudain, ou à soumettre des nations qu'ils sont obligés

eux-mêmes de détruire; comme cet insensé qui se consumoit à acheter

des statues qu'il jetoit dans la mer, et des glaces qu'il brisoit

aussitôt.

De Paris, le 18 de la lune de Rhamazan, 1718.

LETTRE CXXIII.

USBEK AU MÊME.

La douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la

propagation de l'espèce. Toutes les républiques en sont une preuve

constante; et, plus que toutes, la Suisse et la Hollande, qui sont

les deux plus mauvais pays de l'Europe, si l'on considère la nature

du terrain, et qui cependant sont les plus peuplés.

Rien n'attire plus les étrangers que la liberté, et l'opulence qui

la suit toujours: l'une se fait rechercher par elle-même, et les

besoins attirent dans les pays où l'on trouve l'autre.

L'espèce se multiplie dans un pays où l'abondance fournit aux

enfants, sans rien diminuer de la subsistance des pères.

L'égalité même des citoyens, qui produit ordinairement de l'égalité

dans les fortunes, porte l'abondance et la vie dans toutes les

parties du corps politique, et la répand partout.

Il n'en est pas de même des pays soumis au pouvoir arbitraire: le

prince, les courtisans, et quelques particuliers, possèdent toutes

les richesses, pendant que tous les autres gémissent dans une

pauvreté extrême.

Si un homme est mal à son aise, et qu'il sente qu'il fera des

enfants plus pauvres que lui, il ne se mariera pas; ou s'il se

marie, il craindra d'avoir un trop grand nombre d'enfants, qui

pourroient achever de déranger sa fortune, et qui descendroient de

la condition de leur père.

J'avoue que le rustique ou paysan, étant une fois marié, peuplera

indifféremment, soit qu'il soit riche, soit qu'il soit pauvre; cette

considération ne le touche pas: il a toujours un héritage sûr à

laisser à ses enfants, qui est son hoyau; et rien ne l'empêche

jamais de suivre aveuglément l'instinct de la nature.

Mais à quoi sert dans un État ce nombre d'enfants qui languissent

dans la misère? Ils périssent presque tous à mesure qu'ils naissent;

ils ne prospèrent jamais: foibles et débiles, ils meurent en détail

de mille manières, tandis qu'ils sont emportés en gros par les

fréquentes maladies populaires, que la misère et la mauvaise

nourriture produisent toujours; ceux qui en échappent atteignent

l'âge viril sans en avoir la force, et languissent tout le reste de

leur vie.

Les hommes sont comme les plantes, qui ne croissent jamais

heureusement si elles ne sont bien cultivées: chez les peuples

misérables, l'espèce perd, et même quelquefois dégénère.

La France peut fournir un grand exemple de tout ceci. Dans les

guerres passées, la crainte où étoient tous les enfants de famille

qu'on ne les enrôlât dans la milice les obligeoit de se marier, et

cela dans un âge trop tendre, et dans le sein de la pauvreté. De

tant de mariages il naissoit bien des enfants, que l'on cherche

encore en France, et que la misère, la famine et les maladies en ont

fait disparoître.

Que si, dans un ciel aussi heureux, dans un royaume aussi policé que

la France, on fait de pareilles remarques, que sera-ce dans les

autres États?

De Paris, le 23 de la lune de Rhamazan, 1718.

LETTRE CXXIV.

USBEK AU MOLLAK MÉHÉMET ALI,

Gardien des trois tombeaux

A Com.

Que nous servent les jeûnes des immaums et les cilices des mollaks?

La main de Dieu s'est deux fois appesantie sur les enfants de la

loi, le soleil s'obscurcit, et semble n'éclairer plus que leurs

défaites; leurs armées s'assemblent, et elles sont dissipées comme

la poussière.

L'empire des Osmanlins est ébranlé par les deux plus grands échecs

qu'il ait jamais reçus: un moufti chrétien ne le soutient qu'avec

peine; le grand vizir d'Allemagne est le fléau de Dieu, envoyé pour

châtier les sectateurs d'Omar; il porte partout la colère du ciel,

irrité contre leur rébellion et leur perfidie.

Esprit sacré des immaums, tu pleures nuit et jour sur les enfants du

prophète que le détestable Omar a dévoyés; tes entrailles s'émeuvent

à la vue de leurs malheurs; tu désires leur conversion, et non pas

leur perte; tu voudrois les voir réunis sous l'étendard d'Ali, par

les larmes des saints; et non pas dispersés dans les montagnes et

dans les déserts par la terreur des infidèles.

De Paris, le 1er de la lune de Chalval, 1718.

LETTRE CXXV.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Quel peut être le motif de ces libéralités immenses que les princes

versent sur leurs courtisans? veulent-ils se les attacher? ils leur

sont déjà acquis autant qu'ils peuvent l'être. Et d'ailleurs, s'ils

acquièrent quelques-uns de leurs sujets en les achetant, il faut

bien, par la même raison, qu'ils en perdent une infinité d'autres en

les appauvrissant.

Quand je pense à la situation des princes, toujours entourés

d'hommes avides et insatiables, je ne puis que les plaindre: et je

les plains encore davantage lorsqu'ils n'ont pas la force de

résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent

rien.

Je n'entends jamais parler de leurs libéralités, des grâces et des

pensions qu'ils accordent, que je ne me livre à mille réflexions:

une foule d'idées se présente à mon esprit; il me semble que

j'entends publier cette ordonnance:

«Le courage infatigable de quelques-uns de nos sujets à nous

demander des pensions ayant exercé sans relâche notre magnificence

royale, nous avons enfin cédé à la multitude des requêtes qu'ils

nous ont présentées, lesquelles ont fait jusqu'ici la plus grande

sollicitude du trône. Ils nous ont représenté qu'ils n'ont point

manqué, depuis notre avènement à la couronne, de se trouver à notre

lever; que nous les avons toujours vus sur notre passage immobiles

comme des bornes; et qu'ils se sont extrêmement élevés pour

regarder, sur les épaules les plus hautes, notre sérénité. Nous

avons même reçu plusieurs requêtes de la part de quelques personnes

du beau sexe, qui nous ont supplié de faire attention qu'il étoit

notoire qu'elles sont d'un entretien très-difficile; quelques-unes

même très-surannées nous ont prié, branlant la tête, de faire

attention qu'elles ont fait l'ornement de la cour des rois nos

prédécesseurs; et que, si les généraux de leurs armées ont rendu

l'État redoutable par leurs faits militaires, elles n'ont point

rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, désirant

traiter les suppliants avec bonté, et leur accorder toutes leurs

prières, nous avons ordonné ce qui suit:

«Que tout laboureur ayant cinq enfants retranchera journellement la

cinquième partie du pain qu'il leur donne. Enjoignons aux pères de

famille de faire la diminution, sur chacun d'eux, aussi juste que

faire se pourra.

«Défendons expressément à tous ceux qui s'appliquent à la culture de

leurs héritages, ou qui les ont donnés à titre de ferme, d'y faire

aucune réparation, de quelque espèce qu'elle soit.

«Ordonnons que toutes personnes qui s'exercent à des travaux vils et

mécaniques, lesquelles n'ont jamais été au lever de notre majesté,

n'achètent désormais d'habits, à eux, à leurs femmes et à leurs

enfants, que de quatre ans en quatre ans; leur interdisons en outre

très-étroitement ces petites réjouissances qu'ils avoient coutume de

faire, dans leurs familles, les principales fêtes de l'année.

«Et, d'autant que nous demeurons averti que la plupart des bourgeois

de nos bonnes villes sont entièrement occupés à pourvoir à

l'établissement de leurs filles, lesquelles ne se sont rendues

recommandables, dans notre État, que par une triste et ennuyeuse

modestie, nous ordonnons qu'ils attendront à les marier, jusqu'à ce

qu'ayant atteint l'âge limité par les ordonnances, elles viennent à

les y contraindre. Défendons à nos magistrats de pourvoir à

l'éducation de leurs enfants.»

De Paris, le 1er de la lune de Chalval, 1718.

LETTRE CXXVI.

RICA A ***.

On est bien embarrassé dans toutes les religions, quand il s'agit de

donner une idée des plaisirs qui sont destinés à ceux qui ont bien

vécu. On épouvante facilement les méchants par une longue suite de

peines, dont on les menace: mais, pour les gens vertueux, on ne sait

que leur promettre. Il semble que la nature des plaisirs soit d'être

d'une courte durée; l'imagination a peine à en représenter d'autres.

J'ai vu des descriptions du paradis, capables d'y faire renoncer

tous les gens de bon sens: les uns font jouer sans cesse de la flûte

ces ombres heureuses; d'autres les condamnent au supplice de se

promener éternellement; d'autres enfin, qui les font rêver là-haut

aux maîtresses d'ici-bas, n'ont pas cru que cent millions d'années

fussent un terme assez long pour leur ôter le goût de ces

inquiétudes amoureuses.

Je me souviens à ce propos d'une histoire que j'ai ouï raconter à un

homme qui avoit été dans le pays du Mogol; elle fait voir que les

prêtres indiens ne sont pas moins stériles que les autres dans les

idées qu'ils ont des plaisirs du paradis.

Une femme qui venoit de perdre son mari vint en cérémonie chez le

gouverneur de la ville lui demander permission de se brûler: mais,

comme, dans les pays soumis aux mahométans, on abolit tant qu'on

peut cette cruelle coutume, il la refusa absolument.

Lorsqu'elle vit ses prières impuissantes, elle se jeta dans un

furieux emportement. Voyez, disoit-elle, comme on est gêné! Il ne

sera seulement pas permis à une pauvre femme de se brûler quand elle

en a envie! A-t-on jamais vu rien de pareil? Ma mère, ma tante, mes

soeurs, se sont bien brûlées? Et, quand je vais demander

permission à ce maudit gouverneur, il se fâche, et se met à crier

comme un enragé.

Il se trouva là, par hasard, un jeune bonze: Homme infidèle, lui dit

le gouverneur, est-ce toi qui a mis dans l'esprit de cette femme

cette fureur? Non, dit-il, je ne lui ai jamais parlé: mais, si elle

m'en croit, elle consommera son sacrifice; elle fera une action

agréable au dieu Brama: aussi en sera-t-elle bien récompensée; car

elle retrouvera dans l'autre monde son mari, et elle recommencera

avec lui un second mariage. Que dites-vous? dit la femme surprise.

Je retrouverai mon mari? Ah! je ne me brûle pas. Il étoit jaloux,

chagrin, et d'ailleurs si vieux, que, si le dieu Brama n'a point

fait sur lui quelque réforme, sûrement il n'a pas besoin de moi. Me

brûler pour lui!... pas seulement le bout du doigt pour le retirer

du fond des enfers. Deux vieux bonzes, qui me séduisoient, et qui

savoient de quelle manière je vivois avec lui, n'avoient garde de me

tout dire: mais si le Dieu Brama n'a que ce présent à me faire, je

renonce à cette béatitude. Monsieur le gouverneur, je me fais

mahométane. Et pour vous, dit-elle en regardant le bonze, vous

pouvez, si vous voulez, aller dire à mon mari que je me porte fort

bien.

De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1718.

LETTRE CXXVII.

RICA A USBEK.

A ***.

Je t'attends ici demain: cependant je t'envoie tes lettres

d'Ispahan. Les miennes portent que l'ambassadeur du Grand Mogol a

reçu ordre de sortir du royaume. On ajoute qu'on a fait arrêter le

prince, oncle du roi, qui est chargé de son éducation; qu'on l'a

fait conduire dans un château, où il est très-étroitement gardé, et

qu'on l'a privé de tous ses honneurs. Je suis touché du sort de ce

prince, et je le plains.

Je te l'avoue, Usbek, je n'ai jamais vu couler les larmes de

personne sans en être attendri: je sens de l'humanité pour les

malheureux, comme s'il n'y avoit qu'eux qui fussent hommes; et les

grands même, pour lesquels je trouve dans mon coeur de la dureté

quand ils sont élevés, je les aime sitôt qu'ils tombent.

En effet, qu'ont-ils à faire, dans la prospérité, d'une inutile

tendresse? elle approche trop de l'égalité: ils aiment bien mieux du

respect, qui ne demande point de retour. Mais, sitôt qu'ils sont

déchus de leur grandeur, il n'y a que nos plaintes qui puissent leur

en rappeler l'idée.

Je trouve quelque chose de bien naïf, et même de bien grand, dans

les paroles d'un prince qui, près de tomber entre les mains de ses

ennemis, voyant ses courtisans autour de lui qui pleuroient: Je

sens, leur dit-il, à vos larmes que je suis encore votre roi.

De Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1718.

LETTRE CXXVIII.

RICA A IBBEN.

A Smyrne.

Tu as ouï parler mille fois du fameux roi de Suède: il assiégeoit

une place dans un royaume qu'on nomme la Norwége; comme il visitoit

la tranchée, seul avec un ingénieur, il a reçu un coup dans la tête,

dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier

ministre: les états se sont assemblés, et l'ont condamné à perdre la

tête.

Il étoit accusé d'un grand crime: c'étoit d'avoir calomnié la

nation, et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi: forfait

qui, selon moi, mérite mille morts.

Car enfin, si c'est une mauvaise action de noircir dans l'esprit du

prince le dernier de ses sujets, qu'est-ce, lorsque l'on noircit la

nation entière, et qu'on lui ôte la bienveillance de celui que la

providence a établi pour faire son bonheur?

Je voudrois que les hommes parlassent aux rois comme les anges

parlent à notre saint prophète.

Tu sais que, dans les banquets sacrés où le seigneur des seigneurs

descend du plus sublime trône du monde pour se communiquer à ses

esclaves, je me suis fait une loi sévère de captiver une langue

indocile; on ne m'a jamais vu abandonner une seule parole qui pût

être amère au dernier de ses sujets. Quand il m'a fallu cesser

d'être sobre, je n'ai point cessé d'être honnête homme; et, dans

cette épreuve de notre fidélité, j'ai risqué ma vie, et jamais ma

vertu.

Je ne sais comment il arrive qu'il n'y a presque jamais de prince si

méchant, que son ministre ne le soit encore davantage; s'il fait

quelque action mauvaise, elle a presque toujours été suggérée; de

manière que l'ambition des princes n'est jamais si dangereuse que la

bassesse d'âme de ses conseillers. Mais comprends-tu qu'un homme,

qui n'est que d'hier dans le ministère, qui peut-être n'y sera pas

demain, puisse devenir dans un moment l'ennemi de lui-même, de sa

famille, de sa patrie, et du peuple qui naîtra à jamais de celui

qu'il va faire opprimer?

Un prince a des passions; le ministre les remue: c'est de ce côté-là

qu'il dirige son ministère; il n'a point d'autre but, ni n'en veut

connoître. Les courtisans le séduisent par leurs louanges; et lui le

flatte plus dangereusement par ses conseils, par les desseins qu'il

lui inspire, et par les maximes qu'il lui propose.

De Paris, le 25 de la lune de Saphar, 1719.

LETTRE CXXIX.

RICA A USBEK.

A ***.

Je passois l'autre jour sur le Pont-Neuf avec un de mes amis: il

rencontra un homme de sa connoissance, qu'il me dit être un

géomètre; et il n'y avoit rien qui n'y parût, car il étoit d'une

rêverie profonde; il fallut que mon ami le tirât longtemps par la

manche, et le secouât pour le faire descendre jusqu'à lui; tant il

étoit occupé d'une courbe qui le tourmentoit peut-être depuis plus

de huit jours. Ils se firent tous deux beaucoup d'honnêtetés, et

s'apprirent réciproquement quelques nouvelles littéraires. Ces

discours les menèrent jusque sur la porte d'un caffé où j'entrai

avec eux.

Je remarquai que notre géomètre y fut reçu de tout le monde avec

empressement, et que les garçons du caffé en faisoient beaucoup plus

de cas que de deux mousquetaires qui étoient dans un coin. Pour lui,

il parut qu'il se trouvoit dans un lieu agréable: car il dérida un

peu son visage, et se mit à rire comme s'il n'avoit pas eu la

moindre teinture de géométrie.

Cependant son esprit régulier toisoit tout ce qui se disoit dans la

conversation. Il ressembloit à celui qui, dans un jardin, coupoit

avec son épée la tête des fleurs qui s'élevoient au-dessus des

autres: martyr de sa justesse, il étoit offensé d'une saillie, comme

une vue délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien pour

lui n'étoit indifférent, pourvu qu'il fût vrai: aussi sa

conversation étoit-elle singulière. Il étoit arrivé ce jour-là de la

campagne avec un homme qui avoit vu un château superbe et des

jardins magnifiques; et il n'avoit vu, lui, qu'un bâtiment de

soixante pieds de long sur trente-cinq de large, et un bosquet

barlong de dix arpents: il auroit fort souhaité que les règles de la

perspective eussent été tellement observées, que les allées des

avenues eussent paru partout de même largeur; et il auroit donné

pour cela une méthode infaillible. Il parut fort satisfait d'un

cadran qu'il y avoit démêlé, d'une structure fort singulière; et il

s'échauffa fort contre un savant qui étoit auprès de moi, qui lui

demanda si ce cadran marquoit les heures babyloniennes. Un

nouvelliste parla du bombardement du château de Fontarabie; et il

nous donna soudain les propriétés de la ligne que les bombes avoient

décrite en l'air; et, charmé de savoir cela, il voulut en ignorer

entièrement le succès. Un homme se plaignoit d'avoir été ruiné

l'hiver d'auparavant par une inondation. Ce que vous me dites là

m'est fort agréable, dit alors le géomètre: je vois que je ne me

suis pas trompé dans l'observation que j'ai faite, et qu'il est au

moins tombé sur la terre deux pouces d'eau plus que l'année passée.

Un moment après il sortit, et nous le suivîmes. Comme il alloit

assez vite, et qu'il négligeoit de regarder devant lui, il fut

rencontré directement par un autre homme: ils se choquèrent

rudement; et de ce coup ils rejaillirent, chacun de son côté, en

raison réciproque de leur vitesse et de leurs masses. Quand ils

furent un peu revenus de leur étourdissement, cet homme, portant la

main sur le front, dit au géomètre: Je suis bien aise que vous

m'ayez heurté; car j'ai une grande nouvelle à vous apprendre: je

viens de donner mon Horace au public. Comment! dit le géomètre, il y

a deux mille ans qu'il y est. Vous ne m'entendez pas, reprit

l'autre: c'est une traduction de cet ancien auteur, que je viens de

mettre au jour; il y a vingt ans que je m'occupe à faire des

traductions.

Quoi! monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez

pas! Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous!

Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n'aie pas rendu un grand

service au public, de lui rendre la lecture des bons auteurs

familière? Je ne dis pas tout à fait cela: j'estime autant qu'un

autre les sublimes génies que vous travestissez; mais vous ne leur

ressemblerez point; car si vous traduisez toujours, on ne vous

traduira jamais.

Les traductions sont comme ces monnoies de cuivre qui ont bien la

même valeur qu'une pièce d'or, et même sont d'un plus grand usage

pour le peuple; mais elles sont toujours foibles et d'un mauvais

aloi.

Vous voulez, dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres

morts; et j'avoue que vous leur donnez bien un corps: mais vous ne

leur rendez pas la vie; il y manque toujours un esprit pour les

animer.

Que ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles

vérités qu'un calcul facile nous fait découvrir tous les jours?

Après ce petit conseil, ils se séparèrent, je crois, très-mécontents

l'un de l'autre,

De Paris, le dernier de la lune de Rebiab 2, 1719.

LETTRE CXXX.

RICA A ***.

Je te parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle

les nouvellistes, qui s'assemblent dans un jardin magnifique, où

leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très-inutiles à l'État,

et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de

celui qu'auroit pu produire un silence aussi long: cependant ils se

croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent de projets

magnifiques, et traitent de grands intérêts.

La base de leurs conversations est une curiosité frivole et

ridicule: il n'y a point de cabinet si mystérieux qu'ils ne

prétendent pénétrer; ils ne sauroient consentir à ignorer quelque

chose; ils savent combien notre auguste sultan a de femmes, combien

il fait d'enfants toutes les années; et quoiqu'ils ne fassent aucune

dépense en espions, ils sont instruits des mesures qu'il prend pour

humilier l'empereur des Turcs et celui des Mogols.

A peine ont-ils épuisé le présent, qu'ils se précipitent dans

l'avenir; et, marchant au-devant de la providence, la préviennent

sur toutes les démarches des hommes. Ils conduisent un général par

la main; et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas

faites, ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas.

Ils font voler les armées comme les grues, et tomber les murailles

comme des cartons; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des

routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses

dans les sables brûlants: il ne leur manque que le bon sens.

Il y a un homme avec qui je loge, qui reçut cette lettre d'un

nouvelliste; comme elle m'a paru singulière, je la gardai; la voici:

«Monsieur,

«Je me trompe rarement dans mes conjectures sur les affaires du

temps. Le 1er janvier 1711, je prédis que l'empereur Joseph mourroit

dans le cours de l'année: il est vrai que, comme il se portoit fort

bien, je crus que je me ferois moquer de moi si je m'expliquois

d'une manière bien claire; ce qui fit que je me servis de termes un

peu énigmatiques; mais les gens qui savent raisonner m'entendirent

bien. Le 17 avril de la même année, il mourut de la petite vérole.

«Dès que la guerre fut déclarée entre l'empereur et les Turcs,

j'allai chercher nos messieurs dans tous les coins des Tuileries; je

les assemblai près du bassin, et leur prédis qu'on feroit le siége

de Belgrade, et qu'il seroit pris. J'ai été assez heureux pour que

ma prédiction ait été accomplie. Il est vrai que, vers le milieu du

siége, je pariai cent pistoles qu'il seroit pris le 18 août[F]; il

ne fut pris que le lendemain: peut-on perdre à si beau jeu?

[Note F: 1717.]

Lettres persanes, tome II · 第 4 / 14 段