il faudroit faire repasser les Indiens et les métifs en Espagne; il
faudroit rendre à cette monarchie tous ses peuples dispersés; et, si
la moitié seulement de ces grandes colonies se conservoit, l'Espagne
deviendroit la puissance de l'Europe la plus redoutable.
On peut comparer les empires à un arbre dont les branches trop
étendues ôtent tout le suc du tronc, et ne servent qu'à faire de
l'ombrage.
Rien ne devrait corriger les princes de la fureur des conquêtes
lointaines que l'exemple des Portugais et des Espagnols.
Ces deux nations ayant conquis, avec une rapidité inconcevable, des
royaumes immenses, plus étonnées de leurs victoires que les peuples
vaincus de leur défaite, songèrent aux moyens de les conserver, et
prirent chacune pour cela une voie différente.
Les Espagnols, désespérant de retenir les nations vaincues dans la
fidélité, prirent le parti de les exterminer, et d'y envoyer
d'Espagne des peuples fidèles: jamais dessein horrible ne fut plus
ponctuellement exécuté. On vit un peuple, aussi nombreux que tous
ceux de l'Europe ensemble, disparoître de la terre à l'arrivée de
ces barbares, qui semblèrent, en découvrant les Indes, avoir voulu
en même temps découvrir aux hommes quel étoit le dernier période de
la cruauté.
Par cette barbarie, ils conservèrent ce pays sous leur domination.
Juge par là combien les conquêtes sont funestes, puisque les effets
en sont tels: car enfin ce remède affreux étoit unique. Comment
auroient-ils pu retenir tant de millions d'hommes dans l'obéissance?
Comment soutenir une guerre civile de si loin? Que seroient-ils
devenus, s'ils avoient donné le temps à ces peuples de revenir de
l'admiration où ils étoient de l'arrivée de ces nouveaux dieux et de
la crainte de leurs foudres?
Quant aux Portugais, ils prirent une voie tout opposée; ils
n'employèrent pas les cruautés: aussi furent-ils bientôt chassés de
tous les pays qu'ils avoient découverts. Les Hollandois favorisèrent
la rébellion de ces peuples, et en profitèrent.
Quel prince envieroit le sort de ces conquérants? Qui voudroit de
ces conquêtes à ces conditions? Les uns en furent aussitôt chassés;
les autres en firent des déserts, et rendirent de même leur propre
pays.
C'est le destin des héros de se ruiner à conquérir des pays qu'ils
perdent soudain, ou à soumettre des nations qu'ils sont obligés
eux-mêmes de détruire; comme cet insensé qui se consumoit à acheter
des statues qu'il jetoit dans la mer, et des glaces qu'il brisoit
aussitôt.
De Paris, le 18 de la lune de Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXIII.
USBEK AU MÊME.
La douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la
propagation de l'espèce. Toutes les républiques en sont une preuve
constante; et, plus que toutes, la Suisse et la Hollande, qui sont
les deux plus mauvais pays de l'Europe, si l'on considère la nature
du terrain, et qui cependant sont les plus peuplés.
Rien n'attire plus les étrangers que la liberté, et l'opulence qui
la suit toujours: l'une se fait rechercher par elle-même, et les
besoins attirent dans les pays où l'on trouve l'autre.
L'espèce se multiplie dans un pays où l'abondance fournit aux
enfants, sans rien diminuer de la subsistance des pères.
L'égalité même des citoyens, qui produit ordinairement de l'égalité
dans les fortunes, porte l'abondance et la vie dans toutes les
parties du corps politique, et la répand partout.
Il n'en est pas de même des pays soumis au pouvoir arbitraire: le
prince, les courtisans, et quelques particuliers, possèdent toutes
les richesses, pendant que tous les autres gémissent dans une
pauvreté extrême.
Si un homme est mal à son aise, et qu'il sente qu'il fera des
enfants plus pauvres que lui, il ne se mariera pas; ou s'il se
marie, il craindra d'avoir un trop grand nombre d'enfants, qui
pourroient achever de déranger sa fortune, et qui descendroient de
la condition de leur père.
J'avoue que le rustique ou paysan, étant une fois marié, peuplera
indifféremment, soit qu'il soit riche, soit qu'il soit pauvre; cette
considération ne le touche pas: il a toujours un héritage sûr à
laisser à ses enfants, qui est son hoyau; et rien ne l'empêche
jamais de suivre aveuglément l'instinct de la nature.
Mais à quoi sert dans un État ce nombre d'enfants qui languissent
dans la misère? Ils périssent presque tous à mesure qu'ils naissent;
ils ne prospèrent jamais: foibles et débiles, ils meurent en détail
de mille manières, tandis qu'ils sont emportés en gros par les
fréquentes maladies populaires, que la misère et la mauvaise
nourriture produisent toujours; ceux qui en échappent atteignent
l'âge viril sans en avoir la force, et languissent tout le reste de
leur vie.
Les hommes sont comme les plantes, qui ne croissent jamais
heureusement si elles ne sont bien cultivées: chez les peuples
misérables, l'espèce perd, et même quelquefois dégénère.
La France peut fournir un grand exemple de tout ceci. Dans les
guerres passées, la crainte où étoient tous les enfants de famille
qu'on ne les enrôlât dans la milice les obligeoit de se marier, et
cela dans un âge trop tendre, et dans le sein de la pauvreté. De
tant de mariages il naissoit bien des enfants, que l'on cherche
encore en France, et que la misère, la famine et les maladies en ont
fait disparoître.
Que si, dans un ciel aussi heureux, dans un royaume aussi policé que
la France, on fait de pareilles remarques, que sera-ce dans les
autres États?
De Paris, le 23 de la lune de Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXIV.
USBEK AU MOLLAK MÉHÉMET ALI,
Gardien des trois tombeaux
A Com.
Que nous servent les jeûnes des immaums et les cilices des mollaks?
La main de Dieu s'est deux fois appesantie sur les enfants de la
loi, le soleil s'obscurcit, et semble n'éclairer plus que leurs
défaites; leurs armées s'assemblent, et elles sont dissipées comme
la poussière.
L'empire des Osmanlins est ébranlé par les deux plus grands échecs
qu'il ait jamais reçus: un moufti chrétien ne le soutient qu'avec
peine; le grand vizir d'Allemagne est le fléau de Dieu, envoyé pour
châtier les sectateurs d'Omar; il porte partout la colère du ciel,
irrité contre leur rébellion et leur perfidie.
Esprit sacré des immaums, tu pleures nuit et jour sur les enfants du
prophète que le détestable Omar a dévoyés; tes entrailles s'émeuvent
à la vue de leurs malheurs; tu désires leur conversion, et non pas
leur perte; tu voudrois les voir réunis sous l'étendard d'Ali, par
les larmes des saints; et non pas dispersés dans les montagnes et
dans les déserts par la terreur des infidèles.
De Paris, le 1er de la lune de Chalval, 1718.
LETTRE CXXV.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
Quel peut être le motif de ces libéralités immenses que les princes
versent sur leurs courtisans? veulent-ils se les attacher? ils leur
sont déjà acquis autant qu'ils peuvent l'être. Et d'ailleurs, s'ils
acquièrent quelques-uns de leurs sujets en les achetant, il faut
bien, par la même raison, qu'ils en perdent une infinité d'autres en
les appauvrissant.
Quand je pense à la situation des princes, toujours entourés
d'hommes avides et insatiables, je ne puis que les plaindre: et je
les plains encore davantage lorsqu'ils n'ont pas la force de
résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent
rien.
Je n'entends jamais parler de leurs libéralités, des grâces et des
pensions qu'ils accordent, que je ne me livre à mille réflexions:
une foule d'idées se présente à mon esprit; il me semble que
j'entends publier cette ordonnance:
«Le courage infatigable de quelques-uns de nos sujets à nous
demander des pensions ayant exercé sans relâche notre magnificence
royale, nous avons enfin cédé à la multitude des requêtes qu'ils
nous ont présentées, lesquelles ont fait jusqu'ici la plus grande
sollicitude du trône. Ils nous ont représenté qu'ils n'ont point
manqué, depuis notre avènement à la couronne, de se trouver à notre
lever; que nous les avons toujours vus sur notre passage immobiles
comme des bornes; et qu'ils se sont extrêmement élevés pour
regarder, sur les épaules les plus hautes, notre sérénité. Nous
avons même reçu plusieurs requêtes de la part de quelques personnes
du beau sexe, qui nous ont supplié de faire attention qu'il étoit
notoire qu'elles sont d'un entretien très-difficile; quelques-unes
même très-surannées nous ont prié, branlant la tête, de faire
attention qu'elles ont fait l'ornement de la cour des rois nos
prédécesseurs; et que, si les généraux de leurs armées ont rendu
l'État redoutable par leurs faits militaires, elles n'ont point
rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, désirant
traiter les suppliants avec bonté, et leur accorder toutes leurs
prières, nous avons ordonné ce qui suit:
«Que tout laboureur ayant cinq enfants retranchera journellement la
cinquième partie du pain qu'il leur donne. Enjoignons aux pères de
famille de faire la diminution, sur chacun d'eux, aussi juste que
faire se pourra.
«Défendons expressément à tous ceux qui s'appliquent à la culture de
leurs héritages, ou qui les ont donnés à titre de ferme, d'y faire
aucune réparation, de quelque espèce qu'elle soit.
«Ordonnons que toutes personnes qui s'exercent à des travaux vils et
mécaniques, lesquelles n'ont jamais été au lever de notre majesté,
n'achètent désormais d'habits, à eux, à leurs femmes et à leurs
enfants, que de quatre ans en quatre ans; leur interdisons en outre
très-étroitement ces petites réjouissances qu'ils avoient coutume de
faire, dans leurs familles, les principales fêtes de l'année.
«Et, d'autant que nous demeurons averti que la plupart des bourgeois
de nos bonnes villes sont entièrement occupés à pourvoir à
l'établissement de leurs filles, lesquelles ne se sont rendues
recommandables, dans notre État, que par une triste et ennuyeuse
modestie, nous ordonnons qu'ils attendront à les marier, jusqu'à ce
qu'ayant atteint l'âge limité par les ordonnances, elles viennent à
les y contraindre. Défendons à nos magistrats de pourvoir à
l'éducation de leurs enfants.»
De Paris, le 1er de la lune de Chalval, 1718.
LETTRE CXXVI.
RICA A ***.
On est bien embarrassé dans toutes les religions, quand il s'agit de
donner une idée des plaisirs qui sont destinés à ceux qui ont bien
vécu. On épouvante facilement les méchants par une longue suite de
peines, dont on les menace: mais, pour les gens vertueux, on ne sait
que leur promettre. Il semble que la nature des plaisirs soit d'être
d'une courte durée; l'imagination a peine à en représenter d'autres.
J'ai vu des descriptions du paradis, capables d'y faire renoncer
tous les gens de bon sens: les uns font jouer sans cesse de la flûte
ces ombres heureuses; d'autres les condamnent au supplice de se
promener éternellement; d'autres enfin, qui les font rêver là-haut
aux maîtresses d'ici-bas, n'ont pas cru que cent millions d'années
fussent un terme assez long pour leur ôter le goût de ces
inquiétudes amoureuses.
Je me souviens à ce propos d'une histoire que j'ai ouï raconter à un
homme qui avoit été dans le pays du Mogol; elle fait voir que les
prêtres indiens ne sont pas moins stériles que les autres dans les
idées qu'ils ont des plaisirs du paradis.
Une femme qui venoit de perdre son mari vint en cérémonie chez le
gouverneur de la ville lui demander permission de se brûler: mais,
comme, dans les pays soumis aux mahométans, on abolit tant qu'on
peut cette cruelle coutume, il la refusa absolument.
Lorsqu'elle vit ses prières impuissantes, elle se jeta dans un
furieux emportement. Voyez, disoit-elle, comme on est gêné! Il ne
sera seulement pas permis à une pauvre femme de se brûler quand elle
en a envie! A-t-on jamais vu rien de pareil? Ma mère, ma tante, mes
soeurs, se sont bien brûlées? Et, quand je vais demander
permission à ce maudit gouverneur, il se fâche, et se met à crier
comme un enragé.
Il se trouva là, par hasard, un jeune bonze: Homme infidèle, lui dit
le gouverneur, est-ce toi qui a mis dans l'esprit de cette femme
cette fureur? Non, dit-il, je ne lui ai jamais parlé: mais, si elle
m'en croit, elle consommera son sacrifice; elle fera une action
agréable au dieu Brama: aussi en sera-t-elle bien récompensée; car
elle retrouvera dans l'autre monde son mari, et elle recommencera
avec lui un second mariage. Que dites-vous? dit la femme surprise.
Je retrouverai mon mari? Ah! je ne me brûle pas. Il étoit jaloux,
chagrin, et d'ailleurs si vieux, que, si le dieu Brama n'a point
fait sur lui quelque réforme, sûrement il n'a pas besoin de moi. Me
brûler pour lui!... pas seulement le bout du doigt pour le retirer
du fond des enfers. Deux vieux bonzes, qui me séduisoient, et qui
savoient de quelle manière je vivois avec lui, n'avoient garde de me
tout dire: mais si le Dieu Brama n'a que ce présent à me faire, je
renonce à cette béatitude. Monsieur le gouverneur, je me fais
mahométane. Et pour vous, dit-elle en regardant le bonze, vous
pouvez, si vous voulez, aller dire à mon mari que je me porte fort
bien.
De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1718.
LETTRE CXXVII.
RICA A USBEK.
A ***.
Je t'attends ici demain: cependant je t'envoie tes lettres
d'Ispahan. Les miennes portent que l'ambassadeur du Grand Mogol a
reçu ordre de sortir du royaume. On ajoute qu'on a fait arrêter le
prince, oncle du roi, qui est chargé de son éducation; qu'on l'a
fait conduire dans un château, où il est très-étroitement gardé, et
qu'on l'a privé de tous ses honneurs. Je suis touché du sort de ce
prince, et je le plains.
Je te l'avoue, Usbek, je n'ai jamais vu couler les larmes de
personne sans en être attendri: je sens de l'humanité pour les
malheureux, comme s'il n'y avoit qu'eux qui fussent hommes; et les
grands même, pour lesquels je trouve dans mon coeur de la dureté
quand ils sont élevés, je les aime sitôt qu'ils tombent.
En effet, qu'ont-ils à faire, dans la prospérité, d'une inutile
tendresse? elle approche trop de l'égalité: ils aiment bien mieux du
respect, qui ne demande point de retour. Mais, sitôt qu'ils sont
déchus de leur grandeur, il n'y a que nos plaintes qui puissent leur
en rappeler l'idée.
Je trouve quelque chose de bien naïf, et même de bien grand, dans
les paroles d'un prince qui, près de tomber entre les mains de ses
ennemis, voyant ses courtisans autour de lui qui pleuroient: Je
sens, leur dit-il, à vos larmes que je suis encore votre roi.
De Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1718.
LETTRE CXXVIII.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Tu as ouï parler mille fois du fameux roi de Suède: il assiégeoit
une place dans un royaume qu'on nomme la Norwége; comme il visitoit
la tranchée, seul avec un ingénieur, il a reçu un coup dans la tête,
dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier
ministre: les états se sont assemblés, et l'ont condamné à perdre la
tête.
Il étoit accusé d'un grand crime: c'étoit d'avoir calomnié la
nation, et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi: forfait
qui, selon moi, mérite mille morts.
Car enfin, si c'est une mauvaise action de noircir dans l'esprit du
prince le dernier de ses sujets, qu'est-ce, lorsque l'on noircit la
nation entière, et qu'on lui ôte la bienveillance de celui que la
providence a établi pour faire son bonheur?
Je voudrois que les hommes parlassent aux rois comme les anges
parlent à notre saint prophète.
Tu sais que, dans les banquets sacrés où le seigneur des seigneurs
descend du plus sublime trône du monde pour se communiquer à ses
esclaves, je me suis fait une loi sévère de captiver une langue
indocile; on ne m'a jamais vu abandonner une seule parole qui pût
être amère au dernier de ses sujets. Quand il m'a fallu cesser
d'être sobre, je n'ai point cessé d'être honnête homme; et, dans
cette épreuve de notre fidélité, j'ai risqué ma vie, et jamais ma
vertu.
Je ne sais comment il arrive qu'il n'y a presque jamais de prince si
méchant, que son ministre ne le soit encore davantage; s'il fait
quelque action mauvaise, elle a presque toujours été suggérée; de
manière que l'ambition des princes n'est jamais si dangereuse que la
bassesse d'âme de ses conseillers. Mais comprends-tu qu'un homme,
qui n'est que d'hier dans le ministère, qui peut-être n'y sera pas
demain, puisse devenir dans un moment l'ennemi de lui-même, de sa
famille, de sa patrie, et du peuple qui naîtra à jamais de celui
qu'il va faire opprimer?
Un prince a des passions; le ministre les remue: c'est de ce côté-là
qu'il dirige son ministère; il n'a point d'autre but, ni n'en veut
connoître. Les courtisans le séduisent par leurs louanges; et lui le
flatte plus dangereusement par ses conseils, par les desseins qu'il
lui inspire, et par les maximes qu'il lui propose.
De Paris, le 25 de la lune de Saphar, 1719.
LETTRE CXXIX.
RICA A USBEK.
A ***.
Je passois l'autre jour sur le Pont-Neuf avec un de mes amis: il
rencontra un homme de sa connoissance, qu'il me dit être un
géomètre; et il n'y avoit rien qui n'y parût, car il étoit d'une
rêverie profonde; il fallut que mon ami le tirât longtemps par la
manche, et le secouât pour le faire descendre jusqu'à lui; tant il
étoit occupé d'une courbe qui le tourmentoit peut-être depuis plus
de huit jours. Ils se firent tous deux beaucoup d'honnêtetés, et
s'apprirent réciproquement quelques nouvelles littéraires. Ces
discours les menèrent jusque sur la porte d'un caffé où j'entrai
avec eux.
Je remarquai que notre géomètre y fut reçu de tout le monde avec
empressement, et que les garçons du caffé en faisoient beaucoup plus
de cas que de deux mousquetaires qui étoient dans un coin. Pour lui,
il parut qu'il se trouvoit dans un lieu agréable: car il dérida un
peu son visage, et se mit à rire comme s'il n'avoit pas eu la
moindre teinture de géométrie.
Cependant son esprit régulier toisoit tout ce qui se disoit dans la
conversation. Il ressembloit à celui qui, dans un jardin, coupoit
avec son épée la tête des fleurs qui s'élevoient au-dessus des
autres: martyr de sa justesse, il étoit offensé d'une saillie, comme
une vue délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien pour
lui n'étoit indifférent, pourvu qu'il fût vrai: aussi sa
conversation étoit-elle singulière. Il étoit arrivé ce jour-là de la
campagne avec un homme qui avoit vu un château superbe et des
jardins magnifiques; et il n'avoit vu, lui, qu'un bâtiment de
soixante pieds de long sur trente-cinq de large, et un bosquet
barlong de dix arpents: il auroit fort souhaité que les règles de la
perspective eussent été tellement observées, que les allées des
avenues eussent paru partout de même largeur; et il auroit donné
pour cela une méthode infaillible. Il parut fort satisfait d'un
cadran qu'il y avoit démêlé, d'une structure fort singulière; et il
s'échauffa fort contre un savant qui étoit auprès de moi, qui lui
demanda si ce cadran marquoit les heures babyloniennes. Un
nouvelliste parla du bombardement du château de Fontarabie; et il
nous donna soudain les propriétés de la ligne que les bombes avoient
décrite en l'air; et, charmé de savoir cela, il voulut en ignorer
entièrement le succès. Un homme se plaignoit d'avoir été ruiné
l'hiver d'auparavant par une inondation. Ce que vous me dites là
m'est fort agréable, dit alors le géomètre: je vois que je ne me
suis pas trompé dans l'observation que j'ai faite, et qu'il est au
moins tombé sur la terre deux pouces d'eau plus que l'année passée.
Un moment après il sortit, et nous le suivîmes. Comme il alloit
assez vite, et qu'il négligeoit de regarder devant lui, il fut
rencontré directement par un autre homme: ils se choquèrent
rudement; et de ce coup ils rejaillirent, chacun de son côté, en
raison réciproque de leur vitesse et de leurs masses. Quand ils
furent un peu revenus de leur étourdissement, cet homme, portant la
main sur le front, dit au géomètre: Je suis bien aise que vous
m'ayez heurté; car j'ai une grande nouvelle à vous apprendre: je
viens de donner mon Horace au public. Comment! dit le géomètre, il y
a deux mille ans qu'il y est. Vous ne m'entendez pas, reprit
l'autre: c'est une traduction de cet ancien auteur, que je viens de
mettre au jour; il y a vingt ans que je m'occupe à faire des
traductions.
Quoi! monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez
pas! Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous!
Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n'aie pas rendu un grand
service au public, de lui rendre la lecture des bons auteurs
familière? Je ne dis pas tout à fait cela: j'estime autant qu'un
autre les sublimes génies que vous travestissez; mais vous ne leur
ressemblerez point; car si vous traduisez toujours, on ne vous
traduira jamais.
Les traductions sont comme ces monnoies de cuivre qui ont bien la
même valeur qu'une pièce d'or, et même sont d'un plus grand usage
pour le peuple; mais elles sont toujours foibles et d'un mauvais
aloi.
Vous voulez, dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres
morts; et j'avoue que vous leur donnez bien un corps: mais vous ne
leur rendez pas la vie; il y manque toujours un esprit pour les
animer.
Que ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles
vérités qu'un calcul facile nous fait découvrir tous les jours?
Après ce petit conseil, ils se séparèrent, je crois, très-mécontents
l'un de l'autre,
De Paris, le dernier de la lune de Rebiab 2, 1719.
LETTRE CXXX.
RICA A ***.
Je te parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle
les nouvellistes, qui s'assemblent dans un jardin magnifique, où
leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très-inutiles à l'État,
et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de
celui qu'auroit pu produire un silence aussi long: cependant ils se
croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent de projets
magnifiques, et traitent de grands intérêts.
La base de leurs conversations est une curiosité frivole et
ridicule: il n'y a point de cabinet si mystérieux qu'ils ne
prétendent pénétrer; ils ne sauroient consentir à ignorer quelque
chose; ils savent combien notre auguste sultan a de femmes, combien
il fait d'enfants toutes les années; et quoiqu'ils ne fassent aucune
dépense en espions, ils sont instruits des mesures qu'il prend pour
humilier l'empereur des Turcs et celui des Mogols.
A peine ont-ils épuisé le présent, qu'ils se précipitent dans
l'avenir; et, marchant au-devant de la providence, la préviennent
sur toutes les démarches des hommes. Ils conduisent un général par
la main; et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas
faites, ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas.
Ils font voler les armées comme les grues, et tomber les murailles
comme des cartons; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des
routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses
dans les sables brûlants: il ne leur manque que le bon sens.
Il y a un homme avec qui je loge, qui reçut cette lettre d'un
nouvelliste; comme elle m'a paru singulière, je la gardai; la voici:
«Monsieur,
«Je me trompe rarement dans mes conjectures sur les affaires du
temps. Le 1er janvier 1711, je prédis que l'empereur Joseph mourroit
dans le cours de l'année: il est vrai que, comme il se portoit fort
bien, je crus que je me ferois moquer de moi si je m'expliquois
d'une manière bien claire; ce qui fit que je me servis de termes un
peu énigmatiques; mais les gens qui savent raisonner m'entendirent
bien. Le 17 avril de la même année, il mourut de la petite vérole.
«Dès que la guerre fut déclarée entre l'empereur et les Turcs,
j'allai chercher nos messieurs dans tous les coins des Tuileries; je
les assemblai près du bassin, et leur prédis qu'on feroit le siége
de Belgrade, et qu'il seroit pris. J'ai été assez heureux pour que
ma prédiction ait été accomplie. Il est vrai que, vers le milieu du
siége, je pariai cent pistoles qu'il seroit pris le 18 août[F]; il
ne fut pris que le lendemain: peut-on perdre à si beau jeu?
[Note F: 1717.]