Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont partagé le

monde romain, les choses sont bien changées: il s'en faut bien que

ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de

l'espèce que celle de ces maîtres de l'univers.

Dans cette dernière, la polygamie étoit défendue: et en cela elle

avoit un très-grand avantage sur la religion mahométane; le divorce

y étoit permis: ce qui lui en donnoit un autre, non moins

considérable, sur la chrétienne.

Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des

femmes permise par le saint Alcoran, et l'ordre de les satisfaire

ordonné par le même livre. Voyez vos femmes, dit le prophète, parce

que vous leur êtes nécessaire comme leurs vêtements, et qu'elles

vous sont nécessaires comme vos vêtements. Voilà un précepte qui

rend la vie d'un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les

quatre femmes établies par la loi, et seulement autant de concubines

et d'esclaves, ne doit-il pas être accablé de tant de vêtements?

Vos femmes sont vos labourages, dit encore le prophète;

approchez-vous donc de vos labourages: faites du bien pour vos âmes;

et vous le trouverez un jour.

Je regarde un bon musulman comme un athlète, destiné à combattre

sans relâche; mais qui bientôt, foible et accablé de ses premières

fatigues, languit dans le champ même de la victoire; et se trouve,

pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes.

La nature agit toujours avec lenteur, et pour ainsi dire avec

épargne: ses opérations ne sont jamais violentes; jusque dans ses

productions elle veut de la tempérance; elle ne va jamais qu'avec

règle et mesure; si on la précipite, elle tombe bientôt dans la

langueur: elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver,

perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance générative.

C'est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand

nombre de femmes, plus propres à nous épuiser qu'à nous satisfaire.

Il est très-ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail

prodigieux avec un très-petit nombre d'enfants: ces enfants mêmes

sont la plupart du temps foibles et malsains, et se sentent de la

langueur de leur père.

Ce n'est pas tout: ces femmes, obligées à une continence forcée, ont

besoin d'avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des

eunuques: la religion, la jalousie, et la raison même, ne permettent

pas d'en laisser approcher d'autres; ces gardiens doivent être en

grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au dedans parmi

les guerres que ces femmes se font sans cesse, soit enfin pour

empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes

ou concubines n'a pas trop d'autant d'eunuques pour les garder. Mais

quelle perte pour la société que ce grand nombre d'hommes morts dès

leur naissance! quelle dépopulation ne doit-il pas s'ensuivre!

Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les

eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours

dans une affligeante virginité: elles ne peuvent pas se marier

pendant qu'elles y restent; et leurs maîtresses, une fois

accoutumées à elles, ne s'en défont presque jamais.

Voilà comme un seul homme occupe lui seul tant de sujets de l'un et

l'autre sexe à ses plaisirs, les fait mourir pour l'État, et les

rend inutiles à la propagation de l'espèce.

Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands

empires du monde: c'est là que tout doit aboutir, et que les

peuples, attirés de mille manières, se rendent de toutes parts.

Cependant elles périssent d'elles-mêmes, et elles seroient bientôt

détruites, si les souverains n'y faisoient venir, presque à chaque

siècle, des nations entières pour les repeupler. J'épuiserai ce

sujet dans une autre lettre.

De Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXVI.

USBEK AU MÊME.

Les Romains n'avoient pas moins d'esclaves que nous; ils en avoient

même plus: mais ils en faisoient un meilleur usage.

Bien loin d'empêcher, par des voies forcées, la multiplication de

ces esclaves, ils la favorisoient au contraire de tout leur pouvoir;

ils les associoient le plus qu'ils pouvoient par des espèces de

mariages: par ce moyen, ils remplissoient leurs maisons de

domestiques de tous les sexes, de tous les âges, et l'État d'un

peuple innombrable.

Ces enfants, qui faisoient à la longue la richesse d'un maître,

naissoient sans nombre autour de lui: il étoit seul chargé de leur

nourriture et de leur éducation; les pères, libres de ce fardeau,

suivoient uniquement le penchant de la nature, et multiplioient sans

craindre une trop nombreuse famille.

Je t'ai dit que, parmi nous, tous les esclaves sont occupés à garder

nos femmes, et à rien de plus; qu'ils sont, à l'égard de l'État,

dans une perpétuelle léthargie: de manière qu'il faut restreindre à

quelques hommes libres, à quelques chefs de familles, la culture des

arts et des terres, lesquels même s'y donnent le moins qu'ils

peuvent.

Il n'en étoit pas de même chez les Romains: la république se servoit

avec un avantage infini de ce peuple d'esclaves. Chacun d'eux avoit

son pécule, qu'il possédoit aux conditions que son maître lui

imposoit; avec ce pécule il travailloit et se tournoit du côté où le

portoit son industrie. Celui-ci faisoit la banque; celui-là se

donnoit au commerce de la mer; l'un vendoit des marchandises en

détail; l'autre s'appliquoit à quelque art mécanique, ou bien

affermoit et faisoit valoir des terres: mais il n'y en avoit aucun

qui ne s'attachât de tout son pouvoir à faire profiter ce pécule,

qui lui procuroit en même temps l'aisance dans la servitude

présente, et l'espérance d'une liberté future: cela faisoit un

peuple laborieux, animoit les arts et l'industrie.

Ces esclaves, devenus riches par leurs soins et leur travail, se

faisoient affranchir, et devenoient citoyens. La république se

réparoit sans cesse, et recevoit dans son sein de nouvelles

familles, à mesure que les anciennes se détruisoient.

J'aurai peut-être, dans mes lettres suivantes, occasion de te

prouver que plus il y a d'hommes dans un État, plus le commerce y

fleurit; je prouverai aussi facilement que plus le commerce y

fleurit, plus le nombre des hommes y augmente: ces deux choses

s'entr'aident, et se favorisent nécessairement.

Si cela est, combien ce nombre prodigieux d'esclaves, toujours

laborieux, devoit-il s'accroître et s'augmenter! L'industrie et

l'abondance les faisoient naître; et eux, de leur côté, faisoient

naître l'abondance et l'industrie.

De Paris, le 16 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXVII.

USBEK AU MÊME.

Nous avons jusqu'ici parlé des pays mahométans, et cherché la raison

pourquoi ils étoient moins peuplés que ceux qui étoient soumis à la

domination des Romains: examinons à présent ce qui a produit cet

effet chez les chrétiens.

Le divorce étoit permis dans la religion païenne, et il fut défendu

aux chrétiens. Ce changement, qui parut d'abord de si petite

conséquence, eut insensiblement des suites terribles, et telles

qu'on peut à peine les croire.

On ôta non-seulement toute la douceur du mariage, mais aussi l'on

donna atteinte à sa fin: en voulant resserrer ses noeuds, on les

relâcha; et au lieu d'unir les coeurs, comme on le prétendoit, on

les sépara pour jamais.

Dans une action si libre, et où le coeur doit avoir tant de part,

on mit la gêne, la nécessité, et la fatalité du destin même. On

compta pour rien les dégoûts, les caprices, et l'insociabilité des

humeurs; on voulut fixer le coeur, c'est-à-dire ce qu'il y a de

plus variable et de plus inconstant dans la nature: on attacha sans

retour et sans espérance des gens accablés l'un de l'autre, et

presque toujours mal assortis; et l'on fit comme ces tyrans qui

faisoient lier des hommes vivants à des corps morts.

Rien ne contribuoit plus à l'attachement mutuel que la faculté du

divorce: un mari et une femme étoient portés à soutenir patiemment

les peines domestiques, sachant qu'ils étoient maîtres de les faire

finir: et ils gardoient souvent ce pouvoir en main toute leur vie

sans en user, par cette seule considération qu'ils étoient libres de

le faire.

Il n'en est pas de même des chrétiens, que leurs peines présentes

désespèrent pour l'avenir: ils ne voient, dans les désagréments du

mariage, que leur durée et, pour ainsi dire, leur éternité: de là

viennent les dégoûts, les discordes, les mépris; et c'est autant de

perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage, qu'on

en néglige l'essentiel; on passe ensemble trente ans de froideur: il

se forme des séparations intestines aussi fortes, et peut-être plus

pernicieuses, que si elles étoient publiques: chacun vit et reste de

son côté, et tout cela au préjudice des races futures. Bientôt un

homme dégoûté d'une femme éternelle, se livrera aux filles de joie:

commerce honteux et si contraire à la société; lequel, sans remplir

l'objet du mariage, n'en représente tout au plus que les plaisirs.

Si, de deux personnes ainsi liées, il y en a une qui n'est pas

propre au dessein de la nature et à la propagation de l'espèce, soit

par son tempérament, soit par son âge, elle ensevelit l'autre avec

elle, et la rend aussi inutile qu'elle l'est elle-même.

Il ne faut donc pas s'étonner si l'on voit chez les chrétiens tant

de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce est

aboli: les mariages mal assortis ne se raccommodent plus; les femmes

ne passent plus, comme chez les Romains, successivement dans les

mains de plusieurs maris, qui en tiroient, dans le chemin, le

meilleur parti qu'il étoit possible.

J'ose le dire: si, dans une république comme Lacédémone, où les

citoyens étoient sans cesse gênés par des lois singulières et

subtiles, et dans laquelle il n'y avoit qu'une famille, qui étoit la

république, il avoit été établi que les maris changeassent de femme

tous les ans, il en seroit né un peuple innombrable.

Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison qui a

porté les chrétiens à abolir le divorce. Le mariage, chez toutes les

nations du monde, est un contrat susceptible de toutes les

conventions, et on n'en a dû bannir que celles qui auroient pu en

affoiblir l'objet; mais les chrétiens ne le regardent pas dans ce

point de vue: aussi ont-ils bien de la peine à dire ce que c'est.

Ils ne le font pas consister dans le plaisir des sens; au contraire,

comme je te l'ai déjà dit, il semble qu'ils veulent l'en bannir

autant qu'ils le peuvent: mais c'est une image, une figure, et

quelque chose de mystérieux, que je ne comprends point.

De Paris, le 19 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXVIII.

USBEK AU MÊME.

La prohibition du divorce n'est pas la seule cause de la

dépopulation des pays chrétiens: le grand nombre d'eunuques qu'ils

ont parmi eux n'en est pas une moins considérable.

Je parle des prêtres et des dervis de l'un et de l'autre sexe, qui

se vouent à une continence éternelle: c'est chez les chrétiens la

vertu par excellence; en quoi je ne les comprends pas, ne sachant ce

que c'est qu'une vertu dont il ne résulte rien.

Je trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils

disent que le mariage est saint, et que le célibat, qui lui est

opposé, l'est encore davantage, sans compter qu'en fait de préceptes

et de dogmes fondamentaux, le bien est toujours le mieux.

Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux.

Les pères y condamnoient autrefois les enfants dès le berceau;

aujourd'hui ils s'y vouent eux-mêmes dès l'âge de quatorze ans: ce

qui revient à peu près à la même chose.

Ce métier de continence a anéanti plus d'hommes que les pestes et

les guerres les plus sanglantes n'ont jamais fait. On voit dans

chaque maison religieuse une famille éternelle, où il ne naît

personne, et qui s'entretient aux dépens de toutes les autres. Ces

maisons sont toujours ouvertes, comme autant de gouffres où

s'ensevelissent les races futures.

Cette politique est bien différente de celle des Romains, qui

établissoient des lois pénales contre ceux qui se refusoient aux

lois du mariage, et vouloient jouir d'une liberté si contraire à

l'utilité publique.

Je ne te parle ici que des pays catholiques. Dans la religion

protestante, tout le monde est en droit de faire des enfants: elle

ne souffre ni prêtres ni dervis; et si, dans l'établissement de

cette religion qui ramenoit tout aux premiers temps, ses fondateurs

n'avoient été accusés sans cesse d'intempérance, il ne faut pas

douter qu'après avoir rendu la pratique du mariage universelle, ils

n'en eussent encore adouci le joug, et achevé d'ôter toute la

barrière qui sépare, en ce point, le Nazaréen et Mahomet.

Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que la religion donne aux

protestants un avantage infini sur les catholiques.

J'ose le dire: dans l'état présent où est l'Europe, il n'est pas

possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans.

Avant l'abaissement de la puissance d'Espagne, les catholiques

étoient beaucoup plus forts que les protestants. Ces derniers sont

peu à peu parvenus à un équilibre, et aujourd'hui la balance

commence à l'emporter de leur côté. Cette supériorité augmentera

tous les jours: les protestants deviendront plus riches et plus

puissants, et les catholiques plus foibles.

Les pays protestants doivent être, et sont réellement, plus peuplés

que les catholiques: d'où il suit, premièrement, que les tributs y

sont plus considérables, parce qu'ils augmentent à proportion de

ceux qui les payent; secondement, que les terres y sont mieux

cultivées; enfin que le commerce y fleurit davantage, parce qu'il y

a plus de gens qui ont une fortune à faire, et qu'avec plus de

besoins on y a plus de ressources pour les remplir. Quand il n'y a

que le nombre de gens suffisants pour la culture des terres, il faut

que le commerce périsse; et lorsqu'il n'y a que celui qui est

nécessaire pour entretenir le commerce, il faut que la culture des

terres manque, c'est-à-dire il faut que tous les deux tombent en

même temps, parce que l'on ne s'attache jamais à l'un, que ce ne

soit aux dépens de l'autre.

Quant aux pays catholiques, non seulement la culture des terres y

est abandonnée, mais même l'industrie y est pernicieuse; elle ne

consiste qu'à apprendre cinq ou six mots d'une langue morte. Dès

qu'un homme a cette provision par devers lui, il ne doit plus

s'embarrasser de sa fortune: il trouve dans le cloître une vie

tranquille, qui dans le monde lui auroit coûté des sueurs et des

peines.

Ce n'est pas tout: les dervis ont en leurs mains presque toutes les

richesses de l'État; c'est une société de gens avares, qui prennent

toujours, et ne rendent jamais: ils accumulent sans cesse des

revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent, pour

ainsi dire, en paralysie; plus de circulation, plus de commerce,

plus d'arts, plus de manufactures.

Il n'y a point de prince protestant qui ne lève sur ses peuples dix

fois plus d'impôts que le pape n'en lève sur ses sujets; cependant

ces derniers sont misérables, pendant que les autres vivent dans

l'opulence. Le commerce ranime tout chez les uns, et le monachisme

porte la mort partout chez les autres.

De Paris, le 26 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXIX.

USBEK AU MÊME.

Nous n'avons plus rien à dire de l'Asie et de l'Europe; passons à

l'Afrique. On ne peut guère parler que de ses côtes, parce qu'on

n'en connoît pas l'intérieur.

Celles de Barbarie, où la religion mahométane est établie, ne sont

plus si peuplées qu'elles étoient du temps des Romains, par les

raisons que nous avons déjà dites. Quant aux côtes de la Guinée,

elles doivent être furieusement dégarnies depuis deux cents ans que

les petits rois, ou chefs de villages, vendent leurs sujets aux

princes d'Europe, pour les porter dans leurs colonies en Amérique.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette Amérique, qui reçoit tous

les ans tant de nouveaux habitants, est elle-même déserte, et ne

profite point des pertes continuelles de l'Afrique. Ces esclaves,

qu'on transporte dans un autre climat, y périssent par milliers; et

les travaux des mines, où l'on occupe sans cesse et les naturels du

pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le

vif-argent dont il faut faire un continuel usage, les détruisent

sans ressource.

Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre

innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et

l'argent, ces métaux d'eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont

des richesses que parce qu'on les a choisis pour en être les signes.

De Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXX.

USBEK AU MÊME.

La fécondité d'un peuple dépend quelquefois des plus petites

circonstances du monde: de manière qu'il ne faut souvent qu'un

nouveau tour dans son imagination pour le rendre beaucoup plus

nombreux qu'il n'étoit.

Les Juifs, toujours exterminés et toujours renaissants, ont réparé

leurs pertes et leurs destructions continuelles, par cette seule

espérance qu'ont parmi eux toutes les familles, d'y voir naître un

roi puissant qui sera le maître de la terre.

Les anciens rois de Perse n'avoient tant de milliers de sujets qu'à

cause de ce dogme de la religion des mages, que les actes les plus

agréables à Dieu que les hommes puissent faire, c'étoit de faire un

enfant, labourer un champ, et planter un arbre.

Si la Chine a dans son sein un peuple si prodigieux, cela ne vient

que d'une certaine manière de penser: car, comme les enfants

regardent leurs pères comme des dieux, qu'ils les respectent comme

tels dès cette vie, qu'ils les honorent après leur mort par des

sacrifices dans lesquels ils croient que leurs âmes, anéanties dans

le Tyen, reprennent une nouvelle vie, chacun est porté à augmenter

une famille si soumise dans cette vie, et si nécessaire dans

l'autre.

D'un autre côté, les pays des mahométans deviennent tous les jours

déserts, à cause d'une opinion qui, toute sainte qu'elle est, ne

laisse pas d'avoir des effets très-pernicieux lorsqu'elle est

enracinée dans les esprits. Nous nous regardons comme des voyageurs

qui ne doivent penser qu'à une autre patrie; les travaux utiles et

durables, les soins pour assurer la fortune de nos enfants, les

projets qui tendent au delà d'une vie courte et passagère, nous

paroissent quelque chose d'extravagant. Tranquilles pour le présent,

sans inquiétude pour l'avenir, nous ne prenons la peine ni de

réparer les édifices publics, ni de défricher les terres incultes,

ni de cultiver celles qui sont en état de recevoir nos soins: nous

vivons dans une insensibilité générale, et nous laissons tout faire

à la providence.

C'est un esprit de vanité qui a établi chez les Européens l'injuste

droit d'aînesse, si défavorable à la propagation, en ce qu'il porte

l'attention d'un père sur un seul de ses enfants, et détourne ses

yeux de tous les autres; en ce qu'il l'oblige, pour rendre solide la

fortune d'un seul, de s'opposer à l'établissement de plusieurs;

enfin en ce qu'il détruit l'égalité des citoyens, qui en fait toute

l'opulence.

De Paris, le 4 de la lune de Rhamazan, 1718.

LETTRE CXXI.

USBEK AU MÊME.

Les pays habités par les sauvages sont ordinairement peu peuplés,

par l'éloignement qu'ils ont presque tous pour le travail et la

culture de la terre. Cette malheureuse aversion est si forte que,

lorsqu'ils font quelque imprécation contre quelqu'un de leurs

ennemis, ils ne lui souhaitent autre chose que d'être réduit à

labourer un champ, croyant qu'il n'y a que la chasse et la pêche qui

soit un exercice noble et digne d'eux.

Mais, comme il y a souvent des années où la chasse et la pêche

rendent très-peu, ils sont désolés par des famines fréquentes; sans

compter qu'il n'y a pas de pays si abondant en gibier et en poisson

qui puisse donner la subsistance à un grand peuple, parce que les

animaux fuient toujours les endroits trop habités.

D'ailleurs, les bourgades de sauvages, au nombre de deux ou trois

cents habitants, isolées les unes des autres, ayant des intérêts

aussi séparés que ceux de deux empires, ne peuvent pas se soutenir,

parce qu'elles n'ont pas la ressource des grands États, dont toutes

les parties se répondent et se secourent mutuellement.

Il y a chez les sauvages une autre coutume qui n'est pas moins

pernicieuse que la première: c'est la cruelle habitude où sont les

femmes de se faire avorter, afin que leur grossesse ne les rende pas

désagréables à leurs maris.

Il y a ici des lois terribles contre ce désordre; elles vont jusqu'à

la fureur. Toute fille qui n'a point été déclarer sa grossesse au

magistrat est punie de mort si son fruit périt: la pudeur et la

honte, les accidents même, ne l'excusent jamais.

De Paris, le 9 de la lune de Rhamazan, 1718.

LETTRE CXXII.

USBEK AU MÊME.

L'effet ordinaire des colonies est d'affoiblir les pays d'où on les

tire, sans peupler ceux où on les envoie.

Il faut que les hommes restent où ils sont: il y a des maladies qui

viennent de ce qu'on change un bon air contre un mauvais; d'autres

qui viennent précisément de ce qu'on en change.

L'air se charge, comme les plantes, des particules de la terre de

chaque pays. Il agit tellement sur nous, que notre tempérament en

est fixé. Lorsque nous sommes transportés dans un autre pays, nous

devenons malades. Les liquides étant accoutumés à une certaine

consistance, les solides à une certaine disposition, tous les deux,

à un certain degré de mouvement, n'en peuvent plus souffrir

d'autres, et ils résistent à un nouveau pli.

Quand un pays est désert, c'est un préjugé de quelque vice

particulier de la nature du climat: ainsi, quand on ôte les hommes

d'un ciel heureux pour les envoyer dans un tel pays, on fait

précisément le contraire de ce qu'on se propose.

Les Romains savoient cela par expérience; ils reléguoient tous les

criminels en Sardaigne, et ils y faisoient passer des Juifs. Il

fallut se consoler de leur perte; chose que le mépris qu'ils avoient

pour ces misérables rendoit très-facile.

Le grand Cha-Abas, voulant ôter aux Turcs, le moyen d'entretenir de

grosses armées sur les frontières, transporta presque tous les

Arméniens hors de leur pays, et en envoya plus de vingt mille

familles dans la province de Guilan, qui périrent presque toutes en

très-peu de temps.

Tous les transports de peuples faits à Constantinople n'ont jamais

réussi.

Ce nombre prodigieux de nègres dont nous avons parlé n'a point

rempli l'Amérique.

Depuis la destruction des Juifs sous Adrien, la Palestine est sans

habitants.

Il faut donc avouer que les grandes destructions sont presque

irréparables, parce qu'un peuple qui manque à un certain point reste

dans le même état; et si, par hasard il se rétablit, il faut des

siècles pour cela.

Que si, dans un état de défaillance, la moindre des circonstances

dont nous avons parlé vient à concourir, non-seulement il ne se

répare pas, mais il dépérit tous les jours, et tend à son

anéantissement.

L'expulsion des Maures d'Espagne se fait encore sentir comme le

premier jour: bien loin que ce vide se remplisse, il devient tous

les jours plus grand.

Depuis la dévastation de l'Amérique, les Espagnols, qui ont pris la

place de ses anciens habitants, n'ont pu la repeupler; au contraire,

par une fatalité que je ferois mieux de nommer une justice divine,

les destructeurs se détruisent eux-mêmes, et se consument tous les

jours.

Les princes ne doivent donc point songer à peupler de grands pays

par des colonies. Je ne dis pas qu'elles ne réussissent quelquefois;

il y a des climats si heureux, que l'espèce s'y multiplie toujours:

témoin ces îles[E] qui ont été peuplées par des malades que quelques

vaisseaux y avoient abandonnés, et qui y recouvroient aussitôt la

santé.

[Note E: L'auteur parle peut-être de l'île de Bourbon.]

Mais quand ces colonies réussiroient, au lieu d'augmenter la

puissance, elles ne feroient que la partager, à moins qu'elles

n'eussent très-peu d'étendue, comme sont celles que l'on envoie pour

occuper quelque place pour le commerce.

Les Carthaginois avoient, comme les Espagnols, découvert l'Amérique,

ou au moins de grandes îles dans lesquelles ils faisoient un

commerce prodigieux: mais quand ils virent le nombre de leurs

habitants diminuer, cette sage république défendit à ses sujets ce

commerce et cette navigation.

Lettres persanes, tome II · 第 3 / 14 段