monde romain, les choses sont bien changées: il s'en faut bien que
ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de
l'espèce que celle de ces maîtres de l'univers.
Dans cette dernière, la polygamie étoit défendue: et en cela elle
avoit un très-grand avantage sur la religion mahométane; le divorce
y étoit permis: ce qui lui en donnoit un autre, non moins
considérable, sur la chrétienne.
Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des
femmes permise par le saint Alcoran, et l'ordre de les satisfaire
ordonné par le même livre. Voyez vos femmes, dit le prophète, parce
que vous leur êtes nécessaire comme leurs vêtements, et qu'elles
vous sont nécessaires comme vos vêtements. Voilà un précepte qui
rend la vie d'un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les
quatre femmes établies par la loi, et seulement autant de concubines
et d'esclaves, ne doit-il pas être accablé de tant de vêtements?
Vos femmes sont vos labourages, dit encore le prophète;
approchez-vous donc de vos labourages: faites du bien pour vos âmes;
et vous le trouverez un jour.
Je regarde un bon musulman comme un athlète, destiné à combattre
sans relâche; mais qui bientôt, foible et accablé de ses premières
fatigues, languit dans le champ même de la victoire; et se trouve,
pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes.
La nature agit toujours avec lenteur, et pour ainsi dire avec
épargne: ses opérations ne sont jamais violentes; jusque dans ses
productions elle veut de la tempérance; elle ne va jamais qu'avec
règle et mesure; si on la précipite, elle tombe bientôt dans la
langueur: elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver,
perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance générative.
C'est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand
nombre de femmes, plus propres à nous épuiser qu'à nous satisfaire.
Il est très-ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail
prodigieux avec un très-petit nombre d'enfants: ces enfants mêmes
sont la plupart du temps foibles et malsains, et se sentent de la
langueur de leur père.
Ce n'est pas tout: ces femmes, obligées à une continence forcée, ont
besoin d'avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des
eunuques: la religion, la jalousie, et la raison même, ne permettent
pas d'en laisser approcher d'autres; ces gardiens doivent être en
grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au dedans parmi
les guerres que ces femmes se font sans cesse, soit enfin pour
empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes
ou concubines n'a pas trop d'autant d'eunuques pour les garder. Mais
quelle perte pour la société que ce grand nombre d'hommes morts dès
leur naissance! quelle dépopulation ne doit-il pas s'ensuivre!
Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les
eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours
dans une affligeante virginité: elles ne peuvent pas se marier
pendant qu'elles y restent; et leurs maîtresses, une fois
accoutumées à elles, ne s'en défont presque jamais.
Voilà comme un seul homme occupe lui seul tant de sujets de l'un et
l'autre sexe à ses plaisirs, les fait mourir pour l'État, et les
rend inutiles à la propagation de l'espèce.
Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands
empires du monde: c'est là que tout doit aboutir, et que les
peuples, attirés de mille manières, se rendent de toutes parts.
Cependant elles périssent d'elles-mêmes, et elles seroient bientôt
détruites, si les souverains n'y faisoient venir, presque à chaque
siècle, des nations entières pour les repeupler. J'épuiserai ce
sujet dans une autre lettre.
De Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXVI.
USBEK AU MÊME.
Les Romains n'avoient pas moins d'esclaves que nous; ils en avoient
même plus: mais ils en faisoient un meilleur usage.
Bien loin d'empêcher, par des voies forcées, la multiplication de
ces esclaves, ils la favorisoient au contraire de tout leur pouvoir;
ils les associoient le plus qu'ils pouvoient par des espèces de
mariages: par ce moyen, ils remplissoient leurs maisons de
domestiques de tous les sexes, de tous les âges, et l'État d'un
peuple innombrable.
Ces enfants, qui faisoient à la longue la richesse d'un maître,
naissoient sans nombre autour de lui: il étoit seul chargé de leur
nourriture et de leur éducation; les pères, libres de ce fardeau,
suivoient uniquement le penchant de la nature, et multiplioient sans
craindre une trop nombreuse famille.
Je t'ai dit que, parmi nous, tous les esclaves sont occupés à garder
nos femmes, et à rien de plus; qu'ils sont, à l'égard de l'État,
dans une perpétuelle léthargie: de manière qu'il faut restreindre à
quelques hommes libres, à quelques chefs de familles, la culture des
arts et des terres, lesquels même s'y donnent le moins qu'ils
peuvent.
Il n'en étoit pas de même chez les Romains: la république se servoit
avec un avantage infini de ce peuple d'esclaves. Chacun d'eux avoit
son pécule, qu'il possédoit aux conditions que son maître lui
imposoit; avec ce pécule il travailloit et se tournoit du côté où le
portoit son industrie. Celui-ci faisoit la banque; celui-là se
donnoit au commerce de la mer; l'un vendoit des marchandises en
détail; l'autre s'appliquoit à quelque art mécanique, ou bien
affermoit et faisoit valoir des terres: mais il n'y en avoit aucun
qui ne s'attachât de tout son pouvoir à faire profiter ce pécule,
qui lui procuroit en même temps l'aisance dans la servitude
présente, et l'espérance d'une liberté future: cela faisoit un
peuple laborieux, animoit les arts et l'industrie.
Ces esclaves, devenus riches par leurs soins et leur travail, se
faisoient affranchir, et devenoient citoyens. La république se
réparoit sans cesse, et recevoit dans son sein de nouvelles
familles, à mesure que les anciennes se détruisoient.
J'aurai peut-être, dans mes lettres suivantes, occasion de te
prouver que plus il y a d'hommes dans un État, plus le commerce y
fleurit; je prouverai aussi facilement que plus le commerce y
fleurit, plus le nombre des hommes y augmente: ces deux choses
s'entr'aident, et se favorisent nécessairement.
Si cela est, combien ce nombre prodigieux d'esclaves, toujours
laborieux, devoit-il s'accroître et s'augmenter! L'industrie et
l'abondance les faisoient naître; et eux, de leur côté, faisoient
naître l'abondance et l'industrie.
De Paris, le 16 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXVII.
USBEK AU MÊME.
Nous avons jusqu'ici parlé des pays mahométans, et cherché la raison
pourquoi ils étoient moins peuplés que ceux qui étoient soumis à la
domination des Romains: examinons à présent ce qui a produit cet
effet chez les chrétiens.
Le divorce étoit permis dans la religion païenne, et il fut défendu
aux chrétiens. Ce changement, qui parut d'abord de si petite
conséquence, eut insensiblement des suites terribles, et telles
qu'on peut à peine les croire.
On ôta non-seulement toute la douceur du mariage, mais aussi l'on
donna atteinte à sa fin: en voulant resserrer ses noeuds, on les
relâcha; et au lieu d'unir les coeurs, comme on le prétendoit, on
les sépara pour jamais.
Dans une action si libre, et où le coeur doit avoir tant de part,
on mit la gêne, la nécessité, et la fatalité du destin même. On
compta pour rien les dégoûts, les caprices, et l'insociabilité des
humeurs; on voulut fixer le coeur, c'est-à-dire ce qu'il y a de
plus variable et de plus inconstant dans la nature: on attacha sans
retour et sans espérance des gens accablés l'un de l'autre, et
presque toujours mal assortis; et l'on fit comme ces tyrans qui
faisoient lier des hommes vivants à des corps morts.
Rien ne contribuoit plus à l'attachement mutuel que la faculté du
divorce: un mari et une femme étoient portés à soutenir patiemment
les peines domestiques, sachant qu'ils étoient maîtres de les faire
finir: et ils gardoient souvent ce pouvoir en main toute leur vie
sans en user, par cette seule considération qu'ils étoient libres de
le faire.
Il n'en est pas de même des chrétiens, que leurs peines présentes
désespèrent pour l'avenir: ils ne voient, dans les désagréments du
mariage, que leur durée et, pour ainsi dire, leur éternité: de là
viennent les dégoûts, les discordes, les mépris; et c'est autant de
perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage, qu'on
en néglige l'essentiel; on passe ensemble trente ans de froideur: il
se forme des séparations intestines aussi fortes, et peut-être plus
pernicieuses, que si elles étoient publiques: chacun vit et reste de
son côté, et tout cela au préjudice des races futures. Bientôt un
homme dégoûté d'une femme éternelle, se livrera aux filles de joie:
commerce honteux et si contraire à la société; lequel, sans remplir
l'objet du mariage, n'en représente tout au plus que les plaisirs.
Si, de deux personnes ainsi liées, il y en a une qui n'est pas
propre au dessein de la nature et à la propagation de l'espèce, soit
par son tempérament, soit par son âge, elle ensevelit l'autre avec
elle, et la rend aussi inutile qu'elle l'est elle-même.
Il ne faut donc pas s'étonner si l'on voit chez les chrétiens tant
de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce est
aboli: les mariages mal assortis ne se raccommodent plus; les femmes
ne passent plus, comme chez les Romains, successivement dans les
mains de plusieurs maris, qui en tiroient, dans le chemin, le
meilleur parti qu'il étoit possible.
J'ose le dire: si, dans une république comme Lacédémone, où les
citoyens étoient sans cesse gênés par des lois singulières et
subtiles, et dans laquelle il n'y avoit qu'une famille, qui étoit la
république, il avoit été établi que les maris changeassent de femme
tous les ans, il en seroit né un peuple innombrable.
Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison qui a
porté les chrétiens à abolir le divorce. Le mariage, chez toutes les
nations du monde, est un contrat susceptible de toutes les
conventions, et on n'en a dû bannir que celles qui auroient pu en
affoiblir l'objet; mais les chrétiens ne le regardent pas dans ce
point de vue: aussi ont-ils bien de la peine à dire ce que c'est.
Ils ne le font pas consister dans le plaisir des sens; au contraire,
comme je te l'ai déjà dit, il semble qu'ils veulent l'en bannir
autant qu'ils le peuvent: mais c'est une image, une figure, et
quelque chose de mystérieux, que je ne comprends point.
De Paris, le 19 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXVIII.
USBEK AU MÊME.
La prohibition du divorce n'est pas la seule cause de la
dépopulation des pays chrétiens: le grand nombre d'eunuques qu'ils
ont parmi eux n'en est pas une moins considérable.
Je parle des prêtres et des dervis de l'un et de l'autre sexe, qui
se vouent à une continence éternelle: c'est chez les chrétiens la
vertu par excellence; en quoi je ne les comprends pas, ne sachant ce
que c'est qu'une vertu dont il ne résulte rien.
Je trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils
disent que le mariage est saint, et que le célibat, qui lui est
opposé, l'est encore davantage, sans compter qu'en fait de préceptes
et de dogmes fondamentaux, le bien est toujours le mieux.
Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux.
Les pères y condamnoient autrefois les enfants dès le berceau;
aujourd'hui ils s'y vouent eux-mêmes dès l'âge de quatorze ans: ce
qui revient à peu près à la même chose.
Ce métier de continence a anéanti plus d'hommes que les pestes et
les guerres les plus sanglantes n'ont jamais fait. On voit dans
chaque maison religieuse une famille éternelle, où il ne naît
personne, et qui s'entretient aux dépens de toutes les autres. Ces
maisons sont toujours ouvertes, comme autant de gouffres où
s'ensevelissent les races futures.
Cette politique est bien différente de celle des Romains, qui
établissoient des lois pénales contre ceux qui se refusoient aux
lois du mariage, et vouloient jouir d'une liberté si contraire à
l'utilité publique.
Je ne te parle ici que des pays catholiques. Dans la religion
protestante, tout le monde est en droit de faire des enfants: elle
ne souffre ni prêtres ni dervis; et si, dans l'établissement de
cette religion qui ramenoit tout aux premiers temps, ses fondateurs
n'avoient été accusés sans cesse d'intempérance, il ne faut pas
douter qu'après avoir rendu la pratique du mariage universelle, ils
n'en eussent encore adouci le joug, et achevé d'ôter toute la
barrière qui sépare, en ce point, le Nazaréen et Mahomet.
Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que la religion donne aux
protestants un avantage infini sur les catholiques.
J'ose le dire: dans l'état présent où est l'Europe, il n'est pas
possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans.
Avant l'abaissement de la puissance d'Espagne, les catholiques
étoient beaucoup plus forts que les protestants. Ces derniers sont
peu à peu parvenus à un équilibre, et aujourd'hui la balance
commence à l'emporter de leur côté. Cette supériorité augmentera
tous les jours: les protestants deviendront plus riches et plus
puissants, et les catholiques plus foibles.
Les pays protestants doivent être, et sont réellement, plus peuplés
que les catholiques: d'où il suit, premièrement, que les tributs y
sont plus considérables, parce qu'ils augmentent à proportion de
ceux qui les payent; secondement, que les terres y sont mieux
cultivées; enfin que le commerce y fleurit davantage, parce qu'il y
a plus de gens qui ont une fortune à faire, et qu'avec plus de
besoins on y a plus de ressources pour les remplir. Quand il n'y a
que le nombre de gens suffisants pour la culture des terres, il faut
que le commerce périsse; et lorsqu'il n'y a que celui qui est
nécessaire pour entretenir le commerce, il faut que la culture des
terres manque, c'est-à-dire il faut que tous les deux tombent en
même temps, parce que l'on ne s'attache jamais à l'un, que ce ne
soit aux dépens de l'autre.
Quant aux pays catholiques, non seulement la culture des terres y
est abandonnée, mais même l'industrie y est pernicieuse; elle ne
consiste qu'à apprendre cinq ou six mots d'une langue morte. Dès
qu'un homme a cette provision par devers lui, il ne doit plus
s'embarrasser de sa fortune: il trouve dans le cloître une vie
tranquille, qui dans le monde lui auroit coûté des sueurs et des
peines.
Ce n'est pas tout: les dervis ont en leurs mains presque toutes les
richesses de l'État; c'est une société de gens avares, qui prennent
toujours, et ne rendent jamais: ils accumulent sans cesse des
revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent, pour
ainsi dire, en paralysie; plus de circulation, plus de commerce,
plus d'arts, plus de manufactures.
Il n'y a point de prince protestant qui ne lève sur ses peuples dix
fois plus d'impôts que le pape n'en lève sur ses sujets; cependant
ces derniers sont misérables, pendant que les autres vivent dans
l'opulence. Le commerce ranime tout chez les uns, et le monachisme
porte la mort partout chez les autres.
De Paris, le 26 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXIX.
USBEK AU MÊME.
Nous n'avons plus rien à dire de l'Asie et de l'Europe; passons à
l'Afrique. On ne peut guère parler que de ses côtes, parce qu'on
n'en connoît pas l'intérieur.
Celles de Barbarie, où la religion mahométane est établie, ne sont
plus si peuplées qu'elles étoient du temps des Romains, par les
raisons que nous avons déjà dites. Quant aux côtes de la Guinée,
elles doivent être furieusement dégarnies depuis deux cents ans que
les petits rois, ou chefs de villages, vendent leurs sujets aux
princes d'Europe, pour les porter dans leurs colonies en Amérique.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette Amérique, qui reçoit tous
les ans tant de nouveaux habitants, est elle-même déserte, et ne
profite point des pertes continuelles de l'Afrique. Ces esclaves,
qu'on transporte dans un autre climat, y périssent par milliers; et
les travaux des mines, où l'on occupe sans cesse et les naturels du
pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le
vif-argent dont il faut faire un continuel usage, les détruisent
sans ressource.
Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre
innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et
l'argent, ces métaux d'eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont
des richesses que parce qu'on les a choisis pour en être les signes.
De Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXX.
USBEK AU MÊME.
La fécondité d'un peuple dépend quelquefois des plus petites
circonstances du monde: de manière qu'il ne faut souvent qu'un
nouveau tour dans son imagination pour le rendre beaucoup plus
nombreux qu'il n'étoit.
Les Juifs, toujours exterminés et toujours renaissants, ont réparé
leurs pertes et leurs destructions continuelles, par cette seule
espérance qu'ont parmi eux toutes les familles, d'y voir naître un
roi puissant qui sera le maître de la terre.
Les anciens rois de Perse n'avoient tant de milliers de sujets qu'à
cause de ce dogme de la religion des mages, que les actes les plus
agréables à Dieu que les hommes puissent faire, c'étoit de faire un
enfant, labourer un champ, et planter un arbre.
Si la Chine a dans son sein un peuple si prodigieux, cela ne vient
que d'une certaine manière de penser: car, comme les enfants
regardent leurs pères comme des dieux, qu'ils les respectent comme
tels dès cette vie, qu'ils les honorent après leur mort par des
sacrifices dans lesquels ils croient que leurs âmes, anéanties dans
le Tyen, reprennent une nouvelle vie, chacun est porté à augmenter
une famille si soumise dans cette vie, et si nécessaire dans
l'autre.
D'un autre côté, les pays des mahométans deviennent tous les jours
déserts, à cause d'une opinion qui, toute sainte qu'elle est, ne
laisse pas d'avoir des effets très-pernicieux lorsqu'elle est
enracinée dans les esprits. Nous nous regardons comme des voyageurs
qui ne doivent penser qu'à une autre patrie; les travaux utiles et
durables, les soins pour assurer la fortune de nos enfants, les
projets qui tendent au delà d'une vie courte et passagère, nous
paroissent quelque chose d'extravagant. Tranquilles pour le présent,
sans inquiétude pour l'avenir, nous ne prenons la peine ni de
réparer les édifices publics, ni de défricher les terres incultes,
ni de cultiver celles qui sont en état de recevoir nos soins: nous
vivons dans une insensibilité générale, et nous laissons tout faire
à la providence.
C'est un esprit de vanité qui a établi chez les Européens l'injuste
droit d'aînesse, si défavorable à la propagation, en ce qu'il porte
l'attention d'un père sur un seul de ses enfants, et détourne ses
yeux de tous les autres; en ce qu'il l'oblige, pour rendre solide la
fortune d'un seul, de s'opposer à l'établissement de plusieurs;
enfin en ce qu'il détruit l'égalité des citoyens, qui en fait toute
l'opulence.
De Paris, le 4 de la lune de Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXI.
USBEK AU MÊME.
Les pays habités par les sauvages sont ordinairement peu peuplés,
par l'éloignement qu'ils ont presque tous pour le travail et la
culture de la terre. Cette malheureuse aversion est si forte que,
lorsqu'ils font quelque imprécation contre quelqu'un de leurs
ennemis, ils ne lui souhaitent autre chose que d'être réduit à
labourer un champ, croyant qu'il n'y a que la chasse et la pêche qui
soit un exercice noble et digne d'eux.
Mais, comme il y a souvent des années où la chasse et la pêche
rendent très-peu, ils sont désolés par des famines fréquentes; sans
compter qu'il n'y a pas de pays si abondant en gibier et en poisson
qui puisse donner la subsistance à un grand peuple, parce que les
animaux fuient toujours les endroits trop habités.
D'ailleurs, les bourgades de sauvages, au nombre de deux ou trois
cents habitants, isolées les unes des autres, ayant des intérêts
aussi séparés que ceux de deux empires, ne peuvent pas se soutenir,
parce qu'elles n'ont pas la ressource des grands États, dont toutes
les parties se répondent et se secourent mutuellement.
Il y a chez les sauvages une autre coutume qui n'est pas moins
pernicieuse que la première: c'est la cruelle habitude où sont les
femmes de se faire avorter, afin que leur grossesse ne les rende pas
désagréables à leurs maris.
Il y a ici des lois terribles contre ce désordre; elles vont jusqu'à
la fureur. Toute fille qui n'a point été déclarer sa grossesse au
magistrat est punie de mort si son fruit périt: la pudeur et la
honte, les accidents même, ne l'excusent jamais.
De Paris, le 9 de la lune de Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXII.
USBEK AU MÊME.
L'effet ordinaire des colonies est d'affoiblir les pays d'où on les
tire, sans peupler ceux où on les envoie.
Il faut que les hommes restent où ils sont: il y a des maladies qui
viennent de ce qu'on change un bon air contre un mauvais; d'autres
qui viennent précisément de ce qu'on en change.
L'air se charge, comme les plantes, des particules de la terre de
chaque pays. Il agit tellement sur nous, que notre tempérament en
est fixé. Lorsque nous sommes transportés dans un autre pays, nous
devenons malades. Les liquides étant accoutumés à une certaine
consistance, les solides à une certaine disposition, tous les deux,
à un certain degré de mouvement, n'en peuvent plus souffrir
d'autres, et ils résistent à un nouveau pli.
Quand un pays est désert, c'est un préjugé de quelque vice
particulier de la nature du climat: ainsi, quand on ôte les hommes
d'un ciel heureux pour les envoyer dans un tel pays, on fait
précisément le contraire de ce qu'on se propose.
Les Romains savoient cela par expérience; ils reléguoient tous les
criminels en Sardaigne, et ils y faisoient passer des Juifs. Il
fallut se consoler de leur perte; chose que le mépris qu'ils avoient
pour ces misérables rendoit très-facile.
Le grand Cha-Abas, voulant ôter aux Turcs, le moyen d'entretenir de
grosses armées sur les frontières, transporta presque tous les
Arméniens hors de leur pays, et en envoya plus de vingt mille
familles dans la province de Guilan, qui périrent presque toutes en
très-peu de temps.
Tous les transports de peuples faits à Constantinople n'ont jamais
réussi.
Ce nombre prodigieux de nègres dont nous avons parlé n'a point
rempli l'Amérique.
Depuis la destruction des Juifs sous Adrien, la Palestine est sans
habitants.
Il faut donc avouer que les grandes destructions sont presque
irréparables, parce qu'un peuple qui manque à un certain point reste
dans le même état; et si, par hasard il se rétablit, il faut des
siècles pour cela.
Que si, dans un état de défaillance, la moindre des circonstances
dont nous avons parlé vient à concourir, non-seulement il ne se
répare pas, mais il dépérit tous les jours, et tend à son
anéantissement.
L'expulsion des Maures d'Espagne se fait encore sentir comme le
premier jour: bien loin que ce vide se remplisse, il devient tous
les jours plus grand.
Depuis la dévastation de l'Amérique, les Espagnols, qui ont pris la
place de ses anciens habitants, n'ont pu la repeupler; au contraire,
par une fatalité que je ferois mieux de nommer une justice divine,
les destructeurs se détruisent eux-mêmes, et se consument tous les
jours.
Les princes ne doivent donc point songer à peupler de grands pays
par des colonies. Je ne dis pas qu'elles ne réussissent quelquefois;
il y a des climats si heureux, que l'espèce s'y multiplie toujours:
témoin ces îles[E] qui ont été peuplées par des malades que quelques
vaisseaux y avoient abandonnés, et qui y recouvroient aussitôt la
santé.
[Note E: L'auteur parle peut-être de l'île de Bourbon.]
Mais quand ces colonies réussiroient, au lieu d'augmenter la
puissance, elles ne feroient que la partager, à moins qu'elles
n'eussent très-peu d'étendue, comme sont celles que l'on envoie pour
occuper quelque place pour le commerce.
Les Carthaginois avoient, comme les Espagnols, découvert l'Amérique,
ou au moins de grandes îles dans lesquelles ils faisoient un
commerce prodigieux: mais quand ils virent le nombre de leurs
habitants diminuer, cette sage république défendit à ses sujets ce
commerce et cette navigation.