Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les

arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n'aient pu, comme

des torrents impétueux, se répandre sur la terre, et couvrir de

leurs armées féroces les royaumes les mieux policés. Mais, prends-y

garde, ils ont appris les arts ou les ont fait exercer aux peuples

vaincus; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du

tonnerre et des tempêtes.

Tu crains, dis-tu, que l'on n'invente quelque manière de destruction

plus cruelle que celle qui est en usage. Non: si une fatale

invention venoit à se découvrir, elle seroit bientôt prohibée par le

droit des gens; et le consentement unanime des nations enseveliroit

cette découverte. Il n'est point de l'intérêt des princes de faire

des conquêtes par de pareilles voies: ils doivent chercher des

sujets, et non pas des terres.

Tu te plains de l'invention de la poudre et des bombes; tu trouves

étrange qu'il n'y ait plus de place imprenable: c'est-à-dire que tu

trouves étrange que les guerres soient aujourd'hui terminées plus

tôt qu'elles ne l'étoient autrefois.

Tu dois avoir remarqué, en lisant les histoires, que, depuis

l'invention de la poudre, les batailles sont beaucoup moins

sanglantes qu'elles ne l'étoient, parce qu'il n'y a presque plus de

mêlée.

Et quand il se seroit trouvé quelque cas particulier où un art

auroit été préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter? Penses-tu,

Rhédi, que la religion que notre saint prophète a apportée du ciel

soit pernicieuse, parce qu'elle servira quelque jour à confondre les

perfides chrétiens?

Tu crois que les arts amollissent les peuples, et par là sont cause

de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens

Perses, qui fut l'effet de leur mollesse; mais il s'en faut bien que

cet exemple décide, puisque les Grecs, qui les subjuguèrent,

cultivoient les arts avec infiniment plus de soin qu'eux.

Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés, on ne parle

pas du moins des gens qui s'y appliquent, puisqu'ils ne sont jamais

dans l'oisiveté, qui, de tous les vices, est celui qui amollit le

plus le courage.

Il n'est donc question que de ceux qui en jouissent. Mais comme dans

un pays policé ceux qui jouissent des commodités d'un art sont

obligés d'en cultiver un autre, à moins que de se voir réduits à une

pauvreté honteuse, il s'ensuit que l'oisiveté et la mollesse sont

incompatibles avec les arts.

Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, et où l'on

raffine le plus sur les plaisirs; mais c'est peut-être celle où l'on

mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement, il

faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis

dans la tête qu'elle devoit paroître à une assemblée avec une

certaine parure; il faut que dès ce moment cinquante artisans ne

dorment plus, et n'aient plus le loisir de boire et de manger: elle

commande, et elle est obéie plus promptement que ne seroit notre

monarque; parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la

terre.

Cette ardeur pour le travail, cette passion de s'enrichir, passe de

condition en condition, depuis les artisans jusqu'aux grands.

Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir

immédiatement au-dessous de lui. Vous voyez à Paris un homme qui a

de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travaille sans cesse,

et court risque d'accourcir ses jours pour amasser, dit-il, de quoi

vivre.

Le même esprit gagne la nation; on n'y voit que travail et

qu'industrie: où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant?

Je suppose, Rhédi, qu'on ne souffrît dans un royaume que les arts

absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont pourtant en

grand nombre, et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la

volupté ou à la fantaisie, je le soutiens, cet État seroit le plus

misérable qu'il y eût au monde.

Quand les habitants auroient assez de courage pour se passer de tant

de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le peuple dépériroit tous

les jours; et l'État deviendroit si foible, qu'il n'y auroit si

petite puissance qui ne fût en état de le conquérir.

Je pourrois entrer ici dans un long détail, et te faire voir que les

revenus des particuliers cesseroient presque absolument, et par

conséquent ceux du prince. Il n'y auroit presque plus de relation de

facultés entre les citoyens; cette circulation de richesses et cette

progression de revenus, qui vient de la dépendance où sont les arts

les uns des autres, cesseroient absolument; chacun ne tireroit de

revenu que de sa terre, et n'en tireroit précisément que ce qu'il

lui faut pour ne pas mourir de faim. Mais, comme ce n'est pas la

centième partie du revenu d'un royaume, il faudroit que le nombre

des habitants diminuât à proportion, et qu'il n'en restât que la

centième partie.

Fais bien attention jusqu'où vont les revenus de l'industrie. Un

fonds ne produit annuellement à son maître que la vingtième partie

de sa valeur; mais, avec une pistole de couleur, un peintre fera un

tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des

orfèvres, des ouvriers en laine, en soie, et de toutes sortes

d'artisans.

De tout ceci il faut conclure, Rhédi, que pour qu'un prince soit

puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices; il faut

qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités avec

autant d'attention que les nécessités de la vie.

De Paris, le 14 de la lune de Chalval, 1717.

LETTRE CVIII.

RICA A IBBEN.

A Smyrne.

J'ai vu le jeune monarque: sa vie est bien précieuse à ses sujets;

elle ne l'est pas moins à toute l'Europe, par les grands troubles

que sa mort pourroit produire. Mais les rois sont comme les dieux;

et, pendant qu'ils vivent, on doit les croire immortels. Sa

physionomie est majestueuse, mais charmante: une belle éducation

semble concourir avec un heureux naturel, et promet déjà un grand

prince.

On dit que l'on ne peut jamais connoître le caractère des rois

d'Occident jusqu'à ce qu'ils aient passé par les deux grandes

épreuves, de leur maîtresse, et de leur confesseur. On verra bientôt

l'un et l'autre travailler à se saisir de l'esprit de celui-ci; et

il se livrera pour cela de grands combats. Car, sous un jeune

prince, ces deux puissances sont toujours rivales; mais elles se

concilient et se réunissent sous un vieux. Sous un jeune prince, le

dervis a un rôle bien difficile à soutenir: la force du roi fait sa

foiblesse; mais l'autre triomphe également de sa foiblesse et de sa

force.

Lorsque j'arrivai en France, je trouvai le feu roi absolument

gouverné par les femmes; et cependant, dans l'âge où il étoit, je

crois que c'étoit le monarque de la terre qui en avoit le moins de

besoin. J'entendis un jour une femme qui disoit: Il faut que l'on

fasse quelque chose pour ce jeune colonel, sa valeur m'est connue;

j'en parlerai au ministre. Une autre disoit: Il est surprenant que

ce jeune abbé ait été oublié; il faut qu'il soit évêque: il est

homme de naissance, et je pourrois répondre de ses moeurs. Il ne

faut pas pourtant que tu t'imagines que celles qui tenoient ces

discours fussent des favorites du prince; elles ne lui avoient

peut-être pas parlé deux fois en leur vie: chose pourtant

très-facile à faire chez les princes européens. Mais c'est qu'il n'y

a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris ou dans les

provinces, qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent

toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire.

Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres, et

forment une espèce de république, dont les membres toujours actifs

se secourent et se servent mutuellement: c'est comme un nouvel État

dans l'État; et celui qui est à la cour, à Paris, dans les

provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats,

s'il ne connoît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme

qui voit bien une machine qui joue, mais qui n'en connoît point les

ressorts.

Crois-tu, Ibben, qu'une femme s'avise d'être la maîtresse d'un

ministre pour coucher avec lui? Quelle idée! c'est pour lui

présenter cinq ou six placets tous les matins; et la bonté de leur

naturel paroît dans l'empressement qu'elles ont de faire du bien à

une infinité de gens malheureux, qui leur procurent cent mille

livres de rente.

On se plaint en Perse de ce que le royaume est gouverné par deux ou

trois femmes: c'est bien pis en France, où les femmes en général

gouvernent, et prennent non-seulement en gros, mais même se

partagent en détail, toute l'autorité.

De Paris, le dernier de la lune de Chalval, 1717.

LETTRE CIX.

USBEK A ***.

Il y a une espèce de livres que nous ne connoissons point en Perse,

et qui me paroissent ici fort à la mode: ce sont les journaux. La

paresse se sent flattée en les lisant: on est ravi de pouvoir

parcourir trente volumes en un quart d'heure.

Dans la plupart des livres, l'auteur n'a pas fait les compliments

ordinaires, que les lecteurs sont aux abois: il les fait entrer à

demi morts dans une matière noyée au milieu d'une mer de paroles.

Celui-ci veut s'immortaliser par un in-douze; celui-là, par un

in-quarto; un autre, qui a de plus belles inclinations, vise à

l'in-folio; il faut donc qu'il étende son sujet à proportion; ce

qu'il fait sans pitié, comptant pour rien la peine du pauvre

lecteur, qui se tue à réduire ce que l'auteur a pris tant de peine à

amplifier.

Je ne sais, ***, quel mérite il y a à faire de pareils ouvrages:

j'en ferois bien autant si je voulois ruiner ma santé et un

libraire.

Le grand tort qu'ont les journalistes, c'est qu'ils ne parlent que

des livres nouveaux: comme si la vérité étoit jamais nouvelle. Il me

semble que, jusqu'à ce qu'un homme ait lu tous les livres anciens,

il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux.

Mais lorsqu'ils s'imposent la loi de ne parler que des ouvrages

encore tout chauds de la forge, ils s'en imposent un autre, qui est

d'être très-ennuyeux. Ils n'ont garde de critiquer les livres dont

ils font les extraits, quelque raison qu'ils en aient; et, en effet,

quel est l'homme assez hardi pour vouloir se faire dix ou douze

ennemis tous les mois?

La plupart des auteurs ressemblent aux poëtes, qui souffriront une

volée de coups de bâton sans se plaindre; mais qui, peu jaloux de

leurs épaules, le sont si fort de leurs ouvrages, qu'ils ne

sauroient soutenir la moindre critique. Il faut donc bien se donner

de garde de les attaquer par un endroit si sensible; et les

journalistes le savent bien. Ils font donc tout le contraire; ils

commencent par louer la matière qui est traitée: première fadeur; de

là ils passent aux louanges de l'auteur; louanges forcées: car ils

ont affaire à des gens qui sont encore en haleine, tout prêts à se

faire faire raison, et à foudroyer à coups de plume un téméraire

journaliste.

De Paris, le 5 de la lune de Zilcadé, 1718.

LETTRE CX.

RICA A ***.

L'université de Paris est la fille aînée des rois de France, et

très-aînée; car elle a plus de neuf cents ans: aussi rêve-t-elle

quelquefois.

On m'a conté qu'elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec

quelques docteurs à l'occasion de la lettre Q[B], qu'elle vouloit

que l'on prononçât comme un K. La dispute s'échauffa si fort, que

quelques-uns furent dépouillés de leurs biens: il fallut que le

parlement terminât le différend; et il accorda permission, par un

arrêt solennel, à tous les sujets du roi de France de prononcer

cette lettre à leur fantaisie. Il faisoit beau voir les deux corps

de l'Europe les plus respectables occupés à décider du sort d'une

lettre de l'alphabet.

[Note B: Il veut parler de la querelle de Ramus.]

Il semble, mon cher ***, que les têtes des plus grands hommes

s'étrécissent lorsqu'elles sont assemblées; et que, là où il y a

plus de sages, il y ait aussi moins de sagesse. Les grands corps

s'attachent toujours si fort aux minuties, aux formalités, aux vains

usages, que l'essentiel ne va jamais qu'après. J'ai ouï dire qu'un

roi d'Arragon[C] ayant assemblé les états d'Arragon et de Catalogne,

les premières séances s'employèrent à décider en quelle langue les

délibérations seroient conçues: la dispute étoit vive, et les états

se seroient rompus mille fois, si l'on n'avoit imaginé un expédient,

qui étoit que la demande seroit faite en langage catalan, et la

réponse en arragonois.

[Note C: C'était en 1610.]

De Paris, le 25 de la lune de Zilhagé, 1718.

LETTRE CXI.

RICA A ***.

Le rôle d'une jolie femme est beaucoup plus grave que l'on ne pense.

Il n'y a rien de plus sérieux que ce qui se passe le matin à sa

toilette, au milieu de ses domestiques; un général d'armée n'emploie

pas plus d'attention à placer sa droite ou son corps de réserve,

qu'elle en met à poster une mouche qui peut manquer, mais dont elle

espère ou prévoit le succès.

Quelle gêne d'esprit, quelle attention, pour concilier sans cesse

les intérêts de deux rivaux, pour paroître neutre à tous les deux,

pendant qu'elle est livrée à l'un et à l'autre, et se rendre

médiatrice sur tous les sujets de plainte qu'elle leur donne!

Quelle occupation pour faire venir parties de plaisir sur parties,

les faire succéder et renaître sans cesse, et prévenir tous les

accidents qui pourroient les rompre!

Avec tout cela, la plus grande peine n'est pas de se divertir; c'est

de le paroître: ennuyez-les tant que vous voudrez, elles vous le

pardonneront, pourvu que l'on puisse croire qu'elles se sont bien

réjouies.

Je fus, il y a quelques jours, d'un souper que des femmes firent à

la campagne. Dans le chemin elles disoient sans cesse: Au moins, il

faudra bien rire et bien nous divertir.

Nous nous trouvâmes assez mal assortis, et par conséquent assez

sérieux. Il faut avouer, dit une de ces femmes, que nous nous

divertissons bien: il n'y a pas aujourd'hui dans Paris une partie

aussi gaie que la nôtre. Comme l'ennui me gagnoit, une femme me

secoua, et me dit: Eh bien! ne sommes-nous pas de bonne humeur? Oui,

lui répondis-je en bâillant; je crois que je crèverai à force de

rire. Cependant la tristesse triomphoit toujours des réflexions; et,

quant à moi, je me sentis conduit de bâillement en bâillement dans

un sommeil léthargique, qui finit tous mes plaisirs.

De Paris, le 11 de la lune de Maharram, 1718.

LETTRE CXII.

USBEK A ***.

Le règne du feu roi a été si long, que la fin en avoit fait oublier

le commencement. C'est aujourd'hui la mode de ne s'occuper que des

événements arrivés dans sa minorité; et on ne lit plus que les

mémoires de ces temps-là.

Voici le discours qu'un des généraux de la ville de Paris prononça

dans un conseil de guerre: et j'avoue que je n'y comprends pas

grand'chose.

«Messieurs, quoique nos troupes aient été repoussées avec perte, je

crois qu'il nous sera facile de réparer cet échec. J'ai six couplets

de chanson tout prêts à mettre au jour, qui, je m'assure, remettront

toutes choses dans l'équilibre. J'ai fait choix de quelques voix

très-nettes, qui, sortant de la cavité de certaines poitrines

très-fortes, émouvront merveilleusement le peuple. Ils sont sur un

air qui a fait, jusqu'à présent, un effet tout particulier.

«Si cela ne suffit pas, nous ferons paroître une estampe qui fera

voir Mazarin pendu.

«Par bonheur pour nous, il ne parle pas bien françois; et il

l'écorche tellement, qu'il n'est pas possible que ses affaires ne

déclinent. Nous ne manquons pas de faire bien remarquer au peuple le

ton ridicule dont il prononce[D]. Nous relevâmes, il y a quelques

jours, une faute de grammaire si grossière, qu'on en fit des farces

par tous les carrefours.

[Note D: (Note de l'auteur, extraite de l'_édition_ 1721 2e,

Cologne, Pierre Marteau.)

Le cardinal Mazarin, voulant prononcer l'_arrêt d'Union_, dit devant

les députés du parlement: l'_Arrêt_ d'_Ognon_, de quoi le peuple fit

force plaisanteries.]

«J'espère qu'avant qu'il soit huit jours, le peuple fera du nom de

Mazarin un mot générique pour exprimer toutes les bêtes de somme, et

celles qui servent à tirer.

«Depuis notre défaite, notre musique l'a si furieusement vexé sur le

péché originel, que, pour ne pas voir ses partisans réduits à la

moitié, il a été obligé de renvoyer tous ses pages.

«Ranimez-vous donc; reprenez courage, et soyez sûrs que nous lui

ferons repasser les monts à coups de sifflets.»

De Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXIII.

RHÉDI A USBEK.

A Paris.

Pendant le séjour que je fais en Europe, je lis les historiens

anciens et modernes: je compare tous les temps; j'ai du plaisir à

les voir passer, pour ainsi dire, devant moi; et j'arrête surtout

mon esprit à ces grands changements qui ont rendu les âges si

différents des âges, et la terre si peu semblable à elle-même.

Tu n'as peut-être pas fait attention à une chose qui cause tous les

jours ma surprise. Comment le monde est-il si peu peuplé, en

comparaison de ce qu'il étoit autrefois? Comment la nature a-t-elle

pu perdre cette prodigieuse fécondité des premiers temps?

seroit-elle déjà dans sa vieillesse, et tomberoit-elle de langueur?

J'ai resté plus d'un an en Italie, où je n'ai vu que le débris de

cette ancienne Italie si fameuse autrefois. Quoique tout le monde

habite les villes, elles sont entièrement désertes et dépeuplées: il

semble qu'elles ne subsistent encore, que pour marquer le lieu où

étoient ces cités puissantes dont l'histoire a tant parlé.

Il y a des gens qui prétendent que la seule ville de Rome contenoit

autrefois plus de peuple que le plus grand royaume de l'Europe n'en

a aujourd'hui. Il y a eu tel citoyen romain, qui avoit dix, et même

vingt mille esclaves, sans compter ceux qui travailloient dans les

maisons de campagne; et, comme on y comptoit quatre ou cinq cent

mille citoyens, on ne peut fixer le nombre de ses habitants sans que

l'imagination ne se révolte.

Il y avoit autrefois dans la Sicile de puissants royaumes, et des

peuples nombreux, qui en ont disparu depuis: cette île n'a plus rien

de considérable que ses volcans.

La Grèce est si déserte, qu'elle ne contient pas la centième partie

de ses anciens habitants.

L'Espagne, autrefois si remplie, ne fait voir aujourd'hui que des

campagnes inhabitées; et la France n'est rien, en comparaison de

cette ancienne Gaule dont parle César.

Les pays du Nord sont fort dégarnis; et il s'en faut bien que les

peuples y soient, comme autrefois, obligés de se partager, et

d'envoyer dehors, comme des essaims, des colonies et des nations

entières chercher de nouvelles demeures.

La Pologne et la Turquie en Europe n'ont presque plus de peuples.

On ne sauroit trouver dans l'Amérique la deux-centième partie des

hommes qui y formoient de si grands empires.

L'Asie n'est guères en meilleur état. Cette Asie mineure, qui

contenoit tant de puissantes monarchies, et un nombre si prodigieux

de grandes villes, n'en a plus que deux ou trois. Quant à la grande

Asie, celle qui est soumise au Turc n'est pas plus pleine; et pour

celle qui est sous la domination de nos rois, si on la compare à

l'état florissant où elle étoit autrefois, on verra qu'elle n'a

qu'une très-petite partie des habitants qui y étoient sans nombre du

temps des Xerxès et des Darius.

Quant aux petits États qui sont autour de ces grands empires, ils

sont réellement déserts: tels sont les royaumes d'Irimette, de

Circassie et de Guriel. Tous ces princes, avec de vastes États,

comptent à peine cinquante mille sujets.

L'Égypte n'a pas moins manqué que les autres pays.

Enfin je parcours la terre, et je n'y trouve que délabrement: je

crois la voir sortir des ravages de la peste et de la famine.

L'Afrique a toujours été si inconnue, qu'on ne peut en parler si

précisément que des autres parties du monde: mais, à ne faire

attention qu'aux côtes de la Méditerranée connues de tout temps, on

voit qu'elle a extrêmement déchu de ce qu'elle étoit, lorsqu'elle

étoit province romaine. Aujourd'hui ses princes sont si foibles, que

ce sont les plus petites puissances du monde.

Après un calcul aussi exact qu'il peut l'être dans ces sortes de

choses, j'ai trouvé qu'il y a à peine sur la terre la cinquantième

partie des hommes qui y étoient du temps de César. Ce qu'il y a

d'étonnant, c'est qu'elle se dépeuple tous les jours; et si cela

continue, dans dix siècles, elle ne sera qu'un désert.

Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible catastrophe qui soit jamais

arrivée dans le monde; mais à peine s'en est-on aperçu, parce

qu'elle est arrivée insensiblement, et dans le cours d'un grand

nombre de siècles; ce qui marque un vice intérieur, un venin secret

et caché, une maladie de langueur, qui afflige la nature humaine.

De Venise, le 10 de la lune de Rhégeb, 1718.

LETTRE CXIV.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Le monde, mon cher Rhédi, n'est point incorruptible; les cieux mêmes

ne le sont pas: les astronomes sont des témoins oculaires de tous

leurs changements, qui sont les effets bien naturels du mouvement

universel de la matière.

La terre est soumise, comme les autres planètes, aux mêmes lois des

mouvements; elle souffre au dedans d'elle un combat perpétuel de ses

principes: la mer et le continent semblent être dans une guerre

éternelle; chaque instant produit de nouvelles combinaisons.

Les hommes, dans une demeure si sujette aux changements, sont dans

un état aussi incertain: cent mille causes peuvent agir, dont la

plus petite peut les détruire, et à plus forte raison augmenter ou

diminuer leur nombre.

Je ne te parlerai pas de ces catastrophes particulières, si communes

chez les historiens, qui ont détruit des villes et des royaumes

entiers: il y en a de générales, qui ont mis bien des fois le genre

humain à deux doigts de sa perte.

Les histoires sont pleines de ces pestes universelles, qui ont tour

à tour désolé l'univers. Elles parlent d'une, entr'autres, qui fut

si violente qu'elle brûla jusqu'à la racine des plantes, et se fit

sentir dans tout le monde connu, jusqu'à l'empire du Catay: un degré

de plus de corruption auroit peut-être, dans un seul jour, détruit

toute la nature humaine.

Il n'y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les

maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique; elle fit

dans très-peu de temps des effets prodigieux: c'étoit fait des

hommes, si elle avoit continué ses progrès avec la même furie.

Accablés de maux dès leur naissance, incapables de soutenir le poids

des charges de la société, ils auroient péri misérablement.

Qu'auroit-ce été si le venin eût été un peu plus exalté? et il le

seroit devenu sans doute, si l'on n'avoit été assez heureux pour

trouver un remède aussi puissant que celui qu'on a découvert.

Peut-être que cette maladie, attaquant les parties de la génération,

auroit attaqué la génération même.

Mais pourquoi parler de la destruction qui auroit pu arriver au

genre humain? n'est-elle pas arrivée en effet, et le déluge ne le

réduisit-il pas à une seule famille?

Ceux qui connoissent la nature, et qui ont de Dieu une idée

raisonnable, peuvent-ils comprendre que la matière et les choses

créées n'aient que six mille ans? que Dieu ait différé pendant toute

l'éternité ses ouvrages, et n'ait usé que d'hier de sa puissance

créatrice? Seroit-ce parce qu'il ne l'auroit pas pu, ou parce qu'il

ne l'auroit pas voulu? Mais s'il ne l'a pas pu dans un temps, il ne

l'a pas pu dans l'autre. C'est donc parce qu'il ne l'a pas voulu.

Mais, comme il n'y a pas de succession dans Dieu, si l'on admet

qu'il ait voulu quelque chose une fois, il l'a voulu toujours, et

dès le commencement.

Il ne faut donc pas compter les années du monde; le nombre des

grains de sable de la mer ne leur est pas plus comparable qu'un

instant.

Cependant tous les historiens nous parlent d'un premier père: ils

nous font voir la nature humaine naissante. N'est-il pas naturel de

penser qu'Adam fut sauvé d'un malheur commun, comme Noé le fut du

déluge; et que ces grands événements ont été fréquents sur la terre,

depuis la création du monde?

Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons

plusieurs parties de la terre se lasser de fournir à la subsistance

des hommes: que savons-nous si la terre entière n'a pas des causes

générales, lentes, et imperceptibles, de lassitude?

J'ai été bien aise de te donner ces idées générales, avant de

répondre plus particulièrement à ta lettre sur la diminution des

peuples, arrivée depuis dix-sept à dix-huit siècles. Je te ferai

voir dans une lettre suivante, qu'indépendamment des causes

physiques, il y en a de morales qui ont produit cet effet.

De Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXV.

USBEK AU MÊME.

Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu'elle ne

l'étoit autrefois: et si tu y fais bien attention, tu verras que la

grande différence vient de celle qui est arrivée dans les moeurs.

Lettres persanes, tome II · 第 2 / 14 段