Voilà, sublime dervis, la clef de la nature: voilà des princ

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LETTRES PERSANES

PAR

MONTESQUIEU

AVEC

PRÉFACE, NOTES ET VARIANTES,

INDEX

PHILOSOPHIQUE, HISTORIQUE, LITTÉRAIRE,

PAR

ANDRÉ LEFÈVRE

TOME II

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

27, PASSAGE CHOISEUL, 29

M DCCC LXXIII

_Tous droits réservés_.

E. Picard.

IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Ce, A SAINT-GERMAIN.

LETTRE LXXXIX.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

A Paris règne la liberté et l'égalité. La naissance, la vertu, le

mérite même de la guerre, quelque brillant qu'il soit, ne sauve pas

un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des

rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris est celui qui a

les meilleurs chevaux à son carrosse.

Un grand seigneur est un homme qui voit le roi, qui parle aux

ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions. S'il peut

avec cela cacher son oisiveté par un air empressé, ou par un feint

attachement pour les plaisirs, il croit être le plus heureux de tous

les hommes.

En Perse, il n'y a de grands que ceux à qui le monarque donne

quelque part au gouvernement. Ici, il y a des gens qui sont grands

par leur naissance; mais ils sont sans crédit. Les rois font comme

ces ouvriers habiles qui, pour exécuter leurs ouvrages, se servent

toujours des machines les plus simples.

La faveur est la grande divinité des François. Le ministre est le

grand prêtre, qui lui offre bien des victimes. Ceux qui l'entourent

ne sont point habillés de blanc: tantôt sacrificateurs, et tantôt

sacrifiés, ils se dévouent eux-mêmes à leur idole avec tout le

peuple.

A Paris, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1715.

LETTRE XC.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.

Le désir de la gloire n'est point différent de cet instinct que

toutes les créatures ont pour leur conservation. Il semble que nous

augmentons notre être, lorsque nous pouvons le porter dans la

mémoire des autres: c'est une nouvelle vie que nous acquérons, et

qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du

ciel.

Mais comme tous les hommes ne sont pas également attachés à la vie,

ils ne sont pas aussi également sensibles à la gloire. Cette noble

passion est bien toujours gravée dans leur coeur; mais l'imagination

et l'éducation la modifient de mille manières.

Cette différence, qui se trouve d'homme à homme, se fait encore plus

sentir de peuple à peuple.

On peut poser pour maxime que, dans chaque État, le désir de la

gloire croît avec la liberté des sujets, et diminue avec elle: la

gloire n'est jamais compagne de la servitude.

Un homme de bon sens me disoit l'autre jour: On est en France, à

bien des égards, plus libre qu'en Perse; aussi y aime-t-on plus la

gloire. Cette heureuse fantaisie fait faire à un François, avec

plaisir et avec goût, ce que votre sultan n'obtient de ses sujets

qu'en leur mettant sans cesse devant les yeux les supplices et les

récompenses.

Aussi, parmi nous, le prince est-il jaloux de l'honneur du dernier

de ses sujets. Il y a pour le maintenir des tribunaux respectables:

c'est le trésor sacré de la nation, et le seul dont le souverain

n'est pas le maître, parce qu'il ne peut l'être sans choquer ses

intérêts. Ainsi, si un sujet se trouve blessé dans son honneur par

son prince, soit par quelque préférence, soit par la moindre marque

de mépris, il quitte sur-le-champ sa cour, son emploi, son service,

et se retire chez lui.

La différence qu'il y a des troupes françoises aux vôtres, c'est que

les unes, composées d'esclaves naturellement lâches, ne surmontent

la crainte de la mort que par celle du châtiment; ce qui produit

dans l'âme un nouveau genre de terreur qui la rend comme stupide: au

lieu que les autres se présentent aux coups avec délice, et

bannissent la crainte par une satisfaction qui lui est supérieure.

Mais le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu,

semble être établi dans les républiques, et dans les pays où l'on

peut prononcer le mot de patrie. A Rome, à Athènes, à Lacédémone,

l'honneur payoit seul les services les plus signalés. Une couronne

de chêne ou de laurier, une statue, un éloge, étoit une récompense

immense pour une bataille gagnée ou une ville prise.

Là, un homme qui avoit fait une belle action se trouvoit

suffisamment récompensé par cette action même. Il ne pouvoit voir un

de ses compatriotes qu'il ne ressentit le plaisir d'être son

bienfaiteur; il comptoit le nombre de ses services par celui de ses

concitoyens. Tout homme est capable de faire du bien à un homme:

mais c'est ressembler aux dieux que de contribuer au bonheur d'une

société entière.

Mais cette noble émulation ne doit-elle point être entièrement

éteinte dans le coeur de vos Persans, chez qui les emplois et les

dignités ne sont que des attributs de la fantaisie du souverain? La

réputation et la vertu y sont regardées comme imaginaires, si elles

ne sont accompagnées de la faveur du prince, avec laquelle elles

naissent et meurent de même. Un homme qui a pour lui l'estime

publique n'est jamais sûr de ne pas être déshonoré demain: le voilà

aujourd'hui général d'armée; peut-être que le prince le va faire son

cuisinier, et qu'il n'aura plus à espérer d'autre éloge que celui

d'avoir fait un bon ragoût.

A Paris, le 15 de la lune de Gemmadi 2, 1715.

LETTRE XCI.

USBEK AU MÊME.

A Smyrne.

De cette passion générale que la nation françoise a pour la gloire,

il s'est formé dans l'esprit des particuliers un certain je ne sais

quoi qu'on appelle point d'honneur: c'est proprement le caractère de

chaque profession; mais il est plus marqué chez les gens de guerre,

et c'est le point d'honneur par excellence. Il me seroit bien

difficile de te faire sentir ce que c'est; car nous n'en avons point

précisément d'idée.

Autrefois les François, surtout les nobles, ne suivoient guère

d'autres lois que celles de ce point d'honneur: elles régloient

toute la conduite de leur vie; et elles étoient si sévères qu'on ne

pouvoit, sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les

enfreindre, mais en éluder la plus petite disposition.

Quand il s'agissoit de régler les différends, elles ne prescrivoient

guère qu'une manière de décision, qui étoit le duel, qui tranchoit

toutes les difficultés; mais ce qu'il y avoit de mal, c'est que

souvent le jugement se rendoit entre d'autres parties que celles qui

y étoient intéressées.

Pour peu qu'un homme fût connu d'un autre, il falloit qu'il entrât

dans la dispute, et qu'il payât de sa personne, comme s'il avoit été

lui-même en colère. Il se sentoit toujours honoré d'un tel choix et

d'une préférence si flatteuse; et tel qui n'auroit pas voulu donner

quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence, lui et

toute sa famille, ne faisoit aucune difficulté d'aller risquer pour

lui mille fois sa vie.

Cette manière de décider étoit assez mal imaginée, car de ce qu'un

homme étoit plus adroit ou plus fort qu'un autre, il ne s'ensuivoit

pas qu'il eût de meilleures raisons.

Aussi les rois l'ont-ils défendue sous des peines très-sévères; mais

c'est en vain: l'honneur, qui veut toujours régner, se révolte, et

il ne reconnoît point de lois.

Ainsi les François sont dans un état bien violent: car les mêmes

lois de l'honneur obligent un honnête homme de se venger quand il a

été offensé; mais, d'un autre côté, la justice le punit des plus

cruelles peines lorsqu'il se venge. Si l'on suit les lois de

l'honneur, on périt sur un échafaud; si l'on suit celles de la

justice, on est banni pour jamais de la société des hommes: il n'y a

donc que cette cruelle alternative, ou de mourir, ou d'être indigne

de vivre.

A Paris, le 18 de la lune de Gemmadi 2, 1715.

LETTRE XCII.

USBEK A RUSTAN.

A Ispahan.

Il paroît ici un personnage travesti en ambassadeur de Perse, qui se

joue insolemment des deux plus grands rois du monde. Il apporte au

monarque des François des présents que le nôtre ne sauroit donner à

un roi d'Irimette ou de Géorgie; et, par sa lâche avarice, il a

flétri la majesté des deux empires.

Il s'est rendu ridicule devant un peuple qui prétend être le plus

poli de l'Europe, et il a fait dire en Occident que le roi des rois

ne domine que sur des barbares.

Il a reçu des honneurs qu'il sembloit avoir voulu se faire refuser

lui-même; et, comme si la cour de France avoit eu plus à coeur la

grandeur persane que lui, elle l'a fait paroître avec dignité devant

un peuple dont il est le mépris.

Ne dis point ceci à Ispahan: épargne la tête d'un malheureux. Je ne

veux pas que nos ministres le punissent de leur propre imprudence,

et de l'indigne choix qu'ils ont fait.

De Paris, le dernier de la lune de Gemmadi 2, 1715.

LETTRE XCIII.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Le monarque qui a si longtemps régné n'est plus[A]. Il a bien fait

parler des gens pendant sa vie; tout le monde s'est tû à sa mort.

Ferme et courageux dans ce dernier moment, il a paru ne céder qu'au

destin. Ainsi mourut le grand Cha-Abas, après avoir rempli toute la

terre de son nom.

[Note A: Il mourut le 1er septembre 1715.]

Ne crois pas que ce grand événement n'ait fait faire ici que des

réflexions morales. Chacun a pensé à ses affaires, et à prendre ses

avantages dans ce changement. Le roi, arrière-petit-fils du monarque

défunt, n'ayant que cinq ans, un prince son oncle a été déclaré

régent du royaume.

Le feu roi avoit fait un testament qui bornoit l'autorité du régent.

Ce prince habile a été au parlement; et, y exposant tous les droits

de sa naissance, il a fait casser la disposition du monarque, qui,

voulant se survivre à lui-même, sembloit avoir prétendu régner

encore après sa mort.

Les parlements ressemblent à ces ruines que l'on foule aux pieds,

mais qui rappellent toujours l'idée de quelque temple fameux par

l'ancienne religion des peuples. Ils ne se mêlent guère plus que de

rendre la justice; et leur autorité est toujours languissante, à

moins que quelque conjoncture imprévue ne vienne lui rendre la force

et la vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses humaines:

ils ont cédé au temps, qui détruit tout; à la corruption des

moeurs, qui a tout affoibli; à l'autorité suprême, qui a tout

abattu.

Mais le régent, qui a voulu se rendre agréable au peuple, a paru

d'abord respecter cette image de la liberté publique; et, comme s'il

avoit pensé à relever de terre le temple et l'idole, il a voulu

qu'on les regardât comme l'appui de la monarchie et le fondement de

toute autorité légitime.

A Paris, le 4 de la lune de Rhégeb, 1715.

LETTRE XCIV.

USBEK A SON FRÈRE, SANTON AU MONASTÈRE DE CASBIN.

Je m'humilie devant toi, sacré santon, et je me prosterne: je

regarde les vestiges de tes pieds comme la prunelle de mes yeux. Ta

sainteté est si grande, qu'il semble que tu aies le coeur de notre

saint prophète; tes austérités étonnent le ciel même; les anges

t'ont regardé du sommet de la gloire, et ont dit: Comment est-il

encore sur la terre, puisque son esprit est avec nous, et vole

autour du trône qui est soutenu par les nuées?

Et comment ne t'honorerois-je pas, moi qui ai appris de nos docteurs

que les dervis, même infidèles, ont toujours un caractère de

sainteté qui les rend respectables aux vrais croyants; et que Dieu

s'est choisi dans tous les coins de la terre des âmes plus pures que

les autres, qu'il a séparées du monde impie, afin que leurs

mortifications et leurs prières ferventes suspendissent sa colère

prête à tomber sur tant de peuples rebelles?

Les chrétiens disent des merveilles de leurs premiers santons, qui

se réfugièrent à milliers dans les déserts affreux de la Thébaïde,

et eurent pour chefs Paul, Antoine et Pacôme. Si ce qu'ils en disent

est vrai, leurs vies sont aussi pleines de prodiges que celles de

nos plus sacrés immaums. Ils passoient quelquefois dix ans entiers

sans voir un seul homme: mais ils habitoient la nuit et le jour avec

des démons; ils étoient sans cesse tourmentés par ces esprits

malins; ils les trouvoient au lit, ils les trouvoient à table;

jamais d'asile contre eux. Si tout ceci est vrai, santon vénérable,

il faudroit avouer que personne n'auroit jamais vécu en plus

mauvaise compagnie.

Les chrétiens sensés regardent toutes ces histoires comme une

allégorie bien naturelle, qui nous peut servir à nous faire sentir

le malheur de la condition humaine. En vain cherchons-nous dans le

désert un état tranquille; les tentations nous suivent toujours: nos

passions, figurées par les démons, ne nous quittent point encore;

ces monstres du coeur, ces illusions de l'esprit, ces vains

fantômes de l'erreur et du mensonge, se montrent toujours à nous

pour nous séduire, et nous attaquent jusque dans les jeûnes et les

cilices, c'est-à-dire jusque dans notre force même.

Pour moi, santon vénérable, je sais que l'envoyé de Dieu a enchaîné

Satan, et l'a précipité dans les abîmes: il a purifié la terre,

autrefois pleine de son empire, et l'a rendue digne du séjour des

anges et des prophètes.

A Paris, le 9 de la lune de Chahban, 1715.

LETTRE XCV

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Je n'ai jamais ouï parler du droit public, qu'on n'ait commencé par

rechercher soigneusement quelle est l'origine des sociétés; ce qui

me paroît ridicule. Si les hommes n'en formoient point, s'ils se

quittoient et se fuyoient les uns les autres, il faudroit en

demander la raison, et chercher pourquoi ils se tiennent séparés:

mais ils naissent tous liés les uns aux autres; un fils est né

auprès de son père, et il s'y tient: voilà la société, et la cause

de la société.

Le droit public est plus connu en Europe qu'en Asie: cependant on

peut dire que les passions des princes, la patience des peuples, la

flatterie des écrivains, en ont corrompu tous les principes.

Ce droit, tel qu'il est aujourd'hui, est une science qui apprend aux

princes jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice sans

choquer leurs intérêts. Quel dessein, Rhédi, de vouloir, pour

endurcir leur conscience, mettre l'iniquité en système, d'en donner

des règles, d'en former des principes, et d'en tirer des

conséquences!

La puissance illimitée de nos sublimes sultans, qui n'a d'autre

règle qu'elle-même, ne produit pas plus de monstres que cet art

indigne qui veut faire plier la justice, tout inflexible qu'elle

est.

On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices toutes différentes: l'une

qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit

civil; l'autre qui règle les différends qui surviennent de peuple à

peuple, qui tyrannise dans le droit public: comme si le droit public

n'étoit pas lui-même un droit civil, non pas à la vérité d'un pays

particulier, mais du monde.

Je t'expliquerai dans une autre lettre mes pensées là-dessus.

A Paris, le 1er de la lune de Zilhagé, 1716.

LETTRE XCVI.

USBEK AU MÊME.

Les magistrats doivent rendre la justice de citoyen à citoyen:

chaque peuple la doit rendre lui-même de lui à un autre peuple. Dans

cette seconde distribution de justice, on ne peut employer d'autres

maximes que dans la première.

De peuple à peuple, il est rarement besoin de tiers pour juger,

parce que les sujets de disputes sont presque toujours clairs et

faciles à terminer. Les intérêts de deux nations sont ordinairement

si séparés, qu'il ne faut qu'aimer la justice pour la trouver: on ne

peut guère se prévenir dans sa propre cause.

Il n'en est pas de même des différends qui arrivent entre

particuliers. Comme ils vivent en société, leurs intérêts sont si

mêlés et si confondus, il y en a tant de sortes différentes, qu'il

est nécessaire qu'un tiers débrouille ce que la cupidité des parties

cherche à obscurcir.

Il n'y a que deux sortes de guerres justes: les unes qui se font

pour repousser un ennemi qui attaque; les autres pour secourir un

allié qui est attaqué.

Il n'y auroit point de justice de faire la guerre pour des querelles

particulières du prince, à moins que le cas ne fût si grave qu'il

méritât la mort du prince, ou du peuple qui l'a commis. Ainsi un

prince ne peut faire la guerre parce qu'on lui aura refusé un

honneur qui lui est dû, ou parce qu'on aura eu quelque procédé peu

convenable à l'égard de ses ambassadeurs, et autres choses

pareilles; non plus qu'un particulier ne peut tuer celui qui lui

refuse le pas. La raison en est que, comme la déclaration de guerre

doit être un acte de justice, dans lequel il faut toujours que la

peine soit proportionnée à la faute, il faut voir si celui à qui on

déclare la guerre mérite la mort. Car faire la guerre à quelqu'un,

c'est vouloir le punir de mort.

Dans le droit public, l'acte de justice le plus sévère c'est la

guerre: puisque son but est la destruction de la société.

Les représailles sont du second degré. C'est une loi que les

tribunaux n'ont pu s'empêcher d'observer, de mesurer la peine par le

crime.

Un troisième acte de justice est de priver un prince des avantages

qu'il peut tirer de nous, proportionnant toujours la peine à

l'offense.

Le quatrième acte de justice, qui doit être le plus fréquent, est la

renonciation à l'alliance du peuple dont on a à se plaindre. Cette

peine répond à celle du bannissement établie dans les tribunaux, qui

retranche les coupables de la société. Ainsi un prince à l'alliance

duquel nous renonçons est retranché par là de notre société, et

n'est plus un de nos membres.

On ne peut pas faire de plus grand affront à un prince que de

renoncer à son alliance, ni lui faire de plus grand honneur que de

la contracter. Il n'y a rien parmi les hommes qui leur soit plus

glorieux, et même plus utile, que d'en voir d'autres toujours

attentifs à leur conservation.

Mais pour que l'alliance nous lie, il faut qu'elle soit juste: ainsi

une alliance faite entre deux nations pour en opprimer une troisième

n'est pas légitime, et on peut la violer sans crime.

Il n'est pas même de l'honneur et de la dignité du prince de

s'allier avec un tyran. On dit qu'un monarque d'Égypte fit avertir

le roi de Samos de sa cruauté et de sa tyrannie, et le somma de s'en

corriger: comme il ne le fit pas, il lui envoya dire qu'il renonçoit

à son amitié et à son alliance.

La conquête ne donne point un droit par elle-même. Lorsque le peuple

subsiste, elle est un gage de la paix et de la réparation du tort;

et, si le peuple est détruit ou dispersé, elle est le monument d'une

tyrannie.

Les traités de paix sont si sacrés parmi les hommes, qu'il semble

qu'ils soient la voix de la nature, qui réclame ses droits. Ils sont

tous légitimes, lorsque les conditions en sont telles que les deux

peuples peuvent se conserver: sans quoi, celle des deux sociétés qui

doit périr, privée de sa défense naturelle par la paix, la peut

chercher dans la guerre.

Car la nature, qui a établi les différents degrés de force et de

foiblesse parmi les hommes, a encore souvent égalé la foiblesse à la

force par le désespoir.

A Paris, le 4 de la lune de Zilhagé, 1716.

LETTRE XCVII.

LE PREMIER EUNUQUE A USBEK.

A Paris.

Il est arrivé ici beaucoup de femmes jaunes du royaume de Visapour:

j'en ai acheté une pour ton frère le gouverneur de Mazenderan, qui

m'envoya il y a un mois son commandement sublime et cent tomans.

Je me connois en femmes, d'autant mieux qu'elles ne me surprennent

pas, et qu'en moi les yeux ne sont point troublés par les mouvements

du coeur.

Je n'ai jamais vu de beauté si régulière et si parfaite: ses yeux

brillants portent la vie sur son visage, et relèvent l'éclat d'une

couleur qui pourroit effacer tous les charmes de la Circassie.

Le premier eunuque d'un négociant d'Ispahan la marchandoit avec moi;

mais elle se déroboit dédaigneusement à ses regards, et sembloit

chercher les miens, comme si elle avoit voulu me dire qu'un vil

marchand n'étoit pas digne d'elle, et qu'elle étoit destinée à un

plus illustre époux.

Je te l'avoue, je sens dans moi-même une joie secrète quand je pense

aux charmes de cette belle personne: il me semble que je la vois

entrer dans le sérail de ton frère; je me plais à prévoir

l'étonnement de toutes ses femmes; la douleur impérieuse des unes;

l'affliction muette, mais plus douloureuse, des autres; la

consolation maligne de celles qui n'espèrent plus rien, et

l'ambition irritée de celles qui espèrent encore.

Je vais d'un bout du royaume à l'autre faire changer tout un sérail

de face. Que de passions je vais émouvoir! Que de craintes et de

peines je prépare!

Cependant, dans le trouble du dedans, le dehors ne sera pas moins

tranquille: les grandes révolutions seront cachées dans le fond du

coeur; les chagrins seront dévorés, et les joies contenues;

l'obéissance ne sera pas moins exacte, et les règles moins

inflexibles; la douceur, toujours contrainte de paroître, sortira du

fond même du désespoir.

Nous remarquons que, plus nous avons de femmes sous nos yeux, moins

elles nous donnent d'embarras. Une plus grande nécessité de plaire,

moins de facilité de s'unir, plus d'exemples de soumission, tout

cela leur forme des chaînes. Les unes sont sans cesse attentives sur

les démarches des autres: il semble que, de concert avec nous, elles

travaillent à se rendre plus dépendantes; elles font presque la

moitié de notre office, et nous ouvrent les yeux quand nous les

fermons. Que dis-je? elles irritent sans cesse le maître contre

leurs rivales; et elles ne voient pas combien elles se trouvent près

de celles qu'on punit.

Mais tout cela, magnifique seigneur, tout cela n'est rien sans la

présence du maître. Que pouvons-nous faire avec ce vain fantôme

d'une autorité qui ne se communique jamais tout entière? Nous ne

représentons que foiblement la moitié de toi-même: nous ne pouvons

que leur montrer une odieuse sévérité. Toi, tu tempères la crainte

par les espérances: plus absolu quand tu caresses, que tu ne l'es

quand tu menaces.

Reviens donc, magnifique seigneur, reviens dans ces lieux porter

partout les marques de ton empire. Viens adoucir des passions

désespérées: viens ôter tout prétexte de faillir; viens apaiser

l'amour qui murmure, et rendre le devoir même aimable; viens enfin

soulager tes fidèles eunuques d'un fardeau qui s'appesantit chaque

jour.

Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Zilhagé, 1716.

LETTRE XCVIII.

USBEK A HASSEIN, DERVIS DE LA MONTAGNE DE JARON.

O toi, sage dervis, dont l'esprit curieux brille de tant de

connoissances, écoute ce que je vais te dire.

Il y a ici des philosophes qui, à la vérité, n'ont point atteint

jusqu'au faîte de la sagesse orientale: ils n'ont point été ravis

jusqu'au trône lumineux; ils n'ont, ni entendu les paroles

ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les

formidables accès d'une fureur divine: mais, laissés à eux-mêmes,

privés des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les

traces de la raison humaine.

Tu ne saurois croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont

débrouillé le chaos; et ont expliqué, par une mécanique simple,

l'ordre de l'architecture divine. L'auteur de la nature a donné du

mouvement à la matière: il n'en a pas fallu davantage pour produire

cette prodigieuse variété d'effets, que nous voyons dans l'univers.

Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler

les sociétés des hommes; des lois aussi sujettes au changement que

l'esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les observent:

ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, immuables,

éternelles, qui s'observent sans aucune exception, avec un ordre,

une régularité, et une promptitude infinie, dans l'immensité des

espaces.

Et que crois-tu, homme divin, que soient ces lois? Tu t'imagines

peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Éternel, tu vas être

étonné par la sublimité des mystères: tu renonces par avance à

comprendre; tu ne te proposes que d'admirer.

Mais tu changeras bientôt de pensée: elles n'éblouissent point par

un faux respect; leur simplicité les a fait longtemps méconnoître,

et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a connu toute la

fécondité et toute l'étendue.

La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à

moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la

seconde, qui n'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui tourne

autour d'un centre tend à s'en éloigner, parce que, plus il en est

loin, plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.

Voilà, sublime dervis, la clef de la nature: voilà des principes

féconds, dont on tire des conséquences à perte de vue, comme je te

le ferai voir dans une lettre particulière.

La connoissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie

pleine de miracles, et leur a fait faire plus de prodiges et de

merveilles que tout ce qu'on nous raconte de nos saints prophètes.

Car enfin je suis persuadé qu'il n'y a aucun de nos docteurs qui

n'eût été embarrassé, si on lui eût dit de peser dans une balance

tout l'air qui est autour de la terre, ou de mesurer toute l'eau qui

tombe chaque année sur sa surface; et qui n'eût pensé plus de quatre

fois, avant de dire combien de lieues le son fait dans une heure;

quel temps un rayon de lumière emploie à venir du soleil à nous;

combien de toises il y a d'ici à Saturne; quelle est la courbe selon

laquelle un vaisseau doit être taillé, pour être le meilleur voilier

qu'il soit possible.

Peut-être que si quelque homme divin avoit orné les ouvrages de ces

philosophes de paroles hautes et sublimes; s'il y avoit mêlé des

figures hardies et des allégories mystérieuses, il auroit fait un

bel ouvrage qui n'auroit cédé qu'au saint Alcoran.

Cependant, s'il te faut dire ce que je pense, je ne m'accommode

guères du style figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de

choses puériles, qui me paroissent toujours telles, quoiqu'elles

soient relevées par la force et la vie de l'expression. Il semble

d'abord que les livres inspirés ne sont que les idées divines

rendues en langage humain: au contraire, dans nos livres saints, on

trouve le langage de Dieu, et les idées des hommes; comme si, par un

admirable caprice, Dieu y avoit dicté les paroles, et que l'homme

eût fourni les pensées.

Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce qu'il y a de

plus saint parmi nous; tu croiras que c'est le fruit de

l'indépendance où l'on vit dans ce pays. Non, grâces au ciel,

l'esprit n'a pas corrompu le coeur; et, tandis que je vivrai, Ali

sera mon prophète.

A Paris, le 15 de la lune de Chahban, 1716.

LETTRE XCIX.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.

Il n'y a point de pays au monde où la fortune soit si inconstante

que dans celui-ci. Il arrive tous les dix ans des révolutions qui

précipitent le riche dans la misère, et enlèvent le pauvre avec des

ailes rapides au comble des richesses. Celui-ci est étonné de sa

pauvreté; celui-là l'est de son abondance. Le nouveau riche admire

la sagesse de la providence; le pauvre, l'aveugle fatalité du

destin.

Ceux qui lèvent les tributs nagent au milieu des trésors: parmi eux

il y a peu de Tantales. Ils commencent pourtant ce métier par la

dernière misère: ils sont méprisés comme de la boue pendant qu'ils

sont pauvres; quand ils sont riches, on les estime assez: aussi ne

négligent-ils rien pour acquérir de l'estime.

Ils sont à présent dans une situation bien terrible. On vient

d'établir une chambre qu'on appelle de justice, parce qu'elle va

leur ravir tout leur bien. Ils ne peuvent ni détourner ni cacher

leurs effets; car on les oblige de les déclarer au juste, sous peine

de la vie: ainsi on les fait passer par un défilé bien étroit, je

veux dire entre la vie et leur argent. Pour comble d'infortune, il y

a un ministre connu par son esprit, qui les honore de ses

plaisanteries, et badine sur toutes les délibérations du conseil. On

ne trouve pas tous les jours des ministres disposés à faire rire le

peuple; et l'on doit savoir bon gré à celui-ci de l'avoir entrepris.

Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs:

c'est un séminaire de grands seigneurs; il remplit le vide des

autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands

malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les

fureurs de la guerre; et quand ils ne peuvent pas suppléer par

eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de

leurs filles, qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les

terres montagneuses et arides.

Je trouve, Ibben, la providence admirable dans la manière dont elle

a distribué les richesses: si elle ne les avoit accordées qu'aux

gens de bien, on ne les auroit pas assez distinguées de la vertu, et

on n'en auroit plus senti tout le néant. Mais quand on examine qui

sont les gens qui en sont les plus chargés, à force de mépriser les

riches, on vient enfin à mépriser les richesses.

A Paris, le 26 de la lune de Maharram, 1717.

LETTRE C.

RICA A RHÉDI.

A Venise.

Je trouve les caprices de la mode, chez les François, étonnants. Ils

ont oublié comment ils étoient habillés cet été; ils ignorent encore

plus comment ils le seront cet hiver: mais surtout on ne sauroit

croire combien il en coûte à un mari, pour mettre sa femme à la

mode.

Que me serviroit de te faire une description exacte de leur

habillement et de leurs parures? une mode nouvelle viendroit

détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers; et, avant

que tu eusses reçu ma lettre, tout seroit changé.

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne

en revient aussi antique que si elle s'y étoit oubliée trente ans.

Le fils méconnoît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel

elle est peinte lui paroît étranger; il s'imagine que c'est quelque

Américaine qui y est représentée; ou que le peintre a voulu exprimer

quelqu'une de ses fantaisies.

Quelquefois les coiffures montent insensiblement; et une révolution

les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur

immense mettoit le visage d'une femme au milieu d'elle-même: dans un

autre, c'étoit les pieds qui occupoient cette place; les talons

faisoient un piédestal, qui les tenoit en l'air. Qui pourroit le

croire? les architectes ont été souvent obligés de hausser, de

baisser et d'élargir leurs portes, selon que les parures des femmes

exigeoient d'eux ce changement; et les règles de leur art ont été

asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une

quantité prodigieuse de mouches, et elles disparoissent toutes le

lendemain. Autrefois les femmes avoient de la taille, et des dents;

aujourd'hui il n'en est pas question. Dans cette changeante nation,

quoi qu'en dise le critique, les filles se trouvent autrement faites

que leurs mères.

Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes: les

François changent de moeurs selon l'âge de leur roi. Le monarque

pourroit même parvenir à rendre la nation grave, s'il l'avoit

entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour,

la cour à la ville, la ville aux provinces. L'âme du souverain est

un moule qui donne la forme à toutes les autres.

De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.

LETTRE CI.

RICA AU MÊME.

Je te parlois l'autre jour de l'inconstance prodigieuse des François

sur leurs modes. Cependant il est inconcevable à quel point ils en

sont entêtés: c'est la règle avec laquelle ils jugent de tout ce qui

se fait chez les autres nations; ils y rappellent tout; ce qui est

étranger leur paroît toujours ridicule. Je t'avoue que je ne saurois

guères ajuster cette fureur pour leurs costumes avec l'inconstance

avec laquelle ils en changent tous les jours.

Quand je te dis qu'ils méprisent tout ce qui est étranger, je ne te

parle que des bagatelles; car, sur les choses importantes, ils

semblent s'être méfiés d'eux-mêmes jusqu'à se dégrader. Ils avouent

de bon coeur que les autres peuples sont plus sages, pourvu qu'on

convienne qu'ils sont mieux vêtus: ils veulent bien s'assujettir aux

lois d'une nation rivale, pourvu que les perruquiers françois

décident en législateurs sur la forme des perruques étrangères. Rien

ne leur paroît si beau que de voir le goût de leurs cuisiniers

régner du septentrion au midi; et les ordonnances de leurs

coiffeuses portées dans toutes les toilettes de l'Europe.

Avec ces nobles avantages, que leur importe que le bon sens leur

vienne d'ailleurs, et qu'ils aient pris de leurs voisins tout ce qui

concerne le gouvernement politique et civil?

Qui peut penser qu'un royaume, le plus ancien et le plus puissant de

l'Europe, soit gouverné, depuis plus de dix siècles, par des lois

qui ne sont pas faites pour lui? Si les François avoient été

conquis, ceci ne seroit pas difficile à comprendre: mais ils sont

les conquérants.

Ils ont abandonné les lois anciennes, faites par leurs premiers rois

dans les assemblées générales de la nation; et ce qu'il y a de

singulier, c'est que les lois romaines, qu'ils ont prises à la

place, étoient en partie faites et en partie rédigées par des

empereurs contemporains de leurs législateurs.

Et afin que l'acquisition fût entière, et que tout le bon sens leur

vînt d'ailleurs, ils ont adopté toutes les constitutions des papes,

et en ont fait une nouvelle partie de leur droit: nouveau genre de

servitude.

Il est vrai que, dans les derniers temps, on a rédigé par écrit

quelques statuts des villes et des provinces: mais ils sont presque

tous pris du droit romain.

Cette abondance de lois adoptées, et pour ainsi dire naturalisées,

est si grande qu'elle accable également la justice et les juges.

Mais ces volumes de lois ne sont rien en comparaison de cette armée

effroyable de glossateurs, de commentateurs, de compilateurs; gens

aussi foibles par le peu de justesse de leur esprit qu'ils sont

forts par leur nombre prodigieux.

Ce n'est pas tout: ces lois étrangères ont introduit des formalités

qui sont la honte de la raison humaine. Il seroit assez difficile de

décider si la forme s'est rendue plus pernicieuse, lorsqu'elle est

entrée dans la jurisprudence, ou lorsqu'elle s'est logée dans la

médecine; si elle a fait plus de ravages sous la robe d'un

jurisconsulte que sous le large chapeau d'un médecin; et si dans

l'une elle a plus ruiné de gens qu'elle n'en a tué dans l'autre.

De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1717.

LETTRE CII.

USBEK A ***.

On parle toujours ici de la constitution. J'entrai l'autre jour dans

une maison où je vis d'abord un gros homme avec un teint vermeil,

qui disoit d'une voix forte: J'ai donné mon mandement; je n'irai

point répondre à tout ce que vous dites; mais lisez-le, ce

mandement; et vous verrez que j'y ai résolu tous vos doutes. Il m'a

fallu bien suer pour le faire, dit-il en portant la main sur le

front; j'ai eu besoin de toute ma doctrine; et il m'a fallu lire

bien des auteurs latins. Je le crois, dit un homme qui se trouva là,

car c'est un bel ouvrage; et je défie ce jésuite qui vient si

souvent vous voir d'en faire un meilleur. Eh bien, lisez-le donc,

reprit-il, et vous serez plus instruit sur ces matières dans un

quart d'heure, que si je vous en avois parlé deux heures. Voilà

comme il évitoit d'entrer en conversation, et de commettre sa

suffisance. Mais, comme il se vit pressé, il fut obligé de sortir de

ses retranchements; et il commença à dire théologiquement force

sottises, soutenu d'un dervis qui les lui rendoit très-respectueusement.

Quand deux hommes qui étoient là lui nioient quelque principe, il disoit

d'abord: Cela est certain, nous l'avons jugé ainsi; et nous sommes des

juges infaillibles. Et comment, lui dis-je pour lors, êtes-vous des

juges infaillibles? Ne voyez-vous pas, reprit-il, que le Saint-Esprit

nous éclaire? Cela est heureux, lui répondis-je; car, de la manière dont

vous avez parlé tout aujourd'hui, je reconnois que vous avez grand

besoin d'être éclairé.

De Paris, le 18 de la lune de Rebiab 1, 1717.

LETTRE CIII.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.

Les plus puissants États de l'Europe sont ceux de l'empereur, des

rois de France, d'Espagne et d'Angleterre. L'Italie et une grande

partie de l'Allemagne sont partagées en un nombre infini de petits

États, dont les princes sont, à proprement parler, les martyrs de la

souveraineté. Nos glorieux sultans ont plus de femmes que la plupart

de ces princes n'ont de sujets. Ceux d'Italie, qui ne sont pas si

unis, sont plus à plaindre: leurs États sont ouverts comme des

caravansérails, où ils sont obligés de loger les premiers qui

viennent: il faut donc qu'ils s'attachent aux grands princes, et

leur fassent part de leur frayeur, plutôt que de leur amitié.

La plupart des gouvernements d'Europe sont monarchiques, ou plutôt

sont ainsi appelés: car je ne sais pas s'il y en a jamais eu

véritablement de tels; au moins est-il impossible qu'ils aient

subsisté longtemps dans leur pureté. C'est un état violent, qui

dégénère toujours en despotisme, ou en république: la puissance ne

peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince;

l'équilibre est trop difficile à garder: il faut que le pouvoir

diminue d'un côté pendant qu'il augmente de l'autre; mais l'avantage

est ordinairement du côté du prince, qui est à la tête des armées.

Aussi le pouvoir des rois d'Europe est-il bien grand, et on peut

dire qu'ils l'ont tel qu'ils le veulent: mais ils ne l'exercent

point avec tant d'étendue que nos sultans; premièrement, parce

qu'ils ne veulent point choquer les moeurs et la religion des

peuples; secondement, parce qu'il n'est pas de leur intérêt de le

porter si loin.

Rien ne rapproche plus les princes de la condition de leurs sujets,

que cet immense pouvoir qu'ils exercent sur eux; rien ne les soumet

plus aux revers, et aux caprices de la fortune.

L'usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur déplaisent,

au moindre signe qu'ils font, renverse la proportion qui doit être

entre les fautes et les peines, qui est comme l'âme des États et

l'harmonie des empires; et cette proportion, scrupuleusement gardée

par les princes chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos

sultans.

Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s'est attiré la

disgrâce du prince, est sûr de mourir: la moindre faute ou le

moindre caprice le met dans cette nécessité. Mais s'il avoit attenté

à la vie de son souverain, s'il avoit voulu livrer ses places aux

ennemis, il en seroit aussi quitte pour perdre la vie: il ne court

donc pas plus de risque dans ce dernier cas que dans le premier.

Aussi, dans la moindre disgrâce, voyant la mort certaine, et ne

voyant rien de pis, il se porte naturellement à troubler l'État, et

à conspirer contre le souverain; seule ressource qui lui reste.

Il n'en est pas de même des grands d'Europe, à qui la disgrâce n'ôte

rien que la bienveillance et la faveur. Ils se retirent de la cour,

et ne songent qu'à jouir d'une vie tranquille et des avantages de

leur naissance. Comme on ne les fait guères périr que pour le crime

de lèse-majesté, ils craignent d'y tomber, par la considération de

ce qu'ils ont à perdre, et du peu qu'ils ont à gagner: ce qui fait

qu'on voit peu de révoltes, et peu de princes morts d'une mort

violente.

Si, dans cette autorité illimitée qu'ont nos princes, ils

n'apportoient pas tant de précautions pour mettre leur vie en

sûreté, ils ne vivroient pas un jour; et s'ils n'avoient à leur

solde un nombre innombrable de troupes, pour tyranniser le reste de

leurs sujets, leur empire ne subsisteroit pas un mois.

Il n'y a que quatre ou cinq siècles qu'un roi de France prit des

gardes, contre l'usage de ces temps-là, pour se garantir des

assassins qu'un petit prince d'Asie avoit envoyés pour le faire

périr: jusque-là les rois avoient vécu tranquilles au milieu de

leurs sujets, comme des pères au milieu de leurs enfants.

Bien loin que les rois de France puissent de leur propre mouvement

ôter la vie à un de leurs sujets, comme nos sultans, ils portent au

contraire toujours avec eux la grâce de tous les criminels; il

suffit qu'un homme ait été assez heureux pour voir l'auguste visage

de son prince, pour qu'il cesse d'être indigne de vivre. Ces

monarques sont comme le soleil, qui porte partout la chaleur et la

vie.

De Paris, le 8 de la lune de Rebiab 2, 1717.

LETTRE CIV.

USBEK AU MÊME.

Pour suivre l'idée de ma dernière lettre, voici à peu près ce que me

disoit l'autre jour un Européen assez sensé:

Le plus mauvais parti que les princes d'Asie aient pu prendre, c'est

de se cacher comme ils font. Ils veulent se rendre plus

respectables: mais ils font respecter la royauté, et non pas le roi;

et attachent l'esprit des sujets à un certain trône, et non pas à

une certaine personne.

Cette puissance invisible qui gouverne est toujours la même pour le

peuple. Quoique dix rois, qu'il ne connoît que de nom, se soient

égorgés l'un après l'autre, il ne sent aucune différence: c'est

comme s'il avoit été gouverné successivement par des esprits.

Si le détestable parricide de notre grand roi Henri IV avoit porté

ce coup sur un roi des Indes, maître du sceau royal et d'un trésor

immense, qui auroit semblé amassé pour lui, il auroit pris

tranquillement les rênes de l'empire, sans qu'un seul homme eût

pensé à réclamer son roi, sa famille et ses enfants.

On s'étonne de ce qu'il n'y a presque jamais de changement dans le

gouvernement des princes d'Orient; et d'où vient cela, si ce n'est

de ce qu'il est tyrannique et affreux?

Les changements ne peuvent être faits que par le prince, ou par le

peuple; mais là, les princes n'ont garde d'en faire, parce que, dans

un si haut degré de puissance, ils ont tout ce qu'ils peuvent avoir;

s'ils changeoient quelque chose, ce ne pourroit être qu'à leur

préjudice.

Quant aux sujets, si quelqu'un d'eux forme quelque résolution, il ne

sauroit l'exécuter sur l'État; il faudroit qu'il contre-balançât

tout à coup une puissance redoutable et toujours unique; le temps

lui manque comme les moyens: mais il n'a qu'à aller à la source de

ce pouvoir; et il ne lui faut qu'un bras et qu'un instant.

Le meurtrier monte sur le trône pendant que le monarque en descend,

tombe, et va expirer à ses pieds.

Un mécontent en Europe songe à entretenir quelque intelligence

secrète, à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place,

à exciter quelques vains murmures parmi les sujets. Un mécontent en

Asie va droit au prince, étonne, frappe, renverse: il en efface

jusqu'à l'idée; dans un instant l'esclave et le maître; dans un

instant usurpateur et légitime.

Malheureux le roi qui n'a qu'une tête! il semble ne réunir sur elle

toute sa puissance, que pour indiquer au premier ambitieux l'endroit

où il la trouvera tout entière.

De Paris, le 17 de la lune de Rebiab 2, 1717.

LETTRE CV.

USBEK AU MÊME.

Tous les peuples d'Europe ne sont pas également soumis à leurs

princes: par exemple, l'humeur impatiente des Anglois ne laisse

guère à leur roi le temps d'appesantir son autorité; la soumission

et l'obéissance sont les vertus dont ils se piquent le moins. Ils

disent là-dessus des choses bien extraordinaires. Selon eux, il n'y

a qu'un lien qui puisse attacher les hommes, qui est celui de la

gratitude: un mari, une femme, un père et un fils, ne sont liés

entre eux que par l'amour qu'ils se portent, ou par les bienfaits

qu'ils se procurent; et ces motifs divers de reconnoissance sont

l'origine de tous les royaumes, et de toutes les sociétés.

Mais si un prince, bien loin de faire vivre ses sujets heureux, veut

les accabler et les détruire, le fondement de l'obéissance cesse;

rien ne les lie, rien ne les attache à lui; et ils rentrent dans

leur liberté naturelle. Ils soutiennent que tout pouvoir sans bornes

ne sauroit être légitime, parce qu'il n'a jamais pu avoir d'origine

légitime. Car nous ne pouvons pas, disent-ils, donner à un autre

plus de pouvoir sur nous que nous n'en avons nous-mêmes: or nous

n'avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans bornes; par exemple, nous

ne pouvons pas nous ôter la vie: personne n'a donc, concluent-ils,

sur la terre un tel pouvoir.

Le crime de lèse-majesté n'est autre chose, selon eux, que le crime

que le plus foible commet contre le plus fort, en lui désobéissant,

de quelque manière qu'il lui désobéisse. Aussi le peuple

d'Angleterre, qui se trouva le plus fort contre un de leurs rois,

déclara-t-il que c'était un crime de lèse-majesté à un prince de

faire la guerre à ses sujets. Ils ont donc grande raison, quand ils

disent que le précepte de leur Alcoran, qui ordonne de se soumettre

aux puissances, n'est pas bien difficile à suivre, puisqu'il leur

est impossible de ne le pas observer: d'autant que ce n'est pas au

plus vertueux qu'on les oblige de se soumettre, mais à celui qui est

le plus fort.

Les Anglois disent qu'un de leurs rois, qui avoit vaincu et pris

prisonnier un prince qui s'étoit révolté et lui disputoit la

couronne, ayant voulu lui reprocher son infidélité et sa perfidie:

Il n'y a qu'un moment, dit le prince infortuné, qu'il vient d'être

décidé lequel de nous deux est le traître.

Un usurpateur déclare rebelles tous ceux qui n'ont point opprimé la

patrie comme lui: et, croyant qu'il n'y a pas de loi là où il ne

voit point de juges, il fait révérer, comme des arrêts du ciel, les

caprices du hasard et de la fortune.

De Paris, le 20 de la lune de Rebiab 2, 1717.

LETTRE CVI.

RHÉDI A USBEK.

A Paris.

Tu m'as beaucoup parlé, dans une de tes lettres, des sciences et des

arts cultivés en Occident. Tu me vas regarder comme un barbare; mais

je ne sais si l'utilité que l'on en retire dédommage les hommes du

mauvais usage que l'on en fait tous les jours.

J'ai ouï dire que la seule invention des bombes avoit ôté la liberté

à tous les peuples d'Europe. Les princes ne pouvant plus confier la

garde des places aux bourgeois, qui, à la première bombe, se

seroient rendus, ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de

troupes réglées, avec lesquelles ils ont dans la suite opprimé leurs

sujets.

Tu sais que, depuis l'invention de la poudre, il n'y a plus de

places imprenables; c'est-à-dire, Usbek, qu'il n'y a plus d'asile

sur la terre contre l'injustice et la violence.

Je tremble toujours qu'on ne parvienne à la fin à découvrir quelque

secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les

hommes, détruire les peuples et les nations entières.

Tu as lu les historiens; fais-y bien attention: presque toutes les

monarchies n'ont été fondées que sur l'ignorance des arts, et n'ont

été détruites que parce qu'on les a trop cultivés. L'ancien empire

de Perse peut nous en fournir un exemple domestique.

Il n'y a pas longtemps que je suis en Europe; mais j'ai ouï parler à

des gens sensés des ravages de la chimie: il semble que ce soit un

quatrième fléau qui ruine les hommes et les détruit en détail, mais

continuellement; tandis que la guerre, la peste, la famine, les

détruisent en gros, mais par intervalles.

Que nous a servi l'invention de la boussole, et la découverte de

tant de peuples, qu'à nous communiquer leurs maladies plutôt que

leurs richesses? L'or et l'argent avoient été établis, par une

convention générale, pour être le prix de toutes les marchandises et

un gage de leur valeur, par la raison que ces métaux étoient rares,

et inutiles à tout autre usage: que nous importoit-il donc qu'ils

devinssent plus communs, et que, pour marquer la valeur d'une

denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d'un? Cela n'en

étoit que plus incommode.

Mais, d'un autre côté, cette invention a été bien pernicieuse aux

pays qui ont été découverts. Les nations entières ont été détruites;

et les hommes qui ont échappé à la mort ont été réduits à une

servitude si rude, que le récit en a fait frémir les musulmans.

Heureuse l'ignorance des enfants de Mahomet! Aimable simplicité, si

chérie de notre saint prophète, vous me rappelez toujours la naïveté

des anciens temps, et la tranquillité qui régnoit dans le coeur de

nos premiers pères.

De Venise, le 2 de la lune de Rhamazan, 1717.

LETTRE CVII.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Ou tu ne penses pas ce que tu dis, ou bien tu fais mieux que tu ne

penses. Tu as quitté ta patrie pour t'instruire, et tu méprises

toute instruction: tu viens pour te former dans un pays où l'on

cultive les beaux-arts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le

dirai-je, Rhédi? je suis plus d'accord avec toi que tu ne l'es avec

toi-même.

As-tu bien réfléchi à l'état barbare et malheureux où nous

entraîneroit la perte des arts? Il n'est pas nécessaire de se

l'imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre

chez lesquels un singe passablement instruit pourroit vivre avec

honneur; il s'y trouveroit à peu près à la portée des autres

habitants: on ne lui trouveroit point l'esprit singulier, ni le

caractère bizarre; il passeroit tout comme un autre, et seroit

distingué même par sa gentillesse.

Lettres persanes, tome II · 第 1 / 14 段