sa faute (si faute il y a), en m'offrant son nom, sa main, sa fortune
et son coeur. Il se figure que l'argent est tout pour moi et que je
serai heureuse de devenir Mme Garderenne, même au prix d'un mari de
trente ans plus âgé que moi.
Voyant qu'elle ne fronçait pas le sourcil, plein d'espoir, le
quinquagénaire renouvela sa demande.
Très franche, Odette répondit:
-- Si j'avais seulement dix années de plus, de l'expérience et plus de
plomb dans la cervelle, je vous dirais probablement "oui."
-- Mais? fit M. Garderenne, pantelant.
-- Mais, n'ayant que vingt ans, je ne veux pas. Vous le comprenez bien,
voyons?
-- Hélas! soupira le pauvre homme.
Puis, reprenant un peu de courage, il poursuivit:
-- Il est certain que l'écart de nos âges rend ma requête un peu
ridicule.
-- Non, corrigea doucement Mlle d'Héristel, on n'est pas ridicule pour
cela et l'on a vu des jeunes filles épouser des vieux maris qui les
rendaient très heureuses.
-- Ah! vous voyez bien!
-- Oui, mais cela ne revient pas à dire que je veuille me marier avec
vous.
-- Ce serait pour moi le paradis.
-- Je sais bien, dit Odette avec son adorable naïveté, vous ne feriez
pas une trop mauvaise affaire en m'épousant; je ne suis pas une beauté,
mais, en général, je ne déplais pas; j'ai un peu d'esprit et, depuis un
an, j'ai beaucoup changé à mon avantage.
-- Je ne crois pas qu'autrefois...
-- Autrefois? Ah! demandez à mon cousin Robert ou à mon oncle Samozane.
-- Ils sont un peu loin en ce moment pour...
-- Oui, c'est vrai; eh bien, apprenez que naguère encore j'étais une
enfant charmante, trépignant pour une robe manquée, une partie de
plaisir remise; disant des choses peu aimables à tout le monde, vivant
à ma guise sans me soucier des autres...
-- Qui vous a guérie, alors?
-- Vous.
-- Moi? fit Garderenne stupéfait. Mais je ne vous connaissais pas dans
ce beau temps-là.
-- Vous rappelez-vous que je vous ai dit, il y a quelques semaines:
"Vous m'avez rendu un grand service?"
-- C'est vrai, lequel?
-- Voyez-vous, j'étais trop riche et trop gâtée: on me regardait comme
une héritière qui a le droit d'avoir tous les caprices; comme une
petite idole. C'était très mauvais, cela.
Un beau jour, vous m'avez appauvrie...
-- Ah! oui, j'ai fait une jolie chose, murmura Garderenne, rouge comme
une pivoine.
-- Je ne vous dis pas que ce soit un acte chevaleresque, car enfin,
vous, homme déjà riche, vous dépouilliez de sa dot une jeune fille...
-- N'évoquez pas ces souvenirs, de grâce, vous me torturez... Je suis
prêt à...
-- Ne soyez prêt à rien du tout, qu'à m'écouter. Donc, vous aviez le
droit pour vous, c'était très juste; mais ce dont vous ne vous doutez
pas, c'est du bien que vous m'avez fait en m'appauvrissant.
-- J'avoue que cela échappe à ma compréhension.
-- C'est pourtant facile à saisir: riche, je demeurais nulle et
frivole; pauvre, je redeviens sérieuse... à peu près, bien sûr, dans
des bornes raisonnables: je me remets au travail, me rends utile et
fais enfin une femme et non plus une poupée.
-- Ainsi, le voilà le fameux service rendu?
-- Mais oui; n'est-ce pas assez?
-- J'espérais mieux, soupira le célibataire.
-- Eh! tout le monde ne peut pas se vanter de m'avoir fait un pareil
don!
-- Enfin, vous refusez?
-- Quoi? de vous épouser? parfaitement, je vous l'ai dit sans
restriction.
-- Cependant, de cette façon, vous rentreriez tout naturellement en
possession de la fortune que...
-- Mais je n'en ai plus envie. Vous l'avez, gardez-la. Tenez, je vous
permets encore de me traiter paternellement: vous me coucherez sur
votre testament, si le coeur vous en dit. Si vous mourez avant moi, je
vous garderai ainsi un bon souvenir. Par exemple, si vous venez à vous
marier...
-- Je n'en ai pas le moindre désir, je vous le jure.
Ils se séparèrent, l'un très affligé, l'autre assez sereine; non que le
malheur de son prochain lui devînt une source de joie, mais parce
qu'elle se disait, sans pouvoir s'empêcher de sourire:
-- Première demande en mariage, un prétendant mûr. Trente ans de plus
que moi, cela commence à compter. Enfin, c'est toujours flatteur de
voir quelqu'un aspirer à votre main quand ce quelqu'un est riche et la
demoiselle pauvre.
Je voudrais que Robert sût cela.
XXVII
Après cette conquête, qui ne lui avait coûté nulle peine, ainsi qu'elle
le disait elle-même, Odette continua à se voir entourée mais sans que
personne lui fît d'ouverture analogue à celle de M. Garderenne.
Et voilà que, soudain, M. de Merkar, l'homme des résolutions promptes,
offrit à la joyeuse bande un tour en Kabylie.
Les petits poussèrent des hourras frénétiques à cette proposition. Mlle
Gratienne y acquiesça de tout coeur et Odette joignit triomphalement sa
voix à celle des enfants: outre qu'elle n'était pas encore assez
vieille pour renoncer à tout plaisir, elle espérait vaguement
rencontrer un jour Robert en pérégrinant à travers l'Algérie.
Mme de Merkar mit en avant le prétexte de sa santé pour ne point
prendre part à cette partie, à la fois fatigante et amusante, et son
mari n'essaya même pas de vaincre sa résistance. Il avait coutume de
laisser sa femme à ses siestes répétées et à ses cosmétiques, quand on
entreprenait une excursion quelconque.
Comme on terminait l'hiver, les pluies n'étaient plus à craindre et
l'on comptait sur un temps favorable pour faire l'ascension des
montagnes kabyles et pour visiter les villes du littoral.
M. de Merkar ayant à voir, pour affaires, l'administrateur de la
commune mixte de Port-Gueydon qui est le nom français de Azzeffoun,
petit port situé sur la côté méditerranéenne, on commença par ce lieu.
-- Nous n'y trouverons ni hôtel, ni auberge même, dit M. de Merkar,
mais l'hospitalité est de règle dans le monde des fonctionnaires et des
colons que nous allons voir, et nous ne risquons pas de coucher à la
belle étoile.
On prit, à sept heures du soir, le petit chemin de fer de
l'Est-Algérien qui aboutit, après un pénible effort, à la ville de
Tizi-Ouzou où l'on toucha à minuit.
M. de Merkar s'occupant des bagages, Mlle Gratienne et Odette avaient
fort affaire de tenir éveillés les enfants que l'attrait de la
nouveauté n'animait même plus.
On s'entassa dans un affreux char (voiture publique de Tizi-Ouzou),
déjà à moitié rempli d'Arabes aux burnous douteux, qui se juchaient sur
leurs colis dans la crainte de les voir égarer.
Les grandes personnes se partagèrent les petits, une fois la jeune
bande arrivée à l'hôtel Lagarde, le meilleur de la région, et l'on
dormit à peu près bien.
Au matin, Odette, aussi curieuse que ses petits cousins, abandonna bien
vite son lit et alla regarder par la fenêtre les Kabyles faire leurs
ablutions et se prosterner dans la poussière pour prier, le front
tourné vers l'Orient.
De maigres chameaux pelés attendaient, résignés, leur pitance non moins
maigre, près des puits.
Des gamins crasseux, coiffés de fez rouges devenus grenats à force de
saleté, narguaient les "roumis" et leur jouaient des tours ou agaçaient
les chiens.
Comme on trouve de la troupe à Tizi-Ouzou, quelques pantalons garance
égayaient le paysage.
Et par dessus tout cela, commençait à briller un soleil impeccable dans
un ciel sans nuage.
Les enfants burent du lait de brebis ou d'ânesse, qui leur fit faire la
grimace; les grandes personnes, un café détestable; puis, en route dans
un break horriblement dur qui les fit tous rire aux éclats et qui, au
trot de deux juments maigres, mais excellentes, devait cahoter nos
voyageurs jusqu'à six heures du soir.
Et il en était cinq du matin.
La route se fit d'abord en silence, soit que les enfants eussent encore
sommeil, soit qu'ils admirassent recueillis malgré eux, l'inoubliable
paysage se déroulant sous leurs yeux.
La voiture ne traversait pas de village, puisque, jusqu'à Fréha, halte
qui coupe en deux le voyage, on aperçoit à peine de temps à autre une
chaumine, un gourbi.
Les blanches cigognes, déjà de retour, faisaient pousser aux fillettes
des exclamations d'envie; Odette même, aussi enfant que ses cousines,
eût voulu en emporter une en France.
"Puisque, disait-elle, on affirme que cet oiseau porte bonheur!"
Puis, toujours bonne, voyant piétiner dans la poussière des Kabyles
gênés par leurs fardeaux et se rendant à Bréha ou à Azzeffoun eux
aussi, elle implorait pour eux M. de Merkar.
-- Si vous leur permettiez de monter sur le siège, mon cousin!
-- Oui, Odette, mais ces gens-là ne sont peut-être pas très propres...
-- Que si: la loi de Mahomet n'ordonne-t-elle pas de se laver?
-- Seulement les pieds et les mains, Odette.
-- C'est toujours cela de gagné, mon cousin.
-- Soit, puisque vous le voulez.
Ainsi, on recueillit deux représentants décrépits du sexe mâle, puis,
un jeune homme aux dents de lionceau et aux yeux de velours noir, qui
remercièrent les généreux voyageurs à grand renfort de bénédictions.
-- Qu'Allah te donne beaucoup d'enfants, disaient-ils à M. de Merkar,
lequel répliquait sans sourire:
-- Merci, j'en ai déjà suffisamment.
Tandis que les petits garçons effleuraient d'un doigt timide le
chapelet de bois que porte tout Kabyle autour de son cou.
On traversa le Sébaou, l'unique fleuve de la Kabylie, où les cigognes
viennent faire leur toilette matinale et que le soleil du printemps
n'avait pas encore desséché.
L'air était pur, vierge, irrespiré, dans ces plaines immenses où, de
loin en loin seulement, apparaissait la silhouette pâle d'un Arabe
perché sur son mulet, ou celle plus massive d'une femme voilée portant
un fardeau d'herbes.
-- Et voici Fréha où nous allons nous réconforter... tant bien que mal,
dit M. de Merkar. Mademoiselle Gratienne, voulez-vous avoir la bonté de
réveiller le petit troupeau?
Les enfants se frottaient les yeux, ahuris, cependant que des effluves
d'une cuisine bizarre leur chatouillaient les narines.
Dans une sorte de tonnelle décorée du nom d'auberge, où quelques
milliers de mouches avaient élu domicile, un repas fut servi aux
voyageurs, tandis que les chevaux, dételés pour une heure, mangeaient
leur pitance.
Averti la veille par le courrier, l'aubergiste avait pu se procurer des
vivres, et bientôt un couvert rustique fut dressé sur une nappe
grossière mais à peu près propre.
Les enfants firent preuve d'un incommensurable appétit; mais, plus
délicates, les grandes personnes se contentèrent d'un peu de pain, de
chocolat et de café noir.
Fréha n'a rien d'attrayant et se compose de quelques maisons bâties sur
un sol mouvant et prêtes à s'effondrer à la première occasion.
Quand nos voyageurs en eurent fait trois fois le tour, à la seule fin
de se dégourdir les jambes, ils connurent le village dans tous ses
détails.
On remonta en voiture; les vigoureux petits chevaux reprirent leur trot
courageux pour commencer à gravir les monts qu'ils devaient redescendre
sur la pente inverse.
Alors des cris d'admiration s'échappèrent de toutes les bouches, hors
celle du cocher, familiarisé avec ces spectacles.
La voiture longeait des précipices d'une hauteur effrayante, mais on
savait que les braves bêtes qui la traînaient avaient le pied
montagnard.
En elle-même, Odette murmurait:
-- C'est ravissant, c'est idéal de grâce et de sauvagerie; mais est-ce
bien moi qui me suis laissée entraîner si loin du home, si loin de
Paris?
Hélas! ai-je seulement un home, moi? et le nid n'est-il pas pour moi,
partout où l'on m'aime, où l'on me gâte?
D'espace en espace, des troupes d'enfants à demi-nus, leur pauvre petit
burnous flottant à la brise, suivaient la voiture en prononçant des
supplications arabes et en secouant leur gandourah.
Alors, on leur jetait des sous avec des débris du goûter et ils avaient
de la joie pour longtemps. Les tablettes de chocolat seules leur
inspiraient de la méfiance, et ils tournaient et retournaient dans
leurs doigts bruns cette chose sombre enveloppée d'un mystérieux papier
argenté.
Enfin, la mer reparut à un détour de la montagne, si bleue, si calme,
si belle, que les voyageurs se turent, soudain recueillis, et que Mlle
d'Héristel se sentit tout de suite moins perdue, moins éloignée de la
France.
Trois quarts d'heure après, la petite ville de Port Gueydon se montra,
assise au bord de l'eau et montant, par son unique rue jusqu'à la
colline.
XXVIII
"A présent que j'ai vu Azzeffoun, Azazga, la forêt de Yacouben, Fort
National, Bougie, Mekla et tout ce que nos aimables hôtes ont pu nous
faire visiter depuis quinze jours que nous avons quitté Alger, j'ai
assez de la Kabylie, des montagnes vertes, des coteaux couverts de
moissons, des Arabes en fez, aux jambes nues, aux gandourahs sales et
fripées.
Je regretterai ici les Vianère, nos hôtes si aimables dont je
n'oublierai jamais l'exquise hospitalité; ensuite Saïd, ma "femme de
chambre": un chaouch ou domestique kabyle, qui me sert silencieusement,
la tête couverte et les pieds nus, tout aussi bien que la première
soubrette parisienne et avec plus de respect certainement.
Enfin Fatma, la mule qui me portait pendant nos excursions et qui,
toujours au fin bord des précipices, ne m'a jamais jetée dans l'abîme.
Le ciel est bleu, la chaleur douce, le soleil superbe, la verdure
tendre; je goûterais certainement tout cela en compagnie de ceux que
j'aime, mais je les sens trop loin et l'anxiété où je suis met des
bornes à mon admiration.
Peut-être un jour reviendrai-je ici dans d'autres conditions et
pourrai-je mieux me livrer à l'enthousiasme.
. . . . . .
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. . . .
Nous avons regagné Alger et je me suis précipitée sur mon courrier
après un hâtif bonjour à la maîtresse de céans, qui a fait l'immense
effort de venir au-devant de nous à la gare.
Que j'avais bien raison d'avoir des pressentiments agités: l'oncle
Valère est malade. Pas très malade, mais assez pour désirer me revoir
avant... enfin, s'il lui arrivait pis. Cette nouvelle a soulevé chez
les Merkar une tempête de protestations: partir, notre chère Odette,
après un si court séjour, c'est impossible!
Ils oublient que depuis plus de huit mois, je vis au milieu d'eux. Moi
aussi, je les aime bien, mais les Samozane me tiennent plus au coeur.
J'ai envoyé un télégramme à Paris, bien vite, sans pouvoir dissimuler
mon inquiétude. On m'a répondu que tout danger est passé pour le
malade, mais que, si je peux venir, tout le monde sera bien content.
Me voilà rassurée. C'est égal, je retourne quand même en France, et
toute seule; ne suis-je pas assez raisonnable à présent pour cela?
Et puis, une idée me tourmente depuis quelques jours:
Puisque l'oncle Valère a témoigné le désir de revoir sa nièce et
pupille, Odette d'Héristel, il a dû en faire autant à l'égard de son
fils aîné.
Sans doute, Robert m'a précédée là-bas, et mon coeur bondit dans ma
poitrine à la pensée de le revoir.
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. . . .
Avant mon départ, M. de Merkar veut absolument donner une petite fête.
Quoique je sache l'oncle Valère en bonne voie de guérison, je n'ai pas
le coeur à la joie, mais ils croient me faire plaisir et je ne puis
qu'accéder à leur voeu.
D'ailleurs, je regretterai ces excellents amis qui m'ont fait la vie si
douce dans leur home, et ces chers petits qui pleurent lorsque je fais
allusion à mon prochain embarquement."
XXIX
La soirée battait son plein, l'entrain était à son comble.
A la journée brûlante avait succédé une nuit délicieuse, embaumée du
parfum des fleurs qu'apportait un souffle rafraîchissant.
Les salons de M. de Merkar offraient un aspect réjouissant à l'oeil,
avec la corbeille de jeunes femmes et de jeunes filles élégamment
parées, dont la plus grande partie était vraiment jolie.
Au milieu d'elles, Odette d'Héristel évoluait souriante, quoiqu'on
devinât un peu de préoccupation au fond de ses yeux.
Cette créature piquante n'était plus, comme jadis, le jouet des hommes
qui s'amusaient à lui faire dire des naïvetés délicieuses; ni la
fillette encore gamine qui, chez les Samozane, sautait les pouffs à
pieds joints, riait à belles dents, déchirait, à force de danser, les
dentelles de ses jupons.
Son petit visage fin avait un peu pâli, mais il restait spirituel; si
sa causerie était plus grave, du moins avait-elle toujours des mots
exquis et profonds sous un tour railleur.
Plus pondérée que naguère, elle avait acquis une grâce un peu hautaine,
une distinction toute naturelle, et sa mise était harmonieuse en son
élégante simplicité.
Comme il faisait trop chaud pour danser longtemps, les musiciens
amateurs et les musiciennes étaient invités à se faire entendre au
piano.
Quelques personnes chantèrent ou jouèrent des morceaux connus, puis, M.
de Merkar appela sa jeune parente au clavier.
Mais, Odette réclama l'aide de Mlle Gratienne, car elles s'étaient
accoutumées à jouer beaucoup à quatre mains, et à elles deux, Mlle
d'Héristel faisant la première partie, elles tinrent leur auditoire
sous le charme pendant près d'une heure.
Tandis qu'Odette, à la prière générale, ouvrait une partition avec
l'assurance d'une musicienne qui sait qu'elle s'en tirera avec honneur,
un trio d'hommes jeunes et distingués, causant et fumant au dehors par
cette nuit splendide, vint s'appuyer au rebord d'une fenêtre ouverte
sur le jardin.
-- Qui donc a ce jeu à la fois souple et harmonieux? demanda l'un
d'eux, homme d'une trentaine d'années, au visage martial et bien modelé
sous une forte couche de hâle.
-- Mlle d'Héristel, l'étoile de nos salons algérois, cette année; une
charmante Parisienne que nous aurons le regret de perdre bientôt.
-- Vous dites? fit vivement l'étranger à la figure brune.
-- Mlle d'Héristel, Odette d'Héristel. Tenez, en vous haussant un peu,
vous pourrez l'apercevoir, assise au piano, à droite... A moins que
vous ne vous décidiez à rentrer dans les salons, homme sauvage que vous
êtes!
Cette plaisanterie n'obtint point de réponse. Robert Samozane, que nous
retrouvons à Alger, par la raison qu'il s'embarquait le surlendemain
pour la France, sa mission remplie, demeura contre la fenêtre,
silencieux et immobile, le regard rivé sur celle qu'on lui désignait.
Il ne la voyait que de profil, mais il buvait des yeux cette silhouette
fine, étonné de la gravité qu'il lisait sur ce cher visage.
"Quoi! pensa-t-il, est-ce ma pupille qui a acquis ce talent musical? un
talent dont je ne l'aurais jamais crue capable... Elle a conservé sa
figure enfantine, mais il y a comme un rêve sur ses traits... depuis
tant de mois que je ne l'ai vue!
Et c'est ainsi que je la retrouve! admirée de tous, leur versant,
inconsciente, ce philtre de charmeuse dont ils sont tous avides.
Hélas! pourrai-je lire encore dans cette petite âme jadis pour moi
claire comme le cristal?... Il fut un temps où elle me disait tout, la
chérie; à présent, sans doute, elle me sera mystérieuse et fermée.
Autrefois, c'était nous qui la gâtions; nous, c'est-à-dire les miens et
moi... Aujourd'hui, c'est le monde. Toutes ces déclarations bien
tournées, chauffées au soleil africain, qui vont à elle, l'ont sans
doute grisée.
Et moi qui avais tant hâte de la revoir, peut-être souffrirai-je en la
retrouvant sur ma route. Si, pour la seconde fois, elle allait me
briser le coeur?..."
Odette était une intuitive; en quittant le piano, elle avait cru
apercevoir des têtes masculines derrière le balcon de pierre et surtout
entendre une voix mâle et très chère qui s'était gravée à jamais dans
son coeur et dans son cerveau.
Elle se haussa légèrement sur la pointe de ses souliers vernis; une
joie intense éclaira une seconde sa petite figure grave, puis elle
reconquit son calme accoutumé.
Assurément, elle se trompait; si Robert n'était plus en expédition au
coeur de l'Afrique, il naviguait vers la France; peut-être même y
était-il déjà, installé rue Spontini auprès du vieux père convalescent.
Ce soir-là, en se couchant dans un lit qui lui parut moelleux, après
les couchettes hasardeuses des campements improvisés, Robert revit en
esprit sa pupille, contre laquelle, il le sentait aujourd'hui, il ne
conservait plus l'ombre de ressentiment.
En l'écoutant à son insu, tandis qu'elle caressait le piano, il s'était
senti pris sous le charme suave de la mélodie; il s'était pénétré du
chant qu'elle y développait et avait deviné les rêves qu'elle y
exprimait sans doute.
Et, encore un peu à son corps défendant, il se disait qu'il devait être
très doux de vivre avec une gentille compagne comme elle à ses côtés;
très doux de voir son sourire si franc, ses yeux si aimants et tendres,
d'ouïr sa petite voix claire aux saillies si fines...
Ainsi, Robert se sentait maintenant plus satisfait de quitter
l'Afrique; puisque Odette y retournait aussi, il aurait double joie à
retrouver le home, Paris et surtout la famille aimée qui l'attendait
avec tant d'impatience.
Des fatigues passées, et il en avait essuyé de rudes, il ne se
souvenait plus, et l'avenir lui apparaissait rose et lumineux.
Aussi, remercia-t-il Dieu qui, non seulement, l'avait gardé de tout
mal, sauvé de tout péril pendant sa longue absence, mais qui encore lui
rendait sa petite amie assagie, aimable, dévouée sans doute.
XXX
"La première personne qui m'a saluée à mon débarquement, lorsque, il y
a huit mois environ, je suis arrivée en Algérie, a été une guenon de la
plus belle venue, qui m'a adressé une grimace magistrale.
La dernière personne qui me salua, ce matin, à mon embarquement pour
Marseille, sur le _Duc de Bragance_, est une perruche multicolore que
Yannette portait, juchée sur son épaule, et qui criait, en voyant
pleurer sa petite maîtresse:
"Qu'Allah te protège! Qu'Allah te conduise!"
Or, je ne sais si c'est Allah qui guide notre bateau, mais il commence
à danser joliment et j'ai de la peine à écrire dans la cabine
d'intérieur où je sens davantage le roulis, mais où j'ai obtenu d'être
seule.
Ainsi, je voyage sans chaperon pour la première fois de ma vie, comme
une personne raisonnable, ou plutôt comme une pauvre fille sans parents
proches, qui n'a pas les moyens de se faire escorter par une femme de
chambre ou une demoiselle de compagnie.
On m'a recommandée au capitaine avec une telle chaleur, qu'il doit me
prendre pour une princesse du sang ou pour un objet extrêmement
précieux qui craint la casse.
Une fois à Marseille, je serai pilotée et hébergée par des amis des
Merkar, qui me remettront ensuite en wagon pour Paris, après m'avoir
recommandée cette fois (je m'y attends), au chef de train.
Il me tarde d'être plus âgée pour aller et venir avec plus d'aisance.
Nous avons quitté Alger par une brise favorable et un ciel radieux.
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Je ne sais ce que la nuit nous prépare, mais je trouve que nous
commençons à rouler terriblement; des nuages moutonnés se montrent à
l'horizon, et j'ai vu des matelots se les désigner en secouant la tête
sans rire.
Les adieux avec les Merkar ont été heureusement abrégés par la hâte de
l'embarquement, car les enfants menaçaient de se changer en fontaine.
Mme de Merkar semblait prête à s'évanouir et une petite larme perlait
même à l'oeil de mon cousin.
Ils ont tous été si bons, si affectueux à mon égard, que moi aussi je
me sentais émue; mais je ne puis, au fond, m'empêcher de me réjouir à
la pensée que je vais retrouver ma chère famille parisienne.
J'ai répandu des libéralités autour de moi, de façon à me faire
gronder: bah! j'étais si heureuse de leur faire plaisir!"
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Dolente, affalée dans un rocking-chair, la pauvre Odette ne voyait ni
n'entendait plus rien.
Elle n'était, du reste, pas la seule à souffrir: passagers et
passagères gémissaient, qui, au fond des cabines, qui, sur le pont, où
ils croyaient se distraire de leur malaise, tandis qu'il arrivait tout
le contraire.
Mlle d'Héristel eût bien voulu, maintenant, regagner sa couchette et
s'y étendre, mais elle n'avait plus la force de faire un mouvement;
d'ailleurs, la mer devenait si mauvaise qu'on avait dû fermer les
hublots et l'on étouffait dans les cabines.
Au repas précédent, les convives assez braves pour essayer leur appétit
avaient dû déserter la table, à l'exception de quelques-uns,
entr'autres Robert Samozane, jeune Français, embarqué sur le _Duc de
Bragance_.
Il veillait de loin sur sa pupille, heureux de se sentir seul à la
protéger; il comptait jouir de sa surprise quand, au dîner, il
paraîtrait tout à coup à ses yeux.