Et Nanie, dans tout cela, que devient-elle? Je laisse la chère vieille

aux Samozane qui la traitent avec égards et auxquels elle se rend

utile; on l'a chargée de la cuisine, ce dont elle s'acquitte avec

habileté et économie, de sorte qu'on n'a pas besoin de lui adjoindre

une aide pour le reste.

Nanie se figure qu'en ce voyage je serai noyée, mangée par les requins

ou par les baleines; elle se figure aussi que, si j'en réchappe, je

vais me rencontrer, nez à nez, au premier tournant de rue, avec M.

Robert Samozane.

Pour elle, l'Afrique est si petite!"

XXIII

-- Tu ne nous aimes donc pas, Nénette, que tu nous quittes, comme cela,

sans regret?

-- D'abord, tu dis des bêtises, Guimauve. Sans regret? Qu'en sais-tu?

Ils causaient sérieusement tous les deux, Gui la tête en bas, les pieds

en l'air, position très commode pour converser en se délassant,

affirmait-il; Odette assise, les coudes sur la table, très grave, sa

mince figure dans ses mains menues.

-- Et puis, continuait l'acrobate improvisé, tu vas aller sur l'eau; il

peut t'y arriver malheur, Nénette.

-- Qu'est-ce que ça fait? On ne meurt qu'une fois.

De stupéfaction, Gui reprit la position verticale.

-- Tu as envie de quitter ce bas monde, toi, Nénette?... s'exclama-t-il.

Elle secoua les épaules.

-- Non, je ne souhaite pas encore cela; mais enfin, si la mort venait,

je ne me désespérerais pas.

-- Dame! tu en as déjà tâté: tu sais ce que c'est.

-- Oh! il y a si longtemps, et puis ce n'était qu'une contrefaçon,

soupira Odette d'un petit air triste. Mais rassure-toi, Gui, la

traversée que je ferai ne sera pas longue: vingt-quatre à vingt-six

heures au plus.

-- Tu ne vas pas te marier là-bas? dit encore l'étourdi, très peiné par

le prochain départ de sa cousine.

-- Moi? pour quoi faire? répliqua-t-elle, distraite.

-- Dame! pour... Tiens, pour avoir un mari et des enfants.

-- Ah! je ne m'en soucie aucunement.

-- Combien tu me soulages! ne put s'empêcher de s'écrier Gui.

-- Pourquoi? fit encore Odette sincèrement étonnée.

-- Ah! voilà, c'est mon secret. Je te le confierai plus tard. Pour le

moment, revenons aux Merkar. Savoir si tu te plairas, chez eux.

-- Pourquoi pas? Mon grand cousin est si gentil.

-- Lui oui, mais sa femme?

-- Je ne la connais pas encore.

-- Donc, prends garde!

-- Son mari ne parle jamais d'elle, c'est peut-être preuve qu'elle

n'est pas agréable.

Et, dans un élan de fervente exaltation, Odette ajouta:

-- Tant mieux, si le mariage est désuni.

Gui la considéra avec des yeux si arrondis par la stupeur, que, rieuse,

elle se hâta de poursuivre:

-- Parce que, vois-tu, mon bon Guimauve, en ce cas, j'aurais quelque

chose de bon à faire; je me rendrais utile, j'apporterais la paix dans

ce milieu troublé; je m'y appliquerais, du moins.

Gui pouffa de rire.

-- Non, c'est trop drôle! Nénette raccommodeuse de ménages, je voudrais

voir ça!

-- Tu ne le verras peut-être pas, répliqua la jeune fille, toujours

grave, mais cela pourra arriver.

Après un court silence, Gui continue:

-- Là-bas, tu seras dévorée par les moustiques.

-- Merci. Cesse de parler, Gui, si c'est pour abîmer tous les pays que

je dois traverser.

Toutefois, les jeunes gens se réconcilièrent, et même, Gui aida sa

cousine en ses préparatifs.

Il eût voulu qu'elle n'emportât que fort peu de choses, afin de revenir

plus vite; mais elle, sérieuse, entassait dans ses malles presque tout

ce qui lui appartenait. N'était-ce pas des souvenirs de sa chère

jeunesse insouciante, des souvenirs aussi de Robert, et eût-elle pu

consentir à les laisser derrière elle?

-- Quel dommage qu'on ne soit pas riche! on t'accompagnerait au moins

jusqu'à Marseille, disait le jeune Samozane, les bras chargés de jupons

soyeux.

-- Et quel dommage que je ne puisse t'offrir cette satisfaction!

soupirait Odette, le nez dans une casse qui se remplissait peu à peu.

Enfin! la vie est un tissu de sacrifices qui nous sont imposés et que

nous devons...

-- Avaler héroïquement, comme l'huile de foie de morue, acheva le jeune

homme. Ah! Nénette, tu marches sur les brisées des prédicateurs. Pourvu

que tu ne reviennes pas d'Afrique transformée en soeur prêcheuse, comme

tu en as déjà eu la velléité un jour.

Mlle d'Héristel sourit à ce ressouvenir. Ah! que l'Odette de ce

temps-là lui semblait loin.

A mesure que l'heure du départ approchait, les Samozane pensaient

davantage au vide qu'allait faire au milieu d'eux la chère absente.

N'y avait-il pas assez d'un absent?

Odette se sentait le coeur gros, elle aussi, et, tout en essayant

d'encourager son oncle et ses tantes, elle contenait un petit sanglot

dans sa poitrine et se disait tout bas que jamais elle n'avait tant

aimé sa famille adoptive qu'au moment de la perdre.

XXIV

"C'est moi la plus à plaindre, puisque je quitte les miens et qu'ils

restent ensemble, eux, bien affectueusement serrés dans le cher nid de

la rue Spontini.

Moi, je suis à peu près seule... quoique en compagnie de huit personnes

au moins, parce que ces personnes me sont encore à peu près inconnues.

Je les ai cueillies à Livron, en me dirigeant vers Marseille.

Le père, je l'avais déjà vu; il est bon et aimable; sa femme est

l'indolence même. D'un air mourant, elle m'a souhaité la bienvenue;

puis, m'a présenté ses enfants, de beaux bambins aux yeux de gazelle et

à la nature de salpêtre, à ce qu'il m'a paru.

L'institutrice, Mlle Gratienne, a la physionomie résignée d'une

personne attachée à la famille de ses élèves, mais qui en voit de

drôles chaque jour.

Le voyage s'est bien passé jusqu'à Marseille.

Je ne connaissais pas cette ville, qui m'a plu. J'ai trotté dans ses

rues et le long de ses ports ensoleillés qui ont des murs ou des pavés

trop blancs sous un ciel presque trop bleu.

Car ici, on se croirait encore en été et l'on a très chaud.

J'ai vu la Cannebière grouillante, gaie, pleine de bruit, de

travailleurs et de paresseux, de gens qui s'embrassent ou se disputent,

au bout de laquelle se dressent les bateaux immobiles.

Le nôtre, dort à la Joliette, paraît-il, nous irons le voir demain.

Comme il me semble que je serai loin, de l'autre côté de cette eau si

bleue, mais aux dimensions si grandes!

Mon cousin de Merkar est tout entier pris par les affaires, par les

derniers préparatifs du départ aussi, car c'est sur lui que retombe

tout. Je n'aperçois presque pas sa femme.

. . . . . .

. . . . . .

. . .

A bord.

Et, maintenant, nous voilà à bord du _Chanzy_ qui roule un peu... mais

si peu, parce que nous sommes dans le golfe du Lion.

Mon cousin fume comme un pacha, joue avec les petits, cause et fait une

manille avec un ami, enfin, jouit de ses dernières heures de vacances;

car, une fois à Alger, il se remettra au travail.

Ma cousine soupire dans sa cabine, au fond de sa couchette d'où,

prétend-elle, elle ne parvient même pas à braver le mal de mer.

Pauvre femme! Je suis de l'avis de son mari: si elle consentait à se

secouer un peu, elle se porterait beaucoup mieux.

Elle est encore fort jolie, mais mon cousin, qui l'a épousée d'un coup

de tête, pour sa beauté, m'a fait entendre que ce n'était pas la

compagne qu'il lui fallait.

Je vois que je suis tombée dans un ménage désuni et dans une maison qui

va cahin caha, mal dirigée, ou plutôt point dirigée du tout, par une

main indolente et inhabile.

Mais qu'importe! Ne vais-je pas me décourager avant même de toucher au

port, c'est le cas de le dire?

Et puis, où donc se trouve la perfection?

J'ai beau admirer la mer, le ciel, le bateau sur lequel j'écris en ce

moment, je me sens triste de me savoir si loin des Samozane; il me

semble que quelque chose s'est détaché de moi pour rester là-bas,

auprès d'eux, pendant que moi, je flotte vers l'inconnu, peut-être vers

une tristesse plus grande encore. Tout à l'heure, comme nous quittions

la côte provençale à force de vapeur, une voix a prononcé tout près de

moi: "On n'aperçoit plus la terre!" et ce mot a fait déborder

l'amertume de mon coeur; j'ai senti que j'allais pleurer et j'ai

répondu je ne sais quoi à M. de Merkar qui me félicitait sur ma

crânerie à supporter le roulis.

Pourtant, il se montre plein de délicates attentions à mon égard, les

enfants s'apprivoisent et je leur conte des histoires abracadabrantes

qui les mettent en joie. Mlle Gratienne semble s'attacher à moi, pauvre

fille qui a peu de compensations à sa vie d'exilée.

Je l'étudie et je me répète que telle est la destinée qui m'attend.

Je me vois, dans un avenir peu lointain, assujettie comme elle à un

devoir quotidien, fatigant, auprès d'enfants turbulents, pas toujours

soumis, élevées à la diable par une mère trop faible.

O Robert! toi que j'ai offensé, que tu me manques pour me montrer ce

que je dois faire et pour soutenir mon courage!

Mais aussi, j'ai bien fait de prendre ce parti en son absence; s'il eût

été à Paris le mois dernier, il ne m'eût pas laissé suivre les Merkar;

il eût usé de son autorité de tuteur pour me retenir.

Jusqu'à présent, je n'ai pas à me plaindre: voyage, traversée, tout

s'effectue bien.

Le ciel n'a pas un nuage; voici la nuit qui s'annonce splendide,

irradiée d'étoiles, et la lune, en croissant tout mince, semble nous

suivre d'un oeil souriant dans notre course sur les ondes.

Peu de bruit: celui de la vague heurtant la coque du navire, la voix de

deux passagers causant sur la passerelle, et, dans le milieu du

bâtiment, la trépidation de la machine.

Tout est beau, calme, lumineux.

Si toute ma vie pouvait ressembler à cette soirée magique!...

. . . . . .

. . . . . .

. . . .

J'ai passé une nuit presque bonne, quoique un peu secouée dans ma

couchette, tandis que ma petite compagne Yanette, dormait à poings

fermés au-dessus de moi.

Longtemps, j'ai admiré hier la soirée superbe que nous traversions

silencieusement et qui m'inspirait des idées graves, saintes, un

recueillement que l'on doit ressentir surtout devant ces splendides

spectacles.

Ah! ce matin, quel changement!

Certes, tout est aussi beau, aussi bleu; mais le moyen de se recueillir

au milieu des bavardages des enfants, des bruits de la manoeuvre, des

coups de cloche, des causeries des passagers!

"Voici un oiseau de terre! Alger n'est pas loin!" a crié quelqu'un.

En effet, déjà dans une brume bleuâtre la côte s'esquisse blanche et

jolie.

Voici maintenant la ville étalée le long du port, et Raoul me désigne

Mustapha, que nous irons voir et qui s'étage sur la colline en villas

fleuries et blanches aussi.

Mon coeur se dilate devant l'idéale beauté de la ville dans laquelle je

vais vivre.

Vivre, oui, longtemps? Qu'en sais-je? Tout cela dépendra de ceux qui

m'entourent, et de moi, de mon courage.

. . . . . .

. . . . . .

. . . .

Arrivée, débarquement, ahurissement.

Foule d'Arabes en burnous blancs ou en fez rouge crasseux, aux pieds

nus, qui nous prennent de force nos colis, en nous disant dans un

sourire aux blanches dents:

"Yé té suis. Pas peur. Yé té suis."

Heureusement que mon cousin vient à la rescousse, nous délivre des

importuns, nous empile tous dans deux voitures et reste sur le port à

s'occuper de la douane et de nos bagages.

Mes bagages à moi, ont encore un poids et des dimensions ordinaires,

mais ceux de ma cousine de Merkar sont incommensurables et

innombrables. Je riais tout bas de la "tête" que faisait son mari en

les comptant.

-- Que peuvent bien contenir tant de caisses? murmura-t-il effaré.

-- Mon Dieu! répondit la gouvernante avec un sourire indulgent: des

robes, des jupons, des corsages, des chapeaux...

-- Et aussi des petits pots de rouge et de blanc que maman se met sur

la figure, ajouta Yannette, l'enfant terrible.

Dieu du ciel! quand je pense que j'ai failli devenir presque aussi

frivole que cette chère cousine de Merkar! à part les petits pots de

rouge et de blanc, bien entendu, dont je n'ai jamais usé."

XXV

"Mon Dieu! oui, c'est beau, gai, fleuri... Mais je ne goûte pas comme

je le devrais le charme de ma vie actuelle; qu'y a-t-il donc?

On se croirait ici en un perpétuel été; les nuits sont divines, les

soirées exquises, les journées délicieuses; je n'ai pas le temps de

m'ennuyer, car je travaille huit heures quotidiennement à la vive

surprise de M. de Merkar qui me croyait, moi aussi, une femme

superficielle, n'approfondissant rien, ne rêvant que chiffons.

Je dis "moi aussi", parce que telle est Mme de Merkar, dont je ne veux,

certes, pas médire, mais qui passe sa vie... à ne rien faire."

"Dieu me préserve d'être jamais une pareille nullité! Par bonheur, ses

enfants ne lui ressembleront pas.

Je m'occupe beaucoup d'eux, et décharge ainsi la pauvre Mlle Gratienne

qui n'en pouvait mais sans mon aide, auparavant.

Seulement, je suis un peu novice dans l'art d'enseigner et j'ai souvent

besoin de ses lumières.

Or, il arrive qu'en instruisant les petits, je me fais grand bien à

moi-même: cela me force à rouvrir mes livres d'étude, à revoir tout ce

que j'avais vu trop rapidement, et je suis étonnée de m'y intéresser si

fort.

Je me remets également au piano, de sorte que, grâce à Mlle Gratienne

qui est très bonne musicienne, plus encore en théorie qu'en pratique,

j'espère bientôt pouvoir rivaliser avec la brillante Antoinette

Dapremont.

Hélas! à quoi cela me servira-t-il? Où est Robert? Le reverrai-je

jamais? et, si cela arrive, daignera-t-il s'apercevoir que j'ai changé

à mon avantage?

Peut-être que je ne caresse qu'un rêve mort et que je porterai toute ma

vie le poids d'une déception que j'ai fait naître moi-même par mes sots

caprices.

Je me sens très capable aujourd'hui, de mourir de chagrin si une grande

douleur survenait dans ma vie.

Déjà, je ne suis plus gaie que par boutades; j'éprouve par instants un

impétueux besoin de repos moral, de solitude même; alors, je vais me

réfugier au Jardin d'Essai ou au "Bois de Boulogne" (il m'est permis

d'y aller seule), et là je pense en regardant la nature si riche et si

belle.

J'entendais l'autre jour M. de Merkar dire à sa femme, sur le ton de la

déception:

-- On nous avait annoncé une parente d'une gaieté exubérante, aux

répliques amusantes, à l'esprit toujours en éveil; certes, cette chère

Odette est pétillante d'humour à ses heures, elle a des réparties d'un

inattendu exquis, mais elle a aussi des moments de langueur, de

tristesse même, assez fréquents. D'où cela vient-il?

-- Je ne sais, répondit son indolente épouse. Sans doute, on a surfait

sa réputation, ou bien, elle regrette Paris.

Par bonheur, les petits de Merkar sont de bonnes natures un peu

emportées peut-être (en cela ils tiennent du père), mais ils sont

francs et affectueux.

De fréquentes querelles éclatent entre les parents; et moi qui avais le

vif désir de rétablir l'ordre dans le ménage, je ne puis m'interposer,

sentant que le pauvre mari a le droit de s'insurger quand on déjeune à

une heure au lieu de midi, ou que les domestiques ont oublié de faire

une commission importante.

Pourvu que ma cousine ne prenne pas l'idée de me faire convoler en

justes noces avec un petit officier algérois, joueur et paresseux, ou

avec un employé de la maison! M. de Merkar a sous ses ordres une

vingtaine de célibataires mûrs ou frais.

Bah! quand je me sentirai en péril de mariage, je m'enfuirai sous

d'autres cieux.

Je ne puis cependant pas exposer à mes cousins l'état de mon coeur qui

a déjà une bonne fissure; non, n'est-ce pas? Je les connais depuis trop

peu de temps.

Hier, a dîné avec nous, le secrétaire de M. [de] Merkar, jeune homme de

petit avenir, à l'âme sensible.

En versant de l'eau sur la nappe, à côté de mon verre (il me regardait

tout en me versant), il s'est cru obligé de me faire un compliment sur

mon "chic" de Parisienne.

Ah! le pauvre enfant! Qu'aurait-il dit, alors, s'il m'avait connue au

temps de ma prospérité!

Nous avons fait une jolie excursion à Aumale, par le chemin de fer,

ayant pour compagnons de route deux missionnaires qui échangeaient

leurs idées sur le paradis.

J'avais grande envie de leur demander si, dans les voyages qu'exige

leur ministère, ils n'avaient jamais rencontré un charmant ingénieur

parisien du nom de Robert Samozane.

Je ne l'ai pas osé.

C'est que, où que j'aille, sur terre ou sur mer, à la ville ou à la

campagne, malgré moi le souvenir de ce terrible et cher tuteur me hante

au point de me devenir une souffrance, surtout quand je songe combien

j'ai été coupable envers lui.

Je dois avouer qu'aucun homme, ici comme ailleurs, ne me paraît aller à

sa cheville, pour parler vulgairement, pas même les plus spirituels,

les plus élégants, les plus instruits, les plus distingués, les plus

intelligents, les plus séduisants.

Et je voudrais être encore la petite fille, la gentille Nénette, un peu

désobéissante, mais câline, qui venait à chaque instant lui conter ses

petites fredaines, ses joies et même ses minuscules chagrins.

Car il me consolait, me gâtait, me dorlotait... hélas! et cela a duré

jusqu'au jour de ma mort (de ma simili-mort, devrais-je dire), qui a

apporté ce stupide changement dans ma vie et a fait de moi une jeune

fille désagréable, sotte et égoïste.

De sorte qu'il doit conserver de moi un pitoyable souvenir."

XXVI

Une bonne idée de Mme de Merkar: pour rendre constamment serein le

front de sa jeune parente, elle voulait la "produire" un peu dans le

monde.

Elle voulait prêcher pour son saint, la chère femme, car elle ne

secouait volontiers son indolence que pour assister à une fête, à un

concert, à un dîner.

Elle persuada à son mari d'ouvrir son salon et d'inviter quelques

personnes marquantes de la ville.

Sans enthousiasme comme sans répugnance, Mlle d'Héristel sortit donc

ses plus jolis costumes de ses armoires et, comme l'esprit découlait

d'elle ainsi que l'eau d'une fontaine, elle se conquit bien vite les

bonnes grâces des amis de ses parents.

Cette pétulante Parisienne, recueillie dans la solitude et gaie en

société, devint bientôt l'enfant gâtée des Algérois et des Algéroises.

Si elle ne s'y fût opposée, tant elle était devenue raisonnable à

présent, elle aurait passé ses journées en promenades, en jeux et

sports, et ses soirées à danser.

Comme il y a des jeunes gens à marier en Algérie, ainsi qu'en France,

beaucoup s'informèrent du chiffre de sa dot.

Beaucoup aussi reculèrent quand il leur fut répondu que Mlle

d'Héristel, passant (à tort, nous le savons), pour avoir des goûts

dispendieux, ne possédait que quatorze cents francs de rente.

Quelques-uns, très jeunes ou sincèrement épris, eussent persisté sans

la sagesse d'un père ou d'une mère pratiques qui ne voulaient pas, pour

leur fils, d'un mariage avec une fille pauvre.

Mais nous savons aussi qu'Odette se souciait peu du mariage.

Il y eut même une conquête qu'elle fait à Blidah, et qui la couvrit de

surprise et même de confusion.

Des amis de M. [de] Merkar l'emmenèrent faire une excursion dans la

ville des orangers, ce qui la ravit. Là, elle se vit accueillie comme

toujours fort aimablement et, de plus, fit la connaissance d'un

célibataire déjà mûr et fort riche, qui parut charmé de ses originales

répliques, de son juvénile enthousiasme pour les belles choses, en même

temps que de sa gentille figure.

Mais, quand on les présenta l'un à l'autre, ce fut un petit coup de

théâtre: ils eurent chacun un haut le corps de stupeur et un instinctif

mouvement de recul.

A ces mots: "Monsieur Garderenne", Odette fronça le sourcil et pensa:

-- Bon! l'homme qui m'a retiré, légalement paraît-il, les sept cent

mille francs formant mon avoir et ma dot. Voilà une rencontre dont je

me serais volontiers passée.

Et lui, à cette phrase:

-- "Mademoiselle Odette d'Héristel, de Paris, que nous avons le bonheur

de posséder depuis quelque temps..."

-- Bien! la fameuse petite cousine qui détenait, en toute confiance, la

somme à laquelle j'avais droit et que j'ai enfin maintenant! Quelle

tête vais-je faire, mon Dieu?

Il fit une tête fort naturelle, par la raison qu'Odette n'aimant pas

les situations ambiguës, s'était bien vite écriée en tendant les mains

à son ennemi:

-- Je sais que nous avons eu maille à partir ensemble, monsieur, de

loin il est vrai; mais puisque tout est fini... pour votre plus grande

gloire, faisons la paix; ce sera facile quant à ce qui me concerne, car

je ne vous en ai jamais voulu et je suis sans fiel.

-- Vraiment? s'exclama M. Garderenne qui n'en croyait pas ses oreilles.

-- Je n'exprime jamais que des sentiments que je ressens, répondit

Odette avec dignité.

-- Mais alors, je suis confus... je regrette... j'aurais voulu... si

j'avais su...

-- Ne regrettez rien du tout, monsieur, conclut la jeune fille; sans

vous en douter, vous m'avez probablement rendu un très grand service.

-- Moi? fit le quinquagénaire en écarquillant les yeux.

-- Oui, vous.

-- Expliquez-moi, de grâce...

-- Rien du tout pour le moment. Plus tard, je ne dis pas.

Et, sur ces énigmatiques paroles elle lui abandonna, puis lui retira sa

main, qu'il baisait et eût voulu conserver plus longtemps dans la

sienne.

Le soir, en fumant un dernier cigare devant la mer qui reflétait les

étoiles, Olivier Garderenne se disait:

"Charmante, la petite cousine, absolument charmante, et pas plus de

rancune dans son coeur que dans mon petit doigt.

Elle porte si allègrement sa pauvreté que je n'en ressens que plus de

remords de lui avoir redemandé mon bien.

Si je l'avais connue avant d'entamer ce diable de procès, j'aurais

proposé un arrangement; nous aurions partagé la somme. Ainsi, elle

aurait une dot pour lui faciliter un bon mariage; car elle se mariera,

la mignonne, elle est trop gentille pour rester fille. Et pourtant,

sans dot!... Ah! si j'avais vingt ans de moins... pas même tant: dix

ans seulement!"

Ce qui n'empêcha M. Garderenne, quelques jours plus tard, de se joindre

à la joyeuse troupe qui regagnait Alger, au lieu d'achever l'hiver à

Blidah ainsi qu'il l'avait projeté.

-- Car, se disait-il, on est aussi bien à Alger; mieux même, puisqu'on

y a le théâtre, des concerts et des nouvelles fraîches de France, qu'on

ne trouve pas à Blidah.

Mais, le principal attrait pour lui consistait en un petit costume de

drap beige habillant une charmante jeune fille qu'il comptait revoir

souvent.

En effet, il s'ingénia si bien à rencontrer Odette, qu'il ne se passa

guère de jour sans qu'il la vît.

Lorsqu'elle n'avait point paru à la musique sur la place, s'il ne

l'avait pas croisée rue Bab Azoum ou rue Bab-el-oued, il arrivait chez

les Merkar comme par hasard, ou sous prétexte d'offrir à l'indolente

mère de famille des places pour le cirque ou une loge au théâtre.

Puis, ce furent des bouquets de fleurs, des boîtes de bonbons qui

plurent sur Odette, habilement partagés entre elle et Mme de Merkar.

Mais personne ne s'y trompait et M. de Merkar riait parfois dans sa

barbe en murmurant:

-- Je devrai bientôt prévenir le bon tuteur Samozane, de ce qui se

passe ici. Voilà notre petite cousine en train d'ensorceler

inconsciemment ce brave Garderenne.

Il va sûrement, un de ces jours, la demander en mariage; mais,

quoiqu'il soit admirablement conservé pour son âge, je ne conseillerai

pas à la fillette d'accepter pour époux un homme qui pourrait être son

père. Et, d'un autre côté, la mignonne est dans le cas de tomber plus

mal. Enfin, on verra.

Ce que prévoyait M. de Merkar arriva: Garderenne, tremblant comme un

écolier à son premier examen, après s'être laissé affirmer par son

miroir qu'il était "encore très bien", vint trouver Mme de Merkar, au

vif déplaisir de celle-ci dont cette demande dérangeait la quiétude.

-- Odette? ma cousine?... Mais comment donc cher monsieur. J'aurais

préféré que vous consultassiez mon mari d'abord, mais il est à Oran

pour la semaine. Si vous vouliez attendre...

Garderenne affirma qu'il ne se sentait pas ce courage; en quelques

jours, d'autres pouvaient survenir pour lui couper l'herbe sous le

pied; il avait si peur, et si grand'hâte!...

Attendrie par cette infortune, Mme de Merkar, qui ne s'inquiétait guère

des sentiments de sa jeune cousine, rassura son hôte, lui dit que

certainement, Odette "serait raisonnable" et finalement, l'autorisa à

interroger lui-même Mlle d'Héristel.

Ce n'était sans doute pas très correct, mais de quel ennui se délivrait

la nonchalante femme qui avait horreur des entretiens sérieux et des

discussions même pacifiques!

Garderenne prit la balle au bond, fit naître une occasion et, à l'ombre

odorante d'un eucalyptus, tandis que Mlle Gratienne, deux mètres plus

loin, surveillait les ébats de son jeune troupeau, il adressa à Odette

sa demande d'une voix défaillante.

L'ex-pupille de l'oncle Valère eut d'abord envie de rire.

Elle se contint et pensa:

Un tuteur embarrassé · 第 5 / 8 段