hâta de remonter sur le pont où il finit par la découvrir, enveloppée
de châles et plus morte que vive.
"Bon! pensa-t-il, je n'ai pas de chance; j'espérais que nous causerions
ici comme deux amis, personne ne nous gênant, et voilà qu'elle souffre
et quelle n'a même pas la force de me reconnaître."
Il s'avança vers elle, et le plus doucement possible:
-- Odette! murmura-t-il.
Elle tressaillit faiblement, leva les yeux et le regarda jusqu'à l'âme.
-- Oh! Robert!... Où suis-je donc? dit-elle, pour que je te retrouve
là?... Sommes-nous donc déjà à Paris? J'ai cru mourir...
-- Hélas! non, pauvre petite, nous ne sommes pas encore à terre et
c'est malheureux pour toi. Crains-tu donc tant que cela le tangage?
-- C'est-à-dire que lorsque nous sommes venus de Marseille à Alger, il
faisait un temps admirable; on ne pensait même pas à être malade. Mais,
aujourd'hui! Est-ce que cet affreux mouvement ne t'arrache pas le
coeur, Robert?
-- Moi, pas du tout, mon coeur est très solide... et très fidèle,
ajouta-t-il plus bas.
L'entendit-elle? Peut-être, mais il ne put rien lire dans les yeux de
mystère qui se détournaient des siens.
Il poursuivit:
-- A ton insu, je t'ai entendue avant-hier soir, quand tu jouais du
piano chez tes cousins de Merkar. Je n'ai pas voulu me montrer à toi au
milieu d'étrangers qui nous auraient curieusement examinés, mais je me
suis arrangé pour voyager sur le même bateau que toi afin de te
protéger.
-- Tu n'as pas de chance à ton tour, répliqua-t-elle, car je suis une
triste compagnie de traversée.
-- C'est vrai, dit-il, et je deviens bien inutile, Odette; peut-être
même importun... Moi qui comptais que ma présence te réjouirait un peu,
que tu te sentirais moins seule!...
-- Mais, en effet, je suis heureuse de te revoir, Robert; oh! heureuse,
si tu savais! Seulement, je ne peux pas te le dire...
Tiens, offre-moi ton bras pour me conduire à ma cabine. Si mauvaise que
soit ma couchette, elle vaudra peut-être mieux que le pont de ce navire
qui nous secoue lamentablement.
Il obéit, satisfait de lui rendre ce faible service, et il l'installa
dans la chambrette avec des soins vraiment maternels.
Il laissa tomber le rideau devant l'entrée de la cabine, car on ne
pouvait fermer les portes sous peine de mourir de chaleur.
En vain Mlle d'Héristel essaya de tromper son mal en appelant le
sommeil; il ne vint pas, et elle demeura inerte sur sa couchette,
secouée de temps à autre par des spasmes douloureux.
Le commissaire, le médecin du bord, qui entr'ouvraient tous les rideaux
d'un doigt discret, afin d'offrir leurs services aux plus malades,
n'essayèrent même pas de la ranimer; ne valait-il pas mieux que la
faiblesse eût le dessus afin qu'elle souffrît moins?
-- Est-ce que je rêve, ou si j'ai bien réellement revu Robert, ce cher
Robert qui serait redevenu pour moi l'ami tendre, le parent dévoué, le
conseiller, le guide de l'endiablée petite pupille?
Et puis, est-ce que je divague, ou bien m'a-t-il dit qu'il m'a écoutée
avec plaisir quand je jouais du piano l'autre soir?... Si c'est vrai,
il aura reconnu que je sais quelque chose, que j'ai progressé, acquis
un petit talent...
Vers le matin, Robert lui fit demander si elle pouvait le recevoir;
elle se ranima un peu à ce nom, répondit affirmativement, mais fut
incapable de lui parler sensément.
-- Est-ce qu'on va mourir, Robert? dit-elle d'une voix éteinte.
Le jeune homme se mit à rire.
-- Mais pas du tout, nous avons une très mauvaise traversée et le golfe
du Lion est terrible aujourd'hui. Tu n'as pas de chance, pauvre
Nénette! Mais nous ne courons aucun danger, notre vaisseau est bien
trop solide pour ne pas tenir tête au gros temps.
N'empêche que tous les passagers sont sur le flanc, sauf ton serviteur
qui a déjeuné absolument seul tout à l'heure.
Il y eut un silence. Samozane arrangea l'oreiller sous la jolie petite
tête vacillante qui ne s'opposait même pas aux chocs que lui imprimait
le rebord de la couchette.
Puis il baisa doucement la petite main immobile qui demeura insensible
sous cette muette caresse.
Et pourtant, dans une demi-conscience de ce qui se passait autour
d'elle, Odette était soulagée par la présence de ce protecteur
inattendu; sans Robert, elle eût été envahie par un sentiment d'infinie
solitude sur cette immense maison flottante où elle n'avait pas un ami,
hors lui.
Après un instant d'accalmie où elle parut revenir un peu à l'existence,
Robert lui proposa de secouer son inertie, de chercher à dompter son
mal en montant, non sur le pont, ce qui était impossible, mais au salon.
Il sortit pour la laisser s'emmitoufler dans son plaid et, quand elle
le rappela, il guida ses pas trébuchants à travers le corridor et dans
l'escalier.
Elle eut même presque un rire en voyant comme ils étaient jetés de côté
et d'autre à chaque minute.
Ils atteignirent ainsi les salons absolument désertés; à travers la
vitre épaisse des hublots, ils purent admirer le spectacle à la fois
superbe et effrayant que leur offrait la mer littéralement démontée.
Plus hautes que le navire qui semblait gros comme un nid d'oiseau sur
cette étendue laiteuse, les vagues hurlaient tout à l'entour, noires
comme de l'encre et ourlées d'écume. Du ciel, on ne voyait qu'une barre
un peu moins sombre que l'eau, où parfois luisait un éclair livide.
Odette se cramponna à son cousin.
-- Robert! j'ai peur! Nous n'arriverons jamais à terre.
-- Si, chérie, ne crains rien. Toutefois, je suis content de toi; si tu
as peur, c'est que tu souffres moins.
-- Peut-être... je ne sais; on s'accoutume sans doute au mal. Alors, tu
crois qu'il n'y a pas de danger? Cela me paraît impossible.
-- Je te l'affirme. Et puis, tu as donc bien peur de la mort?
-- Dame! J'ai vingt ans, allait répondre Mlle d'Hérisel.
Mais, elle se ravisa et dit:
-- La vie n'est pas si gaie, va, pour que je la regrette.
-- En ce moment, parce que tu es malade, petite; mais attends d'avoir
abordé à la Joliette et tu changeras de ton.
-- Je t'assure, Robert, que je suis devenue très grave.
-- Etre grave n'est pas être triste; et puis, je veux retrouver ma
pette Odette d'autrefois.
Un peu de rose monta aux joues pâles de la jeune fille:
-- Même la méchante?
-- Non, pas la méchante; mais celle-ci, je l'ai si peu connue!
répliqua-t-il tendrement.
Elle allait, ma foi! se jeter à son cou, dans sa joie, lorsqu'un
terrible coup de mer enfonça la porte ouvrant sur le second pont; des
paquets d'eau entrèrent en coulant le long des marches, et le vent,
faisant aussi irruption, arrachait les stores et renversait les sièges.
Effarée, Odette saisit la main de son tuteur et courut vers les cabines.
-- C'est la fin du monde! cria-t-elle, Oh! Robert, ne restons pas là!
La tempête redoublait; il fallut regagner la couchette que la pauvre
enfant ne quitta plus jusqu'à ce que cette exclamation consolante lui
fût apportée par la femme de chambre:
-- Dieu soit loué! On aperçoit la terre!
La mer se calma un peu quand le _Duc de Bragance_ quitta le large pour
s'approcher des côtes.
Au loin, le phare de Planier apparaissait, puis les îles, enfin la
ville.
Des cabines, s'échappaient des soupirs de soulagement, des rires même,
avec des bruits de toilette, d'eau remuée, de brosses mises en
mouvement.
Les passagers reprenaient vie avec l'espoir d'abandonner bientôt le
plancher mouvant.
Odette se leva, toute brisée, riant, elle aussi toute seule, de voir
qu'elle ne pouvait agrafer ses jupes ou lisser ses cheveux sans être
projetée rudement contre la paroi de sa chambrette.
"Ouf! se disait-elle, qu'il fera bon respirer l'air de France et se
sentir enfin le coeur solide!"
Sur les ponts ruisselants d'eau de mer, la manoeuvre avait lieu
péniblement; les matelots faisaient la chaîne, accrochés à la rampe,
contournant le bâtiment des cabines, afin de n'être pas enlevés par les
lames.
Ils passaient comme des ombres funèbres, se tenant par la main et
ensevelis sous leurs lourds cabans dans le brouillard de pluie et
d'embrun qui noyait tout le bateau.
Peu à peu, Marseille se rapprocha; on accosta à la "Santé", et la
visite faite et la patente accordée pour entrer dans la rade, on
attendit la venue du pilote.
Ce fut très long; par cette mer agitée, l'entrée du port n'était pas
facile et il fallait que, sans encombre, le _Duc de Bragance_ prît
place entre deux grands transatlantiques déjà à l'ancre.
Intéressée par la manoeuvre, Mlle d'Héristel avait fini par monter sur
le pont, tenant d'une main son canotier qui faisait mine de s'envoler
de sa tête, et de l'autre, se tenant elle-même à la balustrade.
La voix de Robert, debout près d'elle, s'éleva soudain, grave:
-- Voici la Vierge de la Garde qui semble nous souhaiter la bienvenue;
voyez à votre droite, Odette!
La jeune fille se retourna, très prompte:
-- Oh! alors, remercions-la de nous amener à bon port après une si
vilaine traversée.
Et comme, son oraison finie, elle regardait, rieuse, Robert toujours
recueilli:
-- Votre prière est plus longue que la mienne, ajouta-t-elle. Que
demandez-vous donc encore?
-- Ah! voilà, je demande... Mais je vous le dirai plus tard, Odette,
répondit-il; vous êtes trop curieuse.
Elle rougit un peu.
Comme le _Duc de Bragance_ avançait maintenant sans tanguer ni rouler
dans les eaux tranquilles du port, en désignant le ponton du
débarcadère noir de monde, Odette dit en un petit soupir à son cousin:
-- Presque tous nos compagnons de voyage ont un parent ou un ami venu
au-devant d'eux; nous, personne ne nous attend!
Le jeune homme lui adressa un regard d'affectueux reproche:
-- Tu serais plus seule encore, chérie, si je ne m'étais embarqué sur
le Duc de Bragance à ta suite.
-- Ca, c'est vrai, déclara-t-elle, et je t'en sais gré, va, Robert,
plus que tu ne le crois. Et, au fait, je n'y pensais pas: les Ténave
sont peut-être là, ces parents des Merkar qui doivent m'hospitaliser,
puis me mettre dans le train de aris comme un vulgaire colis.
-- Oh! c'est vrai, fit Samozane avec un peu de dépit, il va falloir que
je t'abandonne à ces étrangers.
-- Pas du tout; tu vas venir avec moi, j'espère bien, d'autant plus que
tu me seras très utile: songe que je ne les ai jamais vus et qu'ils
vont m'intimider.
Soudain, elle s'exclama:
-- Robert! on dirait tante Bertrande. Vois... je crois me tromper, car
elle ne peut être ici. Qu'y ferait-elle?
-- Mais si, c'est parfaitement elle, répliqua Robert. Ce qu'elle vient
faire? Eh! mon Dieu! ce que font tous ces gens: elle a envie
d'embrasser la première ceux qu'elle aime.
On était arrivé, Odette passa devant son cousin, renversa un chien,
bouscula un douanier et se jeta dans les bras de tante Bertrande en
criant:
--Ah! tante, que c'est bon à vous d'être venue! Comment va tout le
monde?
Sous le flux des baisers, la vieille dame pouvait à peine répondre;
enfin, elle annonça que toute la smala se portait bien, même l'oncle
Valère, et elle parut peu surprise de trouver là Robert.
-- Nous savions que tu nous revenais, dit-elle paisiblement, et nous
pensions bien, mon garçon, que tu prendrais le même bateau qu'Odette.
Celle-ci ouvrit de grands yeux étonnés:
-- Mais alors, pauvre tante, pourquoi vous êtes-vous donné la peine et
la fatigue de venir de Paris à Marseille, au-devant de moi, puisque
vous me croyiez sous l'égide de votre neveu?
Robert sourit simplement, mais la tante s'exclama, presque scandalisée:
-- Eh! ma fille, était-il convenable de te laisser voyager avec ton
cousin comme unique chaperon?
Odette allait répliquer, quand elle regarda Robert; alors elle comprit
que tante Bertrande parlait d'or et elle referma la bouche sans rien
dire.
Les Ténave étaient là, comme l'avait prévu Mlle d'Héristel, et à sa
véhémence autant que d'après le portrait qu'on leur avait fait d'elle,
ils devinèrent Odette.
On lia connaissance de part et d'autre, on se fit mille politesses, et
force fut au voyageur comme aux deux voyageuses d'accepter l'invitation
de ces nouveaux amis.
Enfin, après une nuit qui parut délicieuse à la pupille de Robert,
passée sur "la terre ferme d'un lit d'hôtel", le trio très joyeux monta
en wagon pour se diriger vers... la rue Spontini.
XXXI
-- Positivement, elle a embelli s'exclamait Guimauve, le monocle à
l'oeil et examinant son ancienne "ennemie" retour d'Algérie.
-- Qu'importe cela, si elle nous aime toujours autant! murmurait Mme
Samozane qu'Odette couvrait de caresses.
En pouvait-elle douter, alors?
On avait accueilli avec autant de joie l'arrivante que le voyageur.
Gui, qui n'avait pas changé, lui, ne pouvait s'empêcher de s'extasier
sur la métamorphose de sa cousine.
-- Pourvu que tu ne sois pas trop sérieuse, au moins, Nénette,
continuait-il; c'est que ce ne serait plus du tout amusant, sais-tu?
-- Je serai sérieuse, oui monsieur, répondait-elle, parce que je dois
mener une vie laborieuse. Je vais me reposer quelques jours, puis, je
me mettrai à gagner mon pain.
-- Si on te le permet, Odette, dit tranquillement Robert qui la
regardait, sans sourire.
Elle releva sa crête:
-- Il faudra bien qu'on me laisse faire, s'écria-t-elle. Ce n'est pas
pour des prunes que j'ai bûché... pardon, travaillé comme un nègre en
ces huit mois.
-- A propos, fillette, reprit M. Samozane qui avait des moments de
distraction, tu as été demandée en mariage, là-bas?
-- Moi? fit Odette, en rougissant jusqu'aux oreilles.
-- Elle? fit Robert dont le sourcil se fronça.
-- Qui vous a dit?... commença la jeune fille, troublée.
-- Dame! M. de Merkar, qui nous remplaçait auprès de toi, avait bien le
droit de nous mettre au courant...
-- Eh bien! oui, répliqua Odette très vite et comme pour se débarrasser
d'un interrogatoire déplaisant; j'ai été demandée, en effet, par un
monsieur très riche...
-- Qui pourrait être ton père. Et ne le pouvant pas, poursuivit M.
Samozane, il se contente d'être ton cousin.
-- Vraiment? fit encore Robert en tordant sa moustache fauve. Quel
peut-il être?
-- Tu ne devines pas? M. Garderenne...
-- Ah! celui qui... s'écria Guillaume.
-- Oui, celui qui a dépouillé notre Nénette d'une fortune. Fortune qui,
en définitive, lui revenait.
-- Il a un fier toupet! gronda le fils cadet des Samozane.
-- Mon Dieu! non, il a trouvé Odette à son goût et, pour lui, c'était
une manière fort agréable de lui rendre son bien en l'épousant.
-- Et tu n'as pas voulu de lui? Oh! Nénette, que je t'aime pour cela!
dit le jeune fou en déposant un baiser retentissant sur la main de sa
cousine.
Seul, Robert ne riait pas. Il pensait à sa pupille, à M. Garderenne, et
il se disait, avec une émotion sans pareille, qu'il s'en était
peut-être fallu de peu que la pauvrette épousât ce quinquagénaire.
Eh! n'aurait-elle pas été excusable? Elle était si seule, si
abandonnée, là-bas?
-- Qu'as-tu, Robert? Tu as l'air soucieux, demanda soudain Odette,
remarquant son silence.
-- Rien, répondit-il en passant la main sur son front comme pour en
chasser une pénible impression.
Et, obligeant ses lèvres à sourire, il ajouta:
-- Si, au lieu de quêter tout de suite tant de détails de cette pauvre
Odette, vous nous laissiez aller nous reposer? Songez que, la nuit
dernière, nous n'avons pas fermé l'oeil, étant en chemin de fer, et
que, depuis quatre heures que nous sommes arrivés, nous devons répondre
aux questions multiples que vous nous posez.
-- Bah! pour Nénette, il n'y a pas grand danger... elle ne sortira pas
de son lit demain avant onze heures, fit observer Gui.
Mlle d'Héristel se rebiffa:
-- Tu te trompes, Guimauve, dit-elle; en Algérie, sache que j'ai été
d'une sagesse exemplaire et que j'y ai pris des habitudes matinales qui
vous étonneront.
-- Soit; mais demain tu feras exception à la règle, fillette, commanda
Mme Samozane, car je ne te trouve pas très bonne mine et tu dois, en
effet, avoir besoin de repos.
-- Robert a raison, dit Odette, il faut se coucher, on meurt de
sommeil... Je dois, dorénavant, avoir des égards pour ma santé qui me
sera nécessaire, à l'avenir. Tantes, adieu. Mon oncle, bonsoir.
Elle tendit sa joue à tous et s'en fut coucher pour s'endormir bientôt
d'un sommeil d'enfant.
Ses tantes vinrent la voir et la trouvèrent si gentille ainsi, que,
ravies de la posséder de nouveau, elles ne purent résister à la
tentation de glisser un baiser sur son front.
Les jours qui suivirent furent pleins de charme pour toute la famille.
A son tour, Robert raconta ce qu'Odette ignorait encore: ses
expéditions dans les terres soudanaises, les travaux qu'il avait dû y
faire, les dangers qu'il y avait courus, lui et ses compagnons...
Et Mlle d'Héristel l'admira du fond de son coeur et se trouva bien
petite et bien misérable à côté de lui, elle qui croyait avoir fait
beaucoup en secouant sa paresse et sa frivolité et en s'essayant à
devenir studieuse, bonne et sérieuse.
Comme le voyageur avait un congé indéterminé pour se reposer de ses
fatigues, les Samozane pensaient à louer, pour la saison s'été, une
petite maison à la campagne où M. Samozane se remettrait aussi de sa
secousse récente et où ils vivraient tous dans l'intimité la plus douce.
Or, il arriva, quelques jours avant qu'on se décidât à signer un bail
de six mois, que Mlle d'Héristel reçut la lettre suivante qu'elle ne
montra d'abord à personne:
"Ma chère enfant,
"Mon âge et mon titre de parent me donnent le droit de vous appeler
ainsi, croyez-le.
"J'espère que vous ne garderez pas un trop mauvais souvenir de votre
vieux cousin Garderenne qui vous aime aujourd'hui paternellement et
veut vous le prouver.
"La somme que je vous ai enlevée, par un procès qui me semblait
équitable tant que je ne vous connaissais pas, me pèse lourdement à
présent.
"Cependant, je ne veux pas vous la restituer tout entière: vous seriez
trop riche, cela pourrait vous rendre comme autrefois (c'est vous qui
me l'avez dit), futile et vaniteuse, et votre main serait peut-être
sollicitée parce qu'elle contiendrait beaucoup d'or.
"Si donc, vous me faites savoir un jour qu'un brave garçon veut vous
épouser pauvre, j'applaudirai de tout mon coeur à cette union et, le
lendemain des fiançailles, je verserai à votre nom la somme de quatre
cent mille francs, à peu près la moitié de celle que vous a reprise ma
rapacité.
"Jusque-là, que ce soit un secret entre nous.
"Si vous ne vous mariez pas, le jour de vos vingt-cinq ans, cette
restitution vous sera faite, et je suis sûr que vous emploierez
sagement cet argent.
"Mais permettez-moi d'espérer que j'assisterai plutôt et... plus tôt à
votre mariage; vous êtes faite pour donner beaucoup de bonheur autour
de vous.
"Quant au reste de la somme, puisque je suis assez riche pour m'en
passer sans vivre plus mal pour cela, je la placerai sur la tête de
votre premier-né, si vous voulez bien me faire l'honneur de me prendre
pour parrain.
"Et maintenant, chère enfant, je n'ai plus qu'à vous souhaiter d'être
heureuse et de rencontrer celui qui vous rendra telle.
"Ne pensez plus à moi avec amertume, et surtout ne refusez pas la
donation très légitime que je veux vous faire.
"Vous ne voulez pas peiner un vieillard qui a déjà trop connu les
déboires de la vie, n'est-ce pas? Si vous n'acceptiez pas cet argent,
(le vôtre en définitive), il irait grossir le trésor des pauvres.
"Mais entre vos mains, chère enfant, il ne sera pas moins bien placé.
"Veuillez croire à mon absolu dévouement et à ma paternelle affection."
O. GARDERENNE.
Le mince papier dans ses doigts, les yeux dans le vide, ne regardant
rien, Mlle d'Héristel murmurait de temps à autre:
"C'est drôle, c'est bizarre; mais c'est bien agir. Seulement, dois-je
accepter?...
-- Je sais! Je tiens mon affaire! s'écria-t-elle soudain; Je vais
tenter une épreuve, et que le ciel me pardonne si je joue une petite
comédie qui doit m'éclairer sur ce que je veux savoir!"
Comme un pas alerte se faisait entendre derrière la porte, elle enferma
la lettre de M. Garderenne dans son corsage, prit une mine indifférente
et pensa:
"Guimauve doit savoir moins que tout autre ce qui m'arrive.
Taisons-nous."
Et, à l'entrée de son cousin, elle parla de la pluie et du beau temps;
il la trouva parfaitement inepte contre son ordinaire, mais il ne le
lui dit pas.
XXXII
Très appliquée, ses petites dents de jeune chien mordant sa lèvre
inférieure malgré un commencement de mal de tête, Odette cherchait
ardemment, sous les yeux de son cousin Robert qui lui servait de
professeur, la solution d'un problème difficile.
Toute la famille était à Croissy, en train de visiter la maison de
campagne qu'on voulait louer pour l'été.
Mlle d'Héristel, qui s'était remise au travail avec une diligence
étonnante, avait préféré rester à Paris, et Robert lui donnait une
leçon de mathématiques.
Elle poussa soudain un énorme soupir; son cousin la regarda avec
inquiétude.
-- Tu es pâlotte, Odette; es-tu souffrante?
-- Un peu de malaise, cela passera.
-- Veux-tu que nous suspendions ce travail?
-- Tout à l'heure. Explique-moi d'abord ce problème.
-- Soit. Deux puisatiers creusent un puits cylindrique de trois mètres
de diamètre et de quinze de profondeur...
-- Oui, je sais; il faut multiplier la hauteur par le diamètre et
ensuite diviser... Ah! tiens, non, je n'y suis plus du tout,
ajouta-t-elle découragée, en posant son crayon sur la table.
Tout à fait anxieux, Robert se leva.
-- Je t'assure, Odette, que tu dois te coucher; tu as la mine de
quelqu'un qui frise la syncope.
-- En effet... je... tu as raison, répliqua la fine mouche qui avait
son plan et que favorisaient les circonstances.
-- Mon Dieu! si tu allais avoir...
-- Encore une léthargie, n'est-ce pas? Au fait, c'est possible. Tiens,
aide-moi à regagner ma chambre.
Il obéit si troublé, qu'elle sentait son coeur battre à grands coups
sourds.
Et, en vérité, il avait raison de s'inquiéter, car, lorsque Odette fut
étendue sur son lit, elle conserva un immobilité de morte et pas un
souffle ne parut soulever sa poitrine.
On était au déclin du jour; sans l'obscurité croissante, Robert eût pu
remarquer que la jeune fille n'était pas d'une pâleur bien intense, que
ses lèvres restaient rosées et que nulle sueur ne perlait à son front.
Mais il était trop agité pour s'occuper de ces détails.
Tout à con chagrin, il pensait:
-- Le médecin nous avait promis que cet accident ne se renouvellerait
pas... Alors, puisque, en dépit de ces pronostics, le mal reprenait,
nous pourrions bien perdre Odette.
Aussi, au lieu de secourir la jeune fille, ou de tenter de la rappeler
à la vie, il demeurait debout près du lit, lui parlant à mi-voix sans
se douter que sa fine oreille recueillait ces manifestations de douleur
et que son petit coeur en battait de joie.
"Je ne t'aurai donc retrouvée si gentille, si affectueuse, si
intelligente, que pour te voir disparaître de nouveau de ma vie? Si tu
savais ce qui s'est passé en moi, lorsque je t'ai rencontrée à Alger,
si jolie dans ta fraîche toilette, et que je t'ai entendue jouer du
piano avec tant d'âme et de compréhension des maîtres!... Seulement,
j'ignorais comment tu me recevrais; nous avions gardé mutuellement un
si long silence!
"Je crois que si je t'avais retrouvée vaniteuse et folle, toute
tendresse serait morte en mon coeur et je serais parti de mon côté sans
venir te serrer la main.
"Car, je t'étais resté fidèle, au fond, et ton image me suivait
partout: dans les expéditions dangereuses, dans mes travaux, dans mes
excursions.
"Et je revenais heureux, mignonne, parce que, en récompense de mon
labeur, un poste brillant m'est promis et que j'espérais te demander,
ma chère petite pupille, si tu m'y suivrais, non plus en image cette
fois...
-- Mais en chair et en os! Ah! Comment donc, si je le veux! s'écria
tout à coup la "morte" en se dressant sur son séant et en tendant les
bras à Robert.
Celui-ci recula, plus épouvanté qu'à la première "résurrection" de Mlle
d'Héristel.
-- Je te fais donc peur? dit-elle avec un sourire d'infinie tendresse.
Pourtant, ne devines-tu pas que j'ai simulé cette léthargie pour
surprendre ton secret, si tu en avais un?
Oh! pardonne-moi mon sans-gêne, ajouta-t-elle, voyant un mouvement
qu'il esquissait. Vois-tu, le malentendu qui nous a éloignés l'un de
l'autre pendant deux années au moins venait de ce que, dans ma première
crise de catalepsie, je ne t'avais entendu ni pleurer, ni exprimer de
regrets.
-- Ah! ma pauvre nénette! c'est que j'avais trop de chagrin. Je
t'aimais tant, déjà! s'écria Robert.
-- Eh! je le conçois maintenant; mais avant, pouvais-je le deviner?
J'étais si jeune!