C'est moi qui, sottement, après mon accident, par des lambeaux de

réflexions récoltées çà et là, me suis forgé des chimères; ensuite est

venue cette ennuyeuse Antoinette Dapremont que le ciel confonde! J'ai

été jalouse d'elle; je lui ai envié ses talents, sa sagesse; je

trépignais de voir Robert prendre plaisir à ses causeries...

Et voilà le résultat; belle vengeance, en vérité, qui me retombe dessus

et m'écrase douloureusement.

Ce qui m'est le plus pénible, c'est le sentiment d'avoir peiné un être

bon, loyal, désintéressé, qui ne l'a jamais mérité.

Ah! comme on est cruellement punie parfois pour avoir parlé plus vite

qu'on ne voulait!"

XIX

A quelques jours de là, Robert Samozane, qui avait eu de fréquents

entretiens avec son père et sa mère, se mit à faire allusion à un

départ prochain et à une absence sans doute prolongée.

-- Où vas-tu donc, Bob? demanda Jeanne surprise. Nous devances-tu à

Paris? En ce cas, la séparation ne sera pas de longue durée: nous voici

en octobre.

Sans regarder Odette qui, un peu pâle, jouait avec ses bagues, Robert

poursuivit:

-- Mes soeurettes, je n'ai plus de secret à garder avec vous, et je

vous annonce que je pars... pour Marseille...

-- Ce n'est pas tellement loin! murmura Blanche, et l'on en revient

vite.

-- Non, ce n'est pas loin, aussi ne ferai-je que passer dans cette

ville; je m'embarquerai le jour suivant...

-- Pour un voyage au long cours, fit Guillaume, au courant de la

nouvelle depuis peu, et essayant de plaisanter quoiqu'il n'en eût guère

envie.

-- Hélas! soupira Mme Samozane en baissant les yeux pour dissimuler les

larmes qui y montaient.

-- Voyons, pas d'erreur, reprit Robert très grave; il ne s'agit point

d'un voyage au long cours, comme l'insinue ce fou de Guy; la Société de

Géographie envoie une mission... utile au Soudan; j'ai demandé à en

faire partie; vous le savez tous, j'ai mes brevets d'ingénieur et si,

jusqu'à présent, je ne m'en suis guère servi, tournant mes aptitudes

d'un autre côté, je compte bien maintenant me féliciter de les avoir

acquis. Nous ne perdrons pas notre temps là-bas, je l'espère.

-- Non, mais vous pouvez y perdre votre santé, murmura la pauvre mère,

navrée.

-- Je suis robuste, protesta Robert en souriant.

Plus bas, il ajouta:

"Et qu'importe la vie, une fois qu'on en a fait le sacrifice!"

-- Mais, quand reviendras-tu? demanda Jeanne, angoissée elle aussi.

-- Le sais-je? Dans deux ans, trois ans au plus... Aujourd'hui, les

voyages se font si rapidement.

-- Tu appelles cela rapidement! fit Blanche.

Seule, Odette ne soufflait mot, quoiqu'au fond, elle eût envie de crier

de douleur et de remords, car elle pensait:

"Bien sûr, c'est moi qui le fais partir. Il ne peut se souffrir dans un

lieu où il rencontre à chaque instant une créature horriblement

méchante qui l'a calomnié et blessé à vif.

Décidément, il y a sur moi quelque chose de fatal, de maudit, qui fait

que je suscite du mal à ceux que j'aime le plus; et tout cela retombe

sur moi ensuite. Ce n'est que justice."

Le lendemain seulement, rencontrant comme par hasard son cousin qu'elle

savait au salon, Mlle d'Héristel s'approcha de lui et dit d'un petit

ton contrit et désolé:

-- Robert, est-ce que c'est... est-ce ce que c'est à cause de moi que

tu t'en vas?

Il sourit, d'un sourire à la fois amer et ironique, et répondit:

-- Quelle idée, Odette! Et pourquoi cela serait-il?

-- Mon Dieu! tu te rappelles... l'autre matin... quand j'étais... sur

l'herbe... à quatre pattes, comme le cheval, je t'ai dit des choses

désagréables...

-- Vraiment? Je ne m'en souviens pas, fit Robert d'un air de suprême

indifférence, en continuant à feuilleter une revue scientifique étalée

sur la table.

Cette froideur voulue produisit plus d'effet sur la coupable que ne

l'eussent fait les reproches les plus douloureux.

Elle fondit en larmes.

-- Robert, qu'est-ce que je t'ai fait?... Ah! oui, je sais bien... des

tas de sottises, de méchancetés; et tu m'en veux, au fond.

Mais tu ne te doutes pas... tu ignores...

Ici l'aveu ne pouvant venir, elle cria à travers de gros sanglots qui

lui soulevaient la poitrine:

-- Je suis bien malheureuse, va!

En voyant cette désolation sincère, ce repentir, cette confiance, il

fut pris de l'envie folle d'attirer dans ses bras la petite créature si

séduisante et si terrible à la fois, qui lui demeurait chère envers et

contre tout; il eut le désir de la consoler comme lorsqu'elle était

petite et qu'elle souffrait; de la bercer et de l'abriter sur sa

poitrine, pour la défendre de tout mal.

-- Ne pars pas, Robert, murmurait-elle toujours pleurante. Pense donc,

si tu mourais là-bas, loin de nous! Si c'est pour gagner de l'argent

que tu veux entreprendre cet affreux voyage, ne t'en inquiète pas: je

te donnerai tout le mien.

Pauvre chérie! elle parlait de donner son argent, et elle n'en avait

plus!

Il se contint pour ne pas l'embrasser. Mais non, pourquoi s'attendrir?

Ne fallait-il pas quelle souffrît un peu, qu'elle pleurât parfois,

cette jeune insoumise à qui tout souriait trop dans la vie?

Elle cachait sa figure menue dans ses mains qui tremblaient, puis la

relevant:

-- Alors, c'est à moi de te laisser la place, Robert; à moi de te

rendre à tes parents, à ta vie de famille; à moi de partir, enfin.

-- Et tu irais où, pauvre petite?

Elle demeura interdite une minute, puis soudain:

-- Je travaillerai! Je serai institutrice.

-- Non, petite, abandonne cette idée. Ecoute-moi plutôt. Essaie de

travailler, de devenir instruite et posée. Ne perds pas pour cela ta

belle gaieté...

-- Ah! oui, parles-en, de ma gaieté, mon pauvre ami!

-- Si. Tu dois être rieuse et sereine, d'abord parce que tu es à l'âge

où l'on rit, ensuite parce que...

-- Parce que? répéta Odette attentive et voyant qu'il s'arrêtait.

Un peu ému, il poursuivit:

-- Si je venais à mourir, là-bas...

-- Oh! fit-elle en un mouvement d'angoisse.

-- Mettons les choses au pire, il est plus sage de tout prévoir,

enfant. Donc, si je venais à mourir, je te demande, Odette, d'être la

consolation et la joie de mes parents.

-- Comment pourrais-je être joyeuse, en ce cas, Robert?

-- Tu l'essaieras; et d'ailleurs, c'est dans ta nature. Allons, je puis

compter sur toi.

Alors, Odette d'Héristel comprit que la vie est parfois réellement

triste.

XX

On était de retour à Paris.

Rue Spontini, la vie avait repris son cours paisible; mais si Mlle

d'Héristel n'avait été si absorbée par son propre chagrin, elle aurait

constaté avec étonnement que cette vie subissait des changements.

Ainsi, on ne gardait qu'une seule domestique en dehors d'Euphranie,

servante inséparable d'Odette.

On prenait souvent l'omnibus, presque plus de voitures et l'on allait

beaucoup à pied.

Les repas étaient tout aussi abondants, mais moins délicats que par le

passé.

On n'avait pas renouvelé la garde-robe des demoiselles Samozane.

M. Samozane fumait de moins bons cigares; ces dames usaient leurs vieux

vêtements.

Gui n'achetait plus de romans pour, le dimanche, se reposer des

_labeurs_ de la semaine; il n'allait plus aux courses ni au théâtre.

Mais, Odette ne s'apercevait de rien, ou, si parfois un changement la

frappait, elle pensait, indifférente:

-- Je conçois qu'on ne s'amuse pas en l'absence de Robert.

Il fallut une malencontreuse "distraction" de Gui pour ouvrir ces jolis

yeux si bien fermés par l'ingénieuse bonté du jeune tuteur.

Un jour, Gui rentra... très gai, d'un lunch offert à l'issue d'un

mariage où il avait quêté.

Il avait le champagne expansif.

-- Ce n'est pas que j'en ai abusé, disait-il à Odette qu'il prenait

pour confidente, l'ayant trouvée pensive, à la salle à manger, devant

une carte d'Afrique étalée toute grande sur la table.

Ma foi! non, je n'ai pas bu plus de trois cigarettes et pas fumé plus

de cinq coupes... Non, je veux dire tout le contraire. Mais tu me

comprends, toi, cousinette.

-- Oui, oui, c'est bon, va-t'en! fit Mlle d'Héristel impatientée,

quoiqu'elle eût envie de rire, au fond.

-- Oh! mais, à propos, poursuivit le jeune fou, comme illuminé par un

soudain souvenir, j'ai vu un de tes prétendants, chez les Mivières.

-- Je n'ai pas encore eu de prétendants, tu rêves, mon pauvre Guimauve;

je suis trop jeune et pas assez aimable.

-- Je te dis, moi, que Pierre Harvelet pensait à toi, l'hiver passé.

-- Oh! si peu!

-- Mais ne le regrette pas, va, il n'en vaut pas la peine; ce n'est pas

un chic type.

-- Pourquoi? demanda Odette, amusée malgré elle.

-- Voyons, un garçon qui disait, il y a une heure: "La petite

d'Héristel me plairait encore, mais, je n'ai pas assez d'argent pour

épouser une fille sans dot."

-- Et c'est de moi qu'il parlait? fit Odette incrédule, en souriant.

-- Bien sûr, en toutes lettres. Quand je te dis qu'il n'en vaut pas la

peine!

-- Il me croit donc sans fortune?

-- Dame! tu n'ignores pas que tout se sait, et que les choses se

colportent avec une facilité!... Non, c'est à croire que les gens n'ont

qu'à bavarder, en ce monde.

Bref, tu penses bien que l'histoire de ton procès perdu a vite fait le

tour de notre petit cercle.

-- Mon procès perdu?... répéta Mlle d'Héristel en ouvrant de grands

yeux.

-- S'il n'y avait que le procès encore, tant pis pour l'avocat! Mais

tes pauvres sept cent mille francs rasés, envolés, fichus, pour parler

le beau langage du siècle.

-- Mais, qu'est-ce que tu racontes donc? s'écria Odette un peu pâle, se

sachant si elle devait ajouter foi aux divagations de son cousin.

Avec un peu d'adresse, celui-ci eût encore pu reprendre pied; mais,

pour cela, son cerveau était trop embrouillé par le champagne, et, au

contraire, il mit plus avant dans le plat ses respectables semelles.

-- Oui, Robert nous avait recommandé à tous un silence absolu à ton

égard sur ce désastre.

On devait attendre son retour pour t'apprendre délicatement que tu es

pauvre. Mais à quoi bon. Il vaut mieux que tu sois prévenue.

Il croisa les jambes, prit une mine grave, et ajouta:

-- N'empêche que j'ai fait une gaffe. Vois-tu, c'est le Roederer qui en

est cause.

Sois gentille, Nénette, et pour ne pas m'attirer de désagréments, ne

dis rien, n'est-ce pas? tu feras l'ingénue jusqu'au jour où...

-- Mais non, moi je veux savoir! cria Mlle d'Héristel qui était toute

blanche, mais qui doutait encore. Explique-toi, Gui.

Le jeune homme passa la main dans ses cheveux d'un air de fatigue.

-- M'expliquer?... Ah! pauvre petite! Ce sera dur! Je sens que je ne

suis pas éloquent, aujourd'hui.

Odette qui n'avait pas la moindre envie de rire, s'élança vers son

cousin et, lui pressant énergiquement le bras, comme pour le ramener à

la saine raison:

-- Gui, parle! Voyons, est-ce vrai ce que tu m'as appris?

Il prit une attitude tragique:

-- Je ne mens jamais, fit-il en étendant une main large et maigre, aux

ongles nets et très longs. Comme Mucius Scaevola, je me laisserais

griller vif, plutôt que d'altérer la vérité; et lors même que je

parviendrais à la maturité de Mathusalem (ce qui ne m'ennuierait pas si

je restais bien conservé), mes lèvres ignoreraient le mensonge.

-- Laissons là l'histoire ancienne, veux-tu?

-- Si je le veux? J'ai fini mes études et, sans avoir positivement

surmené mon cerveau, je désirerais le laisser reposer.

-- Je te demande simplement si tu ne plaisantais pas en disant que je

suis ruinée?

-- Va t'informer auprès de ma tante, ou de papa, qui est redevenu ton

retuteur... Ou plutôt, non, ne leur demande rien: ils me gronderaient

d'avoir été indiscret.

Puis, un peu dégrisé, étonné de l'expression désespérée qui flottait

sur le petit visage de sa cousine:

-- Non, vrai, Nénette, ça t'ennuie tant que ça, cette perte d'argent?

Je te croyais plus désintéressée.

Elle éclata.

-- Tu ne comprends donc rien, Gui?... Ce n'est pas d'être pauvre qui me

navre.

Mais, est-ce que le... l'accident était arrivé avant... avant... Enfin,

avant le jour où je suis allée me promener avec Robert?...

Gui enfonça ses deux mains dans son épaisse chevelure.

-- Ca, tu sais... c'est assez difficile... Tu t'es promenée si

souvent...

-- Enfin, y a-t-il trois mois?

-- Il y a trois mois, j'en suis absolument certain, puisque...

-- Bien, cela me suffit. Mon Dieu! Mon Dieu! Et moi qui lui ai dit...

-- Oh! je te pardonne, tu sais; entre nous, ça ne tire pas à

conséquence, fit Gui croyant qu'il était en jeu.

Elle faillit trépigner.

-- Est-ce que je parle de toi, voyons? Est-ce que je pense à toi

seulement?

-- Merci, tu me combles.

-- Ce pauvre Robert que, méchamment, j'ai accusé en face, de chasser à

la dot... juste à l'heure où, me voyant dépouillée de mon argent, il

s'ingéniait à me cacher le malheur, à me laisser ignorer que je devais

à lui et aux siens jusqu'au pain que je mange!

-- Oh! ne parle pas de ça, Nénette, fit Gui qui n'avait entendu que la

fin de cette phrase; d'abord, tu en manges si peu, de pain! et ensuite

tu n'es pas réduite à la mendicité, sapristi! tu possèdes le bien de ta

mère.

-- Une somme infime que je dépense et au-delà en colifichets, à

satisfaire de stupides fantaisies. Non, quand j'y pense!...

Elle était blême, sa respiration s'arrêtait dans sa gorge; elle fit

signe au jeune homme d'ouvrir la fenêtre.

Il obéit mollement, en murmurant:

-- Tu es verte, cousinette. Est-ce que tu te trouves mal? Ah! non, je

t'en prie, ne remeurs pas; une fois passe encore, mais deux, c'est

ennuyeux; et puis, je ne me sens pas la force de te ramasser, je suis

un vrai poulet pour le moment.

Mais la petite nature énergique d'Odette d'Héristel reprit vite le

dessus; elle laissa là son bavard de cousin et, les jambes encore

flageolantes, elle gagna sa chambre, se jeta su son lit et pleura

pendant deux heures consécutives, transperçant de ses larmes plusieurs

mouchoirs et son oreiller.

Pendant ce temps, sérieux comme la statue de Napoléon aux Invalides,

Gui allait trouver sa mère.

-- Maman, dit-il humblement, je viens de faire une jolie gaffe.

-- Parle comme il faut, si tu veux que je te comprenne, répondit Mme

Samozane sans quitter des yeux son ouvrage.

-- C'est que, mère, les mots "four, bévue, impair" ne me semblent pas

assez forts pour qualifier ma bêtise.

-- Grand Dieu! qu'as-tu bien pu faire? s'exclama la pauvre femme qui,

cette fois, leva les yeux et, d'ahurissement, laissa tomber son

aiguille.

Indolemment, Gui se mit à quatre pattes pour la chercher.

-- Qu'est-ce que cette tenue? demanda la mère, quand il eut repris à

peu près sa position normale.

-- Cette tenue, c'est celle d'un jeune homme chic qui a quêté à un

mariage...

-- Et bu un peu trop de champagne au lunch.

-- Peut-être, maman, mais il fallait bien porter des toasts à la santé

des nouveaux mariés.

-- Soit. Dis-moi, maintenant, quelle sottise tu as commise?

-- J'ai trahi un secret de famille.

-- Nous n'avons rien de caché; notre vie est au grand jour.

-- Auprès d'Odette, poursuivit Gui, d'une voix creuse. Je lui ai dit

qu'à présent qu'elle a perdu son procès et son bien, les messieurs ne

la trouveront pas si gentille.

-- Tu pouvais t'en dispenser.

-- Eh! Je le sais bien, j'ai assez fait mon _meâ culpâ_, mère.

-- Et Robert qui avait tant recommandé de nous taire jusqu'à son

retour! dit seulement Mme Samozane en reprenant son dé.

Enfin, ce qui est fait est fait; mais tu es un fameux bavard, mon

pauvre garçon.

-- Je n'avais pas très bien ma tête à moi.

-- Tu n'as pas besoin de me le dire. Et, maintenant, je t'engage à

aller te reposer.

-- Je ne fais que ça depuis que je suis rentré. Alors, mère, vous ne

m'en voulez pas de trop de ma balourdise, puisque le mot gaffe vous

agace?

-- Ah! tu veux dire?... Mon Dieu! il n'y a que demi-mal, répliqua la

mère après avoir cassé son fil avec ses dents.

Au fond, je n'étais pas de l'avis de Robert; je ne suis pas absolument

fâchée que la petite sache un peu que la vie ne lui réserve pas

seulement des roses.

A propos, qu'a-t-elle dit?

-- Qui ça? demanda le jeune homme en étouffant un bâillement.

-- Mais Odette; voyons, où as-tu la tête?

-- Au-dessus de mon cou, mère chérie. Ah! oui, Odette, elle est devenue

bleue, noire, jaune, verte, et a crié je ne sais plus quoi. Elle paraît

très navrée; j'ai cru, un moment, qu'elle allait tourner de l'oeil.

-- Gui, voilà que tu parles encore argot!

-- C'est pour ne pas oublier le seul idiome que mon professeur ne m'ait

pas enseigné. Bah! elle se consolera. Nénette d'Héristel, fille pauvre

désormais et destinée, quoique jolie, à coiffer Sainte-Catherine.

N'est-ce pas, maman, elle est jolie?

-- Qui cela?

-- Sainte-Cath... je veux dire, ma cousine Nénette.

-- Oui, mais il y a mieux.

-- Mieux, bien sûr, sous le rapport de la régularité des traits; et

elle n'aura jamais cinq pieds trois pouces, la chérie; mais, je ne

connais personne pour rivaliser avec elle du côté charme, grâce

espiègle, finesse...

-- Voilà que tu deviens lyrique, fit Mme Samozane, sans pouvoir

s'empêcher de rire. Ne lui dis pas cela, au moins.

-- A Nénette, pas de danger, mère. Vous savez bien que nous sommes tout

le temps à nous disputer. Et puis, pour l'instant, les compliments ne

tomberaient pas à pic; elle doit être affreuse, la pauvrette.

-- Quel tour lui as-tu joué encore?

-- Aucun, à part ce que vous savez. Mais elle est en train de pleurer

comme une vigne; elle doit avoir les yeux cramoisis, le nez rouge et

les joues luisantes.

-- Vraiment? En ce cas, il faut que j'aille à elle, dit vivement Mme

Samozane qui abandonna son siège et son ouvrage, et se dirigea vers

l'appartement de sa nièce.

Elle trouva Odette à peu près dans l'état pittoresque dépeint par Gui,

et attirant la jeune fille dans ses bras:

-- Eh bien! chérie, cela nous fait donc tant de peine de nous savoir

appauvrie?

Impétueusement, Odette embrassa l'excellente femme:

-- Ah! tante, non, ce n'est pas surtout cela, car au fond, plaie

d'argent n'est pas mortelle, mais depuis ma ruine, puisque ruine il y

a, je vis à vos dépens.

-- Qu'est-ce que cela, mignonne? Tu ne songes pas qu'auparavant, nous

jouissions de ton bien-être; donc, la réciproque est juste.

-- Tante, je veux, maintenant, devenir très raisonnable...

-- Tu l'es déjà... depuis peu, il est vrai, mais enfin cela t'est venu.

-- Je ne veux pas dire seulement raisonnable sous le rapport de la

dépense, mais, je travaillerai.

Longtemps, elles restèrent ensemble, l'une consolant l'autre; mais

Odette ne livra pas à sa tante le secret de son coeur.

XXI

"C'est un peu dur, mais on s'y fait; et puis, le sentiment du devoir

accompli est une consolation.

J'ai repris le règlement de vie que, il y a quelques mois, j'avais

suivi... deux jours, je crois, mais j'y ai apporté quelques

modifications.

Dans l'après-midi, je me remets au piano et aux lectures sérieuses.

Ce n'est pas que cela m'amuse, mais je suis persévérante à présent, au

grand ébahissement de Guimauve qui me prenait, je crois, pour un

papillon à la cervelle absente.

Qui l'aurait cru? En suant sang et eau, en m'armant d'une patience

angélique et en y passant bien des heures diurnes et nocturnes, je suis

parvenue à me faire un joli corsage tout simple, en panne claire et qui

me va comme un gant.

Tante a dû me corriger un peu les épaules, mais elle m'a quand même

félicitée.

Et me voilà prise d'un grand zèle pour entraîner mes cousines à nous

fabriquer toutes sortes de joliesses qui nous économiseront les

couturières et nous habilleront aussi bien qu'elles.

Sans avoir mon enthousiasme, Jeanne et Blanche se sont mises à l'oeuvre

et ne réussissent pas mal.

Guimauve se moque de moi, m'appelant Mlle la Jupière et la Corsagière,

mais je demeure sereine sous ses railleries qui tombent à faux.

Mon oncle ne m'avait pourtant pas trouvé la bosse de la couture, et il

s'en étonne.

Mes tantes n'en reviennent pas, elles.

Alors, qu'elles se préparent à mieux, je leur offrirai bien d'autres

surprises.

Quant à Nanie, elle n'est pas éloignée de me prendre pour une fée et,

afin de mériter cet éloge un peu trop pompeux, je lui ai fait, de mes

blanches mains, une robe couleur capucin dont elle fait ses beaux

dimanches.

. . . . . .

. . . . . .

. . . .

Les jours passent.

Nous revoici à l'été; mais cette année, par économie, nous n'irons pas

à la campagne.

Qu'importe! La proximité du Bois de Boulogne nous rend très supportable

le séjour de la rue Spontini.

Je ne souffre de ce changement, moi, que pour les Samozane. Et encore!

Mon oncle est plus à même à Paris de poursuivre ses études

phrénologiques.

Jeanne préfère rester ici, où elle a plus de chance de rencontrer M. de

Grandflair.

Blanche adore se promener dans les rues et sur les boulevards.

Seules, mes tantes et Euphranie se verraient, je crois, avec plaisir,

travaillant à l'ombre d'un acacia sans devoir, pour cela, passer une

robe de rue et mettre un chapeau.

Guillaume est bien partout, lui, et sa bicyclette lui permet de tâter

de la campagne presque tous les soirs, sans débourser un centime.

Reste moi.

Eh bien! moi, que me font toutes choses, à présent?

Si je l'avais voulu, j'aurais suivi à Dieppe les Fonterailles, anciens

amis de mon père, qui ont cherché à m'y entraîner avec eux.

J'ai tenu bon.

D'abord, il m'aurait fallu des toilettes neuves pour me rendre sur une

plage mondaine, et je suis devenue une personne trop économe pour me

laisser aller à une dépense inutile à présent.

Ensuite, je ne consentirais pas à goûter un plaisir que ne

partageraient pas mes cousines.

Ces pauvrettes, Blanche et Jeanne, n'en sont pas comblées, et je ne

veux pas m'amuser à leur barbe (ce qui est une pure métaphore), quand

rien ne m'y force.

Enfin, dernier et suprême argument, que je n'ai pas avoué par exemple,

là-bas, je ne serais plus à bonne source pour avoir des nouvelles du

voyageur.

Elles ne sont pas fréquentes, ces nouvelles, mais quand arrive le

lointain courrier, on est si heureux de savoir tout de suite que

l'exilé n'est pas mort; qu'il a eu, dans sa tente, des hyènes veillant

maternellement sur son sommeil; qu'il les a expulsées au réveil, et

que, à force de quinine, il combat la fièvre et la maladie de foie.

C'est égal, j'ai beau étudier, lire, coudre, faire de la musique, je

trouve que les semaines sont d'une longueur désespérante et je voudrais

être plus vieille de deux ans."

XXII

"Energique décision.

Visite inattendue, d'abord.

Celle d'un parent... éloigné, mais qui aime à entretenir les relations

de famille; Hector de Merkar, qui occupe un poste supérieur dans une

des premières maisons de banque d'Alger.

J'aime son caractère, un peu vif mais rond, franc, et son aspect est

plutôt celui d'un militaire que d'un homme de finances.

A cinquante ans, il porte fièrement une haute taille un peu épaissie

par l'âge, une belle chevelure grise, et le poids d'une nombreuse

nichée.

Il a cinq enfants dont il parle beaucoup et avec émotion, et une femme

dont il parle moins, sans aucune émotion.

Quand viennent les chaleurs, il passe la Méditerranée et dépose tout ce

monde-là de l'autre côté de l'eau, dans le département de l'Isère, je

crois, où Mme de Merkar a des parents.

A la chute des feuilles, ils retournent à Alger.

Et voilà que, cette année, Odette d'Héristel est invitée à partager le

voyage, le mal de mer et la vie des Merkar dans la capitale de

l'Algérie pendant la saison d'hiver.

J'ai commencé par refuser énergiquement, mais mon oncle et mes tantes

m'ont raisonnée et j'ai fini par céder.

Je comprends leur insistance, ils espèrent que cela me guérira de mes

idées grises; car, si je n'ai pas absolument de "blue devils" comme

disent nos voisins d'Outre-Manche, je ne suis pas toujours dans le

rose, tant s'en faut!

Ils comptent donc sur la distraction, l'attrait du nouveau, pour faire

de moi l'Odette d'autrefois; pas la méchante, la gaie, bonne enfant,

enfin.

Moi, ce n'est pas pour cette raison que je consens à suivre les Merkar

dans leurs pénates.

Je deviens une fille très pratique, aussi, je remarque que l'on

continue à me gâter comme lorsque j'étais riche; je me dis donc que mon

absence sera une économie pour les Samozane.

Ensuite, les voyages forment la jeunesse, instruisent, mûrissent; je me

formerai, m'instruirai, et mûrirai... pas trop, j'espère.

Les Merkar ont des enfants pourvus d'une institutrice, paraît-il; mais,

puisque je ne suis pas encore assez vieille pour gagner ma vie, je

ferai là-bas, mon apprentissage, non de mère de famille, mais de

"governess".

J'apprendrai la manière de dresser les petits à l'étude sans les

décourager; je travaillerai le piano avec fougue si cela m'est facile,

et je tâcherai d'acquérir d'autres talents qui me manquent.

Si je ne reviens pas d'Algérie, accomplie et armée de pied en cape pour

_the struggle of life_, ce ne sera pas de ma faute.

Alors, peut-être, Robert me pardonnera-t-il ce qu'il n'a pas dû oublier

encore...

Un tuteur embarrassé · 第 4 / 8 段