Voici, pour le moment, mon règlement de vie, moins difficile dans la

forme que celui du couvent des Auxiliatrices du Bien, mais malaisé au

fond quand on vit dans le monde.

Lever: Huit heures en hiver. Toilette sommaire. Sept heures et demie en

été.

Et même, pourquoi pas sept heures?

Puis, travail."

. . . . . .

. . . .

Nous devons à la vérité de dire que ce programme fut suivi _deux jours_

par celle qui l'avait tracé, avec l'intention formelle de le respecter

ponctuellement.

Que voulez-vous? On n'est pas parfait.

Toute la famille étant au courant de la chose, à la fin de la semaine,

Gui fit observer d'un air affligé qu'Odette avait mauvaise mine.

-- C'est sans doute de se lever trop tôt, ajouta-t-il ingénument.

Il n'ignorait pas que Jeanne et Blanche avait dû, un peu avant neuf

heures, aller relancer dans son lit leur cousine qui dormait à poings

fermés.

Le piano fut étudié à peine vingt-cinq minutes, et "très sérieusement":

des valses, le ballet de _Coppélia_ et les _Cloches de Corneville_ au

lieu de Beethoven et de Haydn.

Quatre points en tout et pour tout allongèrent considérablement la

broderie commencée un an auparavant par Mlle d'Héristel.

Par exemple, elle sortit beaucoup, tantôt avec ses tantes, tantôt avec

ses cousines, plus souvent avec Euphranie.

Elle rentrait toujours les mains pleines de menus paquets, présents

destinés à son entour, car elle était libérale.

Les tantes ne manquaient jamais de fleurs, ses cousines de colifichets,

les hommes de cigares ou cigarettes.

Personne n'osait lui faire de reproches sérieux sur sa prodigalité;

seul, Robert secouait parfois les épaules et murmurait:

-- Cette petite sème l'argent comme si elle était millionnaire.

Un jour, il fit observer à la pupille de son père qu'elle ne resterait

peut-être pas toujours riche et qu'il serait bon pour elle d'apprendre

à réprimer ses fantaisies.

Elle lui rit gentiment au nez pour toute réponse.

Gui lança, riant aussi:

-- Pauvre Nénette! elle qui ne dépense pas le quart de ses revenus.

Le père et le fils aîné échangèrent alors un regard que Mlle d'Héristel

saisit au passage et qui la rendit pensive un instant.

Que voulaient-ils se dire par là?

Depuis longtemps, les soupçons qui avaient travaillé sa petite

cervelle, après le sommeil semblable à la mort dont elle avait été

victime, ne hantaient plus son esprit.

Pour le moment, tout allait bien.

Les jeunes filles vivaient en paix, comme trois soeurs; Mme Samozane

traitait sa nièce comme ses propres enfants; tante Bertrande ne

grondait pas trop.

Gui était amusant; Robert exquis.

Seul, l'oncle Valère avait souffert de la mauvaise saison; il toussait

et avait un peu d'asthme.

Il dit mélancoliquement un jour, en se mettant à table, qu'il ne se

sentait plus bon à rien, pas même à gouverner une endiablée pupille et

que... si Robert voulait bien...

Robert voulut bien et se chargea, à la place du père impotent, de

conduire tout ensemble les intérêts de Mlle d'Héristel dans une voie

raisonnable, et Mlle d'Héristel elle-même.

Quant à Odette, on ne lui demanda pas son avis.

-- Tu vas perdre au change, cousinette, lui dit Robert en souriant.

-- Qui sait? fit-elle d'un geste coquet de sa mignonne tête.

Gui pouffait de rire dans sa serviette tout en offrant ses condoléances

à son frère.

XIV

Il arriva cependant que, ainsi que l'avait si pittoresquement dit le

fils cadet de Samozane, la tutelle de Mlle d'Héristel devint pesante au

nouveau tuteur, expérimenté peut-être, mais enclin à la faiblesse, à

l'indulgence envers la pupille.

Comme nous l'avons dit, la fortune d'Odette, sagement placée pourtant,

courait des risques sérieux à cause d'un procès intenté aux d'Héristel

par un parent éloigné, qui n'avait peut-être pas de prétentions tout à

fait illégitimes.

Un legs fait jadis au père de la jeune fille, enrichissant tout d'un

coup celui-ci, avait été rédigé maladroitement; c'était ce manque de

formes exigibles qu'évoquait le demandeur pour faire casser le

testament et pour, du même coup, déposséder l'héritière.

Or, toujours pour ne pas ternir la joyeuse sérénité de cette

insouciante enfant, personne ne lui en parlait, ce qui était un tort.

"Il sera toujours temps de lui apprendre l'étendue de son malheur, si

malheur il y a, quand la catastrophe aura eu lieu, disait Robert."

Sans l'approuver totalement, tout le monde faisait comme lui; du reste,

qui donc eût causé "affaires" avec Odette? Dès qu'on énonçait des

chiffres devant elle, elle se sauvait en se bouchant les oreilles.

-- Seulement, disait assez sensément Mme Samozane, apprenons-lui à

modérer ses caprices et à réfréner ses dépenses. Si jamais la pauvre

petite se voit réduite à la portion congrue (ce qui lui reviendrait de

sa mère est si peu de chose: quinze cents francs, peut-être), elle en

souffrira beaucoup, n'étant pas accoutumée à l'économie.

Ce serait lui rendre service que de lui insinuer d'avance que toute

fortune est sujette à des fluctuations et à des revers.

-- Bah! fit Gui, aussi insouciant que sa cousine, pour lui comme pour

les autres; la sécurité présente est déjà beaucoup; qu'elle y croie

donc le plus longtemps possible, c'est toujours cela de gagné sur

l'ennemi.

Et l'on commit la faute grave de laisser Odette vivre en petite

princesse, choyée, gâtée, admirée et réellement aimable avec sa jolie

frimousse et ses répliques jamais banales.

S'apercevait-elle, même, que la petite pension mensuelle attribuée à

ses menus plaisirs avait diminué? Mon Dieu! non; se voyant arrivée plus

vite au fond de sa bourse, elle se figurait avoir dépensé davantage.

XV

"La petite fête des Riserol a eu lieu, très réussie à ce qu'ils disent

tous; mais je n'en ai pas été satisfaite comme je me le figurais.

Je ne suis cependant pas encore blasée sur ce genre de plaisir, moi qui

commence à peine "à sortir", pour parler le langage d'aujourd'hui.

D'abord, j'espérais que tous les messieurs seraient fous de ma robe, et

je crois que beaucoup l'ont regardée comme si elle était en simple

calicot; comme si, également, Mlle d'Héristel ne valait pas la peine

d'être un peu admirée.

Pourtant, depuis que je suis sortie du couvent, (que j'y enlaidissais,

Seigneur!) je n'ai plus les mains rouges, ce qui est un point capital.

Je suis obligée d'avouer que, si je ne les recherche pas, ce qui est

indigne d'une femme intelligente et comme il faut, je ne crains pas les

compliments.

Or, l'autre soir, ils ne sont pas tombés en masse sur ma personne, les

compliments. A quoi donc servait alors ma jolie robe moirée? Moi qui

l'avais achetée fort cher, non seulement pour taquiner ma tutrice et

savourer la douceur du fruit presque défendu, mais aussi parce que sa

teinte m'allait... comme un gant.

Encore une fois, c'était bien la peine: Robert ne l'a pas même

regardée, lui dont j'estime le jugement, car il a un goût sûr et

délicat.

Il ne fait donc plus attention à moi?...

Peut-être que chez les Riserol il a découvert une autre héritière plus

riche que Mlle d'Héristel.

Dieu! que je suis méchante et que voilà une phrase que je voudrais

effacer! Comment puis-je avoir de telles idées?

Mlle Dapremont et Miss Hangora, qui ne se quittent toujours pas,

étaient chez les Riserol, l'une en foulard paille, l'autre en bleu vif.

On la trouve jolie, cette _chère_ Antoinette; moi, c'est drôle, je ne

me sens pas portée à tant d'indulgence pour sa personne.

Il faut avouer que sa robe paille lui allait bien.

Robert le lui a peut-être dit, lui qui n'a pas soufflé mot de la

mienne."

XVI

Euphranie et Mlle Dapremont étaient décidément destinées à jouer un

rôle néfaste auprès de Mlle d'Héristel; l'une involontairement, par

pure ignorance ou par bêtise; l'autre, mue par le secret désir de

détacher Odette de Robert sur lequel elle avait jeté son dévolu.

Non qu'elle fût réellement une méchante fille; mais la meilleure ne

devient-elle pas un peu cruelle dès que son coeur est en jeu?

Or, depuis quelques mois, Antoinette trouvait Robert Samozane fort à

son goût; elle possédait une dot modeste et le jeune homme n'avait

d'autre fortune que celle qu'il gagnerait par son labeur et son

intelligence vraiment remarquable.

Mais, Mlle Dapermont n'avait pas les penchants coûteux d'Odette

d'Héristel; de plus, elle se jugeait elle-même fort au-dessus de "cette

petite fille" étourdie et vaine, donc fort incapable de faire le

bonheur d'un homme sérieux.

-- Tout au plus, serait-elle bonne pour ce pauvre Gui qui mérite encore

mieux, se disait-elle en voyant ces deux fous rire et jouer ensemble

comme des enfants.

Chaque année, aux vacances, les Samozane louaient une modeste villa en

pleine campagne, pas trop loin de Paris cependant, où les jeunes

filles, anémiées par les chaleurs estivales, reprenaient des couleurs

et de l'appétit, où les jeunes gens se reposaient de leurs travaux de

l'année.

Mlle Dapremont s'y était vu inviter, ou plutôt s'y était fait inviter

quelques jours, et elle remarquait, avec une secrète joie, que Robert

semblait plus assidu auprès d'elle que l'an dernier.

Cela n'était pas, en réalité; ou, du moins, l'aîné des Samozane souvent

retenu au dedans par des pluies fréquentes de ce mois d'août-là,

prenait plaisir à écouter la musique que faisait Antoinette. Meilleure

pianiste, (sans être d'une grande force), qu'Odette d'Héristel et que

les demoiselles Samozane, médiocres en tout, elle s'appliquait

adroitement à jouer les morceaux préférés du jeune homme en même temps

que ceux où elle pouvait briller sans trop de peine.

Eh! mon Dieu! pourquoi Robert, qui aimait la musique et qui en était un

peu sevré chez lui, n'eût-il pas goûté celle de cette femme

complaisante et sensée, comme il paraissait goûter ses entretiens

généralement sérieux?

C'est ce que, adroitement, la belle Antoinette avait soin d'insinuer à

Odette, quand elle pouvait saisir cet oiseau farouche.

Un jour, Mlle d'Héristel interrogea Euphranie au sujet de leur invitée.

La vieille femme, maladroite sans le vouloir, s'écria:

-- Je serai contente quand cette demoiselle sera loin d'ici et ne fera

plus le joli coeur auprès de M. Robert.

-- Sans doute qu'elle plaît à mon cousin, fit Odette avec un soupir. Et

puis, tu as beau dire, Nanie, elle a du charme.

-- Peuh! en a-t-elle tant que ça?

-- Elle a une si belle taille, et des mains, et des pieds!...

-- Pas plus que vous, Mademoiselle.

Odette se mit à rire.

-- Non, pas plus que moi comme nombre, mais autrement bâtis.

-- Enfin, je maintiens qu'il n'y a pas à vous comparer à elle, mon

petit; de plus, vous êtes riche, et elle, paraît qu'y n'y a rien de

trop.

-- Elle a de la chance; au moins, elle ne pourra pas dire qu'on

l'épouse pour son argent. Tandis que moi!...

-- Oh! vous, il y a de quoi, heureusement pour vous. Mais vous avez

autre chose avec, Mademoiselle, qui fait désirer aux beaux messieurs de

s'épouser avec vous.

Sur ce, Odette alla jeter un coup d'oeil au dehors et s'assurer que

Mlle Dapremont n'était pas en train de causer ou de faire une lecture

intéressante avec Robert.

Ne pouvant s'éterniser à Chaville, celle-ci partit, avec regret sans

doute, sans emporter d'espoir bien précis, mais avec la consolation

d'avoir "jeté des jalons", c'est-à-dire d'avoir insinué à Odette

d'Héristel qu'elle ne "ferait jamais l'affaire" de son cousin Robert.

Tout ceci ne laissa pas que d'inquiéter la pauvrette. Des idées

bizarres lui traversaient la cervelle et, quoiqu'elle connût le noble

caractère et l'orgueil de l'aîné des Samozane, elle se demandait

parfois si, malgré son désintéressement, il n'escomptait pas l'avenir

et ne fondait pas des espérances sur la fortune de la petite cousine.

S'il n'épousait pas Mlle Dapremont (ce qui ravirait Odette), c'était

parce qu'il la trouvait trop pauvre.

S'il l'épousait, il se montrait peut-être plus désintéressé; mais il

devait avoir une idée de derrière la tête.

Dans ces conditions-là, l'été ne pouvait passer agréablement pour

Odette.

Quand Mlle Dapremont fut partie, voyait-elle Robert demeurer pensif et

inoccupé, ce qui lui arrivait rarement, elle se disait:

"Il rêve à elle, il la regrette, il s'ennuie sans elle. La musique et

les lectures dont elle le berçait lui manquent."

Moi, je n'ai pas ainsi le talent de l'intéresser, et je ne veux pas

essayer de le faire: j'aurais l'air de chercher à imiter Antoinette.

Un malaise planait donc sur le petit cercle des Samozane, toujours à

cause d'Odette qui n'était plus comme autrefois.

XVII

-- Odette, veux-tu que je t'emmène?

-- Je veux bien, avait répondu Mlle d'Héristel.

-- J'essaie le nouveau cheval de mon ami Bertheret; il n'est pas très

commode. Tu n'auras pas peur?

-- Ah! Dieu! non, fit Odette, indifférente.

Elle acceptait cette promenade avec le cousin tuteur, comptant

provoquer une explication, et même lui demander carrément s'il allait

épouser Mlle Dapremont, ou bien s'il jouait simplement un rôle d'assidu

auprès d'elle avant de prendre pour femme une héritière plus jeune...

et... moins agréable sans doute.

Certes, ces idées saugrenues ne fussent point venues dans cette petite

cervelle surexcitée, si Antoinette Dapremeont n'eût tenu à la pauvre

enfant les propos que nous savons.

Et puis, le dépit, le chagrin s'en mêlant, Odette se montait

l'imagination, s'incitant elle-même à se montrer dure et méchante.

Elle avait le plus grand tort.

Elle ne se doutait guère que, la veille, une lettre était venue à

Chaville, concernant ses propres affaires en pitoyable état.

Le procès étant perdu, Mlle d'Héristel se trouvait réduite à la très

minime pension qui lui venait de sa mère.

Mais tout ceci demeurait un secret entre les membres de la famille

Samozane, sauf Jeanne et Blanche.

Robert avait stipulé formellement:

-- Laissons la pauvre petite dans l'ignorance de ce désastre; son

insouciance de l'avenir est sui douce! Je me charge de lui servir la

somme mensuelle de ses menus plaisirs en la diminuant sans qu'elle s'en

aperçoive trop...

-- Tu as raison, avait ajouté le père.

-- Tu as tort, mais fais comme tu l'entendras, avaient soupiré les deux

femmes.

-- Il n'y a pas deux tuteurs de ton calibre sous la coupole céleste,

avait conclu Gui.

Et personne n'avait ouvert les yeux à l'innocente pupille, guère

innocente toutefois à cet instant où elle méditait la confusion de son

cousin modeste.

Quelques remarques s'échangèrent d'abord, au début de la promenade,

vagues de la part de l'un, mêlées d'insinuations peu bienveillantes de

la part de l'autre.

Il arriva un moment où Robert fut obligé de descendre devant un atelier

de charronnage pour y faire une commission qu'il ne pouvait confier à

personne.

Un peu inquiet, il avait dit à sa compagne:

-- Tiens les rênes, Odette, un peu fermes; la bête s'est montrée docile

jusqu'ici, mais je ne m'y fie qu'à moitié. Du reste, j'en ai pour une

seconde.

-- Oh! tu sais, ne te presse pas, je n'ai pas peur, avait répliqué la

jeune fille.

Mais, Samozane avait raison de se méfier.

D'abord, se sentant guidé par une main virile, le jeune cheval s'était

conduit d'une manière exemplaire; quand il ne se vit plus retenu que

par les doigts frêles d'une fillette, il osa se montrer indépendant et

rageur.

-- Ho! ho! Doucement, doucement, faisait Odette, mais sans succès.

Puis, voyant reparaître son cousin sous la vaste porte du charron, elle

voulut faire preuve d'adresse et de vigueur et asséna un léger coup du

manche du fouet sur le rebord de la voiture.

Le bruit suffit pour affoler l'animal qui partit à fond de train, avant

même que Samozane pût crier:

-- Pour Dieu! Odette, ne le taquine pas; me voici!

Le danger n'était pas très grand, toutefois; Mlle d'Héristel tenait les

rênes le plus court possible et eut soin de diriger la bête capricieuse

vers un pré non entouré de haies, par bonheur, qui verdoyait là-bas.

-- Pourvu que cette prairie ne soit pas bordée d'une rivière! pensa

Odette. Bah! je connais Robert: il m'aura bientôt rejointe.

Ce fut ce qui arriva; par malchance, la frêle voiture avait versé déjà

et la jeune personne, fort humiliée, touchait le sol pas trop durement,

mais dans un bouleversement de toilette et de coiffure, ce qui mit sa

coquetterie mal à l'aise.

-- Odette! Es-tu blessée? s'écria une voix mâle angoissée.

Preste, la coupable se relevait, très rouge et vexée.

-- Non, je n'ai pas une égratignure, et le cheval non plus, paraît-il.

C'est une chance; mais me voilà bien, avec mon chapeau défoncé.

-- Qu'importent le chapeau et le cheval! tu es saine et sauve, cela

suffit. Combien j'ai été imprudent!... Tu pouvais être tuée...

Dans sa confusion un peu rageuse, Odette évitait de regarder son

tuteur; sans cela, à sa pâleur et à son trouble, elle aurait compris

quelle place immense elle tenait dans son coeur.

Mais, hargneuse, elle murmura tandis qu'il relevait le cheval et la

voiture à peine endommagée:

-- Au fait, les imprudences réussissent parfois à qui les provoque.

-- Que voulez-vous dire? fit-il, étonné, ne comprenant pas et ne la

tutoyant plus.

-- Dame! si j'avais trépassé dans... l'accident, vous héritiez de mes

biens et pouviez épouser sans arrière-pensée la toute charmante mais

peu fortunée Mlle Dapremont.

Elle débita cette petite méchanceté les dents serrées, la joue en feu,

tout en rattachant sa chevelure dénouée.

Dans sa surprise et sa douleur, Robert faillit de nouveau laisser

échapper le cheval.

-- Oh! Odette! fit-il seulement.

Et, trop généreux pour ouvrir les yeux à cette ingrate enfant qui lui

brisait le coeur, il se tut désormais, dédaignant de la détromper.

Elle sentit qu'elle l'avait froissé au delà de tout, et elle eût donné

les beaux cheveux dont elle était si fière pour rattraper ses méchantes

paroles.

En retournant à la maison, au trot de l'animal revenu à de meilleurs

sentiments, les promeneurs ne prononcèrent pas un mot.

Il avait le coeur trop serré pour parler; elle avait trop de regret de

sa sottise pour oser même murmurer une phrase d'excuse.

"Il ne me pardonnera jamais! se disait-elle. Et il aura bien raison,

hélas! Je ne sais quel démon m'a poussée à dire une chose que je ne

pensais pas du tout... Certes non, pas du tout. Et je l'ai

irrévocablement et irrémédiablement blessé... Tout cela, c'est la faute

de cette vilaine Antoinette Dapremont que je déteste. Si elle

n'existait pas, je ne serais pas jalouse d'elle et rien d'ennuyeux

n'arriverait."

Elle retint un petit sanglot qui lui montait à la gorge; soit par un

reste d'orgueil, soit de crainte d'étonner Robert, elle ne voulait pas

qu'il s'aperçût de sa détresse morale.

Mais, s'en serait-il aperçu seulement?

Pensif, enfoncé dans ses méditations, Samozane ne semblait même pas

s'apercevoir que sa pupille occupait le siège à côté de lui, un peu

meurtrie par sa chute et beaucoup plus, moralement, par son

incomparable maladresse.

Gui seul, assista à leur morne retour.

-- Bon! pensa-t-il en les voyant descendre l'un après l'autre de

voiture sans aucune de ces attentions, de la part du cavalier, dont

Robert était coutumier. Voilà déjà le pauvre tuteur qui a maille à

partir avec l'endiablée pupille. Quand je lui prédisais que ses

nouvelles fonctions ne seraient pas d'une suavité enviable!

Odette ne parut pas au déjeuner.

-- Le soleil lui a fait mal à la tête, expliqua simplement Robert, sans

voir les sourires que ces paroles amenaient sur les lèvres de tous. Ce

jour-là, le ciel demeurait couvert sans laisser pénétrer le plus pâle

rayon jusqu'aux pauvres mortels.

Odette se montra le soir seulement au dîner, mais si pâle et

silencieuse, avec des yeux si rougis et l'air tellement absorbé, que

tous la crurent, en réalité, victime d'une migraine atroce.

Gui, qui manquait rarement l'occasion de mettre ses vastes pieds "dans

le plat", pour parler son propre langage, eut soin de s'enquérir de la

promenade matinale.

S'était-on amusé?

-- Beaucoup, répondit le tuteur, avec une âpreté qui lui était si peu

habituelle que tous le regardèrent avec étonnement.

Odette baissa le nez, contemplant avec attention son assiette de

porcelaine vierge de mets.

-- Le cheval s'était-il bien comporté?

-- Mieux qu'on ne l'espérait.

Guy cessa d'interroger.

Décidément, il s'était passé quelque chose.

Un froid planait sur l'assemblée, rieuse encore naguère.

N'entendant pas causer les autres, M. Samozane dégustait son repas en

silence; Mme Samozane, affligée, promenait son regard effaré de sa

nièce à son fils aîné; tante Bertrande se répandait en soupirs; Jeanne

songeait à M. de Grandflair; Blanche n'osait élever la voix.

"Si encore on savait pourquoi ils se sont chamaillés, pensait Gui, on y

porterait remède. C'est bête comme tout, ces querelles; au fond, je

suis sûr qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mais ça n'est pas

amusant pour nous, les jeunes, qui sommes obligés de prendre des airs à

bonnet de nuit.

Odette boude... Non, ce n'est pas de la bouderie; elle souffre; et ce

n'est pas de migraine non plus; au moindre bobo, d'ordinaire, elle se

plaint, devient câline, dolente, aime à se faire dorloter...

Aujourd'hui, ce n'est pas cela. Pardieu! Je le sais! Robert a profité

du tête à tête pour lui apprendre que sa fortune s'est fondue, évaporée

dans les brouillards; et, ma foi! ce n'est jamais agréable à savoir,

cette chose-là!"

Au premier moment libre, le jeune homme attira son frère à lui.

-- Dis donc, mon vieux Bob, tu lui as dit?... Elle sait?... Voilà

pourquoi elle nous fait la tête...

-- De qui parles-tu? J'ai dit quoi? fit Robert ahuri.

-- Tu as dit à Nénette l'issue du procès?

-- Ah! l'issue!...

Une seconde, Robert hésita. Quelle belle revanche que d'instruire, en

effet, l'ingrate, de sa triste situation nouvelle! Combien elle serait

mortifiée et rendrait enfin justice à celui qu'elle avait si

cruellement blessé!

Mais non; cela était indigne de Robert.

Se redressant, un peu brusque, il répliqua:

-- Mais, pas le moins du monde. A quoi vas-tu penser? Il n'est pas

temps encore de tout lui dire. Je te répète qu'elle a mal à la tête,

voilà tout.

XVIII

"J'ai commis, il y a vingt-quatre heures, la plus vilaine action de ma

vie, qui est déjà bien trop longue, puisque je suis si malheureuse.

Oui, je voudrais être morte, mais cette fois, morte pour de bon, et non

bêtement à moitié ainsi qu'il y a un an bientôt.

Comment ai-je pu être si cruelle, si stupide en même temps, pour dire à

Robert ce que j'ai osé lui dire?

Le diable était en moi, qui parlait par ma bouche, certainement, car

Odette d'Héristel insinuer à Robert Samozane qu'il aime l'argent

jusqu'à la bassesse, c'est le fait d'une folle ou d'un démon.

Je crois que je suis les deux, en vérité!

Pauvre Robert! Il n'en revenait pas, lui, et me regardait avec des yeux

à la fois si tristes et si ahuris, que j'en ai eu le coeur transpercé,

que j'aurais voulu me couper la langue pour le punir.

J'ai bien essayé de réparer ma sottise, de me rattraper; mais... ah!

bien oui!... Mes vilaines paroles n'étaient pas tombées dans l'oreille

d'un sourd, et Robert a l'ouïe aussi sensible que l'âme.

Mon Dieu! et moi qui, depuis longtemps, lui avais fait en secret

l'offrande pure et entière de mon coeur d'enfant, quelle contenance

garder en face de cet ami si cher, que j'ai gravement blessé? Que

faire, désormais?

Il ne peut jamais se départir de cette courtoisie raffinée qui lui est

naturelle, qui lui donne tant de séduction et dont il use envers toutes

les femmes, à commencer par sa mère, sa tante, ses soeurs, moi. Mais je

sens bien que, sous cette politesse, se cache, à mon égard, un profond

dédain, peut-être un complet détachement.

Je ne lui en veux pas; c'est son droit, tout autre penserait comme lui,

à sa place; mais que cela m'est dur!

Et, maintenant, me voilà malheureuse pour le restant de mes jours,

comme dit Euphranie.

Je l'ai mérité, je ne murmure pas. En somme, tout cela vient de la

ridicule crise léthargique où j'ai laissé, je crois, le peu de bon sens

que je possédais.

Adieu, mes belles années d'insouciance et de gaieté, années

inoubliables dont je n'ai pas assez remercié Dieu!

Je sens en moi un petit coeur jaloux, exclusif, auquel il ne fait pas

bon toucher et qui se rebiffe au moindre choc.

Mais, Robert l'a-t-il jamais heurté? Je dois confesser que non.

Un tuteur embarrassé · 第 3 / 8 段