Odette d'Héristel n'était plus la petite âme limpide où chacun pouvait

lire à livre ouvert; elle, si active jadis, demeurait des heures

oisive, pelotonnée dans les coussins du divan comme un jeune chat,

inclinant sa petite tête farouche comme si le poids trop lourd de ses

sombres pensées l'entraînait.

Réfléchie et enthousiaste à la fois, elle prenait à l'extrême toutes

choses. Jusqu'à ce jour, elle n'avait pas vu ou voulu voir, dans la

vie, de jaloux, d'envieux, d'ambitieux; mais soudain, apprenant qu'il

en existait de par le monde, elle se prenait à douter même des

meilleurs, ce qui était une immense injustice et pouvait lui coûter

cher.

Enfin, elle commençait à lasser la patience de ceux qui l'entouraient.

Sans prendre garde à ses colères d'enfant, les hommes, occupés

ailleurs, haussaient les épaules à ses diatribes contre l'humanité.

Moins indulgentes, les femmes supportaient mal sa persistante ironie et

les insinuations faites d'une voix mordante. Une guerre intime et

fatigante pour tous s'alluma dans la maison de Passy, nid chaud naguère

et si riant, où l'on ne s'était jamais disputé qu'en plaisantant.

Dans la pauvre petite âme désemparée d'Odette naissait cette crainte

vague de n'être pas aimée pour elle-même, douloureux sentiment qui

arrachait de ses lèvres le rire et la sérénité de son coeur.

Ses tantes ne devinaient pas, comme l'eût fait sa mère, qu'elle

souffrait plus que tous de cet état de choses, et, dans leurs

entretiens avec le chef de famille, elles se plaignaient amèrement de

la jeune révoltée.

IX

"Je sens que j'ai le diable au corps... hélas! est-ce ma faute?... On

m'a faite ainsi... Qui, _on?_

La vie, les hommes, les circonstances.

Et je vais prendre un grand parti.

Ce n'est pas qu'il ne m'en coûte, certes, de quitter une famille où,

après tout, je trouve quelques satisfactions, pour entrer dans

l'inconnu, dans la dépendance, dans le spleen peut-être!

Mais, je suis charitable, je débarrasserai les miens d'une présence qui

ne peut que leur être importune, étant donné l'état de "grincherie"

perpétuelle où je me sens.

Et ensuite, que ferai-je?

Eh! mon Dieu! qu'en sais-je? Je ne voix plus clair devant moi, je n'ose

plus m'appuyer sur personne et je me rends très malheureuse tout en

rendant malheureux les autres autour de moi. J'en excepte ma vieille

Nanie et son chat Boileau."

X

Mlle d'Héristel entra chez son tuteur d'un petit air si soumis, que le

brave homme se dit aussitôt:

"Qu'a-t-elle donc, aujourd'hui, mademoiselle ma pupille? Elle me paraît

terriblement malléable. Qu'est-ce qu'il y a là-dessous?"

-- Es-tu souffrante, fillette? lui demanda-t-il avec une sollicitude

dont elle se sentit touchée.

Très grave, elle répondit:

-- Non, mon oncle, je me porte en charme... malheureusement.

-- Comment, malheureusement?

-- Mon Dieu! oui; plût au ciel que je fusse demeurée réellement morte

dans la crise de léthargie où j'ai failli, très doucement au moins,

passer de vie à trépas!

-- Vous déraisonnez, ma nièce. Je ne suppose pas que ce soit pour me

dire cela que vous êtes venue me trouver?

-- Non, mon oncle. Est-ce que, d'après les protubérances de mon crâne,

vous n'avez pas découvert en moi la vocation religieuse?

Avec Mlle d'Héristel, M. samoazne savait qu'on pouvait s'attendre aux

questions les plus bizarres; aussi, se contenta-t-il de répondre en

retenant un sourire:

-- Non, ma nièce, point du tout.

Odette réfléchit l'espace d'une demi-minute, puis elle reprit d'une

voix blanche:

-- Eh bien! moi, je me crois appelée de Dieu.

-- Au couvent?

-- Oui, mon oncle, dans un couvent de femmes.

-- Bien entendu.

-- Et je viens vous dire, continua l'étourdie tout à fait lancée, que

je vais m'essayer.

-- Comme nonne? Il y a des pupilles qui "demanderaient l'autorisation"

au lieu de "venir dire", fit M. Samozane avec une nuance de reproche.

-- Eh bien, oui, mon oncle; mais vous m'avez tellement accoutumée à

faire mes quatre volontés... Alors, je puis entrer au couvent?

-- En qualité de...?

-- De... A seize ans, pas même, on ne me recevrait pas comme novice.

-- C'est probable.

-- Or, je n'ai pas terminé mes études; j'ai donc envie de me présenter

d'abord comme pensionnaire.

-- Je crois que vous aurez raison, mon enfant. Mais, avez-vous fixé

votre choix sur la communauté religieuse?

-- Ah! parfaitement. Mlle Dapremont m'a beaucoup vanté le couvent des

Auxiliatrices du Bien, à Auteuil. Il paraît qu'on n'y reçoit que des

jeunes filles de bonne famille.

-- C'est fort bien; je m'informerai de mon côté. Ah! c'est Mlle

Dapremont qui vous a conseillé cela?... ajouta M. Samozane d'un petit

air railleur qui ne s'adressait pas, cette fois, à sa pupille.

Odette rougit.

-- Non, mon oncle, ce n'est pas elle; d'abord, je ne suis pas ses

conseils, je ne l'aime pas assez pour cela. Elle a simplement parlé un

jour avec un certain enthousiasme des Auxiliatrices du Bien.

-- Ainsi, vous êtes très décidée à vous retirer du monde, Odette?

La jeune fille prit un air perplexe.

-- Ce n'est qu'un projet, mon oncle, un essai, et s'il n'est pas

heureux, j'en serai quitte pour, mes études finies, rentrer dans la vie

du monde.

Elle ne disait pas: "La vie de famille", et son tuteur en fut peiné.

Il y eut un petit silence, puis, M. Samozane, qui examinait la gentille

frimousse de sa nièce, reprit lentement:

-- Je ne te vois pas très bien sous la cornette, ma fille.

-- Moi non plus, avoua humblement Mlle d'Héristel.

-- Enfin, nous avons le temps d'y songer...

-- Mais non, rétorqua vivement Odette, je voudrais aller à Auteuil le

plus tôt possible; cette semaine, par exemple.

Elle ajouta dans un énorme soupir qui gonfla sa frêle poitrine:

-- Je sens que je suis désagréable...

Elle allait dire:

"A tout le monde ici."

Mais elle se contint et vit avec surprise que son oncle ne la

contredisait pas.

Un peu dépitée, elle se leva, concluant:

-- N'est-ce pas, mon oncle, nous presserons cette affaire?

-- Comme il te plaira, fillette, répondit M. Samozane d'un ton de

bonhomie sereine.

Le même soir, avant le dîner, il contait la chose à sa femme, à sa

belle-soeur et à son fils aîné.

Les deux premières n'en croyaient pas leurs oreilles.

-- Odette religieuse? Cette enfant gâtée qui n'acceptait aucune règle?

-- Décidément, son accident lui a dérangé le cerveau.

Et la mère regardait avec inquiétude son fils préféré qu'elle savait

féru de la petite.

-- Moi, déclara-t-il très tranquillement, je suis d'avis de laisser

Odette agir à sa guise.

-- Toi? s'écrièrent les deux femmes ensemble.

-- Mais oui; il est bon qu'elle tâte un peu de la vache enragée; si

modeste qu'il soit, notre ordinaire vaut mieux que celui du couvent, et

non seulement notre ordinaire, mais notre genre de vie. Odette aime son

bien-être, les grasses matinées, son miroir, les jolies robes, le

farniente, la musique, les pièces de théâtre et les opéras à sa portée;

les promenades dans Paris et bien d'autres choses avec, qu'elle ne

trouvera pas au couvent.

-- Mais, alors, ce sera un supplice pour la pauvre petite! répliqua Mme

Samozane déjà effrayée.

Robert sourit finement:

-- Soyez tranquille, mère; quand Odette en aura assez, elle nous

reviendra.

Mme Samozane regarda fixement son fils qu'elle ne comprenait plus.

-- Comme tu deviens dur pour elle! murmura-t-elle.

Il sourit encore, mais avec un peu d'amertume:

-- Odette nous échappe pour le moment, répondit-il; je veux qu'elle

nous revienne d'elle-même, matée, gentille comme auparavant, sans que

nous fassions aucune avance pour la ramener à nous.

-- Il a raison! conclut énergiquement tante Germaine qui n'aimait pas à

se montrer vaincue dans la lutte, surtout par une petite fille.

Il fut donc convenu que personne ne dissuaderait Mlle d'Héristel; elle

voulait entrer au couvent, en qualité de pensionnaire d'abord, de

novice ensuite: elle y entrerait sans que nul récriminât.

Ajoutons que tous étaient un peu curieux de voir "la tête" que ferait

l'héroïne dans sa nouvelle vie, et même celle que feraient ses

maîtresses devant une élève qui ne pouvait manquer de se montrer

indisciplinée.

Le soir venu, bravement en apparence et très gênée dans le fond, Odette

annonça sa résolution à ceux qui l'ignoraient encore. Elle se sentit

très surprise et surtout très vexée de voir la prompte adhésion qu'y

apportait chacun.

-- Je crois que c'est une sage idée, dit simplement Robert sans la

regarder.

Elle suffoqua.

-- La saison est excellente pour ce changement d'existence, fit

observer Mme Samozane d'un air paisible, sans se douter que, au

contraire, la fin de l'automne ramenait le froid et la tristesse.

-- Elle manquera la soirée des Oligarche, murmura Blanche d'une voix

éteinte.

-- Auteuil, ce n'est pas très loin, ajouta sa soeur.

-- Et l'on est tenu très... correctement chez les Auxiliatrices, fit

tante Germaine qui ne connaissait rien de cet ordre.

Quant à Guillaume, quoique prévenu, lui aussi, il pouffa de rire dans

sa serviette à l'idée de sa cousine mise en pension à l'âge où,

d'ordinaire, on en sort; puis il se leva cérémonieusement et, le front

penché, la main sur le coeur, il dit d'un air pénétré en saluant Odette:

-- Ma Révérende Mère, soyez heureuse!

Mlle d'Héristel enrageait; à l'heure du coucher, elle se soulagea dans

le sein de sa vieille bonne qui, ne comprenant rien à cette soudaine

explosion de colère, répétait:

-- Faut-il qu'on vous en fasse, ici, pour que vous n'y puissiez plus

tenir, mon pauvre bijou! Ah! soyez tranquille, il y aura au moins votre

vieille bonne pour aller vous voir dans "cette prison" et pour vous

apporter de douceurs.

Même si les autres ne pensent plus à vous, Nanie y pensera, elle, et

vous amènera votre chat Boileau pour vous faire plaisir."

XI

"Pour abréger la scène des adieux fatigants et banaux... Dit-on banaux

ou banals?... Au fait, je n'en sais rien... Donc, pour l'abréger, je

suis partie de bonne heure avec Nanie et mon baluchon, au moment où

tous sortaient de leur lit en se frottant les yeux.

J'ai peu parlé pendant les heures diurnes qui ont précédé mon départ

pour l'exil, mais sous ce silence on pouvait deviner des choses

profondes!...

Robert, lui, était levé avant les autres; je crois que le peu qu'il a

de coeur s'est ému quand il a effleuré ma joue de sa moustache, car

j'ai senti sa main qui tremblait en touchant la mienne.

Gui, qui dormait encore à moitié, m'a souhaité de m'amuser ferme en

bûchant un peu _au collège_.

Et je suis partie, secouant la poussière de cette maison que j'ai aimée

et qui m'est devenue insupportable (si je sais pourquoi!) depuis

quelque temps.

Nous avons pris le train, pour ce court trajet, à cause de ma malle qui

pèse lourd.

J'avais un sac de dragées dans lequel, en route, je puisais à outrance,

ce qui arrondissait d'étonnement les yeux de mes compagnes de route.

J'ai un estomac fait pour les dragées et rebelle aux côtelettes et aux

beefsteacks.

Mais, comme toute bonne chose a une fin, je vis à la fois le fond de

mon sac et le terme de mon voyage.

Vite, une voiture où nous jetons ma malle et Nanie mal réveillée!

Et maintenant, le couvent: sonnerie éperdue à la porte qui met

longtemps à s'ouvrir devant les profanes; non moins longue station au

parloir où arrive la Révérende Mère, surprise de trouver devant elle

une nouvelle recrue si piaffante.

Nanie, qui regardait la religieuse comme si la sainte femme devait me

dévorer, se jeta sur moi en m'arrosant de ses larmes comme si j'allais

être livrée aux bêtes féroces.

Puis, Mlle Odette d'Héristel n'étant plus une petite fille bonne à

épeler ses lettres, on me conduisit incontinent dans ma "cellule" ou

plutôt, dans le demi-alcôve qui abrite mon innocent repos; ensuite à la

chapelle trop fraîche et trop jolie pour un mauvais sujet comme moi;

enfin au jardin où s'ébattaient mes condisciples.

On est plus timide à seize ans qu'à huit. Mes contemporaines me

regardèrent, les unes ouvertement, les autres en dessous, tout comme si

j'étais une bête curieuse, échappée de l'arche.

-- Est-ce qu'il ne vous arrive jamais de compagne de mon âge? ne pus-je

m'empêcher de leur demander avec ironie.

-- Mais... si, quelquefois. Rarement, cependant, me répondit la plus

hardie.

-- Ah! fis-je avec onction, les parents ont bien raison de mettre en

pension leurs enfants en bas âge, ou pas du tout, alors.

Elles prirent toutes un air ahuri.

-- Mais, vous, en ce cas?... hasarda l'une.

Je revêtis une physionomie mélancolique et mystérieuse:

-- Oh! moi, je suis dans des circonstances tellement exceptionnelles!

Avides, les curieuses se rapprochèrent de moi.

-- Mais, continuai-je, on peut être sûr d'une chose: c'est que je ne

mettrai mes enfants en pension que si...

Je ne pus achever l'énoncé de mes projets maternels; toutes ces

tourterelles effarées se chuchotèrent l'une à l'autre:

-- Des enfants! Elle a déjà des enfants!

-- C'est une pensionnaire libre, alors!

Libre?... Ah, je t'en fi... Grand Dieu! qu'allais-je écrire là?...

A ce moment, une surveillante s'avança vers nous et s'enquit du sujet

de notre entretien; je répondis que j'exposais un système d'éducation

pour quand nous serions mères de famille.

Je fus regardée de travers et il nous fut enjoint de jouer.

. . . . . .

. . . . . .

. . . .

Je trouve absolument désagréable de me lever à six heures, au son d'une

cloche; avant-hier, j'ai obstinément refusé de quitter mon lit; ce

matin, je me suis dite malade... Moi qui ne mens jamais!...

Mais, de fait, ne suis-je pas un peu malade... de la nostalgie de Passy

et du home?...

Que suis-je venue faire ici?

Et ce que je suis laide avec cette robe noire et mes cheveux tirés en

arrière, (c'est la règle), qui me donnent un fau air d'oiseau mouillé.

Si Robert me voyait ainsi!...

Mais, il me dirait que je l'ai voulu.

. . . . . .

. . . .

L'hiver, le froid, le triste, le manque de confort!

J'enlaidis de plus en plus. Navrée.

De Passy, rien; pas de condoléances, pas d'appel, de rappels plutôt.

Les ingrats!

Moi, je me tais aussi, drapée dans ma dignité et aussi dans le plus

épais de mes châles.

Rien que quinze degrés dans nos salles pourtant chauffées.

Gelée jusqu'à l'âme, jusqu'à la mémoire; ce matin, je n'ai pas su dire

combien font trois fois huit, ni les villes qu'arrose la Garonne.

J'ai de fréquentes distractions; par moment, je rêve, et je me crois

chez les Samozane:

Hier, sans le vouloir, j'ai appelé: "Robert!" au beau mitan de la leçon

de catéchisme.

Oh! les rires de ces demoiselles!...

La maîtresse m'a demandé, indignée, à quoi je pensais...

J'ai répondu: "A Robert le Pieux."

Hypocrite que je suis! Abjecte créature! Rebut de l'humanité! voilà

jusqu'où je m'abaisse pour m'éviter une punition.

. . . . . .

. . . .

A propos d'histoire, hier, une condisciple moqueuse me demande si je

descends de Pépin d'Héristel.

-- Mais comment donc! répliqué-je, en droite ligne.

Ah! l'on veut se moquer de moi? Mais je suis de force à riposter.

XII

"Si méchante qu'elle soit, elle nous manque bien, dit Mme Samozane en

délaçant son corset, car elle se déshabillait, ce soir-là, dans la

chambre de sa soeur afin d'achever la conversation commencée."

Bien entendu, on parlait d'Odette.

-- C'est sûr, répondit tante Bertrande, soucieuse, en déposant ses

cheveux sur la table, car elle adjoignait à sa maigre natte une tresse

postiche généralement mal adaptée à sa coiffure, au grand désespoir de

ses nièces qui ne parvenaient pas à y mettre de l'ordre.

Mais, avoue ma chère que si la maison est moins gaie, elle est aussi

fort tranquille.

-- Trop tranquille même, je te permets de le dire; mes filles sont si

peu exubérantes!

Il semble que notre vie de famille est déséquilibrée depuis que...

Un bruit inaccoutumé se fit entendre dans l'antichambre et coupa la

parole à la vieille dame.

-- Ce sont nos jeunes gens qui rentrent; il est temps, dit Mme

Samozane, l'oeil sur la pendule.

-- Oh! il n'est pas tard, dix heures à peine.

-- Oui, mais je leur ai recommandé de ne pas veiller ce soir; demain

est la fête de Noël, et la nuit sera longue...

On n'entre pas! acheva vivement la mère de famille, en réponse à un

heurt énergique sur la porte. Bonsoir, mes petits, couchez-vous vite!

-- Mais c'est moi, ma tante! fit une voix féminine, mi-impatiente, mi

confuse.

-- Qui cela? cria tante Bertrande avec stupeur.

Et elle ajouta, n'en croyant pas ses oreilles:

"On dirait la voix d'Odette."

Au lieu de se nommer, le mystérieux personnage répéta:

-- Moi, votre nièce. Je peux bien entrer, moi!

Et, d'un doigt prompt, elle entr'ouvrit l'huis.

-- Quand je le disais! murmura tante Bertrande.

Mme Samozane demeurait debout, mais inerte, tenant ses jupons des deux

mains, ses yeux arrondis fixés sur l'arrivante.

Celle-ci entra complètement: elle était toute rosée par le froid; ses

prunelles brillaient; elle ne semblait pas embarrassée le moins du

monde.

-- Odette, que signifie?... commença Mme Samozane toujours ahurie.

-- On a sans doute donné congé pour les fêtes, fit observer sa soeur;

au fait, c'est assez naturel.

Sans répondre, encore cette fois, Odette, qui s'était élancée vers le

foyer, tendait ses mains gantées à la flamme.

-- Tantes, excusez-moi, je vous embrasserai tout à l'heure; pour le

moment, je suis réduite en glaçon, c'est à peine si je peux parler.

Mais le glaçon ne fut pas long à fondre, car la jeune fille s'éloigna

bientôt de la cheminée et se jeta au cou de ces dames, puis, esquissa

un entrechat de sa façon qui rappelait l'Odette des beaux jours.

-- On a bien fait de vous donner congé pour cette belle fête, dit Mme

Samozane toute réjouie, elle aussi, et oublieuse déjà des accès

d'humeur noire de cette chère pupille si fantasque.

Odette s'arrêta net.

-- Congé? Ah! bien oui! Si vous croyez qu'on a eu cette bonne idée! Les

pauvrettes! (je parle de mes compagnes), elles sont encore en cage pour

la semaine.

-- Mais toi, alors?

-- Oh! moi, je me suis donné de l'air, j'ai pris la clef des champs.

Inquiète, tante Bertrande se rapprocha.

-- Tu ne veux pas dire que tu t'es sauvée? fit-elle.

Un peu confuse, Odette répliqua:

-- Mon Dieu! si; tantes, ne grondez pas. Vous n'avez pas idée de ce que

le couvent me pesait!

-- C'est pourtant toi qui as voulu y entrer.

-- Oh! ce n'est pas la seule... boulette que j'ai commise en ma vie,

dit Mlle d'Héristel très décidée à convenir de ses torts, cette fois;

ni le seule regret que j'aurai, bien certainement.

-- Au fait, et ta malle?

-- J'ai prévenu ces dames qu'on ira la chercher après-demain.

Et, en elle-même, la fine mouche ajouta:

-- Ca va comme sur des roulettes: mes tantes me parlent de malle, c'est

donc qu'elles acceptent ma... fugue comme définitive.

-- Tu as averti tes maîtresses, en t'en allant? fit observer Mme

Samozane.

-- Ah! j'oubliais justement de vous le dire, tantes; je suis une fille

pleine d'à-propos.

Une fois hors de la... geôle, et afin que la surveillante de mon

dortoir ne pousse pas les hauts cris en trouvant mon lit vide ce soir,

j'ai envoyé un petit bleu à Mme la Supérieure pour lui apprendre que la

vie de pension ne me convenant pas et me sentant près de tomber malade,

je partais sans crier gare et rentrais au sein de ma famille, mon vrai

bercail.

-- Elle en fera une maladie, la pauvre femme, murmura Mme Samozane, ne

sachant si elle devait se fâcher.

-- Oh! soyez tranquille, elle sera si bien soignée, répliqua Odette

d'un air point du tout repentant.

Puis, soudain, se dirigeant vers la porte:

-- Si mon oncle n'est pas encore couché, puis-je aller lui souhaiter le

bonsoir?

-- Non, c'est-à-dire, oui... Il travaille, mais je ne sais trop comment

il te recevra.

-- Comme vous m'avez reçue, chères tantes, riposta l'enfant terrible

qui avait encore moins peur du tuteur que des tutrices.

Elle avait raison.

M. Samozane daigna suspendre sa lecture pour regarder sa nièce de haut

en bas, puis de bas en haut, en murmurant:

-- Ca devait arriver.

Mais pourvu qu'elle nous revienne comme il y a un an, et non comme il y

a trois mois! pensa le savant.

-- As-tu dîné? fit-il tout à coup avec sollicitude.

-- Maigrement, oui, mon oncle.

-- Veux-tu qu'on te serve un petit souper?

Odette prit un air scandalisé:

-- Une veille de Noël, jour de jeûne et d'abstinence? Oh! mon oncle,

que votre mémoire est infidèle.

-- C'est juste, fit M. Samozane sans s'émouvoir. Tu as vu tout ton

monde?

-- Rien que les personnes sérieuses.

-- C'est peu.

-- Quant aux enfants, dit Odette sans sourciller, je leur réserve

l'embrassade pour demain, au retour de la messe.

-- Alors, va te coucher.

-- Oui, mon oncle. Mon lit sera tout de même meilleur que celui...

-- Oui, je n'en doute pas. Va, petite.

Odette alla à la porte, puis revint.

-- Vous ne m'en voulez pas, mon oncle? dit-elle, une main sur l'épaule

de M. Samozane qui reprenait son livre.

Il releva les yeux.

-- Moi? Pourquoi t'en voudrais-je?... Ah! oui, pour ton escapade?... Au

fait!...

Il posa le volume souvent feuilleté, prit un air sérieux et poursuivit:

-- Je ne conçois pas, Mademoiselle, que vous vous soyez permis...

Un joli éclat de rire, tout cristal et or, l'interrompit net.

-- Je sais la suite, adieu, mon cher tuteur!

Le lendemain matin, tout le monde étant de retour de la messe et le

chocolat fumant sur la table de la salle à manger, Gui qui entrait en

chantant, s'arrêta court:

-- Odette! s'écria-t-il.

--Eh! oui, Odette, répondit l'espiègle en tendant sa joue au baiser

fraternel.

Derrière Gui, venaient les demoiselles Samozane toutes frileuses dans

leurs jaquettes fourrées; mais, les yeux perçants d'Odette ne

découvrirent pas l'aîné de la famille, et son minois se rembrunit, si

bien qu'elle faillit ne pas être aimable avec ses cousines.

Les jeunes filles s'embrassèrent. Robert parut enfin.

-- Tiens! Odette! fit-il à son tour, plus ému qu'il ne voulait le

laisser voir. On t'a envoyée à nous pour cette fête? Tant mieux,

mignonne; la réunion n'eût pas été complète sans toi.

-- Elle tient assez de place, la Révérende Mère! murmura Gui, sans rire.

Odette se retourna vers lui, sérieuse, mais sans colère.

-- Je t'en prie, ne m'appelle plus comme ça, supplia-t-elle.

-- Tu as jusqu'à quand, de vacances? demanda Robert en se versant du

thé.

Ici, Mlle d'Héristel se sentit rougir.

Elle qui n'avait pas eu peur d'annoncer son brusque retour à son oncle

et à ses tantes, elle n'osait plus tout avouer à son cousin.

Ce fut Gui qui, à son air gêné, devina la vérité.

-- Elle s'est enfuie d'Auteuil! s'écria-t-il.

Et comme Odette ne protestait pas.

-- Serait-ce vrai, Odette? demanda Robert, cachant une grande envie de

rire sous un masque rigide.

-- Oui, murmura-t-elle, le front baissé.

Puis, éclatant soudain:

-- Avec ça que c'est amusant, le couvent, quand on a seize ans,

l'habitude de faire... à peu près ce qu'on veut...

-- Oh! tu peux même dire: tout ce qu'on veut, rétorqua Gui, qui

mangeait à belles dents ses rôties beurrées.

-- Non, la place d'une fille de mon tempérament n'est pas là...

-- Personne ne t'a jamais dit le contraire, Odette, interrompit

froidement Robert! Ce n'est pas nous qui t'avons internée à Auteuil,

que je sache!

-- Je ne dis pas... commença humblement Mlle d'Héristel.

-- Seulement, continua le jeune homme sans la regarder, je trouve que

tu abuses singulièrement de la mansuétude de mes parents.

-- Moi? fit Odette, relevant la tête, étonnée.

-- Oui; tu sembles prendre leur demeure pour une auberge; tu en pars

quand il te plaît, sans crier gare; tu y rentres à ta guise, sans

aucune considération non plus...

-- Dans la gêne, il n'y a pas de plaisir, souffla Gui entre deux

bouchées.

Ss soeurs seulement sourirent.

Très rouge, des larmes lui montant aux yeux, Mlle d'Héristel comprenait

la justesse de l'observation.

-- Alors, demanda-t-elle, la voix étranglée par la confusion et le

chagrin, tu veux que je retourne là-bas... aujourd'hui même?

Robert se contint pour ne pas l'embrasser, tant elle était gentille

ainsi.

-- Oh! non, Odette, répliqua-t-il avec émotion, il nous en coûterait

trop, à tous, de te voir repartir. Je m'attendais bien à ce que tu nous

revinsses bientôt, mais... pas de cette manière. A présent, je crois

que la leçon t'a suffi; ne parlons pas davantage de cela un jour comme

aujourd'hui, et puisque mes parents qui sont toujours trop bons, ne

t'ont pas grondée, je ne veux pas, moi, te morigéner.

XIII

"Sérieusement, je vais devenir une grande sainte, et je crois que j'en

prends le chemin; doucement, il est vrai, mais j'y arriverai.

Un tuteur embarrassé · 第 2 / 8 段