-- Mais ce n'était pas le moment de me bêcher, n'est-ce pas,

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[Transcriber's note: Roger DOMBRE (pseud. of Mme Andrée SISSON née

LIGEROT, 1859-1914), _Un tuteur embarrassé_ (c. 1910)

Orthographe et ponctuation de l'original conservées]

COLLECTION MIGNON-ROMAN

N° 32

UN TUTEUR

EMBARRASSE

PAR

ROGER DOMBRE

PIERRE RIVIERE

Editeur

PARIS -- 10, RUE DE MEZIERES, 10 -- PARIS

UN TUTEUR EMBARRASSE

I

J'étais morte.

Positivement et littéralement morte.

La preuve, c'est que tante Germaine se mouchait avec bruit; or, elle ne

se mouche que quand elle pleure, elle ne pleure que devant le trépas;

tante Bertrande, elle, récitait des prières funèbres d'une voix

entrecoupée de sanglots, et mon oncle Valère s'écriait en gémissant:

"Ma pauvre petite pupille! Elle m'a fait enrager bien souvent, mais je

la regrette quand même; et puis, s'en aller ainsi, à quinze ans, c'est

trop tôt."

Quant à moi, j'ai honte de l'avouer... j'avais envie de rire.

Pourtant, je me disais:

"Il paraît bien que je suis morte, puisqu'on me pleure et me regrette;

mais alors, où donc est le bon Dieu?... Pourquoi ce jugement annoncé de

mon vivant ne commence-t-il pas?"

J'avais beau me répéter:

"Je ne suis plus qu'une âme; mon corps, ce petit corps mince, jadis si

remuant d'Odette d'Héristel est maintenant immobile sur mon lit

froid..." Je ne pouvais me faire à l'idée que j'avais quitté la terre.

Comment cela m'avait-il pris, de mourir? Je me le rappelais assez bien;

j'étais occupée à trier de la musique tout contre le piano, avec Robert

qui chantonnait les premières mesures des morceaux en les prenant de

mes mains.

Tout à coup, il me dit:

-- Tu es pâle, Odette, est-ce que tu souffres?

-- Pas du tout, répliquai-je. Quelle idée! Je ne me suis jamais mieux

portée.

Mais aussitôt, je sentis un grand trouble en moi; un malaise

indéfinissable, comme celui qui précède la syncope.

Cela ne me faisait pas précisément mal, seulement un froid me gagnait

les veines, en commençant par les extrémités; tout tournait sous mes

yeux, et mes jambes devenaient molles.

J'entendis Robert qui s'écriait, plein d'angoisse:

"Mon Dieu!... Odette se trouve mal."

Et je le sentis qui me prenait dans ses bras, ses grands bras robustes

où je me savais en sûreté.

Ensuite, il y a comme un voile sur mes souvenirs. J'ai dû demeurer

évanouie tout à fait, quelque temps; la faculté d'entendre m'est

revenue je ne sais trop quand, mais non celle de parler; ni de me

mouvoir.

La voix de notre docteur, M. Mérentier, frappa mon oreille, au milieu

des exclamations de mes tantes.

-- C'est une embolie, prononçait avec ampleur cet homme célèbre dont je

me suis souvent moquée, de mon vivant. La mort a dû être instantanée,

ce qui a évité à la chère enfant de grandes souffrances; mais ce cas

est assez rare dans un âge aussi tendre.

"En effet, pensai-je, prête à pleurer sur moi-même, je m'en vais à la

fleur de mon printemps; c'est peut-être très poétique, mais la vie ne

m'ennuyait pas encore et je n'aurais pas été fâchée d'en jouir quelques

années de plus."

"Pourvu qu'on ne m'enterre pas trop vite! me dis-je aussi; car enfin,

je dois être morte, puisque tous l'affirment, mais moi, je n'en suis

pas très sûre."

Quelque chose en moi protestait contre cette affirmation.

Je n'avais pas eu d'agonie, d'abord, et cela me paraissait trop beau de

m'en aller si doucement dans l'autre monde; "en gondole" dirait Gui.

Ensuite, j'appartenais encore trop à la terre, puisque j'entendais ceux

qui me parlaient; enfin, je n'étais pas jugée.

Non que le jugement me fît grand'peur...

Mon Dieu! je n'avais pas péché... grièvement, sinon souventes fois.

Je m'examinais comme lorsque j'allais à confesse, très grave, avec, de

temps à autre, une petite envie de rire au souvenir de certaines

fredaines.

Mais, j'avais confiance en la miséricorde divine; pour me donner du

courage, je me comparais mentalement à tous les grands scélérats

connus: Ravachol, Néron, Balthazar, Cartouche, Troppmann, Vacher,

Domitien, Marat et Robespierre.

Tout ce monde-là formait dans ma pauvre tête une salade plutôt...

rassurante.

"Seulement, pensai-je, ces gens ont sans doute des circonstances

atténuantes à leur appoint; les uns ont reçu une éducation cynique ou

pas du tout d'éducation; les autres ont été entraînés par de mauvais

exemples, par des tempéraments exceptionnels, par l'hérédité.

Moi, quelles excuses puis-je invoquer? Elevée, choyée, gâtée par de

bons parents que j'ai perdus trop tôt, j'ai été remise aux mains de mon

oncle Samozane, la crème des tuteurs, homme absolument inoffensif, tout

livré à l'innocente manie de la phrénologie, et qui me laisse à peu

près faire ce que je veux et ne me gronde presque jamais.

Et pourtant!... il y aurait tant lieu de me gronder! J'aime moins sa

femme, tante Germaine, qui se croit obligée de m'abreuver de nombreux

sermons et dont l'esprit est quelque peu étroit; j'aime encore moins sa

soeur, tante Bertrande, qui possède, amplifiés, les mêmes travers.

Je tyrannise tant que je peux, leurs filles et nièces, mes cousines

Blanche et Jeanne.

Quant à mon cousin Robert, je n'ai rien à dire sur lui; c'est la

perfection de la perfection, et si jamais il m'exaspère, c'est

justement parce que je ne peux pas lui trouver un travers, un défaut.

Son frère cadet, Gui ou Guillaume (que je me plais à appeler Guimauve à

cause de la couleur violette de ses yeux), est un si bon garçon, si

fou, si amusant, que je regrettais de quitter ce monde rien qu'à cause

de lui.

Mais revenons à ma mort.

Toujours, j'entendais la voix de mes tantes, murmurer, gémissantes:

"Du fond de l'abîme, j'ai crié vers vous, Seigneur, Seigneur!..."

Je ne voyais toujours rien surgir devant moi; devant mon âme,

devrais-je dire.

"Le bon Dieu finira bien par venir, pensai-je; mon stage va être

terminé et, après un court jugement, j'irai certainement en purgatoire.

A moins qu'on ne m'ait oubliée, ou que Saint Pierre ait tellement à

faire!"

"Et lux perpetua luceat eis..."

"Je dois être affreuse sur mon lit de mort, me disais-je encore."

Cette idée ne laissait pas que de m'inquiéter beaucoup; que devaient

penser tous ceux qui m'ont connue... gentille? Il n'y a pas à poser

pour la modestie: je sais bien que je ne fais pas peur... Oui, que

devaient-ils penser? Robert surtout, ce cher Robert dont les yeux

profonds s'attachaient si souvent avec une indulgente affection, sur le

minois rieur de cette folle d'Odette?

On m'avait habillée, je le savais, toute de blanc, comme une fiancée ou

une première communiante; sans doute avec ma robe de crêpe de Chine que

j'avais mise pour le bal blanc de Mme de Boutrilles et qui, au dire de

mes cousins, m'allait si bien.

Bon! voilà que j'avais des pensées de vanité jusque par-delà la tombe!

Il y avait un va et vient autour de mon lit funèbre; des gens

s'approchaient de moi, me baisant au front, s'apitoyant...

Puisque le bon Dieu tardait tant à me juger et que j'avais fait et

refait mon examen de conscience, je pouvais bien m'amuser à écouter ce

qu'on disait d'Odette d'Héristel, décédée tout fraîchement dans la

seizième année de son âge.

Je me suis instruite très utilement. Mais, procédons par ordre.

L'oncle Valère, d'un ton triste:

"J'avais toujours dit que cette petite était en dehors du commun des

mortels; outre la bosse de l'excentricité, elle avait celle..."

Je ne pus savoir la suite, tante Germaine interrompant le tuteur:

"Que Dieu lui pardonne ses fautes, à la chère enfant, car elle a

beaucoup péché! Nous en a-t-elle fait des misères, la pauvre mignonne,

avec ses idées saugrenues, depuis bientôt six ans qu'elle vit avec

nous!"

"Oui, a riposté tante Bertrande, mais elle va bien nous manquer, et la

maison nous paraîtra fort triste; elle l'égayait tellement!

Le jour où je sentirai mon rhumatisme, qui me le fera oublier en me

racontant de drôles d'histoires?"

Avouez qu'ici le regret que j'inspirais était un tantinet égoïste.

Blanche étreignit mes mains froides et, sanglotant, ne put que répéter:

"Odette! pauvre Odette!"

Sa soeur Jeanne, que j'aime moins, se pencha sur moi et, dans un

souffle moins désolé, prononça très bas:

"Cousinette, ta mort nous laisse riches; je pourrai épouser M. de

Grandflair... Merci."

Ces paroles me rendaient rêveuse.

Au fait, j'étais riche. Riche et mineure, je n'avais pas écrit de

testament: mes biens revenaient donc tout naturellement à mes parents

les plus proches, les Samozane.

Est-ce que cela n'allait pas atténuer de beaucoup leur regret de me

perdre?

Bah! Je m'en voulus pour cette idée injurieuse, déplacée, et je dressai

de nouveau l'oreille.

Un grand fracas retentit dans ma chambre... mortuaire, et je devinai

Gui, Guimauve, mon bon camarade, le complice accoutumé de mes fredaines.

"Que me dit-on? Odette! Morte! C'est impossible! Ce matin, quand je

suis parti pour le collège, elle allait comme un charme.

"Eh! oui, soupira tante Bertrande, mais cela est survenu subitement.

Regarde-la, la pauvre chérie; elle n'a pas souffert. Ne dirait-on pas

qu'elle dort?

"Absolument, répondit Gui dans un grand sanglot, et c'est à se demander

si...

"Ah! Nénette, je t'aimais bien va, en dépit de nos fréquentes disputes.

Ah! comme tu vas me manquer!"

Puis, changeant soudain de ton, anxieux:

"Et Robert, comment supporte-t-il cela? dit le grand fou en se mouchant

bruyamment.

"Pauvre frère, le voilà veuf de sa petite fiancée!"

Sa petite fiancée?

Il me sembla que je bondissais; où Gui prenait-il cela?

Jamais il n'a été question d'avenir entre Robert et moi, et je crois

que si ses parents et lui ont... avaient, plutôt, des vues sur ma

personne, ils auraient pu m'en instruire.

Certes, j'aime bien Robert; je l'admire même, comme un grand frère très

aîné (il a dix ans de plus que moi) et très sérieux; mais, il ne m'est

jamais venu à l'idée...

Robert, au fait, comment n'était-il pas là à pleurer et à prier au pied

de mon lit funèbre?

L'oublieux! L'indifférent!

Son absence m'offusqua et je lui en voulus beaucoup... Je lui en veux

encore à l'heure qu'il est.

Ne manquait-il pas à tous ses devoirs?

Mon oncle, lui, pouvait avoir affaire ailleurs; mes tantes aussi,

appelées au dehors par les amis à recevoir, les ordres à donner

relativement à mes funérailles; mais Jeanne et Blanche égrenaient leur

chapelet auprès de moi et Gui ne quittait pas mon chevet où il se

lamentait tout haut.

Que faisait donc Robert?

Peu à peu, un grand silence se fit dans la pièce; sans doute, on

m'avait assez pleurée, on respirait un brin. Je profitai de ce répit

pour réciter un psaume pour le repos de ma pauvre âme, m'étonnant

toujours de demeurer entre ciel et terre sans m'arrêter nulle part, ni

apercevoir l'ombre même d'un juge.

Soudain un pas, dans le lointain de la maison, fit gémir l'escalier.

Comme j'avais l'ouïe fine, alors!

-- Voilà enfin Robert! pensai-je.

Mais non, le pas se rapprochait, non léger et harmonieux, comme celui

de mon cousin, mais lourd et inégal.

C'était Miss Hangora, bientôt suivie de son inséparable Mlle Dapremont

que je ne puis souffrir.

En ce moment, toutefois, sur le point de paraître devant Dieu,

j'essayai de l'aimer de tout mon coeur.

Ah! bien oui! vous allez voir si cela m'était facile!

Elles se répandirent d'abord, toutes les deux, en clameurs énervantes

et en doléances sur la pauvre Odette:

"Une si charmante fille! qui avait tant d'esprit! des yeux si

espiègles! la réplique si vive!"

Ici, également, les regrets manquaient de chaleur; il me semble qu'on

pouvait bien m'aimer et me pleurer pour des raisons plus sérieuses,

pour au moins les quelques qualités morales que je me flatte de

posséder.

Miss Hangora s'approcha de mon corps et déclara que j'étais "une

délicheusse petite morte; un peu pâlotte, voilà tout, et pas du tout

effrayante."

Au fond de moi-même, je lui sus gré de se montrer si expansive et de

m'apprendre, sans le vouloir, que je ne faisais pas peur.

Puis, ces demoiselles s'assirent auprès de mes cousines et tentèrent de

les consoler, ce qui ne fut pas difficile, avec des natures aussi

superficielles que Blanche et Jeanne.

"Porterez-vous longtemps le deuil? Le noir ira bien à votre teint,

faisait remarquer Mlle Dapremont; faites-vous fabriquer un toquet de

soie noire par Crespin, Jeanne, car le crêpe ne se prend pas pour une

cousine.

"Presque une soeur... murmura la voix dolente de ma cousine."

"Oui; mais on réserve le crêpe pour des parents plus proches;

autrement, ma chère, il n'y aurait plus de différence; n'est-ce pas,

Blanche!"

Blanche acquiesça faiblement.

Tante Bertrande rentra, affairée, et exposa la manière par laquelle on

comptait m'enterrer.

Je compris que l'on ferait bien les choses et que mon tuteur ne

regardait pas à la dépense.

Des domestiques entrèrent aussi, apportant des fleurs.

Ma vieille bonne, Euphranie, était plongée dans la désolation; ses

larmes ruisselaient bruyamment et elle faisait toucher à mes mains

inertes son chapelet de bois pour conserver, disait-elle, "une relique"

de Mademoiselle. Tout comme si j'étais morte en odeur de sainteté.

Les jeunes filles profitèrent, pour quitter la chambre un instant, de

l'arrivée de la brave servante qui voulait "me veiller" au moins une

heure.

Pauvre vieille! elle commença par prier, puis, s'assoupit, puis ronfla

et ne s'éveilla que lorsque Gertrude vint s'asseoir à côté d'elle.

Alors, elles conversèrent.

Bien entendu, je fis le sujet de leur entretien.

"Si la pauvre mignonne avait vécu, disait le cordon-bleu de la famille

Samozane, elle serait devenue la bru de son tuteur et la femme de M.

Robert."

Il y eut un silence. Euphranie reprit:

"C'est un beau parti qui échappe à M. Robert; la petite mignonne aurait

eu sept cent mille francs de dot."

"Il doit être bien marri, M'sieur Robert.

"Y a de quoi, avouez-le. Nos maîtres n'ont pas de fortune, qu'il

paraît, et la jeune famille ne sera pas d'un casement facile.

"A présent, tout est changé: nos demoiselles sont dotées, et quant à

nos jeunes Messieurs...

"Monsieur Gui est un tantinet paresseux, mais si bon garçon, si

amusant, qu'il trouvera facilement une femme pour s'épouser avec lui.

"Monsieur Robert, on ne sait que dire sur lui. Il arrivera à tout ce

qu'il voudra; mais c'est un artiste, un indépendant, comme ils disent,

et il lui aurait fallu une petite demoiselle comme Mlle Odette pour lui

apporter la fortune.

"Aussi, avait-il jeté son dévolu sur elle.

"Lui ou ses parents, on ne sait pas," conclut Euphranie à laquelle

j'aurais volontiers arraché les yeux car elle m'arrachait, elle, mes

illusions.

Ainsi, tout le monde me fiançait donc à ce Robert qui ne venait pas me

pleurer, lui, et que j'avais eu la sottise de tant admirer, moi?

C'était exaspérant, en vérité, et il me tardait de disparaître tout à

fait de ce monde, dont je n'entrevoyais que trop, à présent, la

cupidité et la petitesse.

"Tout à l'heure je m'en irai, pensai-je, et ce sera bien temps; on me

déposera entre quatre planches; puis dans le caveau des Héristel, et..."

Mais un petit frisson me prit:

"Eh! quoi! demain, ou après-demain, au lieu de me réveiller le matin

sous mes rideaux de soie pâle caressés par le soleil levant, entre des

murailles tendues d'étoffes veloutées, dans une jolie chambre parfumée

et riante, je me trouverai à plusieurs pieds sous terre au milieu d'une

froide humidité!...

"Au lieu de ces bottes de fleurs qui embaument, j'aurai les parois

rudes d'un cercueil!..."

Mon frisson s'accentua au point que je m'écriai, en moi-même:

"Mais, ai-je bien réellement trépassé?"

Et aussitôt, dans ma mémoire flottante, s'éveilla l'histoire touchante

de la fille de Jaïre:

"Cette enfant n'est point morte, elle n'est qu'endormie!"

Grand Dieu! si quelqu'un avait la bonne inspiration de prononcer cette

parole.

Un médecin un peu intelligent!... Si Robert seulement daignait

approcher de mon lit!... Lui qui voyait tout, devinait tout...

Si ma bonne Euphranie avait la charitable idée de me verser une carafe

d'eau sur la tête, sûrement cela me remettrait!

Car, plus le temps s'écoulait, plus je me sentais revivre, sortir de la

léthargie qui paralysait mes membres et enchaînait ma langue avec les

battements de mon coeur.

Les deux servantes se rendormaient, sourdes à tout appel; dans la

chambre assombrie par l'approche de la nuit, flottait un bruit

insaisissable, comme un frôlement de fantômes, dû, peut-être, au

vacillement léger des flammes des cierges ou au souffle de la brise, à

peine sensible, qui soulevait imperceptiblement les rideaux.

Mais, une intense frayeur me venait de ne pouvoir manifester jamais la

vie qui se réveillait en moi.

Alors, qu'adviendrait-il? On m'enterrerait vivante, et je ne serais pas

la première victime d'une semblable erreur.

"Si seulement, on avait l'idée de me brûler la plante des pieds,

pensai-je, ou celle de me tâter le pouls; je suis sûre que mon coeur

bat de nouveau!

Après tout, si laid que soit le monde, je ne suis pas fâchée d'y

rentrer... Je comprends maintenant pourquoi je ne paraissais pas devant

Dieu et pourquoi le jugement était si long à arriver.

J'ouvris les yeux et regardai autour de moi: le jour mourait doucement;

dans la cheminée, plus de bûches, mais des cendres encore roses qui

envoyaient un peu de chaleur dans l'appartement, malgré la fenêtre

restée entr'ouverte.

Je souris à tout cela.

Le plus pressé, pour le moment, était de changer la position de ma

pauvre tête véritablement ankylosée depuis tant d'heures qu'elle

reposait, immobile, sur l'oreiller; mais, sans aide, je ne pouvais

encore me mouvoir.

-- Euphranie! Gertude! prononçai-je, mais si bas, qu'un double

ronflement sonore me répondit seul.

Je rassemblai mes forces et tentai de remuer; un vertige allant jusqu'à

la souffrance me cloua de nouveau sur mon lit.

L'impatience me prit: c'était bon signe.

"Où est mon mouchoir? me demandai-je; on l'a inondé d'eau de Cologne,

et si je pouvais aspirer ce parfum, il me semble que cela me ferait du

bien. Euphranie! Gertrude! vieilles sorcières! ne voulez-vous me venir

en aide?"

Ma voix reprenait un peu de force; mais, comment me faire entendre de

ces deux commères que le bruit du canon ne pourrait même réveiller?

"C'est bien, me dis-je, on se passera d'elles, et je vais leur jouer un

bon tour. Quand elles rouvriront les yeux, la morte aura fui pour

apparaître, telle que la statue du Commandeur, dans l'appartement où ma

chère famille suppute peut-être ce que va lui rapporter mon trépas."

II

Si Mlle Odette d'Héristel, alors qu'elle était en léthargie, crise qui

ne devait pas se renouveler pour elle, avait eu le don d'ubiquité, au

lieu d'accuser son cousin Robert d'indifférence, elle aurait été

touchée profondément de son chagrin.

Afin d'échapper à l'indiscrète curiosité des allants et des venants, il

s'était réfugié dans sa chambre, dont l'ombre propice cachait l'atroce

douleur qui bouleversait ses traits.

Odette, morte!

Etait-ce possible? l'enfant qu'il chérissait à l'égal de ses soeurs,

plus peut-être ou, du moins, d'une façon différente; le tyran si câlin

parfois, si amusant d'autres fois, que l'on adorait quand même?

Morte, comme cela, sans bruit, sans éclat, ainsi qu'un bébé qui

s'endort?

Et il ne la verrait plus; tout à l'heure, on le mettrait dans le

cercueil, ce charmant petit corps, si joli, si fin, que le trépas ne

défigurait point; et, peu à peu, le souvenir de sa grâce et de sa

gentillesse s'effacerait de la maison.

Chez les Samozane, tous aimaient Odette, c'était vrai; mais, seul,

Robert comprenait cette délicieuse nature d'enfant gâtée et savait la

faire plier.

Il souffrait cruellement; il lui semblait que le soleil avait disparu

de son horizon, et il s'étonnait lui-même que cette perte le torturât à

ce point.

Car, qui connaissait, mieux que lui, la beauté de cette petite âme

délicate et nerveuse, vite cabrée et si tendre, une fois soumise?

A présent qu'elle n'était plus, il ne voulait se rappeler que sa

tendresse, oubliant ses fautes et ses caprices passés.

Il eût donné tout ce qu'il possédait pour revoir cette jolie moue

qu'elle mettait si souvent sur ses lèvres roses, promptes à la riposte

et aussi à la bouderie; pour l'entendre se fâcher et même trépigner un

peu.

N'était-elle pas exquise jusque dans ses petites colères? Certes, il y

aurait eu quelques retouches à faire en cette jeune fille, afin qu'elle

passât pour une beauté accomplie; mais combien elle était gentille et

douce à regarder, même sur son lit de mort, avec sa bouche close et les

lignes pures de son fin visage!

Un certain vacarme qui se produisit dans la maison, fit tressaillir

Robert.

-- Mon Dieu! pensa-t-il, en fronçant le sourcil, ne peuvent-ils donc

respecter le dernier sommeil de notre pauvre chérie? Qu'est-ce qu'ils

peuvent avoir à s'agiter ainsi?

Il n'eut pas le temps de s'en enquérir; une main hésitante entr'ouvrait

la porte, et un rire léger, discret, effleurait son oreille.

Ce rire ressemblait à celui d'Odette; ce n'était pourtant pas le rire

d'un spectre... Mais, était-ce la morte qui le produisait?

Robert crut devenir fou, quand une petite voix, mal assurée, mais douce

et fraîche, prononça près de lui:

-- Je ne voudrais pas te faire peur, Robert, mais je viens te dire

que... que je ne suis pas du tout morte. On s'est trompé: je dormais

seulement.

Homme de sang-froid et d'intelligence prompte, Robert Samozane avait

déjà compris.

Debout, très pâle, il tendait les bras à la jolie revenante qui s'y

était blottie, contente de le revoir, contente de revivre, quoique un

peu faible encore.

Une grande, une intense émotion faisait battre, à coups précipités, ce

coeur contre lequel se pressait la ressuscitée; et, tout bas, Robert

remerciait Dieu qui lui rendait sa petite amie.

Soudain, Odette s'arracha des bras qui l'enserraient et, regardant son

grand cousin avec une surprise nuancée de malice:

-- Comme tu as l'air troublé!... Et tes yeux sont mouillés! Toi,

Robert, toi!...

-- Dame! on te croyait morte...

-- Et l'on me pleurait! Que c'est gentil! J'en vaux donc la peine! Si

tu savais comme cela me fait plaisir!

-- Pourquoi?

-- Si tu avais été mort, seulement pendant cinq ou six heures, tu

saurais qu'on prend de l'expérience en cette... absence, et que cela

vous vieillit.

-- Pas physiquement, au moins, dit Robert en souriant; tu as toujours

ta gentille petite frimousse mutine.

-- Ah! oui, parlons-en: elle doit être jolie, ma tête... Mais, cela

s'arrangera. Je vais te faire un aveu, Robert: je meurs de faim.

-- On va te servir tout de suite, mignonne, répondit le jeune homme en

entraînant la fillette vers la porte. Qu'il fera bon te regarder manger!

Puis il s'arrêta, pris d'inquiétude.

-- Mais, à propos; et les autres?... Savent-ils?

-- Ma résurrection? Certainement, j'ai commencé par eux.

-- Tu as dû leur faire une frayeur!...

-- Un peu; mais, je suis bonne et j'y ai mis des formes. Voilà:

Euphranie et Gertrude ronflaient en me gardant avec vigilance... Si je

n'avais eu que leurs prières pour le repos de mon âme, je risquerais

fort de m'éterniser en purgatoire; mais tu vois que les prières

n'étaient pas nécessaires. Depuis quelques minutes, je me sentais des

fourmillements dans les membres et je doutais de mon trépas; puis, le

ronflement des deux servantes m'agaçait. Ensuite, j'ai pu remuer un

doigt, puis le bras, et surtout ma pauvre tête endolorie. Ca n'a pas

été comme sur des roulettes, tu le penses.

-- Ne plaisante pas, Odette.

-- Tu aimes mieux me voir pleurer sur mon sort? Que nenni! Je ne suis

pas fâchée d'être revenue parmi vous.

-- Enfin, tu as secoué ou appelé les deux servantes?

-- Pas du tout; elles dormaient trop bien. Je me suis levée... J'ai

couru au salon où mes cousines discouraient encore avec Miss Hangora et

Mlle Dapremont, au lieu d'écrire les adresses destinées aux billets de

faire-part...

-- Tais-toi, ne parle pas de cela!

-- Pourquoi? Ils serviront pour une autre fois, voilà tout, fit Odette

avec sérénité.

Ces jeunes personnes parlaient de moi, et jamais je ne me suis autant

félicitée d'avoir appris l'anglais, car, elles faisaient mon oraison

funèbre dans la langue de Shakespeare...

-- Et ton éloge, sans doute?

-- Pas absolument; on prétendait que, "de mon vivant", j'étais souvent

hargneuse. Est-ce vrai, cela, mon Robert?

-- Eh! eh!... il y a du vrai.

-- Mais ce n'était pas le moment de me bêcher, n'est-ce pas, pendant

que mon cadavre gisait à deux pas de là?

Ne frissonne pas, Robert, ajouta la douce enfant en lui pressant la

main avec force, puisque ce cadavre est revenu à la vie.

Mais laisse-moi achever. Comme elles parlaient ainsi, j'entrai dans le

salon, telle que tu me vois, avec cette robe blanche, et je dis

tranquillement:

-- C'est cela, ne vous gênez pas, mes petits enfants; cassez du sucre

sur ma tête...

-- Elles ne se sont pas évanouies de peur ou de saisissement?

-- Si; pas toutes, du moins: Mlle Dapremont et Blanche; les deux autres

les ont secourues en m'invectivant.

-- Pourquoi?

-- Dame! Elles se figuraient que je leur avais offert une petite

comédie, que je me moquais d'elles.

-- Mais, tu les en as dissuadées?

-- Pas le moins du monde; j'ai laissé Jeanne et Miss Hangora jouer du

flacon sous le nez de leurs compagnes, et je suis allée trouver mon

oncle.

-- Qu'a dit ce cher père?

-- Lui, tu le sais, ne s'étonne jamais de rien. Il a mis son lorgnon,

m'a regardée, écoutée, et a conclu:

"Aussi, cela me surprenait trop de te voir mourir à quinze ans, quand

les protubérances de ton crâne affirmaient..."

Là-dessus, je me suis sauvée chez mes tantes. J'ai eu la délicatesse de

me faire annoncer par Philibert que j'ai rencontré dans le corridor, et

qui a fait force signes de croix à ma vue. En deux mots, je l'ai mis au

courant de ma résurrection et, précédée par ce brave serviteur, j'ai pu

faire une entrée correcte chez ta mère.

Souriant, mais encore un peu pâle, Robert Samozane écoutait la mignonne

enfant conter son épopée.

-- C'est pour le coup qu'on va m'accuser d'être excentrique et

encombrante! reprit Odette en secouant la tête; et pourtant, avoue

qu'il n'y a pas de ma faute, je ne pouvais prévoir ce qui est arrivé;

je n'ai rien fait pour provoquer cette léthargie.

-- Non, chérie, j'étais là et tu m'as assez effrayé.

-- D'autant plus que je n'ai pas coutume de m'évanouir comme une poule

mouillée.

-- Mais, tu mourais de faim, tout à l'heure, mignonne? Viens à la salle

à manger, ou chez toi; on te servira...

-- Non, non, pas chez moi. Mon lit me laisse de trop désagréables

souvenirs; j'ai besoin de remuer, de chanter, de voir des visages amis.

-- Alors, suis-moi.

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit si violemment qu'Odette en

fut heurtée, et Gui entra, très rouge, effaré mais joyeux.

-- Que m'apprend-on? Elle n'est pas morte?

-- Non, puisque la voilà. Tiens, embrasse-la, frère, répliqua gaiement

Robert en poussant sa cousine vers le jeune homme.

Odette tendit sa joue qui reçut un baiser sonore.

Gui respira, soulagé.

-- Ca fait du bien d'embrasser un si mignon revenant, s'écria-t-il, et

j'aime mieux ça que de larmoyer sur lui comme tout à l'heure.

-- Où donc étais-tu quand j'ai ressuscité? demanda Mlle d'Héristel.

-- A travailler pour toi, ma chère; je commandais quelques couronnes

mirifiques qu'il va falloir aller décommander.

-- Ce qui fera faire la grimace aux fleuristes.

-- Ca, je m'en moque! En route, j'ai rencontré plusieurs personnes

auxquelles, d'un air navré, tu le devines, j'ai appris le malheur.

-- C'est très contrariant, cela, fit Odette, une moue aux lèvres; je

vais être obligée de présenter des excuses à tout ce monde-là... Aussi,

pourquoi se pressait-on autant de m'enterrer?

-- Peu importe ce qu'on croira et dira, chérie, prononça Robert de sa

voix chaude et grave; l'essentiel est que tu nous sois rendue, et que

tu te portes bien... Montre-moi ta frimousse.

Obéissante, Odette leva vers le jeune homme son joli visage pâli mais

plein de vie; puis, impatiente, elle s'écria:

-- Eh bien! quand tu m'auras assez regardée, tu m'enverras dîner,

j'imagine. Faut-il te répéter que j'ai faim?

-- Tant mieux, mignonne! l'appétit et ton impatience revenue sont

d'heureux signes de santé.

Le bruit s'était promptement répandu dans la maison qu'habitait la

famille Samozane, au deuxième étage, rue Spontini, que la jeune

trépassée, prête à être enterrée, avait repris non seulement la vie,

mais son entrain habituel.

Peu s'en fallut que l'appartement ne se vît assiéger par les curieux.

Mais, Mme Samozane consigna sa porte, et chacun en fut pour ses frais.

On envoya seulement des "petits bleus" au docteur et aux amis qui

avaient été prévenus de l'accident, puis on retira la déclaration de

décès qui avait été faite à la mairie.

-- Que d'embarras nous cause cette petite fille! murmurait l'oncle

Valère en se mettant à table, tardivement, ce soir-là, à côté de sa

nièce qu'il regardait affectueusement et malicieusement.

-- Pauvre oncle! riposta Odette; dire que vous vous voyiez déjà si bien

déchargé de tous vos soucis de tutelle, et voilà que la pupille vous

reste pour compte!

-- Tâche seulement de ne pas nous procurer deux alertes semblables;

c'est assez d'une fois, dit M. Samozane en plongeant sa cuillère dans

son potage.

-- Je m'en tiendrai là, je pense, fit Odette.

Gui ayant réclamé un sujet d'entretien plus gai, la conversation prit

un autre tour; puis, brisé d'émotion, chacun eut hâte de se retirer

chez soi, sauf peut-être Odette qui, sans vouloir l'avouer, redoutait

l'heure du sommeil.

"Si, cette fois encore, j'allais ne pas me réveiller!" se disait-elle.

Robert pénétra sa pensée et insinua à ses soeurs de coucher dans

l'appartement de Mlle d'Héristel, ce qu'elles firent avec une bonne

grâce suffisante.

III

"Ce n'était rien du tout, en somme, que ce petit accident, cette

léthargie qui n'a pas duré vingt-quatre heures; c'est arrivé à bien

d'autres qu'à moi... Et cependant, je sens que cela a changé quelque

chose à mon caractère. Certes, je n'ai jamais eu la prétention de

passer pour un ange; d'abord, je ne voudrais pas être un ange, cela

m'obligerait à trop veiller sur mes paroles et sur mes actes.

"Eh! bien, depuis ma... maladie d'une demi-journée, je suis devenue

pire, fantasque, grincheuse, et je me sens mal disposée à l'égard du

genre humain en général et de ma famille en particulier.

D'abord il m'est désagréable que l'on me parle sans cesse de mon...

accident.

Quand je dis sans cesse, c'est un peu exagéré, car je ne vois pas des

visiteurs toute la journée, et j'ai déclaré à mon _entourage_ que

c'était chose enterrée.

Il n'y a ici que ce scélérat de Guimauve pour me plaisanter encore

là-dessus, malgré ma défense; mais, il le fait si drôlement et il est

tellement en contradiction avec toutes les défenses, que je lui

pardonne et fais la sourde oreille.

Je parle des étrangers, des amis... ou ennemis, qui viennent voir tante

Samozane.

"Et cette chère petite ressuscitée, ne pourrons-nous la voir? Nous

sommes venus spécialement pour la féliciter."

Or, parce que je suis la nièce de mon oncle et de ma tante, et parce

que j'ai reçu une bonne éducation, me voilà obligée d'entrer au salon,

la bouche en coeur et le regard ingénu, de me laisser embrasser la main

et de répondre le plus aimablement que je le peux aux questions qu'on

me pose.

Et je sens que, malgré moi, je fais la tête d'une petite fille qu'on

envoie coucher sans dessert; ou bien je suis froide, froide à glacer

une crème.

J'ai souvent constaté que c'est très gênant d'avoir reçu une bonne

éducation et d'être la fille de ses parents; ça vous oblige à vous

montrer toujours suave et bien élevée, quand on aurait envie de

décocher une vérité!

Ce n'est tout de même pas sans plaisir que je me retrouve vivante après

mon alerte, dans ce home qui m'est cher en dépit des vicissitudes qui

m'y assiègent actuellement.

Il me semble que je n'ai jamais trouvé ma chambre si gentille; jaune

paille, ce qui sied à une brune; des bibelots à la diable, un peu

partout; le bon Dieu suspendu à mon chevet; mes robes en face, dans le

cabinet; ma cheminée à gauche, recouverte de peluche; à l'opposé

l'armoire à glace... avec laquelle je me rencontre souvent sans grande

répugnance, il faut l'avouer.

J'ai toujours été enthousiaste du beau et même du joli; je ne suis pas

belle, (moi qui aurais tant voulu être Mme Récamier!) mais je ne suis

pas laide... surtout quand je ne me relève pas d'un lit mortuaire.

Je mets, de préférence, ce qui flatte mon visage, et fait ressortir ma

taille, désobéissant en cela carrément à tante Germaine qui me répète

cinq fois par semaine:

"Tu ne dois pas aimer ta beauté ni t'en servir pour t'attirer des

hommages."

D'abord, m'attirer des hommages, il faut être dans les circonstances

voulues pour cela. Jusqu'à présent, si j'avais écrit ma vie, ce serait

une histoire édifiante à l'usage de la jeunesse; désormais... ou plutôt

l'hiver prochain, aussitôt que j'aurai dix-sept ans, on m'exhibera dans

les salons.

Je crois que cela m'amusera, et ce sera bien le diable si je ne récolte

par deux ou trois pauvres petits compliments par soirée.

Ici, pour m'en faire, il n'y a personne, tant on craint de m'induire en

tentation de vanité.

L'oncle Valère ne consulte que les protubérances de mon crâne, qui n'en

a guère, du reste.

Tante Germaine me prêche le détachement de tout.

Tante Bertrande me répète que j'aurais pu être beaucoup mieux.

Jeanne me dénigre chaque fois qu'elle en trouve l'occasion.

Blanche me fait remarquer qu'il vaudrait mieux pour moi être blonde.

Guimauve me rit au nez quand il me trouve décoiffée, ce qui n'est pas

rare.

Et Robert, le grave Robert, a un petit sourire ironique lorsqu'il me

voit donner un regard... furtif ou prolongé, au miroir.

Seule, ma vieille bonne Euphranie témoigne une admiration sans bornes

pour ma personne.

Mais voilà, je me méfie de son appréciation.

N'empêche que je suis satisfaite de sortir de l'épreuve aussi fraîche

que par le passé, et avec trente-deux dents toujours; trente-deux dents

bien blanches et bien alignées.

Ca ne m'a pas absolument surprise de me retrouver de ce monde, ni

étonnée, ni ahurie; la crise a si peu duré!

Dieu du ciel et de la terre, soyez béni!

Quand je pense que quelques heures plus tard, je me réveillais entre

les quatre planches d'une bière!

C'est sans doute cette idée qui a aigri mon caractère; ou, pour être

plus juste, c'est le souvenir de certaines paroles recueillies dans mon

étrange sommeil.

D'abord, il y en a qui, après avoir un peu pleuré sur moi, ont pensé à

mes dépouilles opimes.

Mon oncle, lui, pauvre homme, n'a songé qu'à mes bosses crâniennes qui

le trompaient.

Sa femme et sa belle-soeur ont dû... espérer vaguement ma succession.

Que le dieu d'Israël me pardonne si je juge témérairement!

Blanche et Jeanne se sont dit, et de cela, je suis certaine, hélas! que

mon trépas leur fournissait une jolie dot.

Guimauve a geint de n'avoir plus de camarade bonne enfant à taquiner.

Robert, lui, n'a ni assez geint, ni assez gémi, ni assez pleuré, ni

assez soupiré, à mon avis.

Que cachait ce silence?

Je me le demande avec curiosité depuis que je suis de retour en ce

monde.

Et, malgré moi, l'opinion des deux servantes, Euphranie et Gertrude,

gardant mon cadavre, me revient à la mémoire et je me demande...

Mais n'est-ce pas absurde de se laisser impressionner par les

bavardages de deux vieilles commères?

Aussi, pourquoi suis-je riche, et pas eux?..."

IV

_Notes de M. Samozane_.

"Nous avons failli perdre ma pupille; il n'en fallait pas davantage

pour affoler toute la maisonnée, car, on chérit cette enfant gâtée qui

se nomme Odette d'Héristel.

Mais ce malaise n'était que passager, et la chère petite en est quitte

pour rester un peu pâlotte.

Ou du moins... en est quitte! Je m'avance beaucoup, car au moral elle

est fort changée.

Je sais bien qu'elle a la bosse du caprice et qu'il ne faut pas

demander une conduite persévérante à cet oiseau léger; mais, je ne l'ai

jamais vue aussi bizarre que depuis son retour parmi les vivants.

Certes, maintes fois depuis qu'elle est ma pupille, Odette a manifesté

des dispositions tout à fait contraires à celles de son tuteur et de

ses tantes, et nous avons malheureusement trop souvent cédé; mais

aujourd'hui, on dirait qu'elle se plaît à être en continuelle

contradiction avec nous. Qu'y a-t-il?

J'examinerai encore son crâne.

Car, en ma qualité de tuteur et d'oncle, je devrais...

Oui, que devrais-je faire? Moi qui trouve déjà trop sévères à son égard

ma femme et ma belle-soeur...

Ouf! heureusement que mes filles sont d'une nature beaucoup plus calme

que leur cousine et qu'elles ne me donneront pas de fil à retordre!

Mon Dieu! oui, je le répète, nous l'avons gâtée, élevée un peu comme un

garçon... Et cependant aujourd'hui elle est très femme; et fantasque,

Seigneur!

Or, le procès qui menace sa fortune m'a l'air de tourner contre nos

désirs.

Certes, si la chère enfant le perdait, se voyant ainsi tout à coup

appauvrie, elle n'en serait pas plus malheureuse pour cela; nous sommes

ici, nous, et tant qu'il y aura du pain chez nous, elle partagera notre

médiocrité.

De plus, je sais un garçon qui n'a déjà d'yeux que pour cette gamine

(elle n'en est pas digne, la petite sorcière!) et, comme ce cher Robert

a un bel avenir devant lui, il offrira au moins l'aisance à sa femme.

Mais, Odette est si jeune encore!"

V

_Notes de Mme Samozane_.

"Elle devient de plus en plus insupportable, me répondant, à moi sa

tante, presque sa seconde mère, sur un ton d'insolence polie qui nous

afflige tous.

J'espère que ce n'est qu'une fatigue passagère, suite de son accident

d'il y a un mois; pour plus de sûreté, je l'ai fait examiner par le

docteur Mérentié; or, l'excellent homme nous a affirmé que jamais Mlle

d'Héristel ne s'est jamais si bien portée.

Alors?... Je n'y comprends rien.

Elle a perdu sa verve piquante qui nous amusait, quoique maintes fois

je dusse la rappeler à l'ordre. Tout cela est remplacé par une suprême

impertinence; elle a même des mots cruels pour ce pauvre Robert, qui en

est peiné quoiqu'il n'en montre rien, le cher enfant. Quant à ses

cousines, elle se moque d'elles avec un petit air candide et ingénu qui

agace mes pauvres fillettes.

Je me demande toujours ce qui a pu motiver un pareil changement... Et

je ne trouve pas.

A moins que... en dépit des affirmations du docteur, la santé y soit

pour quelque chose.

J'aimerais mieux cela, je l'avoue.

Il paraît (c'est Valère, mon mari, qui me tient au courant de la chose)

que la fortune de notre nièce est fort compromise.

Ce ne peut être l'appréhension d'une future pauvreté qui "travaille" la

pauvre enfant, puisqu'elle ne s'en doute même pas.

Vaguement elle sait qu'un étranger, son parent au soixantième degré,

lui conteste des biens qu'elle croit tout à fait à elle; elle n'y voit

pas plus loin que le bout de son petit nez blanc, et se figure être

aussi riche que par le passé.

Nous ne lui parlons pas affaires, du reste; à quoi bon assombrir cette

jeunesse si insouciante!

Pour moi, je voudrais lui voir conserver cette fortune, qui deviendrait

l'apanage de mon Robert; en bonne mère, n'est-ce pas? et en bonne tante

aussi, il m'est bien permis de le souhaiter.

Enfin, il en sera ce que Dieu voudra."

VI

Notes de Betrande.

"Seigneur, je vous offre, en expiation de mes fautes, toutes les

impatiences que suscite en moi la conduite de ma nièce Odette.

Quand on pense qu'elle ose me tenir tête, à moi, sa tante Bertrande! à

moi que personne n'a jamais encore contredite, pas même un époux,

puisque je n'ai jamais voulu en prendre.

Et je ne puis que blâmer tout bas mon neveu Robert, qui continue à

n'avoir d'yeux que pour cette petite diablesse.

Mon Dieu, encore une fois, je vous l'offre!

J'ai insinué à Valère et à Germaine que cet exemple peut être

pernicieux pour leurs filles; ils font la sourde oreille.

Combien grande sur eux est la puissance de cette enfant gâtée!

Moi aussi, je l'aime, seulement je n'encourage pas ses faiblesses.

Elle était si mignonne quand elle nous est arrivée de province, après

la mort de ses parents; elle est si câline, si délicatement

attentionnée, quand elle le veut!

Mais aujourd'hui, Dieu du ciel! Que s'est-il passé en elle?

C'est à croire que depuis sa crise de léthargie qui nous a tous si fort

effrayés, elle demeure possédée d'un démon et qu'il faudrait

l'exorciser pour nous rendre l'Odette d'autrefois."

VII

Notes de Jeanne.

"Certainement, Blanche est comme moi bien heureuse que Nénette soit

revenue en ce monde, mais combien on l'aimait mieux avant... sa mort!

Quelle mouche l'a donc piquée et que lui avons-nous fait pour qu'elle

nous traite tous avec une telle désinvolture?"

Notes de Gui.

"Pour un cousin embêté, je suis un cousin embêté! Mais, aussi,

mettez-vous à ma place.

J'avais une cousinette gentille à croquer, même quand elle trépignait

et se mettait en colère... (il y a bien quelque vingt mois que cela ne

lui arrivait plus); pleine d'esprit, pétillante d'humour, qui montait à

bicyclette comme un ange et jouait au tennis comme un séraphin...

Et puis, crac! on nous la change, non pas en nourrice, mais dans

l'autre monde où elle est allée fourrer son petit nez pendant quelques

heures, si je sais, diable, pourquoi?

A quel propos nous en veut-elle, cette petite créature si jolie et si

méchante que nous avons toujours gâtée beaucoup et dont nous avons fêté

la résurrection récente avec tant de joie?

Moi, je sais bien que si je répondais seulement le quart du quart des

impertinences qu'elle débite aux auteurs de mes jours, on me

flanquerait à la porte, et l'on aurait bien raison!

Mais, voir Nénette grincheuse, non, c'est à n'y pas croire!"

Notes de Robert.

"Que se passe-t-il dans le coeur ou dans la tête de notre chérie?

On lui pardonne, d'abord parce qu'elle est femme et mignonne à ravir,

ensuite, parce que, un instant, nous avons cru l'avoir perdue.

Mon Dieu! penser qu'elle aurait pu mourir là, sous nos yeux! que son

joli sourire n'aurait plus lui; que ses lèvres si fines auraient pu

être fermées à jamais; que cette voix si fraîche n'aurait plus résonné

par ici!

Heureusement, cela n'a été qu'une fausse alerte.

Mais que l'Odette d'aujourd'hui ressemble peu à l'Odette d'avant... le

malheur!

Mon Dieu! j'ai tant souffert quand je l'ai portée sur son lit, déjà la

croyant morte subitement! Sans oser l'effleurer d'un dernier baiser

fraternel, je regardais, comme hébété, ce corps inanimé. A la violence

de mon chagrin, j'ai compris la force de ma tendresse pour elle, mesuré

la place qu'elle tient dans mon coeur. Mais, je n'en ai rien montré, et

personne n'aura deviné ce qui se passait alors en moi,

Oui, je crois que je l'ai aimée fillette, dès qu'elle est apparue sous

notre toit... Et maintenant, bien qu'elle n'ait pas encore seize ans

accomplis, je sens que mon plus cher désir est qu'elle réponde vraiment

à ma tendresse et soit mienne à jamais. Or, jusqu'à ce jour funeste, où

nous avons pleuré sur elle, je me figurais qu'elle éprouvait pour moi

une affection plus que fraternelle... Aujourd'hui, hélas! je doute."

VIII

-- Pourquoi, mon bijou, n'êtes-vous plus la même depuis que vous avez

été quasiment morte?

-- Ca, ma bonne Euphranie, je ne saurais te le dire. Avoue, au moins,

qu'avec toi je n'ai pas changé.

-- Non, faut en convenir, demoiselle, faut en convenir. Vous êtes

toujours câline avec votre vieille bonne qui vous aime tant.

-- Et d'une façon désintéressée, toi du moins, Nanie.

-- Comment ça, désintéressée? fit la bonne femme en ouvrant tout grand

ses petits yeux bridés.

-- Oui, tu m'aimes pour moi-même, toi, Nanie.

-- Ben, naturellement; parce que vous êtes tout plein gentille et

mignonne.

-- N'est-ce pas? pour cela seulement.

-- Et aussi parce que vous me faites des petits cadeaux à chaque

instant.

-- Ah! voilà, fit amèrement Mlle d'Héristel. Ton affection ressemble à

celle des autres.

La vieille femme réfléchit une minute, puis branla la tête et dit

carrément:

-- Comprend pas.

La jeune fille soupira:

-- Mais moi, je m'entends, et cela suffit.

-- Ben oui, répéta la servante, revenue à son idée, on vous aime pour

votre petit coeur si généreux.

-- Et si je ne donnais rien?

-- On vous aimerait quand même pour vos autres qualités, ma mignonne;

c'est qu'alors vous seriez pauvre et ne pourriez plus faire plaisir aux

autres.

-- Ah! fit encore Odette, qui eût voulu interroger davantage la vieille

femme, mais qui n'osait.

Hélas! oui, comme le déclaraient, chacun dans son for intérieur, tous

les Samozane, la jeune ressuscitée n'était plus du tout la charmante et

rieuse fille du temps passé.

D'abord contente de revenir au monde bien portante, de revoir tous les

siens, elle avait ensuite peu à peu, réfléchi, se remémorant les

paroles entendues pendant sa léthargie et les commentant à sa façon, la

pauvre fillette. Sa vive imagination aidant, elle en vint à se grossir

les choses, à interpréter bizarrement les propos recueillis et à se

forger mille chimères.

Elle les avait bien entendus, ces propos, tendres et désolés pour la

plupart, mais elle n'avait pu voir la mimique sincèrement navrée qui

les accompagnait.

Mon Dieu! oui, le tuteur un peu maniaque avait bien murmuré:

-- J'avais toujours dit que celle petite n'était pas comme les autres.

Mais, en prononçant ces mots, il avait l'oeil humide et la voix

chevrotante.

Mme Samozane avait dit, en effet:

-- Elle nous en a fait voir de dures, la pauvre enfant, que le bon Dieu

lui pardonne!

Mais quoi de plus vrai? cette idée venait simplement à l'esprit de

l'excellente femme dont "la trépassée" n'apercevait pas le visage

bouleversé.

De même pour tante Bertrande, bien meilleure dans le fond que ne le

comportait son apparence bourrue.

Un peu insignifiantes, les demoiselles Samozane se sentaient réellement

navrées de perdre leur cousine qui les taquinait souvent, mais que leur

coeur étroit et superficiel n'eût guère plus aimée si elle eût été leur

soeur.

Jeanne avait eu cette exclamation, malheureuse il est vrai, et naïve

dans sa reconnaissance anticipée:

"Cousinette, grâce à toi, je pourrai épouser M. de Grandflair."

Mais si, dès sa résurrection, Odette s'était montrée plus gentille avec

elle, nul doute que Jeanne lui eût témoigné toute la joie sincère

qu'elle ressentait.

Quant à Robert, nous sommes fixés sur la nature de ses impressions.

Seul, Gui, n'avait rien perdu de l'amitié d'Odette. Par exemple, lui

qui n'avait jamais eu un tact très sûr, il se plaisait à la taquiner

davantage depuis qu'il la voyait plus agressive, et il recevait souvent

les éclaboussures de sa mauvaise humeur.

Au fond, les deux soeurs n'étaient pas encore convaincues qu'Odette

n'avait pas voulu "se payer leur tête", pour employer une des plus

élégantes expressions du jeune Samozane. Or, Blanche et Jeanne lui en

voulaient de cela.

Elle leur avait joué tant de tours, cette cousine endiablée, depuis

qu'elle vivait avec elles, profitant probablement de la supériorité

d'esprit qu'elle se sentait sur elles.

Ainsi donc, tout concourait peu à peu et davantage chaque jour à

entretenir les idées noires de Mlle d'Héristel; des mots, des

plaisanteries, des réticences de domestiques entendus par hasard, dont

elle aurait dû hausser les épaules si elle eût été en d'autres

dispositions morales.

Dès son entrée dans le monde qui, en dépit de sa jeunesse et de sa

gaminerie, avait eu lieu peu à peu, par degrés, en commençant par les

bals blancs et les réunions intimes, elle s'était vue recherchée, mais

des femmes et des jeunes filles autant que des hommes, parce qu'elle

était dépourvue d'affectation, sincère, bonne et amusante.

Jusqu'alors, elle n'avait jamais pensé que sa dot rondelette pût lui

attirer des amis; cela ne lui venait même pas à l'idée et elle avait

bien raison.

Aujourd'hui, dans son coeur de fillette inexpérimentée, elle croyait

discerner la vérité du mensonge au milieu des sourires qui

s'adressaient à elle.

Et elle accusa tout bas d'ambition et de vils calculs des gens qui

ignoraient même qu'elle fût une riche héritière.

Dans sa petite âme repliée maintenant, était entré le poison de la

défiance et, elle si franche, elle voyait des menteurs là où il n'y

avait que de sincères amis. Elle se sentait meurtrie moralement par

tout ce qu'elle avait entendu de vilain ou plutôt par tout ce que,

prévenue, elle avait interprété à sa façon.

De plus, Miss Hangora et Antoinette Dapremont qui, réellement la

jalousaient et qui professaient l'une et l'autre une admiration sans

bornes, mais hélas! inutile pour Robert Samozane, prenaient soin

d'entretenir ces sombres préventions chez Odette.

La chère petite ne les aimait pas, et pourtant elle les écoutait et

même les croyait parfois.

Un tuteur embarrassé · 第 1 / 8 段