parfois, lors même que ces symptômes réguliers de sa présence font
défaut. Ils ont manqué en grande partie, sinon totalement, dans la
conversion de Wesley: «Vers neuf heures moins un quart, en entendant la
description que Luther fait du changement que Dieu opère dans le cœur
par la foi en Christ, je sentis que mon cœur se réchauffait étrangement.
Je sentis que je me confiais en Christ, en Christ seul pour mon salut,
et je reçus l’assurance qu’il avait ôté _mes_ péchés, et qu’il me
sauvait de la loi du péché et de la mort. Je me mis alors à prier de
toutes mes forces pour ceux qui m’avaient le plus outragé et persécuté.
Puis, je rendis témoignage ouvertement, devant les personnes présentes,
de ce que j’éprouvais en mon cœur pour la première fois. L’ennemi me
suggéra bientôt: «Ceci ne peut être la foi: _car où est ta joie_?» Mais
j’appris bientôt que, si la paix et la victoire sur le péché sont
étroitement liées à la foi au Chef de notre salut, il n’en est pas ainsi
de ces transports de joie, qui l’accompagnent ordinairement, surtout
chez ceux qui ont passé par une angoisse profonde, mais que Dieu se
réserve de dispenser ou de refuser selon son bon plaisir[56].» Adolphe
Monod à son tour, dans la période antérieure à sa conversion, écrit, en
parlant des doctrines chrétiennes: «Ces _idées_ ne parlent point à mon
cœur... Cette _orthodoxie_ est un sacrifice trop pénible de tous mes
sentiments naturels; je ne sens pas ce qu’elle enseigne et je sens ce
qu’elle n’enseigne pas.» C’est le sentiment qui l’empêche de devenir
chrétien. Et quand il se convertit, c’est à la fois contre ses
sentiments naturels et sans émotions chrétiennes. «Je ne suis pas encore
très heureux, ni constamment heureux, dit-il, en parlant de son état
immédiatement après sa conversion, parce que le sentiment de la présence
et de l’amour de mon Dieu ne m’est ni continuel, ni vif... Mais cette
tristesse n’a rien de désespéré: je sais trop bien que Dieu peut y
mettre fin quand il voudra, et qu’il le voudra quand il le faudra.» Sur
quoi M. Frommel, fort justement, ajoute: «Quant à la crise psychologique
elle-même, elle n’offre rien de violent. L’émotion n’y joue qu’un rôle
secondaire; tout se concentre dans la volonté.»
[56] _John Wesley_, par Matthieu Lelièvre, 3e édit., p. 76-77.
Et ce n’est pas seulement au moment de la conversion que cette absence
ou cette atrophie de la sensibilité religieuse peut se produire. Tel
chrétien qui jouit à peine de sa foi, en est possédé: il y donne sa vie.
Ami Bost, dans ses mémoires, avoue, à maintes et maintes reprises, la
privation de joie spirituelle, l’absence de tout amour sensible pour
Dieu, le défaut de jouissance dans sa vie chrétienne. «Il me manquait,
confesse-t-il, le fil continu, je ne dis pas de la foi, mais de la
jouissance religieuse et d’un amour senti.»
Chez Wesley, Adolphe Monod, Ami Bost, la réalité existe sans le signe.
Mais il peut se faire aussi que le signe existe sans la réalité. Dans
ses discours à ceux qui font profession d’être chrétiens, Finney décrit
en ces termes ceux qui vivent sur leurs sentiments: «Ils ajoutent
beaucoup d’importance aux émotions qu’ils éprouvent de temps à autre.
S’il leur arrive d’avoir à l’occasion des élans de ferveur religieuse,
ils y arrêtent complaisamment leur pensée et font durer longtemps cette
preuve de leur piété... S’ils ont eu la chance d’être mêlés à des scènes
de réveil, que leur imagination ait été excitée au point de faire couler
leurs larmes et de les pousser à la prière, ce souvenir va nourrir leurs
espérances pendant des années. Quoique, le réveil passé, ils ne fassent
rien pour l’avancement du règne du Christ et que leurs cœurs soient
aussi durs que le roc, ils sont pleins d’assurance, et attendent
patiemment qu’un nouveau réveil vienne les pousser derechef en avant.»
Ami Bost que nous venons de citer, raconte que les Moraves, chez
lesquels il avait passé quatre ans dans sa jeunesse, donnent une grande
valeur à la sensibilité, surtout quand elle porte sur le souvenir des
souffrances de Jésus. «Chez eux, écrit-il, cette émotion est
particulièrement sensible dans la semaine qui précède Pâques. Là, et
nommément dans l’assemblée du vendredi soir, au moment où se lisent les
paroles: «_Et ayant baissé la tête il rendit l’esprit_,» le lecteur ne
manque jamais de s’arrêter; toute l’église tombe à genoux, il n’y a plus
de paroles, il n’y a plus que des larmes. Et la scène est tellement
émouvante qu’en écrivant ces lignes, je suis repris par cet
attendrissement. Mais, soit ma petite philosophie, de treize, de
quatorze et de quinze ans... qui me faisait trouver assez singulier
qu’on pût pleurer ainsi à jour fixe, soit, surtout que je m’aperçusse
que ma conduite n’était pas toujours sainte à proportion de
l’attendrissement que j’avais éprouvé,--je compris bientôt qu’il ne faut
pas prendre des émotions de ce genre pour mesure de sa piété.»
Oui, le penchant aux pleurs, même appliqué aux émotions religieuses,
peut nous faire illusion sur la qualité de notre âme. A force de
poursuivre les douleurs ou les plaisirs de la piété, on court le danger
de finir par donner tant d’importance au signe, qu’on lui en accorde
plus qu’à la chose signifiée, et qu’on en fasse au lieu du résultat, le
but, au lieu d’une condition éventuelle et relative, une condition
essentielle et absolue.
Rien n’est plus funeste à la piété que cette préoccupation constante de
ce que l’on sent, traduisez du plaisir ou de la douleur qu’on éprouve.
Parce qu’on ne les éprouve pas comme on pense qu’on devrait les
éprouver, on estime qu’on n’est pas chrétien, qu’on n’est pas converti,
ou bien que l’on ne fait aucun progrès dans la vie chrétienne, que l’on
va même en reculant. Parce que l’on n’a pas ressenti, en célébrant la
Sainte-Cène, ce qu’on pensait qu’il fallait ressentir, on se demande si
l’on ne s’est pas rendu coupable d’une communion indigne. Parce que l’on
ne se sent pas intérieurement poussé à prier, on s’abstient de fléchir
les genoux. On se replie constamment sur soi-même pour faire l’anatomie
de son cœur, on observe avec anxiété les mouvements qui s’y produisent,
on s’efforce de fixer les impressions fugitives. Parfois on réussit à
provoquer superficiellement ces agitations de la sensibilité, et alors,
elles ne prouvent et ne produisent rien. Plus souvent on échoue à les
faire naître, et alors on attend passivement qu’elles veuillent bien
survenir, que Dieu les suscite en nous, et on ne se met pas résolument
et énergiquement à l’œuvre pour agir et pour vivre[57].
[57] Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des
sensations religieuses, on n’a qu’à lire dans les _Récits
américains_, publiés par Louis Bridel, le chapitre intitulé:
_Attendre des impressions plus vives_ ou _il faut obéir à Dieu_, et
celui qui est intitulé: _Je ne puis rien sentir ou une ruse très
subtile du cœur naturel_.
Aussi les pasteurs et les révivalistes ne cessent-ils de mettre leurs
auditeurs en garde contre cette funeste préoccupation. Henri Pyt
écrivait à une dame anxieuse et agitée: «Chère sœur, _croire_ n’est pas
_sentir_. Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons, ou ne
sentons pas, un fait accompli: oui, accompli pour et dans tous ceux qui
croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous
lu, dans la parole de votre Seigneur: «L’homme est justifié en sentant
ce qu’il croit;» ou bien: «Celui qui ne sent pas ce qu’il croit, est
condamné?» Le _moi_ est à la racine de toutes ces tristes méprises. La
nature répugne à chercher hors d’elle-même des motifs d’espérance, de
paix et de joie.»--«Sentiment, sentiment, sentiment! s’écrie Moody. J’ai
entendu ce cri au point que j’en ai des nausées. Supposez qu’un ami
m’invite aujourd’hui à dîner.--Ah! je serais bien aise de dîner avec
vous; mais je ne sais pas si mes sentiments sont ce qu’ils devraient
être.--Êtes-vous malade?--Non, je ne me suis jamais mieux porté.--Alors,
que voulez-vous dire?--Je doute que mes sentiments soient convenables;
je crains de n’être pas dans de bonnes dispositions d’esprit...--Ah ça!
dirait-il, je crains que M. Moody n’ait le cerveau dérangé. Je
l’invitais à dîner, et au lieu de me répondre tout simplement, il n’a
fait que me parler de ses sentiments. Mes amis, Dieu vous invite-t-il?
S’il vous invite, pourquoi ne pas accepter l’invitation? Si vous avez
envie de venir, venez et cessez de parler de vos sentiments.» Et
ailleurs, à une jeune dame qui cherchait Jésus depuis trois ans sans le
trouver: «Allez de la Genèse à l’Apocalypse, vous ne trouverez nulle
part le salut attaché au sentiment. Il faut s’élever au-dessus de la
région du sentiment.»
Qu’est-ce à dire? Messieurs, c’est que la volonté et l’action, voilà ce
qui doit être au premier rang dans les préoccupations du chrétien.
«Celui qui veut faire», selon l’expression de Jésus, a le double
avantage d’accomplir son devoir présent dans l’instant donné, et en même
temps de former en soi une habitude. Et lorsqu’il aura ainsi développé
au plus profond de son individu une seconde nature, par la satisfaction
des tendances profondes de son être, par la création de nouvelles
tendances qui obtiendront elles aussi une satisfaction sans cesse
renouvelée, alors je vous le dis, la jouissance qu’il n’aura pas
recherchée viendra; le meilleur moyen de la manquer, c’est d’en faire le
but: le meilleur moyen de l’atteindre, c’est de ne pas y viser.
_Volonté_, _inclination_, _jouissance_, voilà l’ordre auquel il doit se
tenir.
* * * * *
Mais la volonté peut-elle agir sur l’inclination? Kant l’a contesté.
Pouvons-nous nous contraindre à aimer? C’est impossible, déclare
l’illustre penseur. Le devoir peut commander d’être juste, non d’aimer
son prochain: l’amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir comme
si l’on aimait, non se forcer à aimer.--Agir _comme_ si l’on aimait, lui
répondrons-nous, cela même conduit à aimer. Et à la théorie de Kant nous
opposerons la pratique de Pascal. «Il y a trois moyens de croire, a dit
Pascal: la raison, la coutume, l’inspiration.» C’est là en trois mots
toute l’autobiographie spirituelle de Pascal. Intellectuellement
convaincu qu’il lui faut être chrétien, Pascal n’est pas chrétien
pourtant. Sa sœur Jacqueline nous informe qu’«il ne sentait aucun
attrait de ce côté-là». C’est que l’intelligence ne peut changer de but
en blanc l’état profond d’un cœur. «Qu’il y a loin de la connaissance de
Dieu à l’aimer!» «Est-ce par raison que vous aimez? C’est le cœur qui
sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi: Dieu sensible
au cœur et non à la raison.» «La foi est dans le cœur.» Or, en quoi
consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui sépare Pascal de
Dieu? Pascal l’a discerné d’un coup d’œil aussi rapide que profond. Si
la coutume n’est qu’une seconde nature, la nature n’est qu’une première
coutume. Si la nature n’est qu’une coutume, la nature est modifiable, La
même cause qui lui a donné naissance peut la changer. La coutume
ancienne peut être combattue par de nouvelles coutumes. Et ainsi, Pascal
fera comme s’il croyait, il prendra de l’eau bénite, il entendra des
messes, dira des prières, afin de ployer la machine. _Naturellement_
même, ces actions provoqueront dans le cœur la foi dont elles sont le
signe. Et _surnaturellement_, à l’homme qui a ainsi «commencé» et qui
est allé au-devant de la grâce, Dieu, pour achever l’œuvre du salut,
accordera une vision, un ravissement dont Pascal éternisera le souvenir
en ces mots: «Sentiment, joie, paix... Joie, joie, joie, pleurs de joie.
Renonciation totale et douce... Éternellement en joie pour un jour
d’exercice sur la terre.»
De la volonté à l’inclination, de l’inclination à la jouissance, telle
est la formule de l’évolution religieuse chez Pascal[58]. Mais la
volonté ne se borne pas à créer ou à fortifier la tendance religieuse en
face des autres tendances; elle est appelée à exercer son influence sur
la tendance religieuse elle-même qui n’est pas simple[59], pour assurer
son harmonie et son développement normal[60], pour maintenir en
particulier la proportion entre les tendances religieuses
individualistes et les tendances religieuses sociales. M. Murisier a
fort bien montré[61] que dans la piété normale, le sentiment religieux
comprend un élément individuel et un élément social indivisiblement
unis. Mais dans les maladies, les perversions, les déviations du
sentiment religieux, cette synthèse se brise, d’un côté par
l’exagération du sentiment religieux individuel qui conduit au complet
détachement de l’extase, de l’autre par l’exagération du sentiment
religieux social qui conduit au fanatisme, à l’exclusivisme, au
prosélytisme. Eh bien! souvenons-nous ici de la distinction que nous
avons établie entre la tendance et le plaisir. Qu’est-ce à dire? il y en
a chez qui les tendances individuelles plus développées procurent par
leur satisfaction plus de plaisir, d’autres chez qui ce sont les
tendances sociales qui l’emportent et qui, par leur satisfaction,
procurent une jouissance plus grande. Supposez que nous prenions le
plaisir religieux pour principe recteur, que toute notre ambition se
réduise à dissiper les moindres malaises et à «nous sentir heureux»,
nous prolongerons dans le sens où notre inclination nous pousse. Et il
nous arrivera ce que M. Murisier a si justement décrit: le tempérament
ultra-individuel tombera dans un mysticisme malsain, conduisant par
l’extase à l’anéantissement; le tempérament ultra-social tombera dans
une extériorisation superficielle où sa vie intérieure finira par
disparaître; et la ruine se trouvera au bout de cette voie, comme de la
précédente. S’il s’agit de trouver non pas un palliatif, un
anesthésique, qui atténue pour un temps la souffrance, ou même la
supprime, mais pour accélérer la dissolution, s’il s’agit de trouver un
vrai remède qui rende la santé, cette santé qui est, comme l’estime avec
raison M. Murisier, l’union harmonique de l’individuel et du social, il
faudra tenir aux malades le langage suivant: Vous, vous vous sentez
troublé, dérouté par le contact avec le milieu social; gardez-vous de
vous réfugier dans le recueillement, de vous enfuir dans la solitude,
vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le
risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les
dernières phases du mysticisme extatique, l’anéantissement du moi. Sans
abandonner, bien entendu, la culture de votre vie individuelle, employez
votre volonté à rechercher le contact social au lieu de vous y
dérober.--Vous, au contraire, vous vous sentez troublé, dérouté par
l’isolement, par le tête à tête avec vous-même; gardez-vous de vous
absorber et de vous extérioriser dans les relations sociales; vous
pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque
d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières
phases du fanatisme. Sans abandonner, bien entendu, la culture des
relations sociales, employez votre volonté à rechercher le recueillement
au lieu de le fuir.
[58] A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un
jour Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans
occasion particulière, d’aller prier ensemble un moment. «Elle vint.
Quand nous eûmes fini: «Papa! quand je ne prie pas, je n’aime pas;
et quand je prie, j’aime.» Je vis que cette petite créature, tout en
m’obéissant pour venir prier, avait d’abord été un peu ennuyée de
mon invitation; puis, une fois la prière en train, elle y avait
trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et vraie que
celle-là! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut,
trouvera toujours plus de répugnance à cet exercice; celui au
contraire qui saura surmonter cette répugnance finira par y trouver
de la douceur. N’attendez donc pas que le zèle vous arrive de
lui-même...» «Heureux sommes-nous quand nous éprouvons de l’attrait;
mais quand il nous manque, bien loin de céder à cette langueur,
cette langueur même est une raison de plus pour que nous
priions.»--Déjà l’_Imitation de Jésus-Christ_ blâmait ceux qui
s’éloignent de la sainte communion «par un désir trop vif de la
ferveur sensible».--«Le progrès de la vie spirituelle, disait-elle,
ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais
à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec
patience, de sorte qu’alors _on ne se relâche point_... C’est à Dieu
de consoler, et de donner quand il veut, autant qu’il veut et à qui
il veut, comme il lui plaît, et non davantage.»
[59] Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans
des relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue
comme personnelle, il en découle immédiatement que, comme le
sentiment social, l’émotion religieuse n’est pas une émotion simple,
mais un ensemble d’émotions. Et de même que l’on dit non pas le
sentiment social, mais les sentiments sociaux, de même on devrait
dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments religieux.
La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment
religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose
encore qu’un instinct de dépendance; il y a en elle des éléments non
seulement de crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie,
d’amour. Et M. Tarde a raison d’affirmer que le sentiment religieux,
«dans toutes les religions, naît de la fusion des émotions les plus
contraires, grâce à une température interne très élevée, en une
émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe du
cœur».--Si le sentiment religieux est une émotion complexe et
multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de
demeurer constante. Et y a correspondance étroite entre la qualité
et la quantité de l’émotion et la conception que l’homme se fait de
la divinité et des rapports qu’il est possible, désirable,
obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite du
sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux
infiniment variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes
nouvelles, dont chacune est propre à un temps, à un pays, à une
dogmatique, à une liturgie, à un code et à un cérémonial
particuliers.
[60] M. Ribot (_La psychologie des sentiments_, p. 307, 421) estime
que le sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la
combinaison d’éléments dépressifs (la peur, qui va dans le sens du
strict égoïsme) et d’éléments expansifs (l’amour, qui va dans le
sens de la dépossession de l’individu). Le sentiment religieux a
débuté chronologiquement par la peur à laquelle se mêlait un amour
embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement de
l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression du
sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte
devient exclusif: le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa
forme primitive dans l’évolution.--Il y aurait lieu de voir si le
développement de l’élément de l’amour ne peut pas produire une
hypertrophie (relative et proportionnelle) ou une altération de cet
élément.
[61] _Les maladies du sentiment religieux_.
Ainsi de toutes parts ressort avec éclat cette grande loi psychologique
que la volonté, avec sa règle rationnelle, le devoir, est indispensable
à la fondation et au maintien de la santé religieuse; que le chrétien
doit savoir se garder de prendre le plaisir, même religieux, pour but
immédiat et pour critère; et que c’est seulement par la volonté et
l’action soumise au devoir qu’il pourra acquérir et conserver une vie
religieuse normale et complète, où toutes les parties de sa nature
demeureront harmonieusement combinées et fondues, et où il se donnera
tout entier à son Dieu et à ses frères pour se retrouver lui-même
agrandi dans ce don. Comment ne pas ajouter que là où cette vie
religieuse est vraiment réalisée dans sa plénitude, la synthèse
psychologique idéale de toutes les puissances du moi humain se trouve
par là-même établie? Voyez saint Paul. Y a-t-il parmi les athées, y
a-t-il parmi les sectateurs des autres religions, une combinaison plus
riche et plus originale de volonté forte et indomptable, de dialectique
invincible, de sentiment poussé jusqu’au mysticisme et à l’extase,
d’action constante et ininterrompue? Voyez surtout Jésus. La louange ne
se change-t-elle pas en humble adoration devant cette âme sainte et pure
où tout n’est qu’harmonie, paix, puissance calme et forte, beauté,
sérénité, incomparable maîtrise du monde et de soi-même, intime et
constante possession de son Dieu! _Ecce homo!_ Voilà l’homme! voilà le
chef-d’œuvre de Dieu! voilà l’homme parfait, dont on peut dire qu’en
réalisant la perfection morale, il a du même coup réalisé la perfection
psychologique de la nature humaine par l’intensité souveraine comme par
l’équilibre irréprochable et indéfectible de tous les éléments de son
être!
Je vous le demande, n’est-il pas manifeste ici qu’envisagée froidement,
impartialement, la religion se démontre au psychologue comme la
puissance suprême de santé et de vie? Et nous avons la joie de pouvoir
conclure une fois de plus que si la psychologie religieuse peut soulever
telles ou telles difficultés, elle n’en est pas moins destinée à être à
sa façon, elle aussi, un pédagogue conduisant à Christ, παιδαγωγὸς εις
Χριστόν. A la bien prendre, et sans sortir le moins du monde de son
cadre, ni se départir de la rigueur de ses méthodes, la psychologie
religieuse se transforme à chaque instant d’elle-même en une
apologétique vivante et persuasive de la foi au Christ!
* * * * *
La psychologie religieuse, nous avons été insensiblement conduit à
l’indiquer, est une science qui non seulement renseigne sur la santé et
la maladie religieuses, mais encore sur l’hygiène grâce à laquelle on
peut conserver la santé et sur les remèdes par lesquels on peut
combattre la maladie. Des quelques réflexions si incomplètes, je le
sens, que je viens de présenter, découlent à cet égard d’importantes et
de nombreuses leçons. Permettez-moi, Messieurs les étudiants, en
m’adressant spécialement à vous, d’en dégager, pour finir,
quelques-unes:
Dans cette Faculté de théologie, ce sont naturellement les périls de
l’intelligence que vous avez d’abord à redouter, si vous êtes ce que
vous devez être, j’entends de bons étudiants.
Les périls de l’intelligence, sous la forme des objections qui se
dressent devant tout homme religieux qui veut penser sa vie et vivre sa
pensée, au milieu de la mêlée des discussions et des systèmes.
Les périls de l’intelligence ensuite et surtout sous la forme plus
subtile de l’intelligence qui s’étend, déborde et court le risque par
son expansion disproportionnée d’étouffer la vie intérieure[62].
[62] Le journal _The Evangelist_ publiait naguère les lignes
suivantes: «L’accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni
par les discussions dans les classes ou dans les sociétés
d’étudiants, par le commerce avec des esprits alertes et solides,
tout cela risque de développer la partie intellectuelle de
l’individu aux dépens de la partie morale et spirituelle.»
Pour vous préserver de ces divers périls, pour réussir à conserver la
fraîcheur et l’intensité de l’émotion religieuse, nous ne vous
conseillerons pas de vous réfugier dans l’ignorance, de faire aussi peu
de théologie que possible, juste assez pour les examens, de choisir un
sujet de thèse qui ne touche à aucune question vitale, et de vous
absorber dans l’activité pratique, à moins encore que ce ne soit dans
l’inactivité... Vous êtes ici, Messieurs, pour regarder en face et le
monde et les hommes et vous-mêmes et Dieu. Ouvrez plutôt, ouvrez tout
grand vos esprits et vos cœurs, sans crainte de la vérité. La crainte de
la vérité, c’est déjà du scepticisme, c’est au fond de l’incrédulité!