Pour appuyer ma thèse, j’emprunterai mes arguments à l’un des

psychologues religieux qui paraissent au premier abord lui être le plus

contraires. Dans les remarquables articles[45] où il raconte et étudie

divers cas de conversion, M. Frommel nous apprend--je reproduis ses

propres expressions--qu’«une _pensée_ frappa subitement Nettleton, une

_idée_ le troubla beaucoup et laissa dans son esprit une impression

ineffaçable...» Quelque temps après, «des _paroles_ de l’Écriture

transpercent son âme--je continue de citer--les _doctrines_ évangéliques

de la souveraine grâce et de l’élection divine deviennent pour lui la

_cause_ de troubles profonds. Ces _pensées_ déchiraient son cœur.» Et M.

Frommel conclut sur Nettleton que «les doctrines et les influences

intellectuelles du christianisme ne sont pas absentes de sa conversion,

puisqu’il entend des prédications, lit sa Bible et des ouvrages de

piété». Converti, Nettleton devient convertisseur. Et M. Frommel dépeint

en ces termes la prédication expérimentale de Nettleton: «La _doctrine_

n’était point absente... Armé de la _doctrine_, le prédicateur

descendait au plus profond des cœurs[46].» Enfin, Adolphe Monod, cité

par M. Frommel, écrit: «Un jour, c’était le 21 juillet 1827, me

promenant dans les rues de Naples, accablé comme toujours par une

mélancolie sans consolations, je me dis tout d’un coup: d’autres ont été

tristes avant toi, ils ont trouvé la paix dans l’Évangile. Pourquoi ne

l’y trouverais-tu pas? Sous l’impression de cette _pensée_, je rentrai

chez moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n’avais encore prié

de ma vie. A partir de ce jour, une vie intérieure commença pour moi...

et une fois engagé dans cette voie, le Dieu de Jésus-Christ auquel je

venais d’apprendre à me confier, a fait peu à peu le reste.»

[45] _La Foi et la Vie_, du 1er janvier au 16 avril 1901.

[46] De même le gradué d’Oxford, dont M. Leuba a publié et dont M.

Frommel a traduit l’autobiographie, ne cache pas le rôle important

joué dans sa conversion par des textes bibliques, des paroles... des

idées.

Il y a donc, entre l’intelligence et le sentiment, d’incessantes

relations mutuelles. Si on nous demande là-dessus: de ces deux termes,

en est-il un qui doive être considéré comme principal? L’intelligence

est-elle le pouvoir régulateur et souverain auquel il faille tout

subordonner? Est-elle fondée à réclamer qu’on lui reconnaisse une

primauté de juridiction parmi les manifestations diverses de la vie

consciente? Doit-elle gouverner dans l’homme? Nous répondrons sans

hésiter: l’intelligence est une lumière qui nous guide et non une force

qui se suffit, c’est un auxiliaire et non un chef.

Certes, c’est un auxiliaire indispensable et une lumière sans laquelle

il est inévitable de s’égarer. Il y a erreur et péril à déprécier

l’intelligence, à prêcher un abandon paresseux de la pensée claire et

maîtresse de soi pour je ne sais quel rêve obscur d’une équivoque

mysticité. Un gracieux conteur, M. T. de Wyzewa, écrivait naguère: «Si

nous devons, comme nous l’ordonne Notre Seigneur Jésus-Christ, arracher

l’œil droit, couper la main droite, qui font tomber dans le péché, nous

devons nous efforcer surtout de détruire en nous l’intelligence, cette

soi-disant faculté de savoir et de penser; car toute science est vaine,

toute pensée est vaine, et c’est d’elle que naît toute la souffrance qui

est dans le monde.» Bien des mystiques, j’allais dire des

sentimentalistes chrétiens, seraient disposés à contresigner ces

paroles. Nous n’en sommes pas réduit aux suppositions ou aux procès de

tendances. Pour nous borner à trois exemples pris dans des sphères

différentes, Saint-Cyran déclarait à Arnauld: «Il n’y a rien de si

dangereux que de savoir.» Saint Vincent de Paul ne craignait pas de dire

aux jeunes gens qui entreprenaient des études de théologie que les

personnes grossières et ignorantes font _pour l’ordinaire_ mieux

l’oraison que les hommes savants, et que Dieu prend plaisir à se

communiquer aux simples, parce qu’ils sont plus humbles que les doctes

qui ont _pour l’ordinaire_ quelque bonne opinion d’eux-mêmes; que

l’orgueil perdait les savants, comme il avait perdu les anges; que le

plus petit démon des enfers en savait davantage que le plus subtil

philosophe et le plus profond théologien de la terre; que Dieu n’a point

besoin des savants pour faire ses œuvres[47].» Après cela, on se demande

avec curiosité s’il s’est trouvé beaucoup de jeunes gens, amis de saint

Vincent, pour s’adonner avec enthousiasme aux labeurs scientifiques! En

Allemagne, il est à déplorer que le piétisme dont Spener était le chef

n’ait pas hésité à accréditer ce préjugé funeste, si répandu depuis et

si indéracinable en certains milieux, que _la science et la piété sont

incompatibles_, que la science est même nuisible à la vraie piété. Qu’en

résulta-t-il? C’est qu’un demi-siècle après, le piétisme se trouva tout

aussi impuissant que l’ancienne orthodoxie à opposer une digue au

torrent du rationalisme qui envahit avec une rapidité effrayante les

universités et les chaires. Et l’on peut accuser le piétisme, en

négligeant la science, d’avoir préparé indirectement et sans le vouloir,

le triomphe du rationalisme.

[47] _Biographie de saint Vincent de Paul_, par Abelly, t. II, p. 295.

Les assertions fantaisistes de M. de Wyzewa trouvent leur réfutation

dans les belles et fortes paroles de M. Fallot: «Il n’est piété plus

opposée à celle de Jésus que la piété qui renonce à penser. Dans ses

enseignements, rien de systématique sans doute, mais aucun mot qui ne

soit marqué de l’empreinte d’une intelligence toujours en éveil... La

vie parfaite implique au reste une plénitude de conscience qui ne peut

exister sans un appel constant à l’intelligence. Celui qui recommandait

d’aimer Dieu de toute _son intelligence_ (Marc XII, 33), mettait son

intelligence dans chacune de ses paroles, en sorte qu’il atteignait à

cette simplicité merveilleuse, qui est le privilège d’une pensée

maîtresse d’elle-même[48].»

[48] _Qu’est-ce qu’une Église?_ p. 39.

Mais si l’intelligence doit être maintenue, elle ne doit pas dominer. Ce

serait tomber dans l’intellectualisme que de lui laisser prendre le

premier rang.--L’intellectualisme! je n’ignore pas qu’on a usé et abusé

du terme pour flétrir les objets divers de désapprobations plus ou moins

légitimes. L’intellectualisme est devenu comme une sorte de monstre,

qui, au fur et à mesure des besoins de la polémique, et pour la

commodité du discours, se grossit de toutes les erreurs, de tous les

préjugés, de toutes les contradictions qu’il est possible à un auteur

ingénieux de découvrir chez ceux qui ne pensent pas comme lui. Puisqu’il

est entendu que le mot intellectualisme doit être pris en un sens

péjoratif, déclarons du moins et proclamons bien haut que ce n’est pas

être intellectualiste que de croire à l’influence des idées sur les

sentiments, et de se préoccuper de la doctrine, c’est-à-dire, après

tout, de la vérité. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser

à tout absorber dans l’émotion, tout, y compris la raison elle-même. Ce

n’est pas être intellectualiste que de se refuser à ramener la loi

morale au sentiment pur. L’intellectualisme véritable et damnable, c’est

celui qui consiste à attacher tant d’importance à la doctrine, œuvre de

l’intelligence, qu’on la lui accorde presque toute, que de moyen on la

transforme en but, et qu’on en vient à mesurer au degré de l’orthodoxie

la valeur morale et religieuse des autres et de soi-même.--Il y a deux

voies, semble-t-il, par où l’intellectualisme peut se glisser dans une

âme religieuse: la voie ecclésiastique, et la voie scientifique[49].

D’une part, un homme d’Église qui croit à l’influence des doctrines sur

la piété et qui se tient, de ce chef, pour obligé de les défendre contre

ceux qui les attaquent, peut se laisser aisément aller par réaction à

dépasser son propre point de vue, à exagérer le rôle et la valeur des

dogmes, et même il peut s’habituer si bien à prôner les idées, que la

vie lui glisse entre les doigts sans qu’il s’en doute et qu’il ne

retienne que la doctrine. Après s’être attaché à la doctrine pour la

vie, on s’attache à la doctrine pour la doctrine, de même, suivant une

comparaison empruntée à Stuart Mill, que l’avare, après avoir aimé

l’argent pour les jouissances qu’il procure, finit par aimer l’argent

pour l’argent. D’autre part, un savant chrétien--Scherer n’en a-t-il

pas fourni à l’Église et au monde une illustre et triste

démonstration?--peut débuter par mettre au premier plan le sentiment en

pratique et en théorie. Mais voici, à force de réfléchir, d’étudier,

d’analyser, de spéculer, il contracte comme une hypertrophie de

l’intelligence, à laquelle court le risque de correspondre bientôt une

atrophie symétrique du sentiment; car on dirait parfois que notre être

psychique ne dispose que d’une quantité limitée de force mentale, et que

lorsque cette force se porte en abondance sur un point, il faille

qu’elle manque ailleurs. Alors le groupe des sentiments religieux se

dissout comme par morceaux, la sphère affective se rétrécit de plus en

plus; on continue quelque temps encore à mettre l’émotion au premier

plan en théorie, tandis qu’elle a déjà baissé dans la vie. Et peu à peu

la théorie s’ébranle pour suivre et rejoindre la pratique, la

dissolution menaçante est là; finalement on perd tout, la doctrine comme

la vie!

[49] M. Murisier a divisé en deux groupes les maladies du sentiment

religieux: 1º maladies causées par l’hypertrophie de l’élément

individuel de l’émotion religieuse; 2º maladies causées par

l’hypertrophie de l’élément social de l’émotion religieuse.--D’une

manière analogue, on pourrait dire que l’intellectualisme, qui

consiste dans l’atrophie de l’émotion religieuse tout entière par

rapport à l’intelligence, peut avoir une double origine: 1º une

origine individuelle (= scientifique); 2º une origine sociale (=

ecclésiastique).

L’intellectualisme n’est pas une maladie imaginaire, comme quelques

personnes semblent parfois trop portées à se le figurer. Il a sévi à

maintes et maintes époques dans la chrétienté. Inconnu lors de la

première prédication apostolique, alors que l’Évangile était encore dans

toute la fraîcheur de sa divine originalité, il s’est introduit dans les

Églises chrétiennes dès qu’elles ont commencé à s’organiser et à se

propager des pères aux enfants. L’épître de Jacques nous met en présence

de communautés chrétiennes dont les membres se contentaient de professer

la bonne doctrine, mais se souciaient trop peu d’agir en conséquence.

Intellectualistes sont souvent les premières confessions de foi. Le

Symbole _Quicunque_, dit d’Athanase, prononce la damnation éternelle de

ceux qui ne croient pas au dogme de la Trinité formulé dans ce Symbole.

Ces anathèmes catholiques ont été reçus dans plusieurs de nos

confessions de foi protestantes, comme le font observer non pas

seulement MM. Ménégoz[50] et Wilfred Monod[51], mais aussi M. Jalaguier,

qui ne craint pas d’écrire: «Cette erreur fatale a dominé pendant des

siècles en théologie comme en pédagogie, et c’est ce qui explique

l’empire du dogmatisme (Symbole d’Athanase). Elle était générale à

l’époque de la Réformation, et elle faussa ou rétrécit sous bien des

rapports cette grande restauration religieuse. Elle se pose comme un

principe jusque dans les confessions de foi (conf. helv.)[52].» Le

piétisme de Spener, la théologie de Schleiermacher ne furent pas autre

chose que des protestations et des réactions contre un intellectualisme

dominant. Et M. Jalaguier, à propos du «Réveil» du XIXe siècle, déclare

que «trop souvent, dans la lutte contre le déisme socinien qui avait

tout envahi, le zèle de la doctrine a fait négliger le travail de la

sanctification[53]».

Si l’on veut des exemples particuliers, un bon type d’intellectualiste

peut être fourni par Bayle, dont les conversions religieuses successives

ont été de simples changements d’opinions, fondés sur des argumentations

rationnelles et parfaitement étrangères à sa vie morale. «1669, le mardi

19 mars, changé de religion; le lendemain, repris l’étude de la

logique.» C’est avec cette froideur que Bayle note sa conversion au

catholicisme dans son journal. Il n’y avait, paraît-il, en cet

événement, rien qui pût l’émouvoir: ce n’était que la conclusion d’un

raisonnement.--Parlant de son état avant sa conversion véritable, Wesley

écrit: «Quant à la foi qui sauve, j’en ignorais la nature, croyant

qu’elle n’était autre chose qu’une ferme adhésion à toutes les vérités

contenues dans l’Ancien et le Nouveau Testament.»--Lorsque l’abbé Miel

quitta Rome, l’âme assombrie par tout ce qu’il y avait vu en fait de

morale et de piété, un révérend père auquel il faisait part de son

désenchantement ne chercha pas à nier ni même à atténuer la vérité des

constatations de Miel. «Oui, répondit-il, j’en suis surpris et affligé,

et je le déplore comme vous. Cependant... il y a à tout cela une ample

compensation.» «Laquelle donc?» s’écria Miel. Et le révérend Père de

répondre: «Ils ont la foi!» Dans la pensée de ce digne homme la foi, la

foi seule, et quelle foi! une croyance superstitieuse et formaliste

tenait lieu de toutes vertus, de tout bien, de toute vraie émotion

religieuse.--Dans une conversation avec Ami Bost, un missionnaire

anglais orthodoxe, bien salarié, se moquait un jour de la pauvre paie

des pasteurs libéraux de Genève: «C’est une chose dure que d’être

ministre socinien, disait-il, on n’a que deux mille francs par an dans

cette vie, et on est perdu dans l’autre!»

[50] _Publications diverses sur le fidéisme_, p. 260, 266.

[51] _L’Espérance chrétienne_, 2e vol.: «Le Royaume», p. 360, note 2.

[52] _Introduction à la dogmatique_, p. 68.

[53] _Ibid._, p. 59.

Eh bien! messieurs, le chrétien doit savoir se garder de cet

intellectualisme qui se contente de saisir une poussière d’idées mortes,

qui coupe l’idée de ses communications avec le réel pour en faire un

petit monde clos isolé au sein de la vie. Il doit se rendre compte que

par elles-mêmes les doctrines ne sont que des abstractions; et que pour

les vivifier, pour leur donner une signification réelle et les rendre

capables de mordre sur les âmes, il faut des expériences de l’ordre

affectif, des données concrètes. Il doit se rendre compte que le fond de

l’être humain, c’est l’appétit au sens de Spinoza, c’est le sentir et

non le penser. Il doit se rendre compte que la doctrine n’a de sens que

par la qualité d’âme qu’elle révèle ou produit, il doit se rendre compte

enfin qu’il ne faut voir la valeur des vérités théologiques que dans la

puissance de vie qu’elles renferment, dans le mouvement et l’impulsion

qu’elles communiquent à l’âme qui les reçoit, dans le dynamisme

psychique dont elles sont le véhicule, dans l’attitude intime, et pour

ainsi dire, les gestes intérieurs qu’elles provoquent chez le chrétien

qui les pense jusqu’au fond et les rattache aux sources primordiales et

intarissables de sa vie cachée.

* * * * *

Si telles sont, si telles doivent être les relations du sentiment

religieux avec l’intelligence, comment résoudrons-nous le second des

deux problèmes que nous avons soulevés: celui des rapports du sentiment

religieux avec la volonté?

* * * * *

En réalité, le mot _sentiment_ recouvre d’une même étiquette deux

éléments de très inégale valeur: l’état de _plaisir_ ou de _douleur_,

d’une part, et de l’autre, la _tendance_, le _désir_, l’_inclination_.

Ces deux ordres de phénomènes psychologiques ont des caractères fort

différents: la tendance est essentiellement active; le plaisir ou la

douleur sont essentiellement passifs. L’inclination est une donnée

première, antérieure, profonde; le plaisir et la douleur sont des états

secondaires, postérieurs, relativement superficiels. Le plaisir suppose

avant lui la vie, l’activité; il naît de la satisfaction d’une tendance,

donnée elle-même dans l’organisation physique et mentale primitive.

Quand on dit que l’élément affectif est le fond de l’être, on formule la

vérité, si on entend par là que le fond de l’être, c’est le désir; mais

on exprime une erreur si on veut dire que le fond de l’être, c’est le

plaisir et la douleur.--La tendance et la volonté se rapprochent et se

ressemblent en ceci qu’elles sont toutes deux actives. C’est ce qui

explique que tant de penseurs les aient confondues. Schopenhauer, par

exemple--et il a été suivi sur ce point par Secrétan--a écrit un de ses

plus brillants et solides chapitres sur le primat de la volonté; mais

MM. Ribot et Pillon nous préviennent qu’il ne faut pas se laisser abuser

par l’équivoque du mot volonté; car, pour Schopenhauer, vouloir, c’est

désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr, c’est-à-dire que

pour Schopenhauer, la volonté comprend non seulement la volonté, mais le

désir. Il ne reste plus alors, pour caractériser le sentiment, que le

plaisir et la douleur: c’est le point de vue de MM. Bouiller, Léon

Dumont, etc. C’est aussi celui de M. Gretillat qui refuse de voir dans

la religion une affaire de sentiment, pour ne pas y voir une pure

jouissance. Son siège, assure-t-il, ne peut être que _l’organe de la

volonté, le cœur_: langage qui ne laisse pas d’être un peu surprenant.

Si nous nous rangions à l’opinion et à la terminologie de Schopenhauer

et de M. Gretillat, nous n’hésiterions pas à déclarer, qu’en effet, ce

n’est pas le sentiment, mais la volonté qui est le fond de l’être. Mais

il est plus exact, psychologiquement, d’éviter la confusion entre le

désir et la volonté, tout autant que la confusion entre le désir et la

jouissance: La tendance est continue, tandis que la volonté proprement

dite est discontinue. La tendance est l’origine et le but: la volonté

est le moyen. La tâche de l’agent moral est de constituer en soi un

ensemble harmonieux et cohérent de tendances purifiées et conformes à la

loi morale, ce qui suppose l’anéantissement de certains désirs, la

purification de certaines tendances, la création d’inclinations

nouvelles qui soient notre œuvre. La volonté a donc à travailler sur les

tendances existantes et à en créer de nouvelles.

* * * * *

Au point de vue religieux, il est capital de distinguer nettement ces

trois termes: _jouissance_, _inclination_, _volonté_.

Pour avoir manqué la distinction entre l’_inclination_ et la

_jouissance_, il est arrivé que plusieurs hommes religieux, voulant

attribuer au sentiment la première place, se sont figuré qu’il la

fallait donner au plaisir et à la douleur. Certes, la tristesse et la

joie, qui sont les formes supérieures de la douleur et du plaisir,

jouent un rôle considérable, un rôle légitime et normal dans la vie

religieuse saine et complète. La tristesse religieuse! voulez-vous

savoir ce que c’est? Lisez ces récits si divers de conversions et de

réveils dont l’étude est aussi instructive au point de vue scientifique

qu’elle est utile et féconde pour les progrès de la foi. Voyez ces

jeunes gens et ces vieillards, ces hommes et ces femmes abattus,

désespérés, qui sanglottent dans une angoisse cruelle, qui cherchent du

soulagement sans en pouvoir découvrir, qui se traînent d’un lieu à

l’autre la tête pendante sur la poitrine, qui s’agitent et s’inquiètent

sans sommeil sur leur couche et passent leurs nuits à pleurer et à

gémir. Demandez-leur la cause de cette agonie. Ils vous répondront

qu’ils se sentent comme au bord d’un abîme sans fond de douleur et de

perdition éternelles; qu’ils fléchissent sous le fardeau accablant de

leurs péchés. Vous les verrez frissonner, éclater en pleurs, et tomber

dans un état de prostration physique et morale effrayant à voir. Ce

jeune homme quitte un soir une réunion religieuse en proie à de

véritables tortures. Il ne peut se résoudre à rentrer dans sa demeure.

Il passe sa nuit à errer par la ville, s’arrêtant parfois devant la

porte de quelque chrétien et se demandant s’il ne fera pas lever toute

la famille, afin qu’on prie pour lui, et le malheureux, poursuivi par

les terreurs de la colère à venir, se résigne douloureusement à attendre

le jour pour implorer le secours de ses frères.

Après la tristesse, la joie. Reprenez les récits de conversions et de

réveils que nous venons de feuilleter, et relisez les témoignages

enthousiastes et débordants de ceux qui tout à l’heure se lamentaient.

Quels changements dans leurs traits! Un sourire calme et plein d’une

douce sérénité a remplacé l’expression de découragement. Le fardeau a

disparu. L’inquiétude s’est évanouie. Savez-vous qu’il leur semble voir

Jésus à leur droite, oui, Jésus leur souriant d’un sourire plein

d’amour? A cette vue, leur âme se remplit d’une joie ineffable et

triomphante. Celui-ci, sur son lit de mort, s’écrie: «Je suis aussi

heureux que je puis l’être sur la terre, et aussi assuré du ciel que si

j’y étais.» Cet autre se met à parcourir sa chambre comme ravi en

extase: il a entrevu les splendeurs de l’éternité bienheureuse. Jamais

spectacle plus magnifique ne s’est offert aux regards d’un mortel. Il

court à la fenêtre appelant de tous ses vœux le jour, afin d’aller dire

à tous comment il a trouvé son Sauveur. Bientôt l’aurore étincelante

paraît et la lumière du dehors vient faire fête à la lumière du dedans.

Jamais, non, jamais, les oiseaux n’avaient fait retentir les airs de

chants si suaves et si mélodieux! Jamais la nature entière n’avait paru

si radieuse, si parfumée! Les prés, les champs, les fleurs ont revêtu

une beauté inconnue. La nature elle-même est comme née de nouveau.

Si j’ai choisi mes exemples dans les récits de réveils, c’est que la

tristesse et la joie y sont plus accessibles à l’observation et s’y

montrent à nous comme dans un relief grossi. Mais quel est le chrétien,

qui n’ait jamais constaté autour de lui et senti en lui-même au moins

quelque chose de ces fortes et pénétrantes émotions[54]?

[54] Il est d’ailleurs parfaitement certain que ces émotions varient

soit d’intensité, soit de nature, avec les temps et les milieux. En

ce qui concerne même les «réveils» proprement dits, elles paraissent

n’être pas tout à fait exactement identiques dans ceux de Finney ou

de Wesley, par exemple, et dans ceux de Moody...

Je comprends, certes, ceux qui recommandent aux chrétiens de les

rechercher. Ne sont-elles pas les symptômes d’événements internes

profonds? Et si on tient à la réalité, n’est-il pas naturel qu’on tienne

par là même à ce qui en est normalement le signe et l’effet? «Sentez

votre misère, dit saint Jacques; soyez dans le deuil et dans les larmes;

que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse.» Et saint

Paul, d’autre part, s’écrie: «Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur;

je le répète, réjouissez-vous. Soyez toujours joyeux[55].» D’ailleurs

si, dans le fond, et à l’origine toute première, c’est la tendance qui

précède le plaisir et qui le produit, il arrive aussi, ensuite, que le

plaisir influe sur la tendance, la provoque, la développe et agit par là

sur la volonté. Quand on a éprouvé les douceurs et les délices de la

foi, les jouissances ressenties ont leur répercussion sur la tendance

religieuse elle-même, et, à travers l’amour pour Dieu, sur le vouloir,

l’obéissance à Dieu. On a joui. Parce qu’on a joui, on désire et on

aime. Parce qu’on désire et qu’on aime, on veut. _Jouissance_,

_inclination_, _volonté_, voilà l’ordre que la nature et la grâce

s’accordent à suivre souvent.

[55] Dans le volume intitulé le _Réveil Américain ou la puissance de

la prière_, on rencontre de temps à autre sur la bouche des

chrétiens qui s’occupent de la conversion de leurs frères des

questions telles que celles-ci: «Ces réunions vous ont-elles fait du

bien? Vous sentez-vous pécheresse? Éprouvez-vous une véritable

horreur de vos péchés? Êtes-vous heureux dans votre foi?»

Et néanmoins l’âme humaine est si complexe, les ressorts délicats qui

font mouvoir cette étonnante machine sont si faciles à fausser, qu’on ne

saurait ériger en signe certain ou en condition nécessaire du début et

de la continuation de la vie chrétienne les états pénibles ou agréables

de la sensibilité.

Le sentiment religieux · 第 3 / 5 段