psychologues religieux qui paraissent au premier abord lui être le plus
contraires. Dans les remarquables articles[45] où il raconte et étudie
divers cas de conversion, M. Frommel nous apprend--je reproduis ses
propres expressions--qu’«une _pensée_ frappa subitement Nettleton, une
_idée_ le troubla beaucoup et laissa dans son esprit une impression
ineffaçable...» Quelque temps après, «des _paroles_ de l’Écriture
transpercent son âme--je continue de citer--les _doctrines_ évangéliques
de la souveraine grâce et de l’élection divine deviennent pour lui la
_cause_ de troubles profonds. Ces _pensées_ déchiraient son cœur.» Et M.
Frommel conclut sur Nettleton que «les doctrines et les influences
intellectuelles du christianisme ne sont pas absentes de sa conversion,
puisqu’il entend des prédications, lit sa Bible et des ouvrages de
piété». Converti, Nettleton devient convertisseur. Et M. Frommel dépeint
en ces termes la prédication expérimentale de Nettleton: «La _doctrine_
n’était point absente... Armé de la _doctrine_, le prédicateur
descendait au plus profond des cœurs[46].» Enfin, Adolphe Monod, cité
par M. Frommel, écrit: «Un jour, c’était le 21 juillet 1827, me
promenant dans les rues de Naples, accablé comme toujours par une
mélancolie sans consolations, je me dis tout d’un coup: d’autres ont été
tristes avant toi, ils ont trouvé la paix dans l’Évangile. Pourquoi ne
l’y trouverais-tu pas? Sous l’impression de cette _pensée_, je rentrai
chez moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n’avais encore prié
de ma vie. A partir de ce jour, une vie intérieure commença pour moi...
et une fois engagé dans cette voie, le Dieu de Jésus-Christ auquel je
venais d’apprendre à me confier, a fait peu à peu le reste.»
[45] _La Foi et la Vie_, du 1er janvier au 16 avril 1901.
[46] De même le gradué d’Oxford, dont M. Leuba a publié et dont M.
Frommel a traduit l’autobiographie, ne cache pas le rôle important
joué dans sa conversion par des textes bibliques, des paroles... des
idées.
Il y a donc, entre l’intelligence et le sentiment, d’incessantes
relations mutuelles. Si on nous demande là-dessus: de ces deux termes,
en est-il un qui doive être considéré comme principal? L’intelligence
est-elle le pouvoir régulateur et souverain auquel il faille tout
subordonner? Est-elle fondée à réclamer qu’on lui reconnaisse une
primauté de juridiction parmi les manifestations diverses de la vie
consciente? Doit-elle gouverner dans l’homme? Nous répondrons sans
hésiter: l’intelligence est une lumière qui nous guide et non une force
qui se suffit, c’est un auxiliaire et non un chef.
Certes, c’est un auxiliaire indispensable et une lumière sans laquelle
il est inévitable de s’égarer. Il y a erreur et péril à déprécier
l’intelligence, à prêcher un abandon paresseux de la pensée claire et
maîtresse de soi pour je ne sais quel rêve obscur d’une équivoque
mysticité. Un gracieux conteur, M. T. de Wyzewa, écrivait naguère: «Si
nous devons, comme nous l’ordonne Notre Seigneur Jésus-Christ, arracher
l’œil droit, couper la main droite, qui font tomber dans le péché, nous
devons nous efforcer surtout de détruire en nous l’intelligence, cette
soi-disant faculté de savoir et de penser; car toute science est vaine,
toute pensée est vaine, et c’est d’elle que naît toute la souffrance qui
est dans le monde.» Bien des mystiques, j’allais dire des
sentimentalistes chrétiens, seraient disposés à contresigner ces
paroles. Nous n’en sommes pas réduit aux suppositions ou aux procès de
tendances. Pour nous borner à trois exemples pris dans des sphères
différentes, Saint-Cyran déclarait à Arnauld: «Il n’y a rien de si
dangereux que de savoir.» Saint Vincent de Paul ne craignait pas de dire
aux jeunes gens qui entreprenaient des études de théologie que les
personnes grossières et ignorantes font _pour l’ordinaire_ mieux
l’oraison que les hommes savants, et que Dieu prend plaisir à se
communiquer aux simples, parce qu’ils sont plus humbles que les doctes
qui ont _pour l’ordinaire_ quelque bonne opinion d’eux-mêmes; que
l’orgueil perdait les savants, comme il avait perdu les anges; que le
plus petit démon des enfers en savait davantage que le plus subtil
philosophe et le plus profond théologien de la terre; que Dieu n’a point
besoin des savants pour faire ses œuvres[47].» Après cela, on se demande
avec curiosité s’il s’est trouvé beaucoup de jeunes gens, amis de saint
Vincent, pour s’adonner avec enthousiasme aux labeurs scientifiques! En
Allemagne, il est à déplorer que le piétisme dont Spener était le chef
n’ait pas hésité à accréditer ce préjugé funeste, si répandu depuis et
si indéracinable en certains milieux, que _la science et la piété sont
incompatibles_, que la science est même nuisible à la vraie piété. Qu’en
résulta-t-il? C’est qu’un demi-siècle après, le piétisme se trouva tout
aussi impuissant que l’ancienne orthodoxie à opposer une digue au
torrent du rationalisme qui envahit avec une rapidité effrayante les
universités et les chaires. Et l’on peut accuser le piétisme, en
négligeant la science, d’avoir préparé indirectement et sans le vouloir,
le triomphe du rationalisme.
[47] _Biographie de saint Vincent de Paul_, par Abelly, t. II, p. 295.
Les assertions fantaisistes de M. de Wyzewa trouvent leur réfutation
dans les belles et fortes paroles de M. Fallot: «Il n’est piété plus
opposée à celle de Jésus que la piété qui renonce à penser. Dans ses
enseignements, rien de systématique sans doute, mais aucun mot qui ne
soit marqué de l’empreinte d’une intelligence toujours en éveil... La
vie parfaite implique au reste une plénitude de conscience qui ne peut
exister sans un appel constant à l’intelligence. Celui qui recommandait
d’aimer Dieu de toute _son intelligence_ (Marc XII, 33), mettait son
intelligence dans chacune de ses paroles, en sorte qu’il atteignait à
cette simplicité merveilleuse, qui est le privilège d’une pensée
maîtresse d’elle-même[48].»
[48] _Qu’est-ce qu’une Église?_ p. 39.
Mais si l’intelligence doit être maintenue, elle ne doit pas dominer. Ce
serait tomber dans l’intellectualisme que de lui laisser prendre le
premier rang.--L’intellectualisme! je n’ignore pas qu’on a usé et abusé
du terme pour flétrir les objets divers de désapprobations plus ou moins
légitimes. L’intellectualisme est devenu comme une sorte de monstre,
qui, au fur et à mesure des besoins de la polémique, et pour la
commodité du discours, se grossit de toutes les erreurs, de tous les
préjugés, de toutes les contradictions qu’il est possible à un auteur
ingénieux de découvrir chez ceux qui ne pensent pas comme lui. Puisqu’il
est entendu que le mot intellectualisme doit être pris en un sens
péjoratif, déclarons du moins et proclamons bien haut que ce n’est pas
être intellectualiste que de croire à l’influence des idées sur les
sentiments, et de se préoccuper de la doctrine, c’est-à-dire, après
tout, de la vérité. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser
à tout absorber dans l’émotion, tout, y compris la raison elle-même. Ce
n’est pas être intellectualiste que de se refuser à ramener la loi
morale au sentiment pur. L’intellectualisme véritable et damnable, c’est
celui qui consiste à attacher tant d’importance à la doctrine, œuvre de
l’intelligence, qu’on la lui accorde presque toute, que de moyen on la
transforme en but, et qu’on en vient à mesurer au degré de l’orthodoxie
la valeur morale et religieuse des autres et de soi-même.--Il y a deux
voies, semble-t-il, par où l’intellectualisme peut se glisser dans une
âme religieuse: la voie ecclésiastique, et la voie scientifique[49].
D’une part, un homme d’Église qui croit à l’influence des doctrines sur
la piété et qui se tient, de ce chef, pour obligé de les défendre contre
ceux qui les attaquent, peut se laisser aisément aller par réaction à
dépasser son propre point de vue, à exagérer le rôle et la valeur des
dogmes, et même il peut s’habituer si bien à prôner les idées, que la
vie lui glisse entre les doigts sans qu’il s’en doute et qu’il ne
retienne que la doctrine. Après s’être attaché à la doctrine pour la
vie, on s’attache à la doctrine pour la doctrine, de même, suivant une
comparaison empruntée à Stuart Mill, que l’avare, après avoir aimé
l’argent pour les jouissances qu’il procure, finit par aimer l’argent
pour l’argent. D’autre part, un savant chrétien--Scherer n’en a-t-il
pas fourni à l’Église et au monde une illustre et triste
démonstration?--peut débuter par mettre au premier plan le sentiment en
pratique et en théorie. Mais voici, à force de réfléchir, d’étudier,
d’analyser, de spéculer, il contracte comme une hypertrophie de
l’intelligence, à laquelle court le risque de correspondre bientôt une
atrophie symétrique du sentiment; car on dirait parfois que notre être
psychique ne dispose que d’une quantité limitée de force mentale, et que
lorsque cette force se porte en abondance sur un point, il faille
qu’elle manque ailleurs. Alors le groupe des sentiments religieux se
dissout comme par morceaux, la sphère affective se rétrécit de plus en
plus; on continue quelque temps encore à mettre l’émotion au premier
plan en théorie, tandis qu’elle a déjà baissé dans la vie. Et peu à peu
la théorie s’ébranle pour suivre et rejoindre la pratique, la
dissolution menaçante est là; finalement on perd tout, la doctrine comme
la vie!
[49] M. Murisier a divisé en deux groupes les maladies du sentiment
religieux: 1º maladies causées par l’hypertrophie de l’élément
individuel de l’émotion religieuse; 2º maladies causées par
l’hypertrophie de l’élément social de l’émotion religieuse.--D’une
manière analogue, on pourrait dire que l’intellectualisme, qui
consiste dans l’atrophie de l’émotion religieuse tout entière par
rapport à l’intelligence, peut avoir une double origine: 1º une
origine individuelle (= scientifique); 2º une origine sociale (=
ecclésiastique).
L’intellectualisme n’est pas une maladie imaginaire, comme quelques
personnes semblent parfois trop portées à se le figurer. Il a sévi à
maintes et maintes époques dans la chrétienté. Inconnu lors de la
première prédication apostolique, alors que l’Évangile était encore dans
toute la fraîcheur de sa divine originalité, il s’est introduit dans les
Églises chrétiennes dès qu’elles ont commencé à s’organiser et à se
propager des pères aux enfants. L’épître de Jacques nous met en présence
de communautés chrétiennes dont les membres se contentaient de professer
la bonne doctrine, mais se souciaient trop peu d’agir en conséquence.
Intellectualistes sont souvent les premières confessions de foi. Le
Symbole _Quicunque_, dit d’Athanase, prononce la damnation éternelle de
ceux qui ne croient pas au dogme de la Trinité formulé dans ce Symbole.
Ces anathèmes catholiques ont été reçus dans plusieurs de nos
confessions de foi protestantes, comme le font observer non pas
seulement MM. Ménégoz[50] et Wilfred Monod[51], mais aussi M. Jalaguier,
qui ne craint pas d’écrire: «Cette erreur fatale a dominé pendant des
siècles en théologie comme en pédagogie, et c’est ce qui explique
l’empire du dogmatisme (Symbole d’Athanase). Elle était générale à
l’époque de la Réformation, et elle faussa ou rétrécit sous bien des
rapports cette grande restauration religieuse. Elle se pose comme un
principe jusque dans les confessions de foi (conf. helv.)[52].» Le
piétisme de Spener, la théologie de Schleiermacher ne furent pas autre
chose que des protestations et des réactions contre un intellectualisme
dominant. Et M. Jalaguier, à propos du «Réveil» du XIXe siècle, déclare
que «trop souvent, dans la lutte contre le déisme socinien qui avait
tout envahi, le zèle de la doctrine a fait négliger le travail de la
sanctification[53]».
Si l’on veut des exemples particuliers, un bon type d’intellectualiste
peut être fourni par Bayle, dont les conversions religieuses successives
ont été de simples changements d’opinions, fondés sur des argumentations
rationnelles et parfaitement étrangères à sa vie morale. «1669, le mardi
19 mars, changé de religion; le lendemain, repris l’étude de la
logique.» C’est avec cette froideur que Bayle note sa conversion au
catholicisme dans son journal. Il n’y avait, paraît-il, en cet
événement, rien qui pût l’émouvoir: ce n’était que la conclusion d’un
raisonnement.--Parlant de son état avant sa conversion véritable, Wesley
écrit: «Quant à la foi qui sauve, j’en ignorais la nature, croyant
qu’elle n’était autre chose qu’une ferme adhésion à toutes les vérités
contenues dans l’Ancien et le Nouveau Testament.»--Lorsque l’abbé Miel
quitta Rome, l’âme assombrie par tout ce qu’il y avait vu en fait de
morale et de piété, un révérend père auquel il faisait part de son
désenchantement ne chercha pas à nier ni même à atténuer la vérité des
constatations de Miel. «Oui, répondit-il, j’en suis surpris et affligé,
et je le déplore comme vous. Cependant... il y a à tout cela une ample
compensation.» «Laquelle donc?» s’écria Miel. Et le révérend Père de
répondre: «Ils ont la foi!» Dans la pensée de ce digne homme la foi, la
foi seule, et quelle foi! une croyance superstitieuse et formaliste
tenait lieu de toutes vertus, de tout bien, de toute vraie émotion
religieuse.--Dans une conversation avec Ami Bost, un missionnaire
anglais orthodoxe, bien salarié, se moquait un jour de la pauvre paie
des pasteurs libéraux de Genève: «C’est une chose dure que d’être
ministre socinien, disait-il, on n’a que deux mille francs par an dans
cette vie, et on est perdu dans l’autre!»
[50] _Publications diverses sur le fidéisme_, p. 260, 266.
[51] _L’Espérance chrétienne_, 2e vol.: «Le Royaume», p. 360, note 2.
[52] _Introduction à la dogmatique_, p. 68.
[53] _Ibid._, p. 59.
Eh bien! messieurs, le chrétien doit savoir se garder de cet
intellectualisme qui se contente de saisir une poussière d’idées mortes,
qui coupe l’idée de ses communications avec le réel pour en faire un
petit monde clos isolé au sein de la vie. Il doit se rendre compte que
par elles-mêmes les doctrines ne sont que des abstractions; et que pour
les vivifier, pour leur donner une signification réelle et les rendre
capables de mordre sur les âmes, il faut des expériences de l’ordre
affectif, des données concrètes. Il doit se rendre compte que le fond de
l’être humain, c’est l’appétit au sens de Spinoza, c’est le sentir et
non le penser. Il doit se rendre compte que la doctrine n’a de sens que
par la qualité d’âme qu’elle révèle ou produit, il doit se rendre compte
enfin qu’il ne faut voir la valeur des vérités théologiques que dans la
puissance de vie qu’elles renferment, dans le mouvement et l’impulsion
qu’elles communiquent à l’âme qui les reçoit, dans le dynamisme
psychique dont elles sont le véhicule, dans l’attitude intime, et pour
ainsi dire, les gestes intérieurs qu’elles provoquent chez le chrétien
qui les pense jusqu’au fond et les rattache aux sources primordiales et
intarissables de sa vie cachée.
* * * * *
Si telles sont, si telles doivent être les relations du sentiment
religieux avec l’intelligence, comment résoudrons-nous le second des
deux problèmes que nous avons soulevés: celui des rapports du sentiment
religieux avec la volonté?
* * * * *
En réalité, le mot _sentiment_ recouvre d’une même étiquette deux
éléments de très inégale valeur: l’état de _plaisir_ ou de _douleur_,
d’une part, et de l’autre, la _tendance_, le _désir_, l’_inclination_.
Ces deux ordres de phénomènes psychologiques ont des caractères fort
différents: la tendance est essentiellement active; le plaisir ou la
douleur sont essentiellement passifs. L’inclination est une donnée
première, antérieure, profonde; le plaisir et la douleur sont des états
secondaires, postérieurs, relativement superficiels. Le plaisir suppose
avant lui la vie, l’activité; il naît de la satisfaction d’une tendance,
donnée elle-même dans l’organisation physique et mentale primitive.
Quand on dit que l’élément affectif est le fond de l’être, on formule la
vérité, si on entend par là que le fond de l’être, c’est le désir; mais
on exprime une erreur si on veut dire que le fond de l’être, c’est le
plaisir et la douleur.--La tendance et la volonté se rapprochent et se
ressemblent en ceci qu’elles sont toutes deux actives. C’est ce qui
explique que tant de penseurs les aient confondues. Schopenhauer, par
exemple--et il a été suivi sur ce point par Secrétan--a écrit un de ses
plus brillants et solides chapitres sur le primat de la volonté; mais
MM. Ribot et Pillon nous préviennent qu’il ne faut pas se laisser abuser
par l’équivoque du mot volonté; car, pour Schopenhauer, vouloir, c’est
désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr, c’est-à-dire que
pour Schopenhauer, la volonté comprend non seulement la volonté, mais le
désir. Il ne reste plus alors, pour caractériser le sentiment, que le
plaisir et la douleur: c’est le point de vue de MM. Bouiller, Léon
Dumont, etc. C’est aussi celui de M. Gretillat qui refuse de voir dans
la religion une affaire de sentiment, pour ne pas y voir une pure
jouissance. Son siège, assure-t-il, ne peut être que _l’organe de la
volonté, le cœur_: langage qui ne laisse pas d’être un peu surprenant.
Si nous nous rangions à l’opinion et à la terminologie de Schopenhauer
et de M. Gretillat, nous n’hésiterions pas à déclarer, qu’en effet, ce
n’est pas le sentiment, mais la volonté qui est le fond de l’être. Mais
il est plus exact, psychologiquement, d’éviter la confusion entre le
désir et la volonté, tout autant que la confusion entre le désir et la
jouissance: La tendance est continue, tandis que la volonté proprement
dite est discontinue. La tendance est l’origine et le but: la volonté
est le moyen. La tâche de l’agent moral est de constituer en soi un
ensemble harmonieux et cohérent de tendances purifiées et conformes à la
loi morale, ce qui suppose l’anéantissement de certains désirs, la
purification de certaines tendances, la création d’inclinations
nouvelles qui soient notre œuvre. La volonté a donc à travailler sur les
tendances existantes et à en créer de nouvelles.
* * * * *
Au point de vue religieux, il est capital de distinguer nettement ces
trois termes: _jouissance_, _inclination_, _volonté_.
Pour avoir manqué la distinction entre l’_inclination_ et la
_jouissance_, il est arrivé que plusieurs hommes religieux, voulant
attribuer au sentiment la première place, se sont figuré qu’il la
fallait donner au plaisir et à la douleur. Certes, la tristesse et la
joie, qui sont les formes supérieures de la douleur et du plaisir,
jouent un rôle considérable, un rôle légitime et normal dans la vie
religieuse saine et complète. La tristesse religieuse! voulez-vous
savoir ce que c’est? Lisez ces récits si divers de conversions et de
réveils dont l’étude est aussi instructive au point de vue scientifique
qu’elle est utile et féconde pour les progrès de la foi. Voyez ces
jeunes gens et ces vieillards, ces hommes et ces femmes abattus,
désespérés, qui sanglottent dans une angoisse cruelle, qui cherchent du
soulagement sans en pouvoir découvrir, qui se traînent d’un lieu à
l’autre la tête pendante sur la poitrine, qui s’agitent et s’inquiètent
sans sommeil sur leur couche et passent leurs nuits à pleurer et à
gémir. Demandez-leur la cause de cette agonie. Ils vous répondront
qu’ils se sentent comme au bord d’un abîme sans fond de douleur et de
perdition éternelles; qu’ils fléchissent sous le fardeau accablant de
leurs péchés. Vous les verrez frissonner, éclater en pleurs, et tomber
dans un état de prostration physique et morale effrayant à voir. Ce
jeune homme quitte un soir une réunion religieuse en proie à de
véritables tortures. Il ne peut se résoudre à rentrer dans sa demeure.
Il passe sa nuit à errer par la ville, s’arrêtant parfois devant la
porte de quelque chrétien et se demandant s’il ne fera pas lever toute
la famille, afin qu’on prie pour lui, et le malheureux, poursuivi par
les terreurs de la colère à venir, se résigne douloureusement à attendre
le jour pour implorer le secours de ses frères.
Après la tristesse, la joie. Reprenez les récits de conversions et de
réveils que nous venons de feuilleter, et relisez les témoignages
enthousiastes et débordants de ceux qui tout à l’heure se lamentaient.
Quels changements dans leurs traits! Un sourire calme et plein d’une
douce sérénité a remplacé l’expression de découragement. Le fardeau a
disparu. L’inquiétude s’est évanouie. Savez-vous qu’il leur semble voir
Jésus à leur droite, oui, Jésus leur souriant d’un sourire plein
d’amour? A cette vue, leur âme se remplit d’une joie ineffable et
triomphante. Celui-ci, sur son lit de mort, s’écrie: «Je suis aussi
heureux que je puis l’être sur la terre, et aussi assuré du ciel que si
j’y étais.» Cet autre se met à parcourir sa chambre comme ravi en
extase: il a entrevu les splendeurs de l’éternité bienheureuse. Jamais
spectacle plus magnifique ne s’est offert aux regards d’un mortel. Il
court à la fenêtre appelant de tous ses vœux le jour, afin d’aller dire
à tous comment il a trouvé son Sauveur. Bientôt l’aurore étincelante
paraît et la lumière du dehors vient faire fête à la lumière du dedans.
Jamais, non, jamais, les oiseaux n’avaient fait retentir les airs de
chants si suaves et si mélodieux! Jamais la nature entière n’avait paru
si radieuse, si parfumée! Les prés, les champs, les fleurs ont revêtu
une beauté inconnue. La nature elle-même est comme née de nouveau.
Si j’ai choisi mes exemples dans les récits de réveils, c’est que la
tristesse et la joie y sont plus accessibles à l’observation et s’y
montrent à nous comme dans un relief grossi. Mais quel est le chrétien,
qui n’ait jamais constaté autour de lui et senti en lui-même au moins
quelque chose de ces fortes et pénétrantes émotions[54]?
[54] Il est d’ailleurs parfaitement certain que ces émotions varient
soit d’intensité, soit de nature, avec les temps et les milieux. En
ce qui concerne même les «réveils» proprement dits, elles paraissent
n’être pas tout à fait exactement identiques dans ceux de Finney ou
de Wesley, par exemple, et dans ceux de Moody...
Je comprends, certes, ceux qui recommandent aux chrétiens de les
rechercher. Ne sont-elles pas les symptômes d’événements internes
profonds? Et si on tient à la réalité, n’est-il pas naturel qu’on tienne
par là même à ce qui en est normalement le signe et l’effet? «Sentez
votre misère, dit saint Jacques; soyez dans le deuil et dans les larmes;
que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse.» Et saint
Paul, d’autre part, s’écrie: «Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur;
je le répète, réjouissez-vous. Soyez toujours joyeux[55].» D’ailleurs
si, dans le fond, et à l’origine toute première, c’est la tendance qui
précède le plaisir et qui le produit, il arrive aussi, ensuite, que le
plaisir influe sur la tendance, la provoque, la développe et agit par là
sur la volonté. Quand on a éprouvé les douceurs et les délices de la
foi, les jouissances ressenties ont leur répercussion sur la tendance
religieuse elle-même, et, à travers l’amour pour Dieu, sur le vouloir,
l’obéissance à Dieu. On a joui. Parce qu’on a joui, on désire et on
aime. Parce qu’on désire et qu’on aime, on veut. _Jouissance_,
_inclination_, _volonté_, voilà l’ordre que la nature et la grâce
s’accordent à suivre souvent.
[55] Dans le volume intitulé le _Réveil Américain ou la puissance de
la prière_, on rencontre de temps à autre sur la bouche des
chrétiens qui s’occupent de la conversion de leurs frères des
questions telles que celles-ci: «Ces réunions vous ont-elles fait du
bien? Vous sentez-vous pécheresse? Éprouvez-vous une véritable
horreur de vos péchés? Êtes-vous heureux dans votre foi?»
Et néanmoins l’âme humaine est si complexe, les ressorts délicats qui
font mouvoir cette étonnante machine sont si faciles à fausser, qu’on ne
saurait ériger en signe certain ou en condition nécessaire du début et
de la continuation de la vie chrétienne les états pénibles ou agréables
de la sensibilité.