souplesse pour s’arranger fort bien des vérités acquises de la science.
Elle ne sera jamais en peine pour se défendre contre la science réelle
ou se modifier de manière à répondre à ses légitimes exigences. De même
que la science peut bien détruire certaines conceptions que les hommes
se sont faites et se font sur la nature et l’histoire de l’individu
humain et des sociétés humaines, mais ne saurait supprimer l’individu ni
la race, de même elle peut bien amener les hommes religieux à modifier
leurs idées sur les rapports historiques de l’homme et de Dieu, elle ne
saurait supprimer ni Dieu, ni l’homme ni leurs rapports. Il est sûr que
dans un individu tout affaiblissement intellectuel court le risque
d’entraîner la disparition des états affectifs correspondants. Mais ce
qui menace le plus gravement et peut-être le plus fréquemment la
religion dans une âme, c’est l’affaiblissement, je ne dis pas de la
jouissance religieuse, je dis du sentiment affectif profond.
Cultivez donc dans tous les sens et développez hardiment votre
intelligence, Messieurs, et ne vous lassez pas de la féconder et de
l’enrichir. Souvenez-vous seulement de l’avis que donnait saint Vincent
de Paul à ceux qui entreprenaient des études théologiques. Il leur
répétait «qu’à chaque fois que leur entendement était éclairé d’une
nouvelle connaissance, il fallait échauffer la volonté, et se servir de
l’étude comme d’un moyen pour s’élever à Dieu.» Souvenez-vous de
l’exhortation que Saint-Cyran adressait à Arnauld: «Il faut vous bâtir
une bibliothèque intérieure, et faire passer dans votre cœur toute la
science que vous avez dans la tête, pour la faire remonter ensuite et
répandre lorsqu’il plaira à Dieu.» Souvenez-vous aussi de la parole de
Bossuet: «Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à
aimer!» Souvenez-vous, enfin, de la recommandation de Gerson: «Ce que tu
dis, ce que tu entends, ce que tu penses, fais-le passer aussitôt dans
le sentiment, _trahe confestim in affectionem_.» Oui, Messieurs, par une
constante tension morale de votre vouloir, transformez en sentiment,
transformez en tendance immanente et profonde de votre être, toutes les
connaissances que vous pouvez acquérir. Ce travail n’est pas moins
indispensable que l’autre, si vous voulez que vos études soient pour
vous autre chose qu’une préparation scientifique sans lien avec la vie.
Prenez soin, ajouterai-je, d’éviter la dissociation toujours menaçante
entre l’élément individuel et l’élément social de la piété. Ne négligez
pas la méditation et la prière pour vous éparpiller sans mesure dans les
nombreuses et excellentes sociétés d’activité morale et sociale et
chrétienne qui se sont développées parmi vous! Ne négligez par non plus
cette dépense saine, féconde et nécessaire de vos jeunes énergies pour
vous concentrer exclusivement dans le silence et la retraite! En un mot,
examinez soigneusement quelle est votre tendance dominante afin de ne
pas lui laisser prendre un empire exclusif qui altérerait et mutilerait
votre foi, renouvelez sans cesse en vous un viril effort pour maintenir
la convergence des inclinations diverses et réaliser l’unité de votre
caractère en les subordonnant au devoir et à la volonté de Dieu.
Saisissez d’une seule prise la religion, dans sa plénitude de manière à
la posséder simultanément et harmoniquement dans tous ses aspects,
soumettez-lui toutes vos facultés et toutes vos puissances, livrez-lui
votre âme et votre vie tout entières, soyez des hommes enfin, des hommes
complets, des chrétiens complets, pour devenir des pasteurs complets...
Qui est suffisant pour ces choses? demandait saint Paul... Mais sous sa
plume, cette interrogation n’avait rien de pessimiste ni de découragé.
Qui est suffisant pour ces choses, pensait-il, sinon nous, les apôtres
du Christ, pénétrés de sa grâce et débordants de son Esprit? Vous de
même, Messieurs les étudiants, si le besoin de ce qu’Adolphe Monod
réclamait pour sa conversion, si le besoin d’une «influence extérieure»,
si le besoin d’un attrait surnaturel pour monter à la hauteur de l’idéal
d’un apôtre se fait irrésistiblement sentir à votre sincérité, allez
implorer Celui qui peut et qui veut bénir. Et vous percevrez aussitôt la
réponse qui ne fait jamais défaut à celui qui prie: «Ma grâce te suffit!
Toutes choses sont possibles à Dieu!»